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Les légendes du Graal

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Prélude à l’Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal – L. Bouyer

23 Juillet 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Apocalypse, #Bouyer, #Graal

Finalement, Louis Bouyer, théologien catholique renommé, publie ce livre en 1982 sous le pseudonyme de Louis Lambert. " Prélude à l’Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal" est décrit comme le rare exemple de roman théologique, et une œuvre singulière qui mêle aventure, spiritualité et symbolisme chrétien.

On parle d'un roman allégorique, satirique et eschatologique, offrant une réflexion profonde sur la foi et le mythe. Son ton est satirique, mystique et désabusé. Par ce récit, Bouyer livre un testament intellectuel, sombre et lucide, mais porteur d'un espoir pour les âmes fidèles.

Le roman se déploie en quatre grandes parties, chacune centrée sur un lieu symbolique, précédées d’un bref prologue au collège.

Prologue : Le Collège catholique
Un groupe d'adolescents internes : Anne, l’héritière de la lignée druidique, est la seule fille du petit noyau central, et elle joue un rôle de guide spirituel. Galaad et Jacques, deux garçons, sont ses camarades de classe au collège catholique, où se noue leur amitié avant même la quête. Le Père Lambert, est le chapelain et précepteur de nos héros, c’est lui qui initie Galaad, Anne et Jacques aux mystères de la liturgie et à la symbolique sacramentelle. C’est aussi le narrateur, dont la voix encadre le récit. Monsieur Duplantier, est le directeur de l’internat, homme de tradition et d’autorité bienveillante. Il veille à la discipline, organise les études et encourage la lecture des légendes médiévales. Sœur Claire, est la professeure de catéchisme. Sa douceur et sa piété éveillent en Anne l’intuition mystique qui la guidera plus tard en forêt. Madame Armand, est la professeure de français, passionnée de poésie. C’est elle qui fait découvrir aux élèves la matière arthurienne et jette le feu de leur curiosité littéraire.

Partie I : La forêt de Brocéliande

- Rencontre fugace à la lisière de la forêt avec un vieil ermite. Ce solitaire, chargé de signes tatoués, transmet aux adolescents un avertissement énigmatique sur leur quête. Alors que Galaad, Anne et Jacques s’enfoncent dans les sous-bois à la recherche de la mystérieuse fontaine de Barenton, ils croisent le juif errant à la lisière d’un sentier, silhouette émaciée et manteau usé, porteur de son avertissement silencieux. C'est la découverte de la Fontaine de Barenton... Galaad s’avance, penche la tête au-dessus du bassin : dans le clapotis, il “voit” d’abord un reflet rougeoyant, comme un rayon de soleil couchant, puis la forme d’une coupe diaphane flottant sous la surface ; c'est la première vision du Graal : étape initiatique en pleine nature mystérieuse.

Partie II : Le Château du Roi-Pêcheur

– Périple jusqu’à la forteresse du Gardien du Graal blessé, confrontation à l’Église souffrante et déchiffrement des énigmes sacrées.

Peu avant leur approche du château, les jeunes aperçoivent un cheval blanc, solitaire, surgissant d’une brume lumineuse. Il semble les attendre, puis disparaît dans les bois. Ce symbole messianique et purificateur évoque à la fois : Le Chevalier de l’Apocalypse (Ap 6,2), la pureté de la quête, et l’idée que le chemin n’est pas seulement terrestre, mais guidé par une Providence cachée.

Une nuit, alors qu’ils sont dans une forêt obscure, une lueur blanche apparaît au loin, immobile, comme un phare. Ils essaient de l’atteindre, mais elle semble se déplacer à mesure qu’ils avancent, menant peu à peu à une clairière sacrée. Cette lumière évoque : le Graal en tant que lumière divine, une présence réelle mais non saisissable par volonté seule, la dimension contemplative de la quête.

Alors qu’ils campent dans une vallée silencieuse, une musique étrange, faite de harpe et de chants liturgiques, leur parvient par le vent. Mais ils ne parviennent pas à en repérer l’origine. Cette musique annonce : le caractère liturgique de leur mission, le lien entre le Graal et la louange, une présence céleste qui les précède, comme une liturgie invisible.

Sur leur route, ils croisent un vieillard, possiblement une incarnation du “Fou du roi” ou du Sage gardien de seuil, selon les codes du Graal. Il leur donne : une carte incomplète, un avertissement sur la question à poser s’ils voient le Graal, et une citation énigmatique de l’Écriture : « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu. » Son rôle est de préparer leur cœur, plus que de leur indiquer une direction.

Dans une lande stérile, les jeunes découvrent un arbre en fleurs, alors que tout autour est froid et sec. Il dégage une douce chaleur et semble protéger un point de passage. Cet arbre symbolise : l’Arbre de Vie, la fécondité de la grâce dans le désert spirituel, un signe d’élection silencieuse, presque marial.

Enfin, les jeunes arrivent enfin dans un paysage suspendu, hors du temps. Le Château surgit dans un paysage lumineux, entre brume et clarté. Il semble vivant, mais comme blessé, figé, pris dans un sortilège silencieux. L’atmosphère est liturgique : une paix presque surnaturelle règne, mais aucune joie vraie ne s’y déploie. Ils sont accueillis avec révérence, invités à participer à un repas solennel, dans la grande salle.

Durant le banquet, dans le silence, le cortège du Graal fait son apparition. La scène est presque celle de la messe en creux. Un calice resplendissant est porté avec révérence, émettant une lumière douce, presque vivante. Derrière lui, un lancier tient une lance d’où s’écoule une goutte de sang. Les convives restent muets, la scène est solennelle, personne ne parle ni n’explique. Les adolescents, bouleversés, ressentent une immense attente, mais aucun ne pose la question.

Comme dans la légende de Perceval, une seule chose est attendue du chevalier véritable : « Qui sert-on avec le Graal ? » ou bien : « Pourquoi le Roi souffre-t-il ? »

Cette question, ils la connaissent vaguement, un vieil homme (dans la première partie) les avait vaguement mis en garde. Mais à ce moment crucial, ils sont frappés de stupeur, paralysés par l’émerveillement. Aucun d’entre eux n’ose parler, craignant de rompre la beauté du moment. Ils passent à côté du but profond de leur mission. Le Château, comme dans les légendes, entre alors dans un temps de repli. Les jeunes sont reconduits, presque doucement, à la sortie.

Après leur départ, tout leur semble vidé de sens. Ils comprennent, peu à peu, que leur silence a été une démission, non une sagesse ; qu’ils ont été trop fascinés par le sacré pour en assumer la responsabilité ; que leur mission n’était pas de contempler, mais de poser la question rédemptrice, celle qui nomme la souffrance du monde et du Roi : « Ils avaient vu la blessure, mais n’avaient pas eu le courage d’y toucher. »

Cette blessure du Roi - figure du Christ souffrant dans l’histoire - ne peut être guérie que si quelqu’un ose la regarder, la nommer et s’en charger.

Cette scène du Château du Roi-Pêcheur est centrale. Elle illustre, la distance entre la beauté sacrée et la fidélité vivante et le besoin d’audace spirituelle : poser la question, c’est s’engager. Le Graal est signe du salut, mais il attend la coopération humaine. La pédagogie divine est que l’échec n’est pas définitif, mais devient source d’apprentissage, s’ils y retournent plus tard (Partie IV).

Dans le château, ils découvrent une immense pièce voûtée, aux murs de pierre, éclairée par quelques torches ; le silence est pesant. Sur un autel de marbre, alors que Jacques déchiffre les inscriptions gothiques, un voile argenté se déchire : le Graal apparaît d’abord sous forme d’ombre mouvante, qui se précise en une coupe d’or gravée de motifs chrétiens. Un faible écho de trompettes célestes résonne, comme un appel au jugement et au salut. Les plaies du Roi-Pêcheur frémissent, signe que la grâce agit déjà.

Partie III : Le jardin d’Armide (Andalousie)

– Séjour enchanteur et tentation esthétique ; la beauté du lieu sert de clef de lecture pour entrevoir la grâce et la fragilité humaine. L'Andalousie est la région où, dès le Moyen Âge, chrétienté, monde musulman et judaïsme ont dialogué dans une même culture de jardins et de patios (« paradisos »), où la lumière et l’eau sont organisées pour « parler » de la transcendance.

Armide est la gardienne du jardin. Elle parle avec douceur et clarté, mais ses paroles ont parfois des doubles sens. Son charme n’est pas vulgaire, mais raffiné, presque liturgique. Pour Galaad surtout, elle devient un miroir de ses propres tensions : désir de repos, d’harmonie, de bonheur... mais sans l’épreuve ni la croix. Elle propose un Graal “déjà là” : simple coupe, simple lumière, simple joie.

Une allée de fleurs gigantesques, senteurs capiteuses ; l’air semble vibrant, presque chantant. Au cœur d’un parterre circulaire, parmi des roses blanches, le Graal se matérialise en un halo doré juste au-dessus du sol : Il paraît fait de lumière pure, sans matière ; les corolles des fleurs se tendent vers Lui comme pour la toucher. Son attirance est telle qu’elle menace d’éclipser la quête spirituelle au profit d’une jouissance esthétique.

Elle leur dit : « Pourquoi chercher plus loin ce que vous avez déjà trouvé ici ? »

Mais peu à peu, les héros perçoivent que ce lieu les endort spirituellement. La lumière y est trop parfaite, trop sans combat. C’est Jacques qui le réalise le premier, puis Anne. Enfin, Galaad, séduit plus longtemps, rompt le charme en priant silencieusement la Vierge, ce qui fait se dissiper le jardin comme un mirage.

Partie IV : L’ultime veillée et l’Apocalypse

Après la tentation du jardin andalou, les jeunes quêteurs (Galaad, Anne, Jacques) comprennent que la beauté terrestre, même transfigurée, ne suffit pas. Il leur faut revenir au lieu du mystère blessé, le château où le Roi-Pêcheur attend la guérison, symbole de l’Église souffrante et du monde en attente de rédemption.

Le retour ne reprend pas l’itinéraire de l’aller. Il passe cette fois par des paysages désertifiés, des villages déserts, des forêts en feu ou noyées de brume, suggérant un monde en désagrégation. Les jeunes sont dépouillés de tout ce qu’ils avaient glané : plus de confort, plus d’illusions, presque plus de parole. Les signes inquiétants se multiplient : effondrement de certains lieux, visions d’ombres en marche, et surtout la silhouette errante et décharnée du Juif Kantorowicz, désormais presque muet, qui les guide une dernière fois. Le monde semble atteindre un seuil : la veille d’un basculement eschatologique. Le château lui-même est encerclé par des forces obscures, soldats, bêtes fabuleuses...

C’est aussi une lecture du mystère chrétien : pour voir le Graal tel qu’il est, il faut être passé par la Croix — par la désillusion, le renoncement, l’espérance nue.

Après leur traversée du désert, la tentation, l’errance en Andalousie, ils ont mûri en eux un discernement spirituel profond. Ils ne reviennent plus comme des spectateurs fascinés, mais comme des pèlerins blessés, responsables, éveillés au mal et à la grâce.

« Ce n’était plus le Graal qu’ils cherchaient à voir, mais Celui qu’il signifiait. »

 

C'est l’ultime veillée face aux forces chaotiques ; on retrouve le juif errant au sommet du château, juste avant que ne s’ouvre la vision finale. Épuisé par son errance millénaire, il s’effondre, victime du poids du monde, et c’est précisément à ce moment que la lumière du Graal jaillit pour guérir le Roi-Pêcheur et sceller l’accomplissement eschatologique.

Nuit d’orage autour du château, des éclairs déchirent le ciel, lances et armures brillent sous la pluie.

 

Cette fois, Galaad ose se lever. Et il pose la question. Bouyer ne cite pas explicitement la formule, mais la tradition arthurienne évoque des variantes telles que :( - « Qui sert-on avec le Graal ? », ou - « Pourquoi le Roi souffre-t-il ? », ou « Que puis-je faire pour le Roi blessé ? »

Dans le roman, le contenu exact de la question est laissé dans un halo de silence, mais l’on comprend : - qu’elle nomme la blessure, qu’elle manifeste une compassion active, et qu’elle ouvre à la guérison et au dévoilement. Une fois la question posée : - le Château s’illumine, le Roi-Pêcheur se redresse, guéri non seulement physiquement, mais dans sa mission royale et spirituelle, et le Graal brille d’un éclat nouveau, révélant sa vraie nature : présence vivante du Christ souffrant et glorifié, nourriture des âmes appelées à régner dans le Royaume.

Les jeunes comprennent qu’ils ne sont pas les sauveurs, mais qu’ils ont été appelés à entrer dans l’économie du Salut, en devenant témoins et serviteurs du mystère.

Alors que les forces chaotiques assiègent la porte, Les murs vibrent, la lumière devient plus vive, la musique résonne comme un chant cosmique retrouvé... La lumière du Graal jaillit du sommet de la tour : un foyer blanc-argent traverse les nuées, inonde la cour et monte jusqu’à la lune. Sensation d'une chaleur douce et paix absolue, comme si le temps s’arrêtait. Le monde tout entier semble retenu entre deux battements de cœur, le point lumineux invite à l’espérance eschatologique, confirmant que le triomphe sur le mal est proche.

On perçoit un avant-goût du Royaume, une anticipation sacramentelle de la Jérusalem céleste.

Le Graal n’est plus l’objet d’une quête géographique, mais la fin elle-même de toute quête, une présence vivante, offerte et cachée. « Non plus pour être possédé, mais pour être adoré. » Cette image évoque à la fois la liturgie eucharistique et la parousie.

Le Roi Pêcheur bénit les jeunes et leur confie une mission : être porteurs de l’espérance dans un monde encore divisé.

Après l’éclat et la tempête, c’est un grand silence, semblable à celui de l’Apocalypse : « Et il y eut un silence dans le ciel, d’environ une demi-heure. » (Ap 8,1)

Les jeunes quêteurs, silencieux, se rejoignent dans une paix qui n’a plus besoin de mots. Galaad, Anne, Jacques - figures de foi, d’espérance et de charité - sont unis par la lumière du Graal, devenus en quelque sorte les premiers membres d’un Corps transfiguré. C’est l’Église glorieuse en germination, née non d’un triomphe terrestre mais de la fidélité dans l’épreuve.

Le roman se termine sur l’image d’une veille, non pas d’attente passive, mais de veille liturgique et cosmique : « L’aube n’était pas encore venue, mais déjà la nuit avait perdu sa force. »

L’obscurité persiste, mais elle est vaincue. C’est l’attente du matin pascal, au cœur même de l’histoire. L’Apocalypse ici n’est pas destruction, mais révélation du sens, passage du visible au réel.

L’eschatologie ainsi décrite dans le roman, est fidèle à la vision de Bouyer, elle n’est pas une fin du monde au sens apocalyptique hollywoodien, mais un retour du monde à sa vocation ultime, une levée du voile sur le sens profond de l’Histoire.

Louis Bouyer concentre dans son roman, sa théologie du sacré incarné, du mystère liturgique et de l’espérance pascale : un roman chevaleresque devenu prière eschatologique.

Ces trois jeunes ont été formés dans une culture chrétienne ; ainsi : le cheval blanc leur évoque spontanément l’Apocalypse ou les récits chevaleresques, l’arbre en fleur leur rappelle l’Arbre de Vie ou des images mariales, et la lumière sur la colline résonne avec la Transfiguration ou la cité sur la montagne (Mt 5,14). C’est en traversant les étapes - solitude, silence, peur, émerveillement - que les signes prennent sens. Chaque signe devient lisible non pas au moment où ils le voient, mais plus tard, à la lumière : de leur échec momentané au Château (Partie II), des tentations (Partie III), et surtout de la transfiguration finale (Partie IV). Ils passent ainsi d’une lecture extérieure des symboles à une intelligence du cœur (ce que la tradition monastique appelle sapientia cordis).

Des personnages comme le vieil ermite, le Juif errant Kantorowicz, ou même Armide dans la partie III, offrent parfois des paroles énigmatiques, des fragments d’interprétation, mais jamais une clé définitive. Ces personnages ne sont pas des maîtres dogmatiques, mais des initiateurs indirects, à la manière des prophètes bibliques ou des guides dans l’œuvre de Dante.

Peu à peu, les adolescents découvrent que les signes extérieurs révèlent leur état intérieur : - La lumière perçue est souvent liée à une purification vécue, le silence du château reflète leur propre silence ou peur de poser la question essentielle, la blessure du Roi correspond à leur propre blessure de conscience. « Ils lisaient le monde comme un vitrail qu’éclaire une lumière venue d’ailleurs. ». Ils entrent alors dans ce que Louis Bouyer décrit comme une liturgie du monde, où toute chose visible est signe d’un invisible réel.

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Louis Bouyer et le Graal.

18 Juillet 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Apocalypse, #Graal, #La Quête du Graal, #Bouyer

Un peu plus tard, Louis Bouyer, revient vers Elaine pour préciser ses véritables motivations dans l'écriture de son Roman :

Louis Bouyet souhaiterait utiliser le mythe arthurien et le symbole du Graal pour livrer une vision critique et prophétique de notre époque, appelant à la fidélité et à l'espérance dans un contexte d'épreuve spirituelle et d'attente eschatologique. Il s’agirait d'une méditation profonde, mêlant mysticisme, critique sociale et allégorie théologique.

Quels thèmes souhaiterait-il développer ?

Bouyet répond aussitôt : Le sacré et la liturgie, comme avant-goût du Royaume . L'eschatologie, parce qu'il s'agit de la victoire sur le mal et la mort. La Quête pour décrire une expérience spirituelle profonde, mêlant prière, vision et symboles sacramentels. La tension entre chute et restauration. La communion de L'Eglise. La grâce...

Elaine propose quelques ''illustrations'' propres à la Légende du Graal qui pourraient illustrer son propos :

Bien-sûr le Graal, avec la liturgie de la Coupe sacrée portée en procession à la Table Ronde.

Sarras, la cité radieuse du Graal, écho de la Jérusalem céleste et confirmation que le combat des chevaliers participe déjà à la victoire définitive.

La Quête, avec la traversée de la forêt de Brocéliande. La Fontaine de Barenton, lieu d'éveil spirituel, avec l'eau vive de l'Esprit. Elle peut être le point d’ancrage de la quête collective...

Le Roi-Pêcheur, gardien du sanctuaire, frappé d’une blessure incurable symbolisant la fracture du monde par le mal ; la guérison miraculeuse de sa plaie, au contact de la Coupe, figure la restauration opérée par la grâce.

La Table ronde - image de la communion de l'Eglise - où nul siège n’est plus haut qu’un autre, chaque chevalier dépendant de l'autre, comme les fidèles unis par le Corps du Christ.

La Grâce, ou l’action gratuite de Dieu dans l’histoire, se retrouve dans l'action du Graal.

 

Après de longs et fructueux échanges, Louis Bouyet désire reprendre :

La forêt de Brocéliande avec la fontaine de Barenton, lieu qui se prêterait bien à un passage initiatique où le héros ferait l’expérience d’une présence surnaturelle à la fois attirante et inquiétante.

La Table Ronde, et le Château du Roi-Pêcheur permet un décor à la fois hospitalier et chargé de mystères sacrés, sur fond de souffrance du gardien, image de l’Église souffrante.

Un jardin, imaginé pour un épisode plus sensitif et poétique, avec l'apparition d'une femme au langage du Verbe créateur, annonciateur de la fin des choses.

L’Apocalypse, serait représentée par les « derniers chevaliers » affrontant une vision des derniers temps, entre démonologie (apparitions de forces chaotiques) et promesse eschatologique de la Jérusalem céleste.

Les “ Derniers chevaliers” seraient le groupe de quêteurs contemporains, chacun portant un nom ou un rôle qui fait écho aux chevaliers arthuriens (Galaad, Perceval…) et, plus profondément, aux vertus théologales (foi, espérance, charité). Les chevaliers (hommes et femmes) agiraient en frères et sœurs, renforçant l’idée d’une Église unie dans l’attente du Christ. Chaque décor (forêt, château, jardin) se présenterait d’abord comme un lieu naturel, avant de devenir un lieu spirituel, où la chute (souffrance, tentation) et la grâce (révélation, consolation) se rencontreraient.

Louis Bouyer souhaiterait faire référence au mythe du juif errant ; en lien avec Israël, porteur de l'annonce évangélique, et à tous ceux que l'histoire tient éloignés de la foi et sont condamnés à vagabonder...

Louis Bouyer exprime à Elaine, son désir d'écrire ce roman en utilisant un pseudonyme, il souhaite s'offrir une liberté de ton qu'il ne s'autorise pas dans ses traités académiques...

Il perçoit ce livre comme un testament intellectuel sombre et lucide, reflétant la radicalisation de sa pensée dans – ce qu'il nomme – ses dernières décennies de sa vie.

Il souhaite revenir à cette passion personnelle depuis sa jeunesse pour ces récits du Graal.

Avant même le roman, il a co-dirigé des études sur la spiritualité médiévale et a même fait peindre des fresques arthuriennes (la procession du Graal, la fontaine de Barenton) dans sa chapelle privée à La Lucerne, montrant que cet imaginaire habite déjà son univers spirituel quotidien.


 

Le thème de l'eschatologie (la réflexion sur les fins dernières) occupe une place centrale dans la pensée de Louis Bouyer au début des années 1980. Cette focalisation s'explique par un croisement entre un contexte mondial anxiogène et une crise profonde au sein de l'Église.

- Les années 1970-1980 sont marquées par une désillusion généralisée liée aux crises économiques, aux chocs pétroliers et à la menace constante d'un conflit nucléaire mondial dans le cadre de la Guerre froide. Bouyer, témoin de deux conflits mondiaux, ressent l'urgence d'une espérance transcendante face à un monde qui semble au bord de l'abîme.

- Bouyer s'oppose à ce qu'il appelle l'« eschatologie rose », une vision trop optimiste du progrès humain qu'il attribuait par exemple à Teilhard de Chardin. Pour lui, l'idée d'un progrès salvateur s'effondre, et seule l'eschatologie chrétienne offre une réponse crédible au désarroi collectif.

- Bouyer est très critique envers ce qu'il perçoit comme une dérive spirituelle et une sécularisation de l'Église après Vatican II. Il dénonce un catholicisme devenu « insignifiant » et une liturgie vidée de son sens sacré. L'eschatologie devient alors un moyen de rappeler la victoire finale du Christ sur le « mystère d'iniquité ».

Le Graal n'y est plus un objet de légende, mais le symbole de la quête ultime de l'humanité avant la Parousie et le signe de la Présence réelle refusée par la modernité.

Louis Bouyer ( dans Cosmos : Le monde et la gloire de Dieu. ) présente la liturgie non comme un simple rite, mais comme une « anamnèse eschatologique », une participation réelle à la vie éternelle et une anticipation du Royaume déjà commencé ici-bas.

Sa vision (la sophiologie) envisage l'achèvement de l'histoire comme une union nuptiale entre le Christ et la création rassemblée (Marie-l'Église), marquant la réalisation dernière de l'œuvre de Dieu.

Bouyer exprime son intérêt pour l'eschatologie comme une réponse à l'angoisse de son temps. Il propose de voir la fin non comme une destruction catastrophique, mais comme le passage du visible au réel, une « levée du voile » sur le sens profond de l'Histoire.

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L'Héritage Apocryphe (L'Évangile de Nicodème / Actes de Pilate)

23 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Graal, #Christ

Au-delà de l'Évangile de Jean, Nicodème est le personnage éponyme d'un texte apocryphe majeur du christianisme primitif, l'Évangile de Nicodème, également connu sous le nom d'Actes de Pilate.

- Rédigé probablement au IVe ou Ve siècle, ce texte se compose de deux parties distinctes. La première décrit le procès de Jésus et sa résurrection, complétant les récits canoniques avec des détails et des fables. La seconde partie, la Descente de Jésus-Christ aux Enfers, est un récit dramatique où Carinus et Leucius, ressuscités, témoignent de la victoire du Christ sur la mort et la libération des justes de l'Ancien Testament des limbes. Ce texte fournit des noms pour le soldat qui perça le côté de Jésus (Longinus) et les deux larrons crucifiés (Dismas et Gestas).

- Il aurait été compilé pour s'opposer à l'incrédulité des Juifs et pour défendre les chrétiens contre les accusations. Il servait également à contester les Apollinaristes qui rejetaient le dogme de la descente aux enfers. Très tôt, il jouit d'une grande autorité dans l'Église primitive, étant cité par Justin, Tertullien et Eusèbe. Il fut largement diffusé, traduit en latin, anglo-saxon, français, italien, allemand, syriaque, copte, arménien et arabe, et lu dans les églises grecques comme une légende édifiante. Il a profondément façonné l'imaginaire médiéval et la piété populaire autour de la Passion et de la Résurrection.

Le Lien avec la Légende du Graal

L'Évangile de Nicodème est une source essentielle pour la légende du Saint Graal dans la littérature arthurienne médiévale.

- Le texte apocryphe a introduit le mythe du Graal en associant Joseph d'Arimathie (et parfois Nicodème lui-même) à la collecte du sang précieux du Christ. Ce calice contenant le sang rédempteur est devenu le Graal. Nicodème - "docteur de la Loi" – comme défenseur de Jésus devant Pilate et le Sanhédrin, ainsi que témoin de ses miracles et narrateur des événements, confère une crédibilité et un prestige au texte, légitimant ainsi la narration.

- Des auteurs comme Robert de Boron ont puisé dans cet évangile apocryphe pour ses romans du Graal, notamment son Joseph d'Arimathie ou Estoire dou Graal.

Joseph d'Arimathie devient le gardien du calice qui aurait recueilli le sang du Christ. Bien que Nicodème ne soit pas un personnage central dans les romans de Robert, son rôle de témoin fiable dans l'apocryphe légitime l'histoire de Joseph et de la transmission du Graal. Nicodème et Joseph sont considérés comme les maillons d'une lignée spirituelle menant aux chevaliers du Graal. La figure du Christ, elle-même, y est d'ailleurs parfois fusionnée avec celle d'un chevalier, le texte latin le décrivant comme "Dominus potens in proelio... admirabilis proeliator" (Seigneur puissant au combat, admirable combattant).

Perceval hérite de cette transmission sous une forme transfigurée : celle de la quête chevaleresque, portée par l’imaginaire celtique et sublimée par la spiritualité cistercienne. Le Graal en devenant Calice du corps et du sang divin, est le symbole d’une plénitude insaisissable. Mais Perceval, figure de l’ignorance et de la naïveté, échoue à poser la question décisive : « Quel est ton mal ? ». Sa faute n’est pas morale, mais herméneutique : il ne sait pas interroger, et c’est cette absence qui prolonge le mal et la stérilité du royaume.

Le récit de la Descente aux Enfers résonne avec le thème de l'Autre Monde dans les romans arthuriens. Les images du Christ brisant les portes de l'enfer et libérant les captifs ont inspiré des scènes comme celle de Lancelot ouvrant le tombeau et libérant les captifs du pays de Gorre.

Nicodème est l'Ancêtre, dans le roman Perlesvaus. Nicodème est explicitement désigné comme un ancêtre de Perceval, ancrant ainsi le héros arthurien dans une lignée sacrée et chrétienne.

Nicodème est souvent représenté dans l'art médiéval, notamment dans les scènes de la Déposition (la descente du Christ de la croix) où il aide Joseph d'Arimathie. La tradition lui attribue même la sculpture de crucifix célèbres, comme le Volto Santo de Lucques. Dans la littérature, il inspire des poètes comme Henry Vaughan (The Night), des romanciers (Dostoïevski, Saramago) et des dramaturges. Son histoire est également reprise en musique et au cinéma.

Sur le plan de la Tradition ; des figures comme Saint Augustin, Saint Jean Chrysostome et Thomas d'Aquin voient en Nicodème un catéchumène, un exemple de conversion progressive de l'obscurité à la lumière, de l'incompréhension à une foi courageuse et pleine.

Aujourd'hui, certains théologiens interprètent Nicodème comme une figure littéraire, un symbole pour explorer les thèmes johanniques de la foi, de l'incrédulité et de la transformation, plutôt qu'un personnage strictement historique.

A suivre..

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Montsalvat - le Graal sur fond de Croisade

29 Novembre 2024 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Cathares, #Pierre Benoît, #Graal, #Montsalvat, #Montsalvy

Je ne peux m'éloigner des années 60, sans évoquer le thème des ''Cathares '' qui fut l'occasion d'un voyage mémorable de Lancelot et d'Elaine sur les terres de l'hérésie albigeoise, en 1967, je crois, avec en main le livre de Michel Roquebert, ''Citadelles du vertige ''.

Pierre Benoît

Anne-Laure, la mère de Lancelot, vouait à Pierre Benoît (1886-1962), une admiration littéraire sans bornes. Bien qu'elle lusse tous ses ouvrages, bien qu'il eut affiché des convictions royalistes (mais pas orléanistes comme la comtesse de Sallembier), et bien qu'elle eut à le croiser souvent, elle s'en était tenue éloignée du fait d'une certaine mauvaise réputation.

Lancelot, grand lecteur de ses œuvres également - au point que ma sœur Axelle se nomma comme l'une de ses héroïnes ( toutes ''en A'' ) – observa pendant l'Occupation, sa présence régulière aux dîners de l'ambassade d'Allemagne pendant la guerre, et son appartenance au comité d'honneur du '' Groupe Collaboration'' alors qu'il refusait, il est vrai, bien d'autres compromissions avec le régime de Vichy...

Pierre Benoît fut un grand écrivain, au succès considérable, avec des titres comme, Kœnigsmark qui fut choisi, en 1953, pour être le N°1, à la création du Livre de poche.

En 1957, à l'occasion de son 40ème roman, Montsalvat, Pierre Benoît fête son cinq millionième livre vendu.

 

Montsalvat, de par son thème fit partie de l'immense collection de livres que nous entretenons autour du Graal. Pour ma part, sa lecture suivait celle d'un autre roman, de Zoé Oldenbourg, La pierre angulaire, chronique de trois générations à l'époque médiévale dont une partie emprunte les routes du Languedoc dévasté par la Croisade des Albigeois... Nous étions alors, juste avant la vague qui allait promouvoir les cathares comme les héros d'une grande cause occitane.

 

Le roman de Pierre Benoît se déroule pendant l'Occupation allemande en France en 1943.

Dans un train pour Montpellier, à côté d'un compartiment '' réservé aux officiers de la Wehrmacht '', se rencontrent un homme et une femme qui lisent le même ouvrage: un ouvrage allemand d'Otto Rahn ( Kreuzag Gegen Gral), dans une traduction française au titre '' Croisade contre le Graal''.

Ils se sont sans-doute déjà rencontrés à la faculté de Lettres, car elle le reconnaît. François Sevestre achève une thèse sur les Albigeois, et la jeune femme se nomme Alcyone de Pérella, Alcyone, du nom d'une jeune fille transformée par Junon en colombe, et de Pérella, pour le seigneur cathare de Montségur, condamné et exécuté comme hérétique au XIIIe siècle, dont elle est une descendante.

* N'existe t-il pas, selon un vers wagnérien, « une colombe … vient tous les ans lui rendre sa splendeur. C'est le Saint-Graal... » ?

* Je rappelle que ''Perceval ou le conte du Graal '' de Chrétien de Troyes date de 1183, avec ses continuations à partir de 1210.

La relique si mystérieuse est évoquée à travers le récit de la croisade contre les albigeois, de l'histoire de châteaux ou refuges pouvant Le cacher. Et donc aussi, à la recherche de Montsalvat...

* Dans le ''Lohengrin'' (1850) : Lohengrin révèle à Elsa qu’il vient d’un château nommé Montsalvat où se trouve le Saint Graal dont son père, le roi Parsifal, est le gardien.

Montsalvat, ne serait-ce pas : Montserrat, Montségur, ou simplement Montsalvy ?

Le nœud de l'intrigue se situe ici, à Montsalvy, « chef lieu de canton de 800 habitants, qui domine la vallée de la Truyère, au-dessus d'Entraygues, à une quarantaine de kilomètres d'Aurillac. », où se rend chaque semaine Alcyone.

 

Fin décembre; ils se rendent tous deux à Montsalvy - de Montpellier, après « le terrible plateau de La Cavalerie », Millau, Estaing - au seuil de l'Auvergne. C'est là, dans ce château où Alcyone a grandi, que vit encore sa mère, et pour l'heure, une garnison de soldats allemands.

Deux officiers sont à la recherche du Graal : le major Cassius, un antiquaire dans le civil, et le lieutenant Karlenheim, un ancien moine visiblement amoureux d'Alcyone. Ils prennent chaque jour de mystérieuses mesures dans une des salles du château, en suivant l'évolution du soleil.

Je passe sur le contexte familial de François, qui lui permet avec Alcyone, de faire équipe, autour de l'histoire du Graal, et de la recherche de ses refuges successifs.

Le lieutenant Karlenheim est tué par des maquisards. Il laisse des papiers personnels pour Alcyone, fruits de ses recherches sur le Graal.

Montségur - Delphine Dente

Après leur retour à Montpellier, François et Alcyone se retrouvent pour un départ de Lavelanet, traversée de Villeneuve-d'Olmes, puis Montferrier; et dans la nuit, sous la neige, la montée vers une forteresse appelée le Temple de la Lumière, Montségur. Dans la salle d'honneur, ils attendent un mince rayon d'or du soleil levant, qui apparaît jusqu'à désigner, gravé sur la muraille, '' une roue dentée d'un pouce de diamètre''...

Après Tarascon sur Ariège, ils passent à Lombrives dans une grotte ''macabre'', toujours pour remémorer l'itinéraire qu'a emprunté la Sainte relique, après son arrivée en Gaule apportée de Césarée de Palestine par Joseph d'Arimathie. Avant Montserrat, ils font halte à Queribus... A Granollers, ils apprennent l'accident de voiture subi par l'officier allemand Cassius sur la route de Montserrat. A l'hôpital de Sabadell, le major confie à Alcyone qu'il sait où se trouve le Graal, et avant de mourir, lui révèle « l'endroit exact qui recèle la coupe d'émeraude de Joseph d'Arimathie. »

 

Je ne vais pas révéler la fin de cette Quête, qui ne s'achève pas en Espagne....

Je vais juste reprendre les lieux du Graal – selon Pierre Benoît - qu'évoque Alcyone en commençant par Montsalvy, fief des Pérella comme gardiens du Graal, de la fin du VIIIe s. à 1204. De 1204 à 1244, Il sera à Montségur, d'où « le Graal s'en va chercher refuge à la cathédrale souterraine de Lombrives. Lombrives, où il demeurera jusqu'en 1328, date de la défaite définitive de l'Hérésie et de la victoire de l'inquisition. »

« A partir de cette date, ce ne sont plus les Sectateurs de l'Emeraude palestinienne chez qui elle trouve son plus sûr asile, mais bel et bien l'Eglise Catholique.... » avec Montserrat, et '' peut-être '' le monastère de San Juan de la Pena, puis la cathédrale de Valence, possibilités que semble ne pas approuver Alcyone.

 

Pierre Benoît n'a pas craint d'ajouter ses propres inventions à la légende des lieux qui auraient abrité le Graal... Je regrette, dans ma lecture, que le romanesque ait pris le pas sur l'Histoire, en particulier celle des Cathares...

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Le Graal, ça n'existe pas ! 7

19 Novembre 2024 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Graal, #Esprit

Il n'est pas déraisonnable de penser que différents ''modes d'existence '' puissent s'interpénétrer, ce serait même une possibilité que nous offre l'anthropologie humaine telle que je la conçois. J'y viendrai après avoir repris les ouvertures proposées par Whitehead et Uexküll, dans le cadre d'un mode d'existence scientifique.

Nous connaissons depuis le XXème siècle, un changement de paradigme ( = cadre conceptuel, grille de lecture qui structurent notre compréhension...) qui remet en cause une science ''mécaniste'', celle du XVIIe s. de Kepler, Descartes, Newton... Une vision de l'Univers qui reposait sur une machine gouvernée par des lois éternelles données par le Grand Architecte, Dieu. L'humain, seul possédait une ''âme''. Les deux modes d'existence, spirituel et matériel, étaient séparés; au point même de s'ignorer.

 

Elaine nous rappellerait qu'avant d'être ''moderne'', nous nous représentions l'Univers comme un organisme vivant. La Nature était vivante.

Ensuite, nous sommes passés de la métaphore de l'organisme à celles de la machine, écoutons Johannes Kepler en 1605: « Mon but est de montrer que la machinerie céleste doit être comparée non pas à un organisme divin, mais à une horloge. ( …) De plus, je montrerai comment cette conception purement physique peut être soutenue par le calcul et la géométrie. ».

A la fin d'un XIXe siècle scientiste, Lord Kelvin pensait que la science avait déjà découvert la plupart des lois fondamentales de la nature et que les découvertes futures consisteraient principalement à affiner les constantes et à perfectionner les applications. Le physicien Albert Michelson écrivait en 1903: « Les lois et les faits fondamentaux les plus importants de la science physique ont tous été découverts, et ceux-ci sont si fermement établis que la possibilité qu’ils aient jamais été supplantés à la suite de nouvelles découvertes est extrêmement éloignée. »

Erreur ! En 1915, Albert Einstein a introduit la relativité générale, une théorie révolutionnaire de la gravitation. Puis la mécanique quantique proposait des concepts contre-intuitifs comme la dualité onde-particule et l'incertitude de Heisenberg. La découverte de l'ADN, ouvrait la voie à la biologie moléculaire et à la génétique moderne.

Une théorie qui unifierait relativité, quantique, c'est-à-dire les quatre forces fondamentales ( la gravité, l'électromagnétisme, l'interaction faible et l'interaction forte ) devrait intégrer différentes dimensions de la réalité.

Le vivant, à la différence d'une machine, est créatif. Il s'adapte à son environnement, il grandit et forme de nouvelles structures. L'approche mécaniste, tente d'expliquer le tout par les parties; ce qui finalement consiste à détruire ce qui faisait de l'organisme, un être vivant. La nature, par évolution créative, forme des entités plus grandes que la somme de leurs parties.

Selon Whitehead « la biologie est l'étude des grands organismes, et la physique celle des petits. », et de grands comme les planètes, les galaxies... L'Univers est un organisme !

 

Bien d'autres questions restent encore posées aux scientifiques, qui peuvent faire évoluer nos représentations..: Comment s'applique la loi de conservation à la matière noire, à l'énergie noire...? Que penser de la création continue d'énergie noire, proportionnelle à l'expansion de l'Univers? Quelle quantité d'énergie contient le vide quantique?

D'où viennent et comment sont mémorisées les lois et constantes de l'Univers? Sont-elles fixes, évolutives?

 

L'anthropologie chrétienne des Pères de l'Eglise, - avec la représentation de l'humain, comme ''corps-âme et esprit'', est l'expression spirituelle de cette dynamique. L'humain est un être unique et intégré, et entre corps, âme et esprit, s'exprime une dynamique complexe et interconnectée. Nous sommes loin du dualisme dans lequel le corps et le tombeau de l'âme...

'' Avant la révolution mécaniste du XVIIe s. il existait trois niveaux d'explication: le corps, l'âme et l'esprit. Le corps et l'âme faisaient partie de la Nature. L'esprit était immatériel mais interagissait avec les être matériels à travers leur corps et leur âme. Après la révolution mécaniste, l'âme est devenue un fantôme immatériel enfermée dans la machinerie du corps, elle disparaissait de la Nature. Nous sommes passés dans la dualité ''Matière-Esprit'', puis il n'y en eut plus qu'une, ''la Matière''.''

 

Avec la Quête, la légende du Graal nous ramène à l'anthropomorphisme ternaire, par la richesse et la complexité de son symbolisme. La quête représente une dimension physique du voyage. Les chevaliers entreprennent des quêtes ardues, traversent des épreuves physiques et démontrent leur bravoure et leur force. L'objectif ultime nécessite, par le corps, une purification et un dépassement. Et, bien-sûr, les chevaliers doivent démontrer des vertus telles que la loyauté, la foi, la chasteté et la charité. Le chemin vers le Graal est souvent ponctué de tentations et de défis moraux, symbolisant l'épreuve de l'âme et son élévation spirituelle. Mais, la Quête présente avant tout une dimension spirituelle et divine. Le Saint Graal - calice contenant le sang du Christ - est associé à l'expérience du divin.

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Le Graal, ça n'existe pas ! 5

9 Novembre 2024 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Phénoménologie, #Edith Stein, #Graal

'' Le Graal existe t-il ? ''

Je reviens à la question de l'être : '' est '' = ce qui est réel.

Georges Braque - 1939

La phénoménologie, me semble t-il, nous invite à approfondir la réalité des choses ; et examiner toutes les dimensions de l'être d'une chose.

Heidegger dirait que '' l'être de l'étant '' c'est la nature de la relation que nous avons avec cet ''étant'' ( un peu comme si je réfléchissait sur '' la vie de ce vivant'' .

La plupart des étants que nous côtoyons sont des outils : ils ont une fonctions utilitaire ; et l'être d'un outil ce n'est pas la subsistance de cette chose. L'outil n'est pas qu'une chose posée devant nous, l'être de l'outil est dans l'usage que nous en faisons.

L'être d'une chose est dans sa subsistance, il est aussi, et – en premier - dans la manière dont il se donne.

A noter que l'outil, n'est pas condamné à être un outil ; le mode d'être de la chose dépend de ce que nous décidons d'en faire : on peut s'asseoir sur un coffre, ou un rocher, on peut s'asseoir et profiter de l'ombre d'une arbre... L'être, comme outil, ne réside pas dans la chose, il réside dans le rapport à la chose.

La question essentielle, c'est l'être de l'humain. L'humain est-il un étant comme les autres ?

L'être humain, m’apparaît comme un étant qui s'interroge sur l'être ; et peut-être même, l'être de l'être humain est de se poser la question de l'être.

Il a la capacité de se questionner. Il ne peut donc se résumer à sa corporéité.

- Ok, je pense donc je suis... Descartes l'avait dit.

- Oui. Alors allons plus loin : Si l'être de l'homme est dans la conscience, peut-on ''substantialiser '' la conscience ?

- Descartes a dit : « l'homme est une substance pensante. »

- Il était dualiste : L’homme, comme être pensant, posséderait une nature constituée de deux substances distinctes : une substance pensante et une substance corporelle...

 

Husserl, rejette l'idée de Descartes, que la conscience serait une composante matérielle. Pour s'expliquer, Husserl propose ce qu'il appelle '' l'attitude transcendantale ''.

Je vais tenter de comprendre ce qu'il nous en dit : le monde apparaît à notre conscience, et nous constituons le sens du monde, à travers notre conscience. Il s'agit d’explorer comment nous donnons du sens aux choses et comment ce sens émerge de notre expérience.

Ce qui caractérise l'homme, en plus de sa conscience ; c'est qu'il n'est pas figé dans son être, comme on pourrait penser d'un animal ; sa conscience le rend capable de réinventer son ''essence ''.

Heidegger critiquait aussi la position de Descartes : il pensait que l'humain était d'abord un être engagé dans le monde, et que l'existence précédait la pensée. L'essence de l'humain résiderait dans son ''être au monde '', le '' Dasein ''…

- Mais .. ?! L'essence ne se distingue t-elle pas de l'existence, n'est-elle pas la nature véritable de l'être ? D’ailleurs, Husserl – dans sa méthode phénoménologique – suspend son jugement sur les contenus des phénomènes, afin de préserver leur essence ….

- En effet... Pourtant, pour Heidegger, l’essence de l’homme réside dans son existence.

Et Sartre rajoute : '' l’existence précède l’essence ''. L’homme n’a pas de nature prédéfinie ; il se définit par ses choix et ses actions.

Edith Stein (1891-1942)

- Edith Stein a encore une position différente, celle que je préfère : - l’essence est inséparable de l’existence concrète d’un être. L'essence n'est pas une abstraction, elle est une structure qui se manifeste dans l'existence ; elle réside dans la singularité de la personne, l'âme en étant le noyau.

 

- L'âme … ? Comment les philosophes abordent cette notion ?

- Je dirais, pour Husserl que l'âme se déploie dans la conscience, elle représente notre subjectivité. Elle n'est pas une substance distincte du corps... De même pour Heidegger, pour qui l'âme est sans-doute liée au Dasein et à la quête de sens...

Edith Stein, rejoint Heidegger, mais rajoute que l'âme est le noyau dynamique de l'essence de chaque personne. Son intuition est que l''âme de l'humain ne serait pas que d'ordre naturel comme les autres vivants mais d’ordre proprement spirituel.

L’âme, par définition, impliquerait un espace intérieur dans l’organisme, humain ou animal.

Edith Stein souhaitait '' expliquer le mystère de l’existence humaine et surtout de son essence en devenir tout au long de sa vie libre et rationnelle.''

« Saisir le sens du réel » comme elle disait, consiste à articuler la rationalité philosophique à la vérité révélée.

Edith Stein adopte la méthode phénoménologique pour aborder le '' vécu de l'âme '' . Elle souhaite remplir cette notion d’un contenu d’expérience, et même '' redonner une pertinence philosophique à une notion devenue aujourd’hui très controversée.'' L'âme est « quelque chose qui peut nous apparaître et se faire sentir, tout en restant toujours pleine de mystère »

Edith Stein, en chrétienne, étend sa recherche dans le domaine de la personne pour passer « de la nature à la grâce ». C'est à dire passer à une anthroposophie ternaire ''corps-âme-esprit'' . L'âme aspire à une réalité au-delà de la nature. Nous le verrons plus tard...

Le Graal, est l'aboutissement du passage de la nature à la grâce. Il est une voie aux questions que je me pose et ne me pose pas encore. Le Graal représente l'existence de Ce qui ne peut se suffire à n'être qu'un objet physique. Le Graal se raconte et se transmet. Le Graal n'est pas le but, il est le Chemin.

Voilà, ce que Lancelot aurait pu répondre au libraire de Fléchigné.

Il aurait pu aussi parler de la Coupe, image du Graal.

Le Graal se reconnaît dans la Coupe du dernier repas qui annonce la mort, et la Présence vivante ( résurrection) de l'Homme-Dieu dans toute sa création. Je l'ai déjà évoqué, nous en reparlerons.

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Le Graal, ça n'existe pas ! 2

25 Octobre 2024 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Heidegger, #Philosophie, #Graal

Comment une chose existe ; une table, une musique, un concept, le Graal ?

Ainsi une musique n'est-elle pas plus qu'une succession de notes ? Mon patron, mon voisin bruyant, un cadavre ne sont-ils que des corps.... ?

Une ''chose'' existe, d'abord en ce qu'elle se donne à nous, avant de la décrire.

Il y a ce que les sens m'en disent, et ce que mes connaissances ( croyances – savoirs ) m'en disent... De certaines choses, il y a ce que d'autres personnes m'en disent ( témoins, Tradition, Histoire, légendes...)

Et la réalité des concepts métaphysiques, des ''lois naturelles '', des formules mathématiques ?

Et l'être humain est-il un ''étant'' comme les autres ? Et, la pensée ?

La question de l'existence du Graal, condense toutes ces interrogations autour de l'être d'une chose...

 

Commençons par poser, qu'une chose ''est'' si je la perçois occuper un espace : je dis, cette table qui est devant moi existe. Le terme ''être '' est pris ici, dans le sens de la subsistance ( selon le mot de Heidegger).

Il me revient l'exemple du morceau de cire de Descartes : observons cette chose, puis approchons la d'une flamme ; nous voyons combien ses caractéristiques sensibles peuvent changer. N'en est-il pas ainsi de tout ce qui se matérialise ?

Pour Heidegger, existence n'est pas subsistance …

Prenons l'être humain. - S'il vient de mourir., son corps est toujours là. Pourtant mourir, ce n'est plus être… Être, ce n'est pas seulement occuper un espace...

Etre, exister pour un objet inanimé, n'est pas la même chose, qu'être pour un vivant...

- Le Graal, n'est peut être pas, pour moi, un '' objet inanimé '' ?

 

La phénoménologie, m'invite à envisager les choses au travers de la relation que j'ai avec elle. La façon dont les choses m'apparaissent fait aussi partie de leur être. Prenons l'exemple de l'Adagietto de la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler, reliée pour moi à ''Mort à Venise'' : je n'écoute pas une succession de notes, une description scientifique ne dit rien de cette chose. Cette chose ''est'' , dans la mesure de la relation que j'ai avec elle, au travers de mes émotions, des images produites, de la compréhension que j'ai de cette œuvre d'art.

Heidegger nous invite à ne pas considérer une chose comme séparée de nous; il y a toujours une relation entre nous et la chose qu'on examine. Et d'autant plus, si la chose n'est pas un objet inanimé... Ainsi, cette personne, si elle est mon patron, mon voisin bruyant, ou mon libraire...

Je retiens que je ne peux pas parler des choses comme uniquement ''subsistantes''. La philosophie m'invite à me questionner de la manière dont le monde '' se donne '' à moi ; et donc à réfléchir sur la nature de la connaissance que j'ai de cette chose, et même plus généralement, de la nature de la réalité.

Elaine, qui travaille sur la philosophie au Moyen-âge ( Et oui... le humains au Moyen-âge ne sont pas des brutes, des barbares, ils peuvent être de profonds philosophes...) ; rappelle à ce propos, la réflexion qui s'appuyait sur les ''catégories '' d'Aristote, pour caractériser une chose.

La première était la '' substance '' - pas pour signifier seulement la matière dont la chose est faite – mais qui est le substrat, l'essentiel de cette chose : l'essence de cette chose, une substance immatérielle, une pure pensée.

La seconde serait la '' forme '', qui confère à l'objet sa structure et son identité. On dira aussi que l'âme est la forme du corps...

Cette manière de penser la chose, a tendance à la limiter à l'idée matérielle de cette chose. Je pense alors à la matérialité de la relique du Graal, qui serait vue ici, ou là …

Bon, mais nous reviendrons sur tout ceci au Moyen-âge. En effet, les philosophes médiévaux ont développé ces notions en science et en théologie.

 

La question de l'existence du Graal occupe l'esprit de Lancelot, au point d'être abordée lors d'une séance de jeu de cartes. Ces séances s'organisent régulièrement à Fléchigné depuis la retraite de Lancelot. Ce soir là, sont présents le père Maillard et Elaine. Il suffit d'être quatre, la soirée libre pour que Lancelot propose le couvert, le gîte ( éventuellement) et une partie de Tarot ( le jeu d'Anne-Laure de Sallembier). Je signale cette soirée, parce qu'à la suite de sa visite chez le libraire, Lancelot fit part à Maurice Maillard de sa difficulté à ''disputer'' cette affirmation de la non-existence du Graal.

- C'est d'autant plus difficile, j'imagine, que tu ne peux présenter à l'appui de son existence, qu'une liste de personnages légendaires, et d'histoires merveilleuses.... Pour ma part, concernant l'existence de Dieu, j'ai l'appui de la Révélation, de l'expérience mystique, et l'appui de toute une Tradition...

C'est ce soir là, peut-être, que vint à l'esprit de Lancelot, le projet de façonner l'équivalent pour ce qui concerne le Graal. Un quête au travers d'une lignée, à l'aide de la connaissance acquise le long de ces siècles en philosophie, en sciences, en art et en théologie.

Idée que j'ai reprise et menée en partie, dans ces livres.

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Le Graal, ça n'existe pas ! 1

20 Octobre 2024 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Graal

Mon Fléchigné à moi ( Régis), je le situe dans ces dernières années 60. Après la mort de ma mère, il était devenu habituel que je passe une bonne partie des vacances d'été chez mon grand-père. La plupart du temps nous étions seuls et j'étais entièrement libre de mes journées. Les premiers temps Elaine était souvent là. Je profitais au maximum de sa présence, l'accompagnant au village assis à l'arrière du Solex, ou rejoignant ses amis . Je me souviens ainsi des chansons d'Anne Sylvestre, dont l'écoute de sa voix, avec son timbre si particulier, me replonge aujourd'hui, dans ce temps. Ce temps des copains, où trop jeune, je n'étais que spectateur d'un groupe de garçons et de filles qui s'amusaient au son de 45 tours posés sur un électrophone Teppaz.

Quand j'étais seul avec mon grand-père, nous mangions face à face. Je n'osais pas trop l'interroger sur ce qui l'occupait. Son bureau était hors de la maison, une guérite en forme de petite maison d'une pièce, à l'abri d'un corps de ferme où il rangeait la Citroën Traction Avant , beaucoup de matériel, et avec un coin atelier.

Les quelques fois où je suis entré dans son bureau, je me souviens le plaisir qu'il avait à me montrer de vieux ouvrages. Je montrais de l'intérêt pour les livres, et il me conseillait des lectures qu'il estimait de mon âge. C'est ainsi que j'ai reçu pour Noël, des éditions modernes de ''Quentin Durward'', ''Ivanhoé'', romans historiques de l'auteur écossais Walter Scott ; et aussi des romans d'Alexandre Dumas, Jules Verne ; et surtout ce livre qui m'est encore le plus précieux de tous : '' La Quête du Graal '' ( Le Seuil, 1965) édition établie par Albert Béguin.

Mon regard était attiré également vers de nombreux dossiers, remplis de pages manuscrites ; mais il ne souhaitait pas encore m'en parler ; puis, je comprenais qu’il était temps de le laisser seul.

Je pouvais revenir seul vers la maison, et ouvrir la bibliothèque du salon et prendre chacun des ouvrages ici exposés. Il s'y trouvait de belles éditions, celle de la Comédie Humaine de Balzac était à l'honneur ; et j'ai le souvenir précis de ma lecture des dix tomes de Jean-Christophe de Romain Rolland. Je me permettais, sans permission, de visiter le grenier, fouiller dans des cantines remplies de vieux habits, et feuilleter de vieux magazines. Je pouvais également utiliser un vélo et sillonner les alentours. J'étais le plus souvent seul.

Il n'y avait pas de télévision. Le soir, nous lisions en silence ; parfois nous jouions aux dominos.

 

Le centre urbain le plus près de Fléchigné, grâce à notre député-maire MRP, devenu ministre, prend un nouvel essor. La présence d'une entreprise comme Moulinex témoigne de ce dynamisme.

Lancelot , toujours à l'aide de sa Citroën Traction Avant, se rend à la ville pour faire ses courses, et ne manque pas de faire un tour à la librairie-papeterie. Extérieurement, repeinte la façade n'a pas changé. La même porte vitrée, et la clochette qui tinte doucement, annonçant notre arrivée.

Le fils du libraire a modifié la configuration du lieu. Les clients, à présent, ont la permission de choisir eux-mêmes leurs ouvrages qui les attendent sur de nouvelles étagères qui s’étirent jusqu’au plafond et chargées de livres aux couvertures neuves. L’odeur du papier et de l’encre flotte dans l’air.

Le grincement du plancher se mêle au doux murmure des clients qui feuillettent les livres.

Le comptoir, bien plus restreint qu'autrefois, se tient près de l'entrée, avec sa caisse enregistreuse. Derrière lui, des tiroirs en bois renferment des stylos à plume, des encriers et des carnets. Des almanachs, quelques manuels scolaires, des cahiers, les règles et les compas sont soigneusement empilés.

Ce qui est étonnant, c'est à côté des présentoirs pivotant de cartes postales, un tourniquet avec des livres de poche.

 

Le libraire est devenu un personnage incontournable de notre ville. Dans l'opposition municipale, il regroupe autour de lui la minoritaire ''gauche intellectuelle'' qui se mobilise pour tous les combats actuels, comme celui de la guerre au Vietnam. Il provoque volontiers Lancelot, en l'appelant « Monsieur le Comte... », même si ce dernier ne se présente plus que sous le patronyme de Sallembier.

- Plus sérieusement, M'sieur Sallembier.... : le Graal, ça n'existe pas !

- Vous pensez que je m'intéresse, à une chose qui n'existe pas ?

- De belles et anciennes légendes. Mais à un moment il faut être clair : les mythes, les histoires religieuses... Tout ça, ça nous parle de quelque chose qui n'existe pas ! Disons-le franchement ; ensuite : on peut s'y intéresser ; à l'égal de la culture, de la littérature, de la fiction...

- Vous pourriez classer les livres, d'un côté : ce qui existe, d'un autre : ce qui n'existe pas... Mais, avez-vous reçu ma commande ?

- Oui bien sûr. Moi, je vous dis ça ; c'est pour discuter. Vous commandez tout ce qui tourne autour de ce truc, alors …. Ça m'étonne, c'est tout...

En plus, votre fille semble vous accompagner là-dessus.... Faudra que je lui en parle. Elle sera plus bavarde que vous.... Et, plus attrayante... ; je plaisante, M'sieur Sallembier.... !

 

Lancelot s'en veut de ne pas avoir répondu plus justement... Cette discussion sans importance, ne manque pas pourtant de titiller Lancelot : «  le Graal, ça n'existe pas ! ».

Il serait nécessaire de plus de temps, pour s'en expliquer. Que dire pour se faire comprendre ?

Peut-être faudrait-il commencer par le début ; c'est à dire, définir comment une ''chose'' existe ou n'existe pas.

Autrement dit : comment peut-on prouver l'existence d'une chose ?

Et si on disait : elle ne se prouve pas, elle s'éprouve.... ?

- Qu'entendez-vous par ''chose'' ? ( Lancelot s'imagine le dialogue...)

- Ce qui est réel est une chose : son caractère propre ( 'propre', c'est à dire indépendamment de mon esprit ) est la réalité. La phénoménologie, avec Husserl, nous invite à « retourner aux choses-mêmes », à expérimenter comment la chose se donne à nous, avant de la désigner dans un modèle scientifique.

En revenant à sa table de travail, Lancelot tente de creuser ce sillon.

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L'Eucharistie et le Graal

28 Mai 2024 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Eucharistie, #Graal, #Moyen-âge, #Liturgie

Le concile de Latran de 1215, précise l’idée de la présence réelle par la doctrine de la transsubstantiation, et fixe la liturgie de l’eucharistie. « Le corps et le sang [du Christ] dans le sacrement de l'autel, sont vraiment contenus sous les espèces du pain et du vin, le pain étant transsubstantié au corps et le vin au sang, par la puissance divine [...]. » ( Latran Canon 1 (DS, 802). )

Avec Le Roman de l'Estoire dou Graal ( 1190-1199) Robert de Boron est l'initiateur, dans ce conte, de la présentation du Graal comme la Coupe eucharistique et de la '' doctrine trinitaire, christologique et eucharistique '' qui va dominer à partir de lui. Il place la figure de Joseph d’Arimathie, à l'origine de la liturgie eucharistique du Graal ; appuyé par un évangile apocryphe ''l’évangile de Nicodème'' connu et distingué à l'époque médiévale.

L’Estoire narre comment le plat où Jésus mangea l’agneau pascal avec ses disciples parvient entre les mains de Joseph, comment celui-ci l’utilise pour recueillir le sang du Crucifié, comment enfin le Christ ressuscité le lui rapporte dans sa geôle, après qu’il a été emprisonné, en le chargeant de transmettre à ses descendants un enseignement secret. Ainsi se forme une lignée de gardiens du Graal. L’invention de la relique du Précieux Sang, étroitement liée à la figure de Joseph, permet ainsi à des laïcs - des chevaliers - de recueillir les fruits d’une définition spirituelle grâce à « la mise en scène de l’élément dont la valeur symbolique est la plus forte, donc la plus légitimante : le sang du Christ. » ( Anita Guerreau-Jalabert )

Pendant la période médiévale, on vénère particulièrement l'Eucharistie, avec l’introduction de la fête du Corpus Christi (1264) et différentes formes de dévotion populaire ; alors que la communion à la Coupe disparaît, et que la population ( sauf les clercs … et les chevaliers) s'écartent de la communion, parce qu’on ne s’en croit plus digne.

Par contre les nobles réclament la célébration eucharistique, comme moyen d'obtenir le pardon.

C'est Latran (1215) qui juge nécessaire de légiférer pour que les fidèles reçoivent le sacrement au moins une fois par an pendant la saison de Pâques.

En l'abbaye de Cluny, la liturgie est célébrée avec faste ; au service de la beauté, la musique sacrée se développe. C'est au cours du XIIIe s. qu'est introduite l’élévation du calice consacré et que l'on installe le tabernaculum (« tabernacle » ou « tente ») qui reçoit l'hostie consacrée.

La liturgie du canon romain ne sera imposé à l'Eglise latine d'Occident, qu'au concile de Trente ( XVIe s.).

Un chevalier se doit de participer fréquemment à l'eucharistie. Déjà avec Chrétien de Troyes, le Graal porte tous les soirs l’hostie au père impotent du Roi Pêcheur. Ensuite, les apparitions du Graal vont s’accompagner de miracles : table garnie de mets succulents, hostie descendue du ciel par des anges, apparition du Christ,...

Au cœur du mystère du Graal, il y a corrélation entre Eucharistie, manducation du Corpus Christi, effusion de l'Esprit, Présence de Dieu...

 

Lancelot se souvient des longues discussions mystiques avec Madame Lot-Borodine qui les invitait à la suite de Galaad, en communiant au Graal, à retrouver dans son cœur l’imago Dei « incrustée dans notre tissu vivant Ab initio en l’acte créateur du sixième jour. »

Elle évoquait Guillaume de Saint-Thierry ( 1085-1148), moine cistercien, et son influence sur les rédacteurs du cycle du Graal, pour qui l'eucharistie est un chemin vers une communion amoureuse, une porte ouverte sur l'unification spirituelle entre son esprit et l'esprit de son Seigneur. C'est ce qu'elle appelle '' déification par l'Esprit ''.

La liturgie doit permettre cette union intime que la communion eucharistique doit favoriser entre chacun et le Christ. Pour Myrrha Borodine, c'est la liturgie ''gréco-orientale '', qui le permet davantage. « Dans la symbolique du Moyen Âge le signe est réalité substantielle » disait-elle.

Le père J. Daniélou ( futur cardinal) écrivit sa réaction à une série d'articles sur la déification : « Ce qui fait la valeur exceptionnelle de l’œuvre de Madame Lot-Borodine, c’est qu’elle a retrouvé l’expression vivante de la mystique byzantine et qu’elle a su la faire percevoir […]. Ce qui nous est donné est plus qu’un travail d’érudition. (…) Toute son œuvre se meut dans la sphère du sacré. Il s’agit de la transfiguration de la nature humaine par l’action de l’Esprit saint. »

Liturgie byzantine

Myrrha Borodine rapproche la ''Divine liturgie'' rapportée dans les romans en prose du Graal du modèle gréco-oriental, avec l'image de la participation des anges au ''service'' du Graal, par exemple.

 

Les théologiens du Moyen-âge valorisent la dimension sensorielle de l'homme ( ses cinq sens). L'incarnation divine s'exprime aussi dans '' voir l'hostie'' lors de la liturgie. Cette manifestation de l’invisible dans le visible, se fonde dans une expression de foi comme la présence réelle du Christ dans les espèces consacrées et l’importance que va acquérir la dévotion eucharistique au XIIe et au XIIIe siècles.

 

La réflexion théologique des livres du Graal appartient au pôle ''Platon-St-Augustin'' et la théologie mystique ; elle sera supplantée par le pôle ''Aristote-St-Thomas'' et sa théologie spéculative.

« Dans la perspective augustinienne et néoplatonicienne qui triomphe dans les romans du Graal, la nature est le miroir idéal du divin : il y a une expérience du monde créé qui permet de lire le mystère de Dieu, '' en similitude '' . La réalité est un ensemble organique où toutes les choses, qui sont aussi des signes, renvoient les unes aux autres, jusqu’à Dieu. La dyade image-ressemblance est ainsi assimilable au couple nature-grâce. L’image est bien le point de départ à partir duquel se déploie la ressemblance. » ( L’œuvre de ressemblance, par Alain Santacreu ).

La liturgie, comme forme d'art, devrait provoquer en l'homme « la conversion de semblance ». La liturgie offre des scènes visuelles et auditives qui appellent à une interprétation. Celle-ci « emprunte les voies de la demostrance (dévoilement centré sur la chose et adressé à la vision) ou celles de la senefiance (dévoilement centré sur le signe proprement dit et adressé à l’intelligence), cette production du sens est toujours subordonnée à la notion de révélation et fait du Graal son medium privilégié. » ( cf Jean-René Valette. La pensée du Graal. Fiction littéraire et théologie (XIIe-XIIIe siècle)

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1950 - Henri-Irénée Marrou (1904-1977)

19 Janvier 2024 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #1950, #Marrou, #Graal

Lancelot passe beaucoup plus de temps dans les couloirs et les bureaux des ministères à Paris, qu'au Vatican. L'année 1956 est assez particulière, en ce que la fébrilité qui s'empare des politiques amène Lancelot à répondre à de multiples sollicitations.

Henri-I Marrou avec Danielou

La présence intellectuelle d'Henri Marrou va beaucoup l'aider. J'ai déjà fait état de la rencontre de Lancelot avec Henri-Irénée Marrou (1904-1977), à Lyon en 1942, proche de Mounier et de ''Témoignage Chrétien''. J'ai cité l'une d'entre nombreuses discussions sur l'histoire et le christianisme dans l'antiquité tardive... En 1955, Lancelot et Henri Marrou se croisent dans le cadre de la revue ''Esprit'', et Lancelot sollicite souvent son avis sur l'actualité.

 

Henri Marrou occupe la chaire d'histoire du christianisme à la Sorbonne depuis 1945. Emmanuel Mounier lui a proposé de le rejoindre aux ''Murs blancs'' dans la banlieue sud de Paris. Il s'agit de deux maisons bourgeoises divisées en appartements à Chatenay-Malabry, dans un grand parc, où vont se côtoyer les familles Mounier, Marrou, Baboulène ; les Domenach, les Fraisse et les Ricoeur ( le derniers en 1957). Chacun est indépendant, mais participe à une vie communautaire.

Simone Fraisse est agrégée de lettres et spécialiste des œuvres de Simone Weil ; Jean-­Marie Domenach, est un intellectuel et journaliste engagé, et sa femme, Nicole, professeure à l’école d’arts appliqués Estienne ; Jean Baboulène est à ''Esprit'' comme tous, et secrétaire général de la Jec, directeur de Témoignage chrétien jusqu’en 1949.

 

Lancelot apprécie beaucoup de passer aux 'Murs Blancs ', en particulier pour y rencontrer Henri Marrou, sa femme Jeanne, et parce qu'il est très intéressé par sa réflexion sur l'Histoire; elle est une constante question, il la nomme « l'histoire-questions » ; et l'Histoire est une rencontre, elle est dit-il « une rencontre d'autrui » et, même « un mixte indissoluble du sujet et de l'objet ».

Lumière du Graal - Cahiers du Sud -1950

 

Pour Marrou, le sujet du Graal est « l'un des plus beaux que présente le moyen âge occidental. ». Il le rapproche volontiers d'une réflexion sur l'histoire des religions, en commençant par l'exploration des vieilles croyances celtiques, jusqu'à l'eucharistie chrétienne. Nous sommes confronté également, dit-il, à la transmission de la légende : par quels moyens est-elle parvenue à la connaissance des auteurs médiévaux ? Comment a travaillé Chrétien de Troyes, sur quels documents ? Cette '' Matière de Bretagne'' est bien originale, dans sa '' Merveille '' qui n'est ni grecque, ni romaine, ni slave...

- Ne trouve t-elle pas ses origines « dans le sol même de la Bretagne, de la vieille Bretagne celtique. » ?

- Oui, sans-doute ; mais il faudrait faire le ménage de beaucoup d'hypothèses fantaisistes... et je pense à celle du catharisme.

Un livre récent de Jean Marx, sur ce thème, est assez éclairant. Bien sûr, il privilégie l'arrière-plan celtique pour expliquer l'ossature de la légende.

Si Lancelot ne nie pas l'origine celtique de la Légende, il estime fondamental de ne pas occulter la transcription catholique de la légende et sa perpétuation à partir d'un environnement médiéval. Car enfin, pour nous, le Graal prend corps à cette période de notre histoire !

S'amusant un peu ; de l'identification de Lancelot à la quête de son personnage emblématique ; Henri Marrou pointe dans la recherche historique une fonction libératrice, aussi bien pour la société que pour l'individu.

- Vous ne croyez-donc pas à la l'objectivité et l’exhaustivité des historiens ?

- Non... L'historien n’appréhende pas le passé directement, mais à travers lui-même et son propre présent.

- On ne peut pas parler de ''vérité historique'' ?

- Cette vérité se cherche et se construit, avec à mon sens, d'autant plus de justesse que nous connaissons ce qui fait la spécificité d'une époque et « ce principe de la différence des temps », pour éviter l'anachronisme.

Pour se faire comprendre du plus grand nombre, l'historien ne craint pas d'utiliser ce que Augustin Thierry nommait au XIXe s. « la puissance de l'analogie », avec ses limites... Attention à l'anachronisme !

Carte Lancelot - 1950

 

Lancelot ne manque pas d'évoquer son arrière grand-père Charles-Louis de Chateauneuf qui connaissait bien Augustin Thierry (1795-1856), et il notait combien cet historien s'était nourri des romans de Walter Scott. Dans son travail, il faisait la place aux légendes, à l'imaginaire...

Bien sûr, Thierry revenait aux sources, aux textes originaux et aussi aux poésies populaires ; il aimait retrouvait le vieux langage français. Il disait s'intéresser plus aux vaincus qu'aux vainqueurs, à la différence du XVIIIe s. pendant lequel l'historien était au service du ''Prince''. Il pensait qu'il revenait à l'historien de faire revivre par son style les individus et les peuples disparus : « II faut pénétrer jusqu'aux hommes, à travers la distance des siècles, il faut se les représenter vivants et agissants sur le pays où la poussière de leurs os ne se retrouverait pas même aujourd'hui... (…) Que l'imagination du lecteur s'y attache ; qu'elle repeuple la vieille Angleterre de ses envahisseurs et de ses vaincus du XIe siècle ; qu'elle se figure leurs situations, leurs intérêts, leur langage divers, la joie et l'insolence des uns, la misère et la terreur des autres, tout le mouvement qui accompagne la guerre à mort de deux grandes masses d'hommes. »

 

Henri-Marrou ( ancien ''tala'' de l'Ecole Normale) se définit comme catholique, spécialiste de Saint-Augustin, lecteur de Cassien ( IVe s.) et du frère carme Laurent de la Résurrection ( XVIIe s.) ; et passionné par l’œuvre de Teilhard de Chardin, qu'il avait rencontré étudiant, lors de réunions du groupe « tala » de la rue de Grenelle.

Marrou dit qu'il prie, depuis, avec une vision christocentrique du monde : « Aidez-moi Seigneur à me dégager par ascèse de la gangue inerte de mon cœur et que je puisse travailler avec vous, Christ, à réconcilier toutes choses avec le Père » (...). « sentir avec l’Église, mais aussi sentir avec le monde. »

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