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Les légendes du Graal
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L'Histoire du baron Léonard de la Breuille de Laron né en 1630

10 Mars 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #XVIIe siècle, #de La Breuille, #Jésuites, #Limoges

Ma tante Elaine m'avait autorisé à fouiller dans nos coffres et cantines contenant les trésors de notre lignée. Il s'agit essentiellement de livres et de cahiers manuscrits, ainsi que de ces précieuses reliques rapportées par Roger de Laron : sa bague templière et une croix métallique médiévale. Nous possédons également de nombreux objets religieux en lien avec des baptêmes ou des communions. Les bijoux et la vaisselle sont stockés ailleurs. Alors que je feuilletais les vieux livres et carnets, je remarquai sur l'un d'entre eux, sur le contreplat intérieur de la reliure, une mention manuscrite : sans aucun doute le nom du propriétaire, « Leonardi de La Breuille de Laron ».
J'ai retrouvé plusieurs livres et écrits portant la même appartenance, soit en initiales, soit en entier, ou simplement datant de cette époque, du milieu du XVIIᵉ siècle. Un curieux crucifix avait également attiré mon attention.


Elaine confirma l'existence d'un Léonard de La Breuille de Laron (1630-v.1680), qui, après avoir fait ses études à Limoges, puis à Paris, était redescendu assez rapidement dans son vieux château de Laron, en Limousin, inconfortable et délabré. Il n'avait jamais été marié et avait la réputation d'être très religieux.

 

Alors qu'Elaine feuillette l'un de ces livres, sans appartenance d'ailleurs, elle reconnaît un Augustinus de 1640, un ouvrage célèbre mais condamné. À l'intérieur, plusieurs passages sont annotés avec une minutie fiévreuse. Le mot « gratia » – grâce – apparaît encore et encore, souligné, encadré, commenté.

J'avais également relevé une croix qui me semblait très ancienne, avec un Christ assez déformé, peut-être en ivoire... Elaine l'observe avec minutie et en conclut qu'il ne s'agit pas d'ivoire. Une recherche sur Internet me met sur une piste étonnante. Il pourrait s'agir d'un os !

Je me tourne immédiatement vers le livre pour y reconnaître un ouvrage de Cornelius Jansen, Augustinus, un écrit janséniste qui prônait une vision rigoriste du christianisme, s'inspirant de saint Augustin, avec une insistance sur la prédestination, la grâce divine comme nécessaire au salut et une vie morale austère. Il s'opposait au jésuitisme et à certaines pratiques de l'Église catholique qu'il percevait comme relâchées.

La croix porte un Christ en os, qui s'avère être un fémur !

Je découvre également un livre sur les Éléments d'Euclide, souvent annoté.

 

À mon avis, tout ceci converge. Léonard de La Breuille n’était pas un catholique ordinaire. De retour de Paris, il avait vécu dans l’ombre, discrètement, à l’écart de l’Église officielle. Il avait adhéré à la doctrine de Port-Royal, au jansénisme, un courant exigeant, pur, et même dangereux pour ceux qui en faisaient publiquement profession.

C'est à partir de ces fragments que je vous propose de retracer l'itinéraire du baron Léonard de La Breuille de Laron, né en 1630.

Léonard est élève au Collège de Limoges, où la qualité de l’enseignement est élevée. Nous possédons un traité de rhétorique en vers, intitulé Rhetorice, écrit par Pierre Josset, jésuite et professeur au Collège. Le livre a été imprimé à Limoges par Antoine Barbou, typographe du roi, de la ville et du collège. Les enseignants publient généralement leurs écrits. Pierre Josset est un admirateur de Ronsard, un lecteur de Platon et des Pères de l'Église. Il est reconnu pour avoir contribué à l'effervescence intellectuelle de la ville au XVIIᵉ siècle.
À cette époque, Limoges abrite entre 17 000 et 18 000 habitants. La ville est alors séparée en deux entités principales : la Cité (la partie haute et ancienne, dominée par la cathédrale) et le Château (la partie basse et plus commerçante), chacune ayant ses propres fortifications. La ville possède quatre portes principales (la porte du Pont, la porte Neuve, la porte du Dour et la porte de Tartaret) et est entourée de faubourgs qui s'étendent le long des routes principales.

De nombreux établissements religieux sont présents, faisant de Limoges une ville riche en couvents, comparable même à Lyon en termes de nombre. On y trouve notamment les Carmes, les Cordeliers, les Feuillants et les Capucins.

La ville était un centre important de la Contre-Réforme et la culture jésuite visait à créer un nouveau modèle d'épopée chrétienne. Josset est considéré comme un « maître de la parole » et un « ancien missionnaire » ayant lutté contre l'hérésie, notamment en Angleterre et en Écosse.

L'influence de Jean Decordes, chanoine de Limoges décédé en 1642, est significative pour la culture de la ville. Il marque le début du XVIIᵉ siècle limousin par une profonde érudition et une rhétorique empreinte de latin et de grec. La collégiale Saint-Martial, autrefois prospère, ne participe pas à cette dynamique de croissance religieuse.

Limoges - Plan Fayen 1594

 

Le XVIIe siècle est une période de crises économiques récurrentes, marquée par de mauvaises récoltes, des famines, des gels et des épidémies entraînant une forte mortalité et une diminution de la population. L'activité économique reposait sur un artisanat et un commerce diversifiés. On y trouvait des tanneries, des cordonneries, des drapiers, des tailleurs, des boulangers, des bouchers, des charpentiers, des maçons, des serruriers, des couteliers et des orfèvres. La noblesse et la bourgeoisie constituaient les élites, tandis que la majorité de la population se débattait dans des conditions difficiles. Cette époque est complexe, alliant une vie intellectuelle et religieuse intense à une réalité socio-économique souvent précaire.

 

Le révérend père Pierre Josset, de la Compagnie de Jésus, remarque chez le jeune Léonard de La Breuille une vivacité d'esprit peu commune, alliée à une ferveur intérieure profonde et à une gravité précoce. Discernant en lui les prémices d'un esprit voué aux hautes études comme à la vie spirituelle, il y voit la promesse d'un futur jésuite d'exception. Il l'exhorte donc à quitter ses terres pour monter à Paris et poursuivre sa formation au Collège de Clermont, l'un des fleurons de l'éducation jésuite en France.
À 16 ans, Léonard est directement accepté en classe de rhétorique, grâce à sa bonne maîtrise du latin. Après la rhétorique, les élèves pouvaient suivre un cours de philosophie (souvent sur trois ans : logique, physique, métaphysique). C'est là que les sciences (mathématiques, astronomie) prennent une place plus importante, en lien avec la philosophie naturelle aristotélicienne, mais aussi avec les nouvelles avancées.
Le jeune homme est logé au collège, d'autant qu'il encadre de plus jeunes élèves en tant que répétiteur, puis précepteur, voire préfet de salle ou de dortoir. Il est chargé d'organiser des « répétitions » pour les élèves des classes de grammaire inférieure, afin de les aider à comprendre les leçons, à faire leurs devoirs et à mémoriser les déclinaisons ou les conjugaisons. En raison de son potentiel vocationnel, on lui confie certaines responsabilités, ce qui est aussi une manière de le former aux tâches d'enseignement et d'encadrement qu'il pourrait exercer en tant que membre de la Compagnie de Jésus.
Pour l'heure, Léonard fait preuve d'un intérêt et de bonnes aptitudes pour les mathématiques, la physique ou l'astronomie. Ses professeurs jésuites, souvent des savants renommés, ont reconnu son potentiel.

A suivre ...

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De la Nef Antique à la Quête du Saint-Graal – Le Mystère de l'Identité.

5 Mars 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Philosophie, #Thésée

- Écoutez, chevaliers – nous dit Merlin - car les bateaux ont parfois une mémoire plus ancienne que les royaumes.

Le navire que nous appelons '' la nef de Salomon '', apparaît dans la Quête du Saint Graal, fabriqué par le roi Salomon à partir de différents bois, dont le bois de l'arbre de vie du Paradis terrestre, dit-on, et du bois d'un navire plus ancien, le navire de Thésée.

C'est sur cette nef - qui dans ''La Queste del Saint-Graal'' symbolise la Sainte Église (Ecclesia navis est) - que les trois chevaliers élus, Galaad, Perceval et Bohort, embarquent pour achever leur quête du Graal jusqu’à Sarras.

Ce navire n'est pas un simple vaisseau consacré. Il est l’ultime métamorphose d’une idée si ancienne que la mer elle-même en frissonne.

En effet, bien avant Salomon, avant les rois, avant même la montée du Graal en Occident, il y eut un autre bateau : le navire de Thésée.

Thésée revint d’Athènes après avoir vaincu le Minotaure. Depuis, les Athéniens conservaient son navire comme un monument, le maintenant en bon état génération après génération.

Plutarque raconte que les Athéniens remplaçaient les planches vieillissantes du navire au fur et à mesure, et les gardaient précieusement, mais... du bateau gardé ''intact'' : « On se disputait pour savoir s’il s’agissait encore du même bateau. »

Que signifie “intact”, lorsque chaque planche, une à une, est remplacée ? Le navire était-il encore le même, ou était-il devenu autre ?
Les sages se disputaient, les philosophes s’enflammaient, et la mer restait silencieuse.

Avec l'ensemble des planches vieillissantes, on bâtit même un autre vaisseau... Le même bateau de Thésée ?

 

Les siècles passèrent. Les hommes oublièrent, mais les charpentiers non.

Ce second vaisseau fut emporté vers l’Est, où des artisans du Temple ( à Jérusalem) le recueillirent.

Salomon, informé de la provenance singulière de ce bois, en fit une nef rénovée et destinée à un seul usage : porter ceux qui sauraient reconnaître la vérité derrière les symboles.

Des planches disparates, grecques, juives, de l'arbre de vie, des bois d’Ophir et des cèdres du Liban, ne formaient plus qu’un seul corps. Comme si l’unité pouvait surgir de cet assemblage.

Comme si le mystère du Graal exigeait d’être porté par un navire de l’entre-deux, où le même et l’autre s’étreignent.

On raconte que Salomon, en bénissant la nef, dit : - Tant que ce bateau questionnera ce qu’il est, il saura où aller.

Lorsque Galaad y monta, la nef se mit en route d’elle-même, comme un esprit ancien reconnaissant enfin sa destination.

La nef avait porté Thésée après sa sortie du Labyrinthe. Elle portait ensuite les chevaliers vers un autre Labyrinthe, celui qui mène au divin en soi. Dans les deux cas, elle transportait la même chose : le passage. C'est à-dire, la possibilité de devenir autre sans cesser d’être soi.

Et j'en arrive à cette question, toujours posée : - Qu’est-ce qui fait qu’un être reste lui-même, lorsque toutes ses parties changent ?Attention, la manière de poser la question pourrait nous induire en erreur… A mon avis, il serait plus juste de se demander : Qu’est-ce qui se continue de manière reconnaissable à travers le changement ?

La biologie nous dit que toutes les cellules du corps se renouvellent, entre quelques jours pour les cellules intestinales, et 10 ans pour celles des os. Les synapses du cerveau sont modifiées en permanence. Et pourtant : le corps garde sa cohérence. Pourquoi ?

Donc, nous pouvons reconnaître qu'un être ne reste pas lui-même parce que ses parties matérielles demeurent, puisqu'elles changent constamment. Mais alors, une substance immuable se cacherait-elle derrière les transformations ? La réponse induite, appartiendrait toujours au paradigme substantialiste.

Chez Whitehead, un être vivant est une société d’occasions actuelles. Ce qui se maintient, ce n’est pas une chose, mais un style de devenir.

Un être reste lui-même parce que se maintient une organisation de relations qui se maintient dans le temps tout en se renouvelant. Chaque nouveau moment reprend le passé comme forme, non comme matériau. Cet héritage du passé, que j'ai à cœur, est présent à chaque instant,

Chaque moment de l’existence préhende le passé du vivant et le réinterprète. L’identité est un acte répété, pas un donné. Un être vivant reste lui-même parce qu’il sent le monde d’une certaine manière, répond selon certaines habitudes et maintient une certaine tonalité.

La mémoire humaine n’est pas un simple stockage d’informations. Elle est le mode de transmission du soi. Une personne n’est pas identique parce qu’elle est la même matière, mais parce qu’elle se tient comme une histoire en cours.

L’ADN reste très stable au cours de la vie, mais ce n’est pas une identité au sens fort. L’ADN est un langage partagé, pas une personne. Deux jumeaux ont le même texte génétique, mais pas la même histoire. La biologie dit donc : - ce qui reste, ce n’est pas le code, mais l’histoire écrite dessus.

L’être vivant n’est pas une machine : c’est une activité continue de se produire soi-même ; un processus.

Et le '' cerveau artificiel '' … ? Nous en parlerons plus tard... 

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Nicodème – Simone Weil

28 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Simone Weil

Personnellement, la quête de vérité de Nicodème fait écho à celle de penseurs comme Simone Weil, qui a médité sur une éventuelle rencontre avec le divin et sur le dépouillement nécessaire pour accueillir le mystère. Et, la difficulté de rejoindre un groupe social, comme l'Eglise.

Nicodème est souvent perçu par l'exégèse moderne comme un personnage de seuil. Bien qu'attiré par Jésus, il reste longtemps dans l'ambiguïté, ni tout à fait "dedans" (disciple déclaré), ni tout à fait "dehors" (adversaire).

Cette position est précisément celle de Simone Weil, qui a choisi de rester volontairement sur le seuil de l'Église. Elle refusait le baptême car elle considérait que sa mission était de rester parmi ceux qui sont à l'extérieur des structures institutionnelles.

Nicodème vient à Jésus de nuit. Dans la symbolique johannique, cela représente souvent l'ignorance, mais aussi une quête sincère qui s'arrache aux ténèbres de la chair. S. Weil voit dans la nuit le moment de vérité nue où l'âme, privée de tous ses appuis terrestres, peut enfin s'ouvrir au divin. Son attitude consiste à habiter cette obscurité plutôt que de chercher des consolations faciles dans les certitudes religieuses.

Simone Weil reprend, à sa manière, la question que Perceval n’a pas su poser – celle du mal et de la souffrance - et qui devient une métaphore du dépouillement radical et de l'impossibilité humaine de se transformer par soi-même. Elle transforme la quête médiévale en exigence éthique : ne pas détourner son regard du malheur de l’autre, mais y reconnaître une vérité qui dépasse la raison.

Simone Weil identifie le cœur de la quête non pas dans la possession d'un objet, mais dans la capacité de poser la question : « Quel est donc ton tourment ? ». Elle soutient que seul un être ayant traversé des années de « nuit obscure » et de malheur, comme Perceval lors de son errance, acquiert cette force d'attention nécessaire pour guérir autrui.

Elle y voit la nécessité de passer par une forme de "mort intérieure" pour laisser l'Esprit agir. L'aridité intellectuelle que ressent Nicodème fait écho à la recherche de S. Weil, qui a cherché un sens à travers la philosophie avant de rencontrer la grâce divine.

Simone Weil et Nicodème incarnent la même tension entre la quête intérieure, le dépassement du dogme et la fidélité silencieuse à une vérité transcendante.

 

Le message central de Nicodème est celui d'une foi en constante évolution et d'une transformation profonde. Il démontre que la foi n'est pas toujours immédiate ou facile, mais qu'elle peut être un voyage graduel, parsemé de doutes et de résistances.

Son dialogue initial avec Jésus souligne la limite du savoir purement intellectuel et l'incapacité de la logique humaine à saisir les réalités spirituelles profondes comme la nouvelle naissance. Il nous appelle à aller au-delà de nos certitudes et de nos cadres de pensée pour s'ouvrir au mystère divin.

La Foi exige un engagement personnel et courageux : Sa transition de la visite secrète à la défense publique de Jésus, puis à l'honneur rendu à son corps au péril de sa réputation, illustre la nécessité d'un engagement courageux et manifeste de la foi. Il montre que la vraie foi se traduit par des actes concrets et un alignement total avec la vérité, même face à l'hostilité.

Les cheminements empruntés par Nicodème, Perceval ou Simone Weil, illustrent sans doute l'exigence d'abandonner ses anciennes identités pour accueillir une nouvelle origine par l'Esprit. C'est un appel constant à passer des ténèbres de l'ignorance à la lumière de la vérité, et de la mort à la vie, embrassant l'altérité et l'inattendu de Dieu.

En somme, que ce soit pour Perceval au Moyen Âge, dont la généalogie et l'aventure du Graal sont ancrées dans des récits où Nicodème joue un rôle fondamental de témoin et de transmetteur, ou pour Simone Weil, qui voit en Nicodème un écho de sa propre lutte intellectuelle et spirituelle vers un dépouillement radical, la figure de Nicodème transcende son époque pour incarner une quête universelle de vérité et de transformation.

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L'Héritage Apocryphe (L'Évangile de Nicodème / Actes de Pilate)

23 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Graal, #Christ

Au-delà de l'Évangile de Jean, Nicodème est le personnage éponyme d'un texte apocryphe majeur du christianisme primitif, l'Évangile de Nicodème, également connu sous le nom d'Actes de Pilate.

- Rédigé probablement au IVe ou Ve siècle, ce texte se compose de deux parties distinctes. La première décrit le procès de Jésus et sa résurrection, complétant les récits canoniques avec des détails et des fables. La seconde partie, la Descente de Jésus-Christ aux Enfers, est un récit dramatique où Carinus et Leucius, ressuscités, témoignent de la victoire du Christ sur la mort et la libération des justes de l'Ancien Testament des limbes. Ce texte fournit des noms pour le soldat qui perça le côté de Jésus (Longinus) et les deux larrons crucifiés (Dismas et Gestas).

- Il aurait été compilé pour s'opposer à l'incrédulité des Juifs et pour défendre les chrétiens contre les accusations. Il servait également à contester les Apollinaristes qui rejetaient le dogme de la descente aux enfers. Très tôt, il jouit d'une grande autorité dans l'Église primitive, étant cité par Justin, Tertullien et Eusèbe. Il fut largement diffusé, traduit en latin, anglo-saxon, français, italien, allemand, syriaque, copte, arménien et arabe, et lu dans les églises grecques comme une légende édifiante. Il a profondément façonné l'imaginaire médiéval et la piété populaire autour de la Passion et de la Résurrection.

Le Lien avec la Légende du Graal

L'Évangile de Nicodème est une source essentielle pour la légende du Saint Graal dans la littérature arthurienne médiévale.

- Le texte apocryphe a introduit le mythe du Graal en associant Joseph d'Arimathie (et parfois Nicodème lui-même) à la collecte du sang précieux du Christ. Ce calice contenant le sang rédempteur est devenu le Graal. Nicodème - "docteur de la Loi" – comme défenseur de Jésus devant Pilate et le Sanhédrin, ainsi que témoin de ses miracles et narrateur des événements, confère une crédibilité et un prestige au texte, légitimant ainsi la narration.

- Des auteurs comme Robert de Boron ont puisé dans cet évangile apocryphe pour ses romans du Graal, notamment son Joseph d'Arimathie ou Estoire dou Graal.

Joseph d'Arimathie devient le gardien du calice qui aurait recueilli le sang du Christ. Bien que Nicodème ne soit pas un personnage central dans les romans de Robert, son rôle de témoin fiable dans l'apocryphe légitime l'histoire de Joseph et de la transmission du Graal. Nicodème et Joseph sont considérés comme les maillons d'une lignée spirituelle menant aux chevaliers du Graal. La figure du Christ, elle-même, y est d'ailleurs parfois fusionnée avec celle d'un chevalier, le texte latin le décrivant comme "Dominus potens in proelio... admirabilis proeliator" (Seigneur puissant au combat, admirable combattant).

Perceval hérite de cette transmission sous une forme transfigurée : celle de la quête chevaleresque, portée par l’imaginaire celtique et sublimée par la spiritualité cistercienne. Le Graal en devenant Calice du corps et du sang divin, est le symbole d’une plénitude insaisissable. Mais Perceval, figure de l’ignorance et de la naïveté, échoue à poser la question décisive : « Quel est ton mal ? ». Sa faute n’est pas morale, mais herméneutique : il ne sait pas interroger, et c’est cette absence qui prolonge le mal et la stérilité du royaume.

Le récit de la Descente aux Enfers résonne avec le thème de l'Autre Monde dans les romans arthuriens. Les images du Christ brisant les portes de l'enfer et libérant les captifs ont inspiré des scènes comme celle de Lancelot ouvrant le tombeau et libérant les captifs du pays de Gorre.

Nicodème est l'Ancêtre, dans le roman Perlesvaus. Nicodème est explicitement désigné comme un ancêtre de Perceval, ancrant ainsi le héros arthurien dans une lignée sacrée et chrétienne.

Nicodème est souvent représenté dans l'art médiéval, notamment dans les scènes de la Déposition (la descente du Christ de la croix) où il aide Joseph d'Arimathie. La tradition lui attribue même la sculpture de crucifix célèbres, comme le Volto Santo de Lucques. Dans la littérature, il inspire des poètes comme Henry Vaughan (The Night), des romanciers (Dostoïevski, Saramago) et des dramaturges. Son histoire est également reprise en musique et au cinéma.

Sur le plan de la Tradition ; des figures comme Saint Augustin, Saint Jean Chrysostome et Thomas d'Aquin voient en Nicodème un catéchumène, un exemple de conversion progressive de l'obscurité à la lumière, de l'incompréhension à une foi courageuse et pleine.

Aujourd'hui, certains théologiens interprètent Nicodème comme une figure littéraire, un symbole pour explorer les thèmes johanniques de la foi, de l'incrédulité et de la transformation, plutôt qu'un personnage strictement historique.

A suivre..

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Nicodème : Un Maître Spirituel Pharisien en Quête de Vérité

18 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Bible, #Christianisme

Nicodème est une figure composite, issue à la fois des Évangiles canoniques et d'une riche tradition apocryphe et littéraire. Il incarne le cheminement complexe de la foi, le dialogue entre la raison et le mystère, et la transformation progressive de la discrétion à l'engagement public.

Nicodème, tel que dépeint dans l'Évangile de Jean et interprété par diverses traditions, est bien plus qu'un simple disciple hésitant. Il émerge comme une figure éminente du judaïsme de son temps, un maître spirituel imprégné de la sagesse pharisienne, dont le parcours reflète les tensions et les profondes interrogations intellectuelles et existentielles face à l'avènement de Jésus.

Jésus et Nicodème, tableau de Crijn Hendricksz

Un homme de Rang et de Savoir, Nicodème est d'abord défini par son statut social et religieux élevé. Il est un pharisien, un membre du Sanhédrin ( le conseil dirigeant juif ) et un docteur de la Loi (ou « maître d'Israël »). Ce titre n'est pas anodin ; il signifie qu'il est un érudit, très compétent en matière de théologie et reconnu pour sa sagesse. Son nom grec, Nikódēmos (victoire du peuple), bien que d'origine étrangère, n'est pas rare parmi les Juifs de l'élite hellénisée. Certains érudits ont même suggéré une identification avec Nicodème ben Gourion, un homme riche et pieux du 1ᵉʳ siècle mentionné dans le Talmud, renforçant l'idée de son statut distingué et de sa sainteté. Cette position lui confère une autorité juridique et religieuse.

En tant que pharisien, Nicodème adhère scrupuleusement à la Torah écrite et orale, croyant que le salut s'obtient par une observation rigoureuse de la loi et des traditions. Sa formation impliquait la prière, l'étude assidue de la Torah, les rituels de pureté, et une profonde attente messianique. Il est, par excellence, un représentant de la piété personnelle et de l'interprétation des Écritures, des caractéristiques majeures du judaïsme pharisien.

La fameuse rencontre nocturne avec Jésus (Jean 3,1-21) le présente comme un chercheur sincère, venu "de nuit", non seulement par prudence vis-à-vis de ses pairs, mais aussi par une recherche spirituelle intime, une quête de lumière face à son incompréhension. Lorsqu'il déclare : « Rabbi, nous savons que tu es un docteur venu de la part de Dieu ; car personne ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n’est avec lui », il exprime une reconnaissance intellectuelle, mais Jésus le conduit au-delà de cette admiration basée sur les signes.

Sa question réitérée : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? » est souvent jugée naïve lors d'une lecture rapide. Ironiquement, ses questions ont aussi donné naissance au mot « nigaud » !

Heureusement, de nombreux exégètes modernes réhabilitent cette figure. Ils y voient non pas de l'ignorance, mais un procédé littéraire johannique où le malentendu permet à Jésus d'approfondir son enseignement. Nicodème, en bon maître, force Jésus à préciser son propos. En effet, nous connaissons notre impossibilité humaine de se recréer soi-même et la difficulté universelle de la renaissance spirituelle sans l'action de Dieu.

La nécessité, et la difficulté, de "naître de nouveau" (ou d'en haut, anōthen) sont au cœur de la pensée mystique de Simone Weil. C'est-à-dire, le processus par lequel le "moi" doit mourir ou se dissoudre pour laisser place à la grâce divine, et qu'elle nomme ''décréation''.

Pourtant, les pharisiens, répondaient: Oui, une renaissance spirituelle est possible : la téshouva ( repentir) est une voie de renaissance, elle efface les fautes et « recrée » l’homme ; et pas seulement par des rites ; mais par la fidélité à la Torah (par l’étude et la pratique des commandements) et la prière. La téshouva est demandée comme un don divin.

 

Alors quoi de nouveau ? Le judaïsme pharisien liait le retour à Dieu à l’alliance d’Israël et à la pratique de la Torah. Jésus annonce une renaissance accessible à tous, juifs et non-juifs, par l’Esprit.

Jésus annonce que cette renaissance commence dès maintenant, par la rencontre avec lui et par l’action de l’Esprit. Dans le judaïsme, la grande transformation spirituelle était souvent espérée pour la fin des temps (nouvelle alliance d’Ézéchiel, Jérémie, résurrection des morts).

La question de Nicodème révèle une pensée rigoureuse, peut-être trop cadrée, que Jésus cherche à ouvrir à une autre logique, celle de l'Esprit. Nicodème incarne ainsi l'intellectuel qui, malgré son savoir, doit faire face à un mystère qui dépasse l'entendement humain.

Le rôle de Nicodème ne se limite pas à cette première confrontation intellectuelle. Sa réapparition en Jean ( 7, 50-52), alors qu'il intervient publiquement pour défendre Jésus au sein du Sanhédrin, montre une progression notable. Sa question : « Notre loi condamnerait-elle un homme sans qu'il ait été entendu et sans qu'on sache ce qu’il a fait ? » est une défense timide mais courageuse, ancrée dans les principes de justice de la Loi juive. Elle témoigne de son intégrité et de sa fidélité à la justice, même quand elle va à l'encontre des préjugés de ses pairs.

A Moissac - Nicodème

Enfin, sa participation à l'ensevelissement de Jésus avec Joseph d'Arimathie (Jean 19,38-42) marque l'aboutissement de son parcours. Apportant cent livres (environ 30 à 33 kg) de myrrhe et d'aloès, un geste coûteux et digne de funérailles royales, il s'engage publiquement et sans crainte, rompant avec la discrétion de sa première visite. Cet engagement, même s'il est post-mortem, est une déclaration audacieuse, une manifestation de son amour et de sa dévotion au Christ. Il montre que ce maître pharisien, si attaché aux textes, a finalement dépassé ses résistances intellectuelles pour un engagement personnel et total.

En somme, Nicodème incarne le maître pharisien sincère et exigeant, enraciné dans le savoir et la Loi, mais dont la quête spirituelle le conduit à interroger les limites de sa propre compréhension. Il est une figure de transition entre un judaïsme légaliste et la nouveauté du Christ, montrant que même les esprits les plus brillants et les plus pieux peuvent être appelés à une renaissance radicale de leur être, un passage de l'ombre à la lumière, de la raison seule à la foi incarnée. Sa sagesse réside dans sa capacité à continuer de chercher, à poser des questions, et finalement à s'ouvrir à une vérité qui dépasse ses catégories initiales, faisant de lui un modèle pour tout chercheur spirituel.

A suivre. 

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Nicodème. Prologue

13 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Métaphysique, #Philosophie

Il existe, à travers l’histoire de la spiritualité occidentale, une Figure qui traverse les siècles, change de visage et de nom, mais garde toujours la même essence. Cette Figure n’est pas un simple personnage, mais l’archétype d’une condition humaine : celle de l’être en quête, limité et fragile, mais habité par une aspiration à la Vérité qui le dépasse.

Cette Figure, je l'ai rencontrée sous le nom de Nicodème (Évangile de Jean). Maître de la Loi, docteur d’Israël, il eut l’immense privilège d’approcher le Christ incarné. Sa démarche nocturne symbolise l’obscurité de l’intelligence confrontée à la lumière du mystère. Et, il pose la question fondatrice, qui n’a cessé de résonner depuis :

« Comment un homme peut-il naître à nouveau ? »

Cette interrogation inaugure la quête : celle de la renaissance impossible par nos propres forces, mais rendue possible par l’Esprit.

Au Moyen Âge, la même Figure se projette dans le tissu des légendes et des mythes. Sous le nom de Perceval (cycle du Graal), elle s’aventure dans la forêt du monde, en quête du Graal. Mais au cœur de sa quête, Perceval échoue à poser la seule question qui pouvait sauver le Roi-Pêcheur blessé : « Quel est ton mal ? ». Ce silence devient la Cause d’une Quête nécessaire : tant que la question de la souffrance n’est pas formulée, la guérison demeure impossible. Perceval incarne ainsi la transition : la quête n’est pas seulement recherche de vérité, mais responsabilité envers la douleur de l’autre.

Puis vient la modernité, avec ses bouleversements, ses sciences, ses philosophies, ses combats sociaux. Là encore la Figure réapparaît dans mes lectures, sous les traits de Simone Weil (1909–1943). Philosophe, ouvrière, mystique, elle reprend précisément la question oubliée par Perceval : celle de la souffrance. Elle la porte au plus haut degré d’exigence, en cherchant dans l’attention au malheur humain l’espace où Dieu peut se révéler. Pour elle, souffrir et se déposséder de soi, c’est tenter de répondre à la question que l’intelligence seule ne peut résoudre.

Ainsi, à travers Nicodème, Perceval et Simone Weil, une même Figure se déploie :

  • Figure spirituelle, car elle désigne la marche de l’âme vers la lumière.

  • Figure mythologique, car elle s’inscrit dans des récits qui nourrissent l’imaginaire collectif.

  • Figure historique, car elle s’enracine dans des existences réelles et situées.

  • Figure de chair et d’esprit, car elle exprime la tension vivante de l’humain face au Mystère.

Et chaque fois, une question est posée ou manquée :

  • Nicodème demande : « Comment renaître ? »

  • Perceval ne demande pas : « Quel est ton mal ? »

  • Simone Weil, à travers le malheur, tente de formuler la question radicale : « Pourquoi souffrons-nous, et comment faire de cette souffrance un lieu de vérité ? »

Cette Figure, celle de l’Humain en quête, est celle qui ne se satisfait jamais du donné. Elle habite la nuit, mais marche vers le jour ; elle interroge, doute, trébuche, mais toujours se relève pour continuer la recherche. Et chaque fois qu’elle croise la Présence du Divin dans l’histoire, elle renaît sous un nom nouveau, pour nous rappeler que la Vérité se laisse chercher plus qu’elle ne se laisse posséder.

Cette figure évoque, la spiritualité du seuil, Tout comme Nicodème est présent lors de la mise au tombeau, assistant Joseph d'Arimathie dans le recueillement du corps et du sang, il représente celui qui se tient au plus près du mystère sans pour autant s'y fondre totalement dans l'institution publique. Pour Simone Weil, cette posture fait écho à sa volonté de rester anonyme et en retrait, privilégiant le secret de l'âme et l'attente plutôt que l'adhésion formelle.

A suivre

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La mort de Lancelot de Sallembier

10 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #La Mort, #Lancelot de Sallembier, #1983

Dans les dernières années de sa vie, après avoir pris sa retraite en 1963 pour s'éloigner de l'agitation politique et administrative, Lancelot de Sallembier s'était retiré au manoir de Fléchigné, situé dans le « Passais », à la croisée de la Normandie, de la Bretagne et du Maine,. Ce lieu, qu’il qualifiait de « désert » protecteur, était devenu le sanctuaire de sa vie intérieure et de sa quête spirituelle.

Le logis est marqué par une forte symbolique familiale. Sur le linteau d'une fenêtre près de l'entrée principale, on peut voir le blason sculpté de deux trèfles, qui évoque des thèmes chers à la lignée, ( L'Histoire de Lancelot, du pays de Passais -2- - Les légendes du Graal ).

Fuyant l'intérieur de la maison lorsqu'il y avait du monde, Lancelot s'isolait dans son bureau situé hors de la maison principale,. Il s'agit d'une petite construction d'une seule pièce, que nous appelons '' la guérite '', abritée par un corps de ferme. Ce bureau est un lieu d'érudition et de bricolage. Il y travaillait, dos à la fenêtre sur une immense table très encombrée de dossiers, de manuscrits et de livres. Un fauteuil confortable et une table basse chargée de livres neufs complétaient ce décor. Dans un atelier attenant s'entassaient de vieux postes de radio et du matériel électronique dans un désordre que « personne ne devait toucher ». À l'intérieur du manoir, la bibliothèque du salon regorge de belles éditions, notamment de La Comédie Humaine de Balzac, des œuvres de Romain Rolland et de nombreux auteurs que j'ai découverts ici.

Lancelot préférait vivre seul. Lorsqu'il n'avait pas de visites, il refusait toute aide domestique et insistait pour « se débrouiller » par lui-même. Il n'hésitait pas à se montrer acerbe ou désagréable envers ceux qui le dérangeaient, ou s'il ne parvenait pas à se faire comprendre.

Sa fille Elaine était la seule dont il appréciait véritablement le soutien. Lorsqu'elle venait avec des invités, il lui déléguait entièrement l'organisation des journées et l'intendance, préférant s'isoler pour travailler. Un couple du village venait alors l'aider pour les repas et l'entretien des extérieurs.

Ses journées étaient rythmées par l'étude méthodique de la philosophie (notamment Whitehead et Simone Weil) et des mathématiques. Le soir, il pratiquait la lecture en silence ou jouait aux dominos avec ses proches présents.

Passionné de radio, il avait remplacé son vieux poste par un combiné radio-tourne-disques moderne en bois d'acajou. Il écoutait fréquemment des chants grégoriens de l’abbaye de Solesmes, comme le Miserere mei Deus, qui lui procuraient une grande émotion.

Bien que retiré du monde, il restait fasciné par les avancées scientifiques, comme l'informatique naissante, rêvant même de construire son propre ordinateur en kit.

Lancelot envisageait sa fin de vie comme un « accomplissement ». Nourri par les écrits de Louis Lavelle et de Simone Weil, il pratiquait la méditation sur la mort, non par morbidité, mais pour accéder à une « vie surnaturelle » qui pénètre le quotidien. Pour lui, le passé et les défunts continuaient d'exister dans une « quatrième dimension » temporelle, rendant les souvenirs de Fléchigné aussi réels que les pierres du manoir.

Nous nous souvenons d'une certaine rugosité dans ses relations. Certains visiteurs vivaient mal, sans doute, que la plupart des échanges ordinaires lui paraissaient non seulement inutiles, mais presque invasifs.

Je comprenais que la solitude n’est pas chez lui un refuge occasionnel, elle était une condition de respiration. Recevoir une visite ne lui demandait pas simplement du temps, mais une dépense d’énergie mentale qu’il jugeait souvent déraisonnable. « S’occuper » de quelqu’un, converser, ajuster ses paroles, tolérer le bruit, les digressions, les banalités, lui donnait l’impression de détourner ses forces vitales de ce qu’il considérait comme l’essentiel. De là venait ce refus net, parfois abrupt, de la sociabilité ordinaire.

Dans la conversation, il ne cherchait pas la rondeur mais la justesse. Lorsqu’il sentait que ses paroles glissaient sur de l’incompréhension, son agacement montait vite. Ce n’est pas tant l’autre qu’il repoussait, que l’idée même d’être mal lu, mal entendu, mal compris. Sa parole devenait alors plus sèche, plus coupante, comme si elle se raidissait pour ne pas se dissoudre.

Son absence d’humour participait du même mouvement. Lancelot ne pratiquait ni l’esquive, ni la légèreté comme zones tampons. Il parlait droit, parfois trop droit, avec cette gravité nue qui pouvait donner le sentiment d’un homme « désagréable », alors qu’il était surtout un homme sans amortisseurs.

Elaine était l’exception qui confirme ce que j'en dis. Avec elle, il ne se protégeait plus, il partageait. Elle le comprenait. Elle ne troublait pas son silence, elle l’accompagnait. Elle devenait la seule présence humaine qu’il ne voyait pas comme une intrusion, mais comme une prolongation naturelle de sa propre vie intérieure.

Ainsi, le caractère de Lancelot n’était pas celui d’un homme dur, mais celui d’un homme densément habité, dont la richesse intérieure exigeait tant d’espace qu’elle repoussait presque tout ce qui l’approchait. Une personnalité faite de profondeur, de raideur, de pudeur et d’une fidélité absolue à ce qui, pour lui, méritait vraiment d’être vécu.

Les derniers jours de Lancelot se déroulèrent dans un silence encore plus dense que d’ordinaire. À Fléchigné, l’air semblait retenir son souffle. La guérite restait éclairée tard, non par agitation, mais parce qu’il y restait assis, dos à la fenêtre, les mains posées à plat sur la grande table encombrée. Il ne travaillait presque plus. Il classait, il relisait, il touchait les papiers comme on touche des reliques personnelles. Chaque feuillet devenait une pierre qu’il replaçait à sa juste place dans son propre monument intérieur.

Il ne parlait presque plus, sinon à Elaine.

Elle fut présente plus longtemps que d’habitude. Elle comprenait sans qu’il eût besoin d’expliquer. Elle s’occupait de la maison, filtrait les passages, gardait la guérite comme on garde une chapelle. Elle lui apportait du thé, des livres qu’il ne lisait pas, mais qu’il ouvrait tout de même, qu'il feuilletait...

Lancelot de Sallembier est mort à Fléchigné le 1er septembre 1983.

Mais la mort n’est pas arrivée comme une surprise. Elle avait déjà commencé un mois plus tôt, le jour de l’attaque cérébrale. À l’hôpital, son corps se fermait. Il ne pouvait plus se lever. Il ne parlait plus, mais son regard restait d’une clarté presque troublante. Ce qui demeurait intact, c’était sa détermination. Il ne demandait pas à guérir. Il demandait à rentrer.

Il suppliait Elaine de le ramener à Fléchigné.

Ce n’était pas un caprice. C’était un appel de territoire, un appel d’âme. Il voulait mourir dans ses pierres, dans le silence de ses murs, dans la géographie spirituelle qu’il avait patiemment construite toute sa vie à la suite de sa mère. Elaine a insisté auprès des médecins, négocié, tenu bon. Et cinq jours avant sa mort, les médecins acceptaient. Lancelot revenait à Fléchigné.

À Fléchigné, il parlait un peu. Quelque chose s’était détendu en lui. Il n’était plus dans la résistance, ni dans la plainte. Il était dans l’attente. Une attente claire, nue, presque lumineuse. Ceux qui l'on rencontré alors, ont senti qu’il ne subissait pas la fin. Il la reconnaissait, il l'attendait.

Il était prêt. Il semblait même attendre avec une forme de ferveur calme ce qu’il appelait, le moment de Vérité.

Je n’étais pas présent à Fléchigné pendant ces derniers jours. Mais j’étais là au cimetière.

Dans ce petit enclos du Passais, entre Normandie et Mayenne, la terre s’est ouverte sur le caveau familial. On y a retrouvé le nom d’Anne-Laure de Sallembier, sa mère. On lui a fait une place à côté d’elle, comme on referme un livre à la bonne page.

Lorsque son cercueil descendait, j'étais bouleversé. Voir ce corps disparaître sous la terre, c’était perdre soudain la forme visible d’un monde entier. Une bibliothèque, une voix, un silence, une densité humaine, tout cela s’enfonçait lentement dans la terre.

Et pourtant, après ce choc, une certitude demeure, droite, presque simple. Sa Quête est achevée. À présent, il sait.

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Nos fausses représentations

8 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Philosophie, #Réalité

Je vais tenter de vous faire revivre une discussion, avec Lancelot, Elaine et Yvain. Nous avons aligné sur la table plusieurs feuilles et des crayons. Ce soir, Yvain souhaite nous faire comprendre les illusions qui ont dirigé trois siècles de pensée scientifique.

- « Il y a quatre grandes illusions », dit-il en tapotant ses notes.

Il lit :

La séparation de l’esprit et du corps

La séparation de l’homme et de la nature

Le mécanisme : le monde-machine

L’illusion de prévisibilité et de contrôle absolu

Elaine lève les yeux.

Ce sont des illusions fondatrices, dit-elle. Elles n’ont pas seulement guidé la science : elles ont modelé notre manière d’habiter le monde.

 

Faute de tableau, comme à la Fac. Yvain écrit sur une feuille: ESPRIT ≠ CORPS

- Depuis Descartes, dit-il, nous croyons que l’esprit flotte au-dessus du corps. Que la pensée est un pur calcul, sans chair. La science moderne a repris l’idée : elle n’étudie que ce qui est mesurable, quantifiable.

Elaine intervient, doucement.

- Pourtant, tout nous montre que l’esprit naît du corps : émotions, perceptions, gestes.

Mais nous continuons d’agir comme si le corps était une machine, et l’esprit un logiciel.

Elle sourit. - Nous vivons dans la métaphore informatique… et nous ne la voyons même plus.

Lancelot : - C’est ce que tu appelais l’illusion du surplomb, Yvain ?

- Exactement. Il écrit le mot NATURE. Nous nous sommes crus au-dessus du vivant. La nature ? Une ressource à exploiter. La forêt ? Du bois. La rivière ? Un potentiel énergétique.

Je confirme, pour ma part, et résume : - Cette séparation a légitimé une exploitation de la nature, considérée comme une ressource à maîtriser et à dominer.

Elaine s'adresse à moi: - Ce dont tu parles : cette croyance d'être séparés de la nature, est une crise de la pensée, avant d'être une crise politique … !

Yvain reprend une autre feuille : - Et voici la troisième illusion : Le mécanisme (Newton...) a conduit à l'idée que l'univers est prédictible et déterminé. Il écrit : UNIVERS = MACHINE

- Si l’univers est une machine, dit-il, alors il suffit d’assembler les pièces pour tout comprendre. Cette vision a produit des merveilles… mais elle a aussi rétréci notre regard.

Elaine ajoute :

- Et elle a enfermé l’homme dans un rôle absurde : celui du maître du monde.

Je pose la question : cette croyance en une maîtrise totale n'a t-elle pas entraîné une surenchère technologique… et une banalisation du risque ?

Lancelot réagit : - Nous croyons contrôler le monde. Nous ne comprenons pas que c’est le monde qui nous porte.

Yvain reprend la parole : - Et, voici ce que la science actuelle nous oblige à reconnaître :

Il écrit : OBSERVATEUR = PARTIE DU RÉEL.

- En 1981–82, l’expérience d’Alain Aspect a confirmé que deux particules séparées restent liées. La physique classique affirmait que rien ne peut agir à distance instantanément. C’était Faux !

Il sourit, et nous lit lentement à voix haute les « fausses certitudes »:

- Le mouvement nécessite une force constante. Faux !

- Les objets lourds tombent plus vite que les légers. Faux !

- Les saisons sont dues à la distance Terre-Soleil. Faux !

- Il n’y a pas de gravité dans l’espace. Faux !

- L'air ne pèse rien. Faux !

- Les particules sont des objets concrets, comme des petites billes. Faux !

- L’espace et le temps sont des'' décors'' absolus. Faux !

- La matière et l’énergie visibles sont tout ce qui existe. Faux !

- Les lois de la physique sont les mêmes partout et pour toujours. Faux !

- Les modèles atomiques actuels sont définitifs. Faux !

Elaine éclate de rire.

- La physique adore les renversements de table.

 

Lancelot approuve pleinement et observe que les véritables penseurs sont ceux qui n’ont de cesse de faire évoluer nos représentations.

- Au XVIIᵉ siècle, nous imaginons que le monde est une machine parfaite et déterminée. Tout peut se prévoir, tout est causal... Et bien, non ! Kant détermine les limites de la raison, Heisenberg affiche un principe d'incertitude, et Bergson relativise le temps, au temps vécu...

- Au XIXᵉ siècle, n'affirmions-nous pas que : L’homme est maître de lui-même, libre et rationnel. L’individu est conscient de ses choix ? Non ! Freud découvre la nature de l'inconscient, Nietzsche la volonté de puissance et Marx dénonce l'aliénation des travailleurs.

Et Elaine rajoute :- Le langage reflète t-il fidèlement la réalité. Les mots correspondent-ils aux choses ? Non ! Wittgenstein, Derrida démontrent que le langage structure notre pensée, mais ne donne pas un accès "pur" au réel.

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Mes années de transition :1976 -1981 -2

3 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Varéla, #Esprit

Dès 1982, c’est la rigueur. Les rêves collectifs se dispersent dans l’air sec des plans de restructuration. Le mécanisme économique écrase le souffle politique.

Dans mon lycée, l’espoir a le souffle court. L’affaire est entendue : l’idéalisme se heurte à l'économie. Les usines ferment, les diplômes se fanent dans les poches de jeunes qui n’entreront jamais dans le monde qu’on leur promettait.

La même année, la France annonce son premier bébé-éprouvette, et aux États-Unis, Barney Clark vit avec un cœur artificiel. Le paradigme mécaniste atteint son sommet : remplacer les organes, fabriquer la vie.

Plus la technique pénètre l’intime, plus une question se fait insistante : où commence l’humain ? Et que reste-t-il de l’âme dans une mécanique ? Elaine oppose à Descartes une vision plus ancienne, plus incarnée : « Pour Thomas d’Aquin, l’âme est la forme du corps… Il n’y a pas de pensée sans incarnation. »

film «Blade Runner», réalisé en 1982 par Ridley Scott

Dans les salles obscures, Blade Runner s’avance comme une prophétie. Des machines désirent être humaines : la pluie tombe sur les néons, un androïde regarde l’horizon : des machines plus sensibles que les humains ? « Tous ces moments se perdront dans le temps, comme des larmes dans la pluie. »

Le film n’interroge pas la machine. Il questionne notre propre humanité.

Au même moment, des penseurs comme Francisco Varela, Eleanor Rosch, George Lakoff et Mark Johnson montrent que la pensée ne vient pas d’un calcul abstrait, mais du corps vivant engagé dans le monde.

Pour Elaine. Le monde cesse d’être un objet. Il redevient un milieu, un tissu d’interdépendances. Il s'agit de penser le monde comme un réseau, un système vivant, non comme une machine.

Une théorie actuelle, que nous appelons du mot anglais '' embodiment '' nous invite avec des outils contemporains (neurosciences, linguistique, IA, phénoménologie…), à un retour à l'intuition thomiste : - le corps est fondamental à la pensée. - l’esprit naît de l’expérience vécue, incarnée, relationnelle. Et - le sujet pensant n’existe pas hors de son engagement corporel dans le monde.

On commence, assure Elaine, à ressentir les limites du dualisme moderne, dans l’école qui oublie le corps, la médecine qui soigne le symptôme, pas la personne, la technologie qui promeut des esprits dématérialisés, des intelligences "sans chair".

Francisco Varela Chili 1981

Comme je suis curieux d'en savoir davantage, Elaine me cite les travaux de chercheurs comme Francisco Varela (1946-2001), un biologiste chilien, philosophe des sciences, cofondateur de la théorie de l’autopoïèse avec Humberto Maturana, il a révolutionné notre compréhension du vivant comme système autonome et auto-organisé. Il est aussi l’un des pionniers de la cognition incarnée, affirmant que la conscience émerge de l’interaction entre le corps, le cerveau et le monde.

Dans cette quête du secret de la vie, Varela rencontre le dalaï-lama dans les années 1980 et fonde l’institut Mind and Life, consacré aux relations entre bouddhisme et sciences.

Eleanor Rosch ( 1938-) est une psychologue et chercheuse américaine, connue pour ses travaux fondamentaux sur la cognition, la catégorisation et la perception incarnée. Dans les années 1970, elle révolutionne la psychologie cognitive en montrant que nous ne pensons pas en catégories rigides, mais à partir de "prototypes", ancrés dans notre expérience sensorielle.

Collaboratrice de Francisco Varela, elle a aussi exploré les liens entre pensée occidentale et bouddhisme, proposant une vision de l’esprit comme processus dynamique, non dualiste et enraciné dans le vécu. Enfin, George Lakoff ( 1941 - ), linguiste, et Mark Johnson (1949 - ) philosophe montrent que nos idées les plus abstraites reposent sur des métaphores enracinées dans le corps et l’expérience sensorielle. Ensemble, ils ont développé une théorie puissante : la pensée est incarnée, façonnée par notre corps, nos émotions et notre interaction avec le monde physique.

Elaine insiste : quelle a été la conséquence de ce dualisme corps-esprit ?

- Une séparation nette entre, d’un côté, la culture et, de l’autre, une nature qui n’est plus assimilée à la Création et dont l’homme entend bien désormais se rendre « maître et possesseur ». C'est cette discontinuité majeure qui a eu lieu entre la période médiévale et la modernité. Dualisme, sur lequel nous revenons enfin !

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Mes années de transition :1976 -1981 -1

29 Janvier 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Actualité, #Blade Runner

Bénéficiant d'un premier poste d'enseignant dans un lycée de Limoges, je suis revenu dans le berceau des Sallembier, au cœur du Limousin. Je découvre Saint-Julien le Petit, et Laron ; un coin de Limousin où les arbres, les pierres, les sources semblent connaître les secrets des familles mieux que les hommes.

Je profite, à leur invitation, de la maison qu'Yvain occupe avec Elaine, pendant leurs congés, près du bassin d'Arcachon. Yvain retrouve ses plaisirs d'enfance dans sa passion pour sa pinasse …. Je reviens aussi régulièrement à Fléchigné, ne pouvant me passer du murmure de nos discussions avec Elaine, Yvain et Lancelot. Nous parlons de tout : du réel, du possible, de ce que l’on voit, et de ce qu’on croit entrevoir derrière les articles de nos journaux, derrière l'écran de télévision.

En 1976, la planète Mars apparaît sur l’écran. Une sonde - Viking 1 - a traversé l’espace pour envoyer des images d’un désert rouge. Faut-il éprouver de l’enthousiasme, une brume d’inquiétude s’insinue dans les propos d'Elaine.

En 1977, Apple vient de naître. Deux types barbus bricolent un ordinateur personnel dans un garage. La promesse paraît simple : chacun pourra bientôt avoir un ordinateur sur son bureau. Je songe aux grands calculateurs, aux salles métalliques pleines de voyants clignotants. Et voilà que la puissance se miniaturise, s’apprivoise.

Yvain s’enthousiasme. Elaine sourit, presque inquiète :- Quand la machine rivalisera avec nos propres pensées ?

Nos soirées au cinéma se transforment elles aussi en discussions métaphysiques.

Star Wars : la Force, les Jedi, un monde régi par quelque chose qui dépasse les mécanismes : la Force - invisible, vibrante - murmure une sagesse plus ancienne que la science.

Apocalypse Now nous étouffe dans une moiteur hallucinée : la folie dans la jungle, le pouvoir qui se dévore lui-même.

Yvain résume : « Nous avons cru que le monde était une horloge. Mais le réel est vivant, imprévisible. »

Je repense à ce qu’on nous a enseigné : Le corps comme machine. La pensée comme calcul. Descartes, Newton : « l’univers comme une horloge géante »

Ces années-là, nous croyons encore que le progrès marchera main dans la main avec la liberté.

Nous rêvons d’harmonies nouvelles.

 

Nous sommes au début des années 1980.... J'ai moins de 30 ans, et à la différence de Lancelot, et même d'Elaine et d'Yvain ; j'aspire à ce que la gauche parvienne au pouvoir. Le monde politique me semble figé, et la droite éternelle. Un Président de gauche relève du rêve.

Puis arrive mai 1981. Dans notre petite maison, à Saint-Junien, près de Limoges. La télévision - notre première - trône dans notre chambre comme un autel fragile. Lentement, l'image de François Mitterrand apparaît à l'écran. Jean-Pierre Elkabbach ( que nous imaginons le visage défait ) annonce son élection. L'ambiance des médias est à la gravité, ce qui reflète l'importance historique du moment. A cet instant, l'impossible devient réalité. La pluie tombe doucement, mais cela n'empêche pas les gens de sortir dans les rues pour célébrer l’événement. Les parapluies colorés se mêlent aux drapeaux, et les gouttes d'eau semblaient scintiller sous les lumières des lampadaires. Une immense joie exprime l'enthousiasme et l'espoir.

Ce 10 Mai 1981

Je ressens une étrange combinaison d'excitation et d'incrédulité. Je sais que certains, pensent quitter la France ; d'autres imaginent l'entrée des chars soviétiques dans Paris !

Elaine et Yvain avaient déjà exprimé leur crainte d'une politique étrangère moins alignée sur les États-Unis, avec un rapprochement possible vers des pays socialistes.

 

Je suis engagé dans le syndicalisme, au Sgen-Cfdt, et bénéficie de quelques heures de décharges. Également, je profite avec grand intérêt de formations en Informatique, à la Mafpen ; jusqu'à devenir formateur sur le vidéo-disque et sa programmation. Je coordonne dans mon lycée, l'opération 'Informatique pour tous', et gère le nano-réseau ( Bull Micral + TO7 et MO5) de l'établissement.

Ces années 70, ont été marquées par un fort idéalisme. Mai 68, et toutes sortes de mouvements de libération ont véhiculé un fort esprit de changement. J'ai partagé ce rêve collectif d'un changement radical. J'imaginais des expériences de vie collective, remettant en cause la propriété privée, la consommation de masse et prônant une vie plus simple, plus proche de la nature. Et, en même temps, je soutenais un optimisme scientifique et technologique et je croyais que les innovations pouvaient contribuer – avec la politique - à construire un monde meilleur. Notre désir de liberté individuelle et de créativité, se nourrissant d’expériences collectives et d’un esprit de rébellion contre l’ordre établi. La musique, le cinéma et la littérature reflétaient cet état d’esprit, je pense encore à des films comme Solaris (1972) de Tarkovski ou Silent Running (1972) qui questionnent l'avenir de l’humanité, la technologie et l’écologie.

 

A l’avènement des années 1980, nos espoirs vont se heurter à une réalité économique plus contraignante. L'élection de Mitterrand, initialement porteur d’un rêve de changement, avec l’arrivée d’un gouvernement de gauche porteur de promesses de transformation sociale est suivie d'une politique de rigueur, abandonnant nos rêves pour laisser la place à une gestion plus stricte et technocratique de l’économie, où l’efficacité prime sur le long terme. Autour de moi, je prends conscience que de jeunes diplômés entrant dans la vie active ont peu de perspectives, que de nombreux salariés du textile, de l'acier, des mines sont licenciés dans des industries en déclin.

Les ''radios libres '' créées en 1981, soufflent un vent de liberté ; vont-elles permettre une expression plus large, plurielle et populaire ? Elaine et Yvain, en doutent...

Novembre 1982

Nos anciens repères se dissolvent pour laisser place à une réalité en perpétuelle mutation. L’individualisme et la concurrence exacerbée redéfinissent les rapports sociaux. Le ''bling-bling '' remplace le ''beatnik''.

La rivalité entre les blocs Est et Ouest reste vive. Aux États-Unis, l’élection de Ronald Reagan instaure une nouvelle ère marquée par des politiques conservatrices, une accentuation de la défense et une approche plus interventionniste sur la scène internationale. 1979 avait été marquée par la révolution en Iran qui renverse le régime du Shah, entraînant une prise d’otages à l’ambassade américaine, et par l’intervention de l’Union soviétique en Afghanistan … En 1980 se déclenchait la guerre Iran-Irak.

 

J'évite avec Lancelot, et même Elaine, de parler politique. Pourquoi ''justice sociale'' et ''valeurs traditionnelles'' s'affrontent-elles ainsi ?

Yvain, se sent proche de François Léotard, et lui promet un destin national... Lancelot, apprécie qu'il se présente comme catholique ( il est entré comme novice en 1963, à l’abbaye bénédictine de la Pierre-Qui-Vire, mais n'y est resté que quelques mois...)

Nos discussions avec Yvain et Elaine, même à propos de nos engagements ou de nos comptes-rendus de films, préfèrent en rester à des échanges philosophiques ou scientifiques, plutôt que politiques.

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