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La douloureuse quête d’une beauté insaisissable

Publié le par Perceval

Comment la Quête de l’Absolu, après s’être désacralisée, a pu après Dieu, passer aux grandes utopies du XXème siècle… caspar-friedrich-sublime.jpgCependant, il est intéressant qu’un ouvrage de Tzvetan Todorov, regroupe trois personnalités sur « une quête de l’absolu plus personnelle, désidéologisée et porteuse d’interrogations profondes : Que signifie et comment être soi-même ? Comment révéler de la façon la plus éclatante les mille possibilités de l’être ? Comment, malgré notre condition d’être fini et matériel, atteindre l’infini et le sublime ? » C’est un article d’Amélie Neuve-Eglise, ( spécialiste de l’islam mystique ) qui écrit les mots ci-dessous, et qui me touchent ...

 

Oscar Wilde, nouvel apôtre d’une religion de la beauté :

Dans cette recherche de perfection esthétique et pour atteindre la réalité de son être, l’homme ne peut trouver de ressources qu’en lui-même et non au sein d’une société qui étoufferait le vrai moi. (…) Oscar-Wilde-portrait-wikipedia-Oscar-Wilde-a-New-York-1882-.jpgL’individualisme extrême impliqué par cette conception où le soi et son épanouissement sont érigés en valeurs centrales nie toute la dimension sociale de l’homme et ne mesure la valeur de l’autre qu’à l’aune de son apparence physique. Dès lors, certaines interrogations fondamentales surgissent : le beau est-il supérieur au bien ? …L’autre est instrumentalisé : support de l’art ou incarnation d’une certaine forme de beauté. Atomisé, dépourvu de véritable relation avec les autres, l’esthète de Wilde ne peut donc que constater l’inutilité de toute conscience ou morale.

 

La création artistique comme fin ultime de l’existence : Rainer Maria Rilke

rilke et LouRainer Maria Rilke ( ) , poète allemand de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, érige quant à lui la création artistique en but ultime et unique de l’existence.

Selon Rilke, "tout ce qui est infini réside à l’intérieur de l’homme isolé : là se produisent les miracles, les accomplissements, là se surmontent les épreuves". Rompant avec une conception commune, il va jusqu’à affirmer que même l’amour ne peut se développer et atteindre son sens le plus profond que dans la solitude, car tout amour est appelé à dépasser son attachement particulier envers l’être aimé pour s’ouvrir à la beauté du monde en général afin de la saisir dans son universalité : "Dans un poème qui me réussit il y a beaucoup plus de réalité que dans toute relation ou inclination que je vis ; où je créé je suis vrai, et je voudrais trouver la force de fonder ma vie intégralement sur cette vérité"

Rilke n’a cependant pas trouvé la joie et l’épanouissement escompté dans son art. Il éprouva ainsi à plusieurs reprises des déchirements profonds entre l’amour d’êtres particuliers et son désir ultime d’atteindre l’universel : si une personne en aime une autre, alors une partie d’elle-même lui échappe, une partie de son amour a été mobilisée sur un autre être, alors que son existence - ou du moins celle du poète telle qu’elle est envisagée par Rilke - doit être exclusivement et dans son intégralité consacrée à saisir toute l’intensité et la profondeur du réel au-delà de la diversité des apparences. L’amour de l’écriture n’aura donc pas suffit à calmer l’angoisse existentielle de ce perpétuel "exilé à l’intérieur de lui-même" qui, au prix de bien des souffrances, sacrifia son existence et ses sentiments personnels sur l’autel de l’art et du sublime.

 

Marina Tsvetaeva : l’art par et pour le monde

Marina Tsvetaeva 1L’œuvre de Marina Tsvetaeva, poétesse russe du XXe siècle qui, comme l’affirme Todorov, "Tout en aspirant à atteindre l’absolu […], refuse de privilégier l’existence au détriment de la création, comme le faisant Wilde, ou l’art au détriment de l’existence, comme Rilke, mais voudrait que les deux voies soient mesurées à la même aune" 

Ainsi, contrairement à Rilke, elle refuse d’opposer existence et création et n’érige pas cette dernière en absolu. Pour Tsvetaeva, l’art n’est que l’enfant du spirituel et du matériel, et l’artiste doit vivre dans et avec le monde pour chercher, au travers de la création artistique, à en révéler l’intensité et les dimensions invisibles. Il existe donc une symbiose profonde entre art et existence concrète. Aux antipodes de Rilke, elle puise donc dans sa vie quotidienne même les ressources d’une création poétique foisonnante : "Je ne vis pas pour écrire des vers, j’écris des vers pour vivre". Son état d’esprit rejoint donc en quelque sorte celui des humanistes contemporains, qui préfèrent les individus et êtres concrets aux abstractions et schémas de l’esprit. Ainsi, la poétesse russe cherchera à atteindre "son" absolu au travers de ses relations avec les autres, en faisant l’expérience de sentiments purs et extrêmes et d’amours fous bientôt suivis de profondes déceptions.

 

 

Todorov nous présente en filigrane l’une des facettes de l’évolution des sociétés occidentales qui, de façon croissante, se sont faits les hérauts d’une certaine "humanisation" de la transcendance en la situant non pas dans un au-delà incertain, mais en l’ancrant au sein de l’existence même. Dans ce contexte, il appartient à l’artiste de la révéler dans les détails les plus infimes de la vie.

Albert-Joseph-A-Summer-Night--1890.jpgSource des élans les plus vifs et des crises existentielles les plus profondes, la quête de l’absolu ne doit donc pas être vécue de façon manichéenne en opposition avec l’existence terrestre, mais doit être recherchée en son propre sein sans en négliger aucun aspect, la beauté se trouvant parfois là où l’on pourrait s’y attendre le moins. Loin d’être en opposition avec la trivialité de la vie, la quête du beau lui est intimement liée, et, comme Baudelaire l’a magnifiquement exprimé, il appartient au poète d’en révéler les mille facettes insoupçonnées : Goya-Christ-croix.jpg

 

Ô vous ! Soyez témoins que j’ai fait mon devoir

Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.

Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,


Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or 

 

Baudelaire )

 

Situé à la frontière entre spiritualisme pur et matérialisme excessif, l’art demeure donc une des matrices essentielles de cette quête du beau en tant que moyen permettant de, pour reprendre une expression de Schelling, "représenter l’infini de façon finie". Au-delà de cela, l’ouvrage de Todorov nous invite à une réflexion sur l’être humain et son constant déchirement entre ciel et terre, entre vie concrète et perpétuel désir d’évasion au-delà de lamatérialité de l’existence.

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oriongps 26/06/2011 07:10


"nostalgie intérieure" au-delà du temps. Si j'ai été décoiffée, maintenant je suis touché.

J'en viendrai aux visions et révélations du Seigneur. je sais d'un homme en Christ, il y a quatorze ans, - fut-ce en corps, je ne sais, ou hors du corps, je ne sais, Dieu sait, que cet homme fut
enlevé jusqu'au troisième ciel (2 Corinthiens 12).

Ce qui est à souligner n'est pas l'expérience mystique en soi-même mais le souvenir qui en reste. Un regard vers un évènement atemporel survenu dans le passé qui se transforme en pilier du présent
pour continuer vers le future. Paul en bon juif avait cet héritage : un regard douloureux vers le haut lorsqu'on se rend compte qu'il y a un monde supra-naturel mais qu'on a du mal à voir son
influence ici en-bas. Le déchirement d'être au carrefour entre l'inimaginable et la vie terrestre.

Comme vous le dites, ce n'est pas un regret du passé. C'est le besoin de trouver un support de vie face au silence divin.

David faisait de l'art, via la poésie chantée, un moyen pour exprimer cette nostalgie :

Psaume 77
5 ▪ Je pense aux jours d’autrefois, aux années des siècles passés.
6 ▪ Je me souviens, de nuit, de mon cantique; je médite en mon cœur, et mon esprit cherche diligemment.
7 ▪ Le Seigneur rejettera-t-il pour toujours? et ne montrera-t-il plus sa faveur?
8 ▪ Sa bonté a-t-elle cessé pour toujours? Sa parole a-t-elle pris fin de génération en génération?
9 ▪ *Dieu a-t-il oublié d’user de grâce? A-t-il enfermé ses miséricordes dans la colère? Sélah.
10 ▪ Et je dis: C’est ici mon infirmité; — [je me souviendrai des] années de la droite du Très haut,
11 ▪ Je me souviendrai des œuvres de Jah; car je me souviendrai de tes merveilles d’autrefois,
12 ▪ Et je penserai à toute ton œuvre, et je méditerai tes actes.

Bien que je ne suis pas juif, donc pas à l'attente d'un royaume terrestre promis, ce qui me touche est l'espoir basé sur une promesse donnée des siècles auparavant pour d'en faire la force qui
permet d'aller vers l'avant malgré un cru présent.

Pas de nostalgie pour la terre maternelle. Pas de nostalgie d'un passé de bonheur perdu. Mais nostalgie d'un future promis.

Hébreux 11
1 ▪ Or la foi est l’assurance des choses qu’on espère, et la conviction de celles qu’on ne voit pas.

Ma raison est d'accord avec l'opinion de ce monde : le père noël est une ordure. Mais une "source intérieure" qui échappe à mon initiative persiste à croire dans l'absurde.


Perceval 26/06/2011 10:39



Oui ... Merci.


Je vais reprendre pour ma méditation les passages de David et Paul ...



oriongps 20/06/2011 05:11


Je suis décoiffé.

Quoi faire de cette dissociation entre idéal et nature ? Une réponse conciliatrice, dialectique ou de synthèse ne suffit plus.

Parlons-en d'un autre personnage, de Léon Tolstoï. C'était un écrivain en quête de vie autour du renoncement ascétique basé sur ladite règle d'or exprimée pendant le Sermon sur la Montagne (plus sa
correspondance avec des mystiques orientaux et avec le pacifiste Gandhi). Sa méthode, suivre le grand commandement d'aimer le prochain et Dieu plutôt que de regarder vers l'extérieur, dont l'Église
ou l'État, pour obtenir des conseils.

Mais si l'on prend en compte l'autobiographie de son épouse, "The Diaries of Sofia Tolstoy", contrairement à l'image de mystique chrétien qu'il incarnait face à son entourage social, dans sa vie
privée la seule chose qu'il avait réussi à cultiver avait été une relation infernale avec elle. Une femme asservie, soumisse, annulée, un écho de ce qu'il disait.

Plus qu'un problème entre homme et institution, c'est dans la vie quotidienne avec nos proches que tout se complique. Paul parlait de sa vie lorsqu'il disait : " Misérable que je suis ! Qui me
délivrera du corps de cette mort ? Je veux faire le bien et je sens dans ma chair, dans mon corps une loi qui s'oppose à la loi de l'Esprit et qui me fait toujours tomber". De quoi particulièrement
parlai-t-il ? de son idéalisme trop inflexible avec autrui ? d'un problème sexuel ? Il n'a pas voulu raconter les détailles de son intimité.

Malgré sa formation dans le rationalisme hellénique, il ne trouve libération à son conflit intérieur que par un saut mystique .... "si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts
habite en vous, celui qui a ressuscité Christ d'entre les morts rendra aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous."

On peut spéculer que Paul n'a pas suivi le même sort contradictoire de Tolstoï car le premier avec choisi le célibat. C'est bien Paul qui a donné des pistes pour organiser la masse de croyants du
chemin de Jésus autour d'une institution à vocation pédagogique. Quoi de pire alors pour un utopiste que de chercher la mystique tout en étant marié. Prendre pendant la journée la défense des
valeurs idéaux et le soir se rencontrer avec la choucroute familiale.

Rassurez-vous, ceci n'est pas une revendication du statuts des prêtres célibataires. C'est plutôt une réaction compatissant face à votre référence sur l'article d’Amélie Neuve-Eglise.

Peut-être que le dilemme ne sera pas résolu avec l'esthétique et non plus avec la mystique pour certains d'entre nous qui sommes attachés d'une part à une institution à vocation publique et d'autre
part à une autre institution privée (celle de la vie maritale).


Perceval 21/06/2011 17:15



Bonjour,


Vous avez raison; je me retrouve , hélas, tout à fait dans ce que vous écrivez ... Ma première réaction, serait de dire que je ne suis pas chrétien, en ce que je suis "meilleur"... Non! je suis
chrétien, parce que j'ai besoin du Christ pour me sauver. Je suis"catho." malgré moi ( mon petit moi ...), et mon espérance est en Christ ... Ensuite, je m'interroge sur cette espèce de 
"nostalgie", exprimée au travers de l'art, de Proust, de la poésie ... Il ne s'agit en aucun cas d'un regret du passé, du bon vieux temps... ( ah non! J'aime mon époque ...). Il s'agit d'une
nostalgie "intérieure" comme si certaines ouevres ( du passé ) enfermaient une intériorité... également ressentie dans la prière, ou la méditation... Une référence à une Source intérieure, qui
transparaitrait dans l'Art ...