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L'Histoire du baron Léonard de la Breuille de Laron né en 1630
Ma tante Elaine m'avait autorisé à fouiller dans nos coffres et cantines contenant les trésors de notre lignée. Il s'agit essentiellement de livres et de cahiers manuscrits, ainsi que de ces précieuses reliques rapportées par Roger de Laron : sa bague templière et une croix métallique médiévale. Nous possédons également de nombreux objets religieux en lien avec des baptêmes ou des communions. Les bijoux et la vaisselle sont stockés ailleurs. Alors que je feuilletais les vieux livres et carnets, je remarquai sur l'un d'entre eux, sur le contreplat intérieur de la reliure, une mention manuscrite : sans aucun doute le nom du propriétaire, « Leonardi de La Breuille de Laron ».
J'ai retrouvé plusieurs livres et écrits portant la même appartenance, soit en initiales, soit en entier, ou simplement datant de cette époque, du milieu du XVIIᵉ siècle. Un curieux crucifix avait également attiré mon attention.
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Elaine confirma l'existence d'un Léonard de La Breuille de Laron (1630-v.1680), qui, après avoir fait ses études à Limoges, puis à Paris, était redescendu assez rapidement dans son vieux château de Laron, en Limousin, inconfortable et délabré. Il n'avait jamais été marié et avait la réputation d'être très religieux.
Alors qu'Elaine feuillette l'un de ces livres, sans appartenance d'ailleurs, elle reconnaît un Augustinus de 1640, un ouvrage célèbre mais condamné. À l'intérieur, plusieurs passages sont annotés avec une minutie fiévreuse. Le mot « gratia » – grâce – apparaît encore et encore, souligné, encadré, commenté.
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J'avais également relevé une croix qui me semblait très ancienne, avec un Christ assez déformé, peut-être en ivoire... Elaine l'observe avec minutie et en conclut qu'il ne s'agit pas d'ivoire. Une recherche sur Internet me met sur une piste étonnante. Il pourrait s'agir d'un os !
Je me tourne immédiatement vers le livre pour y reconnaître un ouvrage de Cornelius Jansen, Augustinus, un écrit janséniste qui prônait une vision rigoriste du christianisme, s'inspirant de saint Augustin, avec une insistance sur la prédestination, la grâce divine comme nécessaire au salut et une vie morale austère. Il s'opposait au jésuitisme et à certaines pratiques de l'Église catholique qu'il percevait comme relâchées.
La croix porte un Christ en os, qui s'avère être un fémur !
Je découvre également un livre sur les Éléments d'Euclide, souvent annoté.
À mon avis, tout ceci converge. Léonard de La Breuille n’était pas un catholique ordinaire. De retour de Paris, il avait vécu dans l’ombre, discrètement, à l’écart de l’Église officielle. Il avait adhéré à la doctrine de Port-Royal, au jansénisme, un courant exigeant, pur, et même dangereux pour ceux qui en faisaient publiquement profession.
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C'est à partir de ces fragments que je vous propose de retracer l'itinéraire du baron Léonard de La Breuille de Laron, né en 1630.
Léonard est élève au Collège de Limoges, où la qualité de l’enseignement est élevée. Nous possédons un traité de rhétorique en vers, intitulé Rhetorice, écrit par Pierre Josset, jésuite et professeur au Collège. Le livre a été imprimé à Limoges par Antoine Barbou, typographe du roi, de la ville et du collège. Les enseignants publient généralement leurs écrits. Pierre Josset est un admirateur de Ronsard, un lecteur de Platon et des Pères de l'Église. Il est reconnu pour avoir contribué à l'effervescence intellectuelle de la ville au XVIIᵉ siècle.
À cette époque, Limoges abrite entre 17 000 et 18 000 habitants. La ville est alors séparée en deux entités principales : la Cité (la partie haute et ancienne, dominée par la cathédrale) et le Château (la partie basse et plus commerçante), chacune ayant ses propres fortifications. La ville possède quatre portes principales (la porte du Pont, la porte Neuve, la porte du Dour et la porte de Tartaret) et est entourée de faubourgs qui s'étendent le long des routes principales.
De nombreux établissements religieux sont présents, faisant de Limoges une ville riche en couvents, comparable même à Lyon en termes de nombre. On y trouve notamment les Carmes, les Cordeliers, les Feuillants et les Capucins.
La ville était un centre important de la Contre-Réforme et la culture jésuite visait à créer un nouveau modèle d'épopée chrétienne. Josset est considéré comme un « maître de la parole » et un « ancien missionnaire » ayant lutté contre l'hérésie, notamment en Angleterre et en Écosse.
L'influence de Jean Decordes, chanoine de Limoges décédé en 1642, est significative pour la culture de la ville. Il marque le début du XVIIᵉ siècle limousin par une profonde érudition et une rhétorique empreinte de latin et de grec. La collégiale Saint-Martial, autrefois prospère, ne participe pas à cette dynamique de croissance religieuse.
Le XVIIe siècle est une période de crises économiques récurrentes, marquée par de mauvaises récoltes, des famines, des gels et des épidémies entraînant une forte mortalité et une diminution de la population. L'activité économique reposait sur un artisanat et un commerce diversifiés. On y trouvait des tanneries, des cordonneries, des drapiers, des tailleurs, des boulangers, des bouchers, des charpentiers, des maçons, des serruriers, des couteliers et des orfèvres. La noblesse et la bourgeoisie constituaient les élites, tandis que la majorité de la population se débattait dans des conditions difficiles. Cette époque est complexe, alliant une vie intellectuelle et religieuse intense à une réalité socio-économique souvent précaire.
Le révérend père Pierre Josset, de la Compagnie de Jésus, remarque chez le jeune Léonard de La Breuille une vivacité d'esprit peu commune, alliée à une ferveur intérieure profonde et à une gravité précoce. Discernant en lui les prémices d'un esprit voué aux hautes études comme à la vie spirituelle, il y voit la promesse d'un futur jésuite d'exception. Il l'exhorte donc à quitter ses terres pour monter à Paris et poursuivre sa formation au Collège de Clermont, l'un des fleurons de l'éducation jésuite en France.
À 16 ans, Léonard est directement accepté en classe de rhétorique, grâce à sa bonne maîtrise du latin. Après la rhétorique, les élèves pouvaient suivre un cours de philosophie (souvent sur trois ans : logique, physique, métaphysique). C'est là que les sciences (mathématiques, astronomie) prennent une place plus importante, en lien avec la philosophie naturelle aristotélicienne, mais aussi avec les nouvelles avancées.
Le jeune homme est logé au collège, d'autant qu'il encadre de plus jeunes élèves en tant que répétiteur, puis précepteur, voire préfet de salle ou de dortoir. Il est chargé d'organiser des « répétitions » pour les élèves des classes de grammaire inférieure, afin de les aider à comprendre les leçons, à faire leurs devoirs et à mémoriser les déclinaisons ou les conjugaisons. En raison de son potentiel vocationnel, on lui confie certaines responsabilités, ce qui est aussi une manière de le former aux tâches d'enseignement et d'encadrement qu'il pourrait exercer en tant que membre de la Compagnie de Jésus.
Pour l'heure, Léonard fait preuve d'un intérêt et de bonnes aptitudes pour les mathématiques, la physique ou l'astronomie. Ses professeurs jésuites, souvent des savants renommés, ont reconnu son potentiel.
A suivre ...
Au XVIIIe siècle, le collège des jésuites de Limoges.
Les jésuites possèdent, en 1710, six cent douze collèges. Ils sont concurrencés en particulier par les Oratoriens ( fondés en 1611). Les Jésuites mettent au point dès 1599 leur Ratio studiorum, manuel condensant le programme de leurs collèges, accessible à tous.

La belle place est faite aux lettres classiques : latin et grec. Dès la 5e (deuxième année), l’élève est plongé dans un autre univers : il côtoie les auteurs anciens, des cours se font en latin … Le latin est le sésame vers les humanités, fondement à leur tour des Belles-Lettres.
La philosophie est celle d’Aristote. Le collège est pour les jésuites, une citadelle de l’orthodoxie romaine contre les protestants, les jansénistes et les libres penseurs.
L’Histoire et la géographie sont marginales, les sciences naturelles (observations et expériences) sont peu présentes et les mathématiques ne sont abordés que durant la dernière année (deuxième année de philosophie). Cependant au XVIIIe siècle, certains cours innovent avec des leçons de chimie et des expériences sur les phénomènes électriques. Les Oratoriens insistent davantage sur les disciplines scientifiques...

La religion (messes, confessions, prières) tient évidemment une grande place dans l’enseignement, les collèges constituant le « fer de lance » de la Contre-Réforme. A côté de la religion est enseignée la morale et la civilité (l’art de se tenir en bonne société). A la pointe de la Contre-Réforme, la Compagnie de Jésus valorise l’art théâtral qui revêt à leurs yeux trois qualités : améliorer la mémorisation, obliger le contrôle de sa voix (effets de voix) et la maîtrise de son corps (se tenir droit, ne pas faire de gestes brusques). Les représentations sont publiques, les habitants de la ville ou du village venant y assister librement.
La discipline du collège jésuite est stricte; les punitions corporelles sont peu à peu abandonnées (au profit des blâmes, retenues,…). L’émulation et le sentiment de l’honneur sont largement mis à profit Par exemple, on peut diviser les classes en groupes, Romains, Carthaginois... qui s’affrontent pour faire gagner leur camp … En fin d’année se tient la remise des prix en public pour les meilleurs élèves, où les familles et les notables de la ville sont conviés à la cérémonie.

Une grande partie du travail de surveillance est effectuée à l’intérieur de la classe par les élèves eux-mêmes. Dans chaque classe est choisi parmi eux un normateur dont le travail est de tenir le registre quotidien des présences. D’autres élèves (un par groupe, ou décurie, là où existe ce système) jouent le rôle de gardiens de la morale. Ils sont habituellement appelés censores et leur tâche consiste à rapporter au professeur toute manifestation d’indiscipline. Chaque membre de la décurie, du chef jusqu’au dernier de la troupe, est noté en fonction de son travail et apparié avec son homologue des décuries rivales. Les équipes concurrentes combattent pour la meilleure place presque quotidiennement, chaque membre de la décurie défendant l’honneur du groupe contre ses rivaux.
L’objectif ultime de l’élève est de gagner la compétition mensuelle pour prendre le titre d’Empereur, il capo dei capi.
Les élèves des collèges jésuites gardent le même régent quand ils montent de classe en classe, et l’enseignement de ce dernier est supervisé par ses supérieurs.
Le passage d'un élève dans une classe correspond généralement à la durée d'une année, de la Saint-Rémi – soit du 1er octobre – jusqu'à la mi-septembre. C’est seulement après avoir réussi une forme d'examen de passage que le collégien intègre un certain niveau de classe.
Le collège organise cinq niveaux différents de classes : aux trois premiers niveaux – grammaire inférieure nommée aussi « rudiments » ou « figures » ; grammaire dite moyenne ; grammaire supérieure, appelée aussi syntaxe – succèdent l'enseignement de la poésie ou humanités et le dernier niveau prévoyant l'apprentissage de la rhétorique, couronnement des quatre années préalables. Avant d'atteindre cette cinquième classe destinée à la rhétorique, l'élève a bénéficié de quatre années complètes consacrées à la grammaire, à la poésie et aux humanités. Ces quatre étapes jouent en quelque sorte le rôle de classes préparatoires permettant à l'élève jésuite de rayonner dans la discipline reine, celle de l’art de dire. Cet art occupe une place de choix parce qu’il est considéré comme nécessaire aussi bien à l’éloquence du prédicateur qu’à celle du courtisan qui devra plaider sa cause en société.

Au XVIIIe siècle, les effectifs dans les établissements secondaires chutent. En cause :la multiplication des établissements secondaires mais surtout le changement des mentalités. Le contenu enseigné par les congrégations ne correspond plus à « l’air du temps », dans un siècle de déchristianisation. Des voix s’élèvent contre la tyrannie gréco-latine pour réclamer le renforcement des cours de français, d’Histoire, de géographie et de sciences naturelles. Les élites (notamment les marchands) reprochent aux collèges de manquer de pragmatisme, de ne pas préparer les adolescents à la vie adulte.

En 1762, les Jésuites - sont expulsés hors du royaume par ordre du roi… ! ( nous aurons l'occasion d'en reparler …). Ils possèdent alors un tiers des collèges du France … Ce sont des raisons politiques et historiques qui conduisent à la suppression de l’ordre en 1763.
Pour l'heure, les Jésuites assurent même la gratuité de l’externat à partir de 1719, ce qui leur assure un large succès, en particulier de la bourgeoisie des villes... en même temps que croit la contestation de leur emprise sur la jeunesse et les esprits.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la clientèle des collèges jésuites n'est nullement limitée à la noblesse et aux couches supérieures de la bourgeoisie : les premiers ne constituent, en fait, que 4 à 6 % des effectifs. L'écart d'âge, dans une même classe peut être très important ...

Les jésuites ont introduit trois nouveautés : la progressivité dans les études, les devoirs écrits (thèmes, dissertations latines), les notes, classements, concours, récompenses honorifiques et donc, je me répète : l’esprit de compétition.
En 1661, le collège de Limoges a 1200 élèves et 36 régents. En 1762, le Parlement de Paris proclame que la doctrine des Jésuites est "perverse, destructrice de tout principe de religion et même de probité, injurieuse à la morale chrétienne, pernicieuse à la vie civile". Le collège reste fermé un an , puis douze prêtres, sous le contrôle de l'évêque les remplacent. Le collège s’appellera Collège royal de Sainte Marie de Limoges. Aujourd'hui, il est devenu le Lycée Gay-Lussac.
Les continuelles difficultés de trésorerie ont empêché les pères jésuites d'entretenir convenablement les locaux qui sont abandonnés dans un état déplorable au moment de l'expulsion de la Compagnie. Une des premières tâches du bureau d'administration après 1763 consistera à faire reconstruire le corps principal des bâtiments (1767-1777).
