Autour de « L’homme sans qualités » de Robert Musil – 3
Pour ma part, conseillé par Lancelot, j'ai lu et admiré: les livres de Stefan Zweig, et de Thomas Mann (1875-1955) et particulièrement ''La Montagne Magique''. Je ne peux donc que chercher à confronter Robert Musil, avec ces auteurs.
« La montagne magique » de Thomas Mann, se déroule principalement dans un sanatorium des Alpes suisses avant la Première Guerre mondiale. Le roman est un voyage à travers le paysage intellectuel, culturel et spirituel de l’Europe de l’époque. Il propose des descriptions détaillées des lieux et des personnages, des dialogues riches et un style narratif ironique. ( 1930 - L'Allemagne - 9 - ''La Montagne Magique'' Thomas Mann (suite) - Les légendes du Graal)
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« L’homme sans qualités » de Robert Musil se déroule dans l’Empire des Habsbourg peu avant la Première Guerre mondiale. Les sujets tournent autour de la rationalité et l’irrationalité, l’identité et l’existence, et la recherche d’un mode de ''vie juste''.
Pour ce qui est de Mann et Musil; je relève chez eux le pressentiment que quelque-chose allait se produire, peut-être le constat d'une certaine décadence de la société européenne, et en même temps d'un enfermement dans d'absurdes conventions. Malgré tout pour Musil , le futur reste ouvert dans le sens d'une utopie...
Chez T. Mann, le style narratif est détaillé, insistant sur le contexte historique et social. Pour Musil, le style rejoint l'essai, afin d'examiner des questions intellectuelles et existentielles.
Les thèmes de Mann, sont le conflit entre les valeurs bourgeoises et les désirs individuels, ou sur des sujets tels que la maladie et la guérison. Alors que Musil se méfie de '' l'illusion du réel '' et se concentre davantage sur l’analyse de l’existence moderne, du rationalisme et de la morale.
J'ai interrogé Lancelot, sur un point de la pensée de Musil, que je n'arrivais pas à cerner. Comment le rationaliste qu'il était, pouvait craindre l'illusion du réel ?
- Pourquoi n'existerait-il pas plusieurs réalités coexistantes? M'interroge t-il ?
- Tu veux dire, plusieurs perceptions individuelles?
- Ne penses-tu pas que les conventions sociales, philosophiques, peuvent masquer la complexité de la réalité? Musil déconstruit ces conventions et révèle une réalité plus complexe....
Il adopte ce que l'on pourrait appeler une philosophie du présent ,,,, se concentrant sur l'expérience immédiate et les possibilités futures plutôt que sur des vérités fixes et établies que nous entérinons sans esprit critique.
- Ce que nous pouvons faire en suivant la méthode proposée par la phénoménologie ?
- Oui, en partie... La réalité est bien plus que ce que nous en percevons... Nous en avons souvent parlé, n'est ce pas?
Il faut revenir et réfléchir sur ce concept que Musil propose: le '' sens du possible", il nous permet d'imaginer des alternatives et des potentialités au-delà de ce qui est immédiatement perceptible. Cela élargit la compréhension de la réalité en intégrant les possibilités et non seulement les faits établis.
Je remarque que - souvent dans nos conversations, nous nous échappons d'un cadre rationaliste stricte ?
- Musil reste rationaliste, parce qu'il réfléchit aux différentes potentialités de l'existence humaine en restant ancré dans une logique rigoureuse. Il s'astreint à suivre une méthode rationnelle pour décrire les structures de la réalité.
- Musil croyait-il en Dieu ? ( pour aller au plus simple, j'utilise une formule pour interroger l'irrationnel …)
- Il était très intéressé par les religions, mais comme observateur extérieur. Il était attiré, je crois, par la mystique. Il a lu les mystiques rhénans, leurs écrits sur l'expérience directe de Dieu. Son intérêt pour les états de conscience alternatifs entrent dans sa quête d'une compréhension plus profonde de la réalité.
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Dans le tome 2 de L'homme sans qualités, Ulrich et Agathe s’entretiennent longuement de l’amour et de l’expérience mystique. Ils abandonnent les investigations du Comité, pour emménager ensemble et former ce qu’ils appellent une « famille à deux ».
Musil s’intéresse à l'extase mystique comme à celle de l'érotique. N'écrit-il pas que l’aventure d’Ulrich et d’Agathe est comme un « voyage aux confins du possible, qui leur faisait frôler les dangers de l’impossible, de l’anormal, du scandaleux même » ?
Attention, Musil dénonce une récupération de l'extase, et les abus d'un culte de l'irrationnel. Il tente une rencontre entre la mystique et la science. Ulrich explique à sa sœur:« J’examine la voie de la sainteté en me demandant si l’on pourrait y circuler en automobile ».
Tous deux en font l'expérience, sans la médiation du religieux: « Agathe et Ulrich étaient tombés sur un chemin qui évoquait souvent les préoccupations des possédés de Dieu, mais ils le suivaient sans être pieux […] ; ils étaient tombés sur ce chemin en hommes de ce monde, et ils le suivaient en tant que tels : tout l’intérêt de l’aventure était là »
- Qu'appelle t-il extase ?
- Il écrit qu'il s'agit d'un « état particulier d’accroissement de la réceptivité et de la sensibilité […], état d’où l’on retire le sentiment d’être lié à toutes les choses comme dans le fluide miroir d’une étendue d’eau ». Il le décrit comme une abolition exaltée des limites du moi, une plongée dans l'illimitée... Et aussi, comme un « ondoiement d’émotions » et « quelque chose d’infiniment tranquille et d’infiniment vaste », comme « un entrelacement de soi et d’autrui, illimités ».
Ceci n'évoque t-il pas l'expérience du divin avec Maître Eckhart et son expérience du divin comme détachement vis-à-vis de soi-même, du monde et des représentations?
Musil observe deux paradoxes: - L'extase se nourrit de l’inaccessibilité de son objet. Et, - L'extase est un état où les extrêmes se touchent, plénitude et vide, mouvement et immobilité, angoisse et euphorie, dilatation et fulgurance du temps...
Musil: Quels sont les mondes possibles? - 2
Comment ce roman aurait-il pu finir?
Malheureusement, à la fin des années trente, si le monde que décrit Musil a disparu, celui qui annonce - devant ses yeux - , l'étonne par le fait de vivre le moment où « une quantité de volontés éparses, se fonde en une seule volonté massive », et alors que la plupart des gens « n'ont pour la plupart rien cultivé davantage de toute leur vie que la mesure et le sang-froid », elle devient « une foule capable des plus grands excès en bien comme en mal mais incapable de réflexion. »
Cette « foule qui ne trouve aucune issue à ses sentiments se rue sans doute alors sur la première voie qui s'ouvre à elle. ». «... en elle les êtres les plus excitables c'est-à-dire les extrêmes, capables aussi bien de soudaines violences que de touchantes générosités, donnent l'exemple et fraient le chemin. »
Ce roman ne pouvait pas finir... Nous le continuons, aujourd'hui encore. Avec du recul, je constate que notre société progresse dans une alternance de bien et de mal, l'un sans-doute étant contenu dans l'autre.
En conclusion, il ne faut pas opposer le possible et le réel, l'un nourrit la réflexion et l'autre l'action. Ulrich propose de « voir dans l’idéal une possibilité parmi d’autres et dans le réel la réalisation d’une possibilité parmi d’autres »
L'Homme sans qualités, tente de marier la littérature de fiction, à la philosophie, et finalement Musil essaie au travers de la vie et la réflexion de ses personnages, à décrire la Réalité et l'interroger. Cette quête de l'auteur rejoint la mienne et me permet d'essayer de comprendre à sa suite, où cela pourrait me conduire...
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J'apprécie la suggestion de Musil de se servir de la science, par la méthode que suit son héros mathématicien Ulrich, alors que les dialogues des personnages ne sont que ''littéraires'' et qu'ils n'évacuent pas les affects. Musil souhaite promouvoir à la fois ''l'âme'' et ''l'exactitude''.
Ce que j'attends, ce n'est pas seulement une description vraie des sentiments, ou la véritable nature des émotions. Je souhaiterais accéder par l'intermédiaire des personnages à la vraie nature de la question métaphysique, et à explorer des réponses rationnelles, ou même irrationnelles, mais vraies.
Musil traite du déterminisme, de la liberté, et il essaie de penser à partir du comportement de ses personnages au cours et autour des travaux du fameux ''comité'', au moins dans la première partie; ensuite, c'est la relation entre Ulrich et Agathe qui prend le dessus...
Cependant Musil semble douter de tout...
On peut constater qu'ici le Bien et le Mal, sont des valeurs « qui dépendent de toutes sortes de paramètres de circonstance » ( cf J. Bouveresse)
Jacques Bouveresse (1940-2021) a été assistant puis maître-assistant au département de Philosophie de la Sorbonne de 1966 à 1971. Ensuite, il a été attaché de recherche, puis chargé de recherches au CNRS de 1971 à 1975. Il était une figure marquante de la Sorbonne, défenseur d'un humanisme rationaliste, il contestait l'impératif académique de la spécialisation, et préférait l'approche encyclopédique. Elaine se souvient qu'il maniait l'ironie pour critiquer les philosophes contemporains.
Je rappelle que les années 1960-1970, préfèrent les vedettes intellectuelles saturées d'idéologie que sont: Michel Foucault, Gilles Deleuze, Louis Althusser, Jacques Lacan, Jacques Derrida ... « Je suis convaincu que nous sommes utiles toutes les fois que nous apprenons aux gens la précision, la clarté et la valeur de l’argumentation » dit-il. Il est spécialiste de Ludwig Wittgenstein (1889-1951), et admire l'auteur des Principia Mathematica (1910-1913), Bertrand Russell (avec Alfred North Whitehead ). Bouveresse défend un réalisme scientifique, à l'image de la science qui vise une connaissance objective de la réalité et y parvient jusqu’à un certain point. Excellent germaniste, il n'est donc pas étonnant qu'il se consacre également à l’étude de Robert Musil dont il partage l'éthique intellectuelle en s'interrogeant sur la recherche de la vérité dans l'art et la religion. Il rejoint ce qu'a écrit Musil dans L’Homme sans qualités, « nous ne devons pas croire avant d’avoir épuisé toutes les chances de savoir » ( Tome 2)
Pour Bouveresse, la vérité est une valeur fondamentale qui ne doit pas être confondue avec la sincérité ou la croyance subjective. Il a souvent critiqué la tendance contemporaine à remplacer la recherche de la vérité par la sincérité des croyances.
Musil: Quels sont les mondes possibles?
L’intérêt de la lecture de ''L'homme sans qualités'' est qu'elle nous interroge sur les divers mondes possibles, après une déflagration comme la Guerre de 14-18. Je rappelle: 74 millions de soldats mobilisés, 10 millions de morts. Près d'un soldat français sur cinq a été tué ( ceux âgés de 20ans, les plus nombreux). Des empires se sont effondrés, des idéologies se sont ancrés dans les esprits...
A la fin de la Première Guerre mondiale, un autre monde aurait pu naître.
Le roman se situe en 1913. Imaginez l'été 1913, le dernier avant la guerre... Nous sommes dans un train wagon-lits, nous faisons entièrement confiance, jusqu'au réveil brutal lors de la collision.
Cependant, Musil s'interroge si un autre monde est possible. La catastrophe est-elle une fatalité?
Les personnages principaux développent chacun des "mondes possibles", c'est-à-dire des visions ou des aspirations pour des réalités alternatives qui reflètent leurs propres désirs et aspirations.
Le comte Leinsdorf, en tant qu'aristocrate conservateur, rêve d'un monde où les valeurs traditionnelles et l'ordre social de l'Empire austro-hongrois sont préservés. Il aspire à une société stable et hiérarchique, ancrée dans les conventions du passé.
Paul Arnheim, en homme d'affaires et intellectuel influent, rêve d'un monde où il peut utiliser son pouvoir et ses ressources pour façonner la société selon ses idéaux. Il envisage une réalité où la culture et l'économie sont en harmonie, guidées par des dirigeants éclairés.
Clarisse rêve d'un monde où les individus peuvent se réinventer sans jugement.
Walter rêve d'une réalité où les artistes sont libres de s'exprimer sans les contraintes des normes sociales et économiques.
Diotime rêve d'un monde où les réformes sociales et intellectuelles transforment la société viennoise en une communauté plus éclairée et progressiste. Elle imagine une société guidée par des idéaux élevés et des valeurs humanistes, où les individus coopèrent pour le bien commun.
Enfin, la quête commune de sens, d'Ulrich et d'Agathe, qui occupe l'intérêt de ce deuxième tome, permet à Ulrich de commencer à remettre en question sa vision du monde purement rationnelle. Il s'ouvre à des expériences émotionnelles et spirituelles, cherchant des significations plus profondes et plus authentiques. Influencé par Agathe, Ulrich explore les "mondes possibles" et les réalités alternatives. Il devient plus ouvert aux irrationnels et aux mystiques, intégrant ces dimensions à sa quête de sens.
Au chapitre 4, intitulé: S'il y a un sens du réel, il doit y avoir aussi un sens du possible. Musil écrit:
« Mais s’il y a un sens du réel, et personne ne doutera qu’il ait son droit à l’existence, il doit bien y avoir quelque chose que l’on pourrait appeler le sens du possible.
L’homme qui en est doué, par exemple, ne dira pas : ici s’est produite, va se produire, doit se produire telle ou telle chose ; mais il imaginera : ici pourrait, devrait se produire telle chose ; et quand on lui dit d’une chose qu’elle est comme elle est, il pense qu’elle pourrait aussi bien être autre. Ainsi pourrait-on définir simplement le sens du possible comme la faculté de penser tout ce qui pourrait être « aussi bien », et de ne pas accorder plus d’importance à ce qui est qu’à ce qui n’est pas. »
Musil décrit ensuite ceux qui composent ces ''hommes du possible'', on les traite de fous, d'idéalistes; en effet, peut-être parmi eux y a t-il des rêveurs qui manqueraient de sens du réel; mais Musil met en garde:
« Néanmoins, le possible ne comprend pas seulement les rêves des neurasthéniques, mais aussi les desseins encore en sommeil de Dieu. Un événement et une vérité possibles ne sont pas égaux à un événement et à une vérité réels moins la valeur ''réalité'', mais contiennent, selon leurs partisans du moins, quelque chose de très divin, un feu, une envolée, une volonté de bâtir, une utopie consciente qui, loin de redouter la réalité, la traite simplement comme une tâche et une invention perpétuelles. La terre n’est pas si vieille, après tout, et jamais, semble-t-il, elle ne fut dans un état aussi intéressant. » ( L'HsQu. I, p35)
« C'est la réalité qui éveille les possibilités... » ajoute t-il, en utilisant l'image d'une grosse somme d'argent, avec toutes les possibilités qu'elle contient...
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Le Questeur de Graal ( ou le Mat en tarot) , ne serait-il pas à l'écoute de celui ou celle ( le Bateleur) qui exprimerait le ''sens du possible '' c’est-à-dire, « la faculté de penser tout ce qui pourrait '' aussi bien être '', et de ne pas accorder plus d’importance à ce qui est qu’à ce qui n’est pas.». Ainsi, contrairement à l’homme de science, ce philosophe ne dira pas : « ici s’est produite, va se produire, doit se produire telle ou telle chose » ; mais « il imaginera : ici pourrait, devrait se produire telle ou telle chose ; et quand on lui dit d’une chose qu’elle est comme elle est, il pense qu’elle pourrait aussi bien être autre».
Ce « sens du possible » se méfie du dogmatisme et ouvre au doute libérateur. Il met en question ce qui se présente comme une conduite ou une politique ''nécessaire''...
Musil, dans son roman, nous en offre une illustration cocasse avec l’« Action parallèle » : je rappelle: il s'agit de trouver des idées pour le jubilé de l’empereur autrichien, et au-delà pour révéler la véritable Autriche et la direction à lui donner, en consultant la population.
Le résultat ? Au chapitre 66, on lit « une moitié des propositions commence par les mots '' A bas!...'' et l'autre par les mots '' En route pour!...'' cela va de ''A bas Rome '' à '' En route pour la culture des légumes...'' »
Ulrich constate que se dessine une situation où « on ne peut aller ni en avant ni en arrière, et où l’instant présent est lui-même ressenti comme intolérable »
Aussi, il ne s'agirait donc pas de juger le présent intolérable, mais de préférer sonder le réel pour y déceler des occasions et des conditions de changements.
L'Homme sans qualités de Robert Musil
Le roman de Musil se situe en Cacanie au début du XXe siècle, autour de l'année 1913, juste avant la Première Guerre mondiale et l'effondrement de l'Empire austro-hongrois et nous évoque une capitale impériale d'un vaste empire au passé flamboyant.
Le nom de Cacanie est formé à partir des initiales « k, u, k » (kaiserlich und königlich : impérial et royal).
Dans ce roman, Musil ''critique les blocages absurdes et aberrants d'une hiérarchie militaire et d'une administration décadentes qui tournent en rond, s'auto-justifient et dont l'action se borne grossièrement à distribuer des médailles et des récompenses officielles afin de continuer à donner une impression de cohésion et de logique.'' ( Wiki)
Ulrich, est un intellectuel mathématicien de 32ans, qui se donne le temps de réfléchir sur les événements et observe les personnes qui l'entourent. Il est intellectuellement, un existentialiste. Il est ''sans qualités'', il refuse de se définir.
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* De quels événements s'agit-il, alors même qu'il se sent peu concerné par eux?
Dans le Tome 1, il s'agit de ''L’Action parallèle'', avec un « comité pour l’Elaboration d’une Initiative en vue du soixante-dixième anniversaire de l’Avènement de sa Majesté ...», dont Ulrich fera partie avec quelques jeunes bourgeois, en charge d’avoir des idées pour organiser ce jubilé. Ce qui s'avère, ici, à discuter sans déboucher sur aucun projet...
Musil utilise le comité pour critiquer la futilité des efforts de la haute société pour se redéfinir dans un monde en changement.
N'oublions pas qu'il s'agit ici de la description de ce qui sera la dernière année de l'Autriche, et dans ce contexte d'une réflexion sur « l'existence de l'homme moderne ».
Ulrich est en quête de soi et de sens dans un monde en mutation.
Musil interroge la nature de la réalité et de la vérité; il voit s'affronter la rationalité scientifique et la dimension irrationnelle de l'humain. Avec son personnage Ulrich en particulier, il relève les complexités et contradictions des désirs humains.
Il est également « question de savoir si l'on pouvait ou non condamner Moosbrugger à mort » ( Chap I – 62), ceci amène Musil à s'interroger sur le jugement humain, sur la société, sur la nature de la vérité...
Mais de quelle manière s'interroger et répondre ? Comme un savant ( rationnel), comme un philosophe ( mais Musil écrit: « Les philosophes sont des violents, qui faute d'armée à leur disposition, se soumettent le monde, en l'enfermant dans un système. », comme un écrivain ?
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«... un homme qui cherche la vérité se fait savant; un homme qui veut laisser sa subjectivité s'épanouir devient, peut-être, écrivain; mais que dois faire un homme qui cherche quelque chose entre les deux? »
Ulrich est à la recherche, hors « obéissance bornée », hors interdictions; d'une confiance, d'une foi, « d'entrer dans un ordre.... une compréhension totale ».
« … un seul problème méritait réellement qu'on y pensât, celui de la vie juste. »
* Qui sont ces personnes qui entourent Ulrich?
Après Leone, sa maîtresse est celle qu'il nomme, Bona Dea et avec qui il peut explorer ses désirs irrationnels et ses aspirations au-delà des conventions sociales.
Le comte Leinsdorff est un aristocrate fonctionnaire influent, figure centrale du comité, représente la vieille garde de la noblesse autrichien attaché à la tradition. Autoritaire mais bienveillant, déconnecté des réalités sociales.
Diotime (Ermelinda Tuzzi), la cousine d’Ulrich, est une noble ambitieuse, membre du comité, qui voit en Ulrich un potentiel allié, pour réformer la société.
Autant Diotime est passionnée, idéaliste, autant son mari, le sous-secrétaire Tuzzi est un homme de convenance, pragmatique et conservateur. Elle se sent attirée par le docteur Arnheim avec qui elle partage des intérêts pour la philosophie, les réformes sociales. Malgré le dilemme moral, il devient son amant.
Walter et Clarisse, un couple d’amis d'Ulrich, leurs relations complexes et leurs propres crises personnelles sont des miroirs des préoccupations d'Ulrich. Artistes, Walter est musicien, ils illustrent des aspects plus émotionnels et irrationnels, alors qu'Ulrich est plus intellectuel et analytique.
Clarisse, énigmatique et instable, est fascinée par Moosbrugger, un fou qui a tué sauvagement une prostituée, et dont on discute la peine de mort. Moosbrugger représente les impulsions incontrôlables et les aspects sombres de l'âme humaine. Musil parvient à humaniser son personnage en montrant ses pensées et ses souffrances. Cela pousse les lecteurs à réfléchir sur la nature du mal et sur les frontières entre la folie et la criminalité.
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Dans le deuxième tome de "L'Homme sans qualités", Ulrich revoit sa sœur Agathe à l'occasion du décès de leur père. Ces retrouvailles - un mélange de nostalgie et de redécouverte mutuelle - sont marquées par leur quête commune de sens et d'authenticité, ce qui devient un thème central du roman.
Ils partagent de nombreux moments en connexion intellectuelle et spirituelle, intense, et explorent des idées et des comportements qui défient les normes
Ulrich et Agathe cherchent à transcender les limites de la vie ordinaire pour atteindre un état de compréhension et de connexion plus profond.
Les éléments mystiques et spirituels prennent de l'importance, notamment à travers les réflexions d'Ulrich et Agathe.
De salon en salon, Musil nous immerge dans la complexité de la société viennoise à la veille de la Première Guerre mondiale.
Diotime cherche à réformer la société viennoise. La relation entre Clarisse et Walter se détériore.
Le projet du jubilé symbolise les efforts vains de l'élite pour maintenir une façade de grandeur face à un monde en mutation.
Le personnage de Hans Sepp est introduit lorsque Ulrich et Agathe commencent à fréquenter des cercles marginaux et alternatifs en quête de nouvelles expériences et d'idées. Il représente une forme de rébellion contre les normes et les valeurs établies de la société viennoise. Sepp exprime parfois des opinions qui reflètent les préjugés antisémites courants dans la société viennoise de l'époque.
Le général Stumm, qui est un personnage historique et évoque les conflits et tensions de l'époque, résume l'état d'esprit de chacun : « Nous nous étions tous habitués déjà à l'idée que rien ne se passait, mais que quelque chose allait se passer ! »
Lectures - Robert Musil, Zweig 08 mai 2025
Je crois que Lancelot appréciait et même goûtait ces discussions ( de Rosslyn à Whitehead) qui reprenaient naturellement la Quête telle que sa mère la lui avait transmise. Je remarquais, cependant, qu'il intervenait moins sur des sujets d'actualité. Il restait la plupart du temps seul, à Fléchigné, et quand Elaine le rejoignait le plus souvent avec Yvain, et même avec un invité qu'elle voulait présenter à son père, il la laissait s'occuper de l'organisation des journées, de l'intendance en particulier. Quand nous étions nombreux, un couple du village avait l'habitude de répondre aux sollicitations d'Elaine pour organiser les repas, le service, jusqu'à l'entretien des extérieurs. Quand il se retrouvait seul, Lancelot insistait pour qu'on le laisse se débrouiller. Elaine s'arrangeait pour que le couple trouvât quelques occasions à passer le visiter....
Quand nous étions tous là, il n'hésitait pas à s'isoler dans son bureau.
* Ce jour, je lui demande un conseil de lecture.
J'ai alors la chance de pouvoir le suivre dans la pièce où il travaille. Des étagères remplies de livres, de dossiers, de boîtes, couvrent les murs. Il écrit dos à la fenêtre sur une immense table très encombrée, elle donne sur une autre pièce qui lui sert d'atelier, avec du matériel de radio, de vieux postes et beaucoup de désordre que personne ne doit toucher.
Près de la bibliothèque, un confortable fauteuil et une table basse couverte de livres neufs, sa dernière livraison préparée par le libraire....
- Je lis moins de romans, à présent, me dit-il. Tiens! Celui-ci, il te faut le lire: Le Roi des Aulnes, un roman de Michel Tournier. Vraiment! Et ce n'est pas parce qu'il a eu le Goncourt. Je te préviens, il peut mettre mal à l'aise, mais c'est une véritable expérience de lecture... Ou, celui-ci, très différent dans le style. Son écriture possède un charme, que je rapproche de celui de Duras. Tu me diras ce que tu en penses. Lancelot me tend ''Les Boulevards de ceinture '' de Patrick Modiano.
C'est à partir de cette lecture, je pense, que j'ai commencé à suivre l’œuvre de Modiano.
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Et Lancelot, que lit-il ?
Comme roman, il reprend '' L'Homme sans qualités '' de Robert Musil, il ne l'avait pas terminé, alors il recommence au début.
Je lui parle de Zweig. Si ce n'est l'époque, le milieu bourgeois, si ce n'est l'Autriche, me dit-il, c'est à l'opposé, le style d'abord ( difficile à s'en rendre compte dans les traductions françaises, qui lissent le texte; et c'est tant mieux pour Zweig...!). Autant Zweig est un auteur sympathique, autant Musil peut être désagréable, mais bien plus profond...
Je lui demande ce qu'il trouve dans Musil, qu'il ne trouve pas dans Zweig...?
- Musil n'est pas nostalgique, il est étonnamment moderne dans l'idée qu'il veut ''tout réinventer''. Il me donne envie d'imaginer tous les possibles de notre époque...
André Gide en parlait déjà, il ne disait pas l'homme sans qualités, mais l'homme disponible. Comment traduire '' eigenschaften'' ? Cette ambiguïté correspond bien à Musil, à son ironie. Il n'a pas achevé son livre, le voulait-il d'ailleurs?
Lancelot se souvient l'avoir entendu lors du Congrès international des écrivains tenu à Paris en juin 1935. (cf Juin 1935 : Congrès international des écrivains - Les légendes du Graal ). Il parlait de « l’amour de la vérité sans lequel la culture ne saurait accéder à la grandeur ». Lu en allemand, en présence de nombreux staliniens, même le fond déplut ( s'interroger sur La Vérité !).
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Cette recherche de la Vérité, qui nous anime, questionne la Réalité et donc ses possibles. Musil réfléchissait sur l'Utopie, c'est à dire sur une possibilité à explorer et elle se situait au-delà des contraintes de la réalité présente.
Cette utopie ne peut-elle pas être une conception rigide, dogmatique et nous imposer une vision unique et finalement dangereuse ..?
Tout à fait, et Musil le note et s'en détache... Il insiste sur l'épanouissement personnel au travers de bonheurs particuliers. Pour lui, une véritable Utopie doit permettre le changement, l'innovation et encourager la création et la critique.
Pour Robert Musil, l'Utopie est moins une destination finale qu'un processus dynamique de réflexion et d'imagination.
Lancelot rajoute un point important, je crois. - En effet, dit-il Musil fait dire à son personnage Ulrich, ( traduction au Seuil de 1956, Chap 69): « la réalité recèle un désir absurde d'irréalité. »
A mon avis, ce n'est pas seulement l'expression d'un désir d'échapper à cette réalité; ce serait plutôt celle d'une tension constante entre ce qui est et ce qui pourrait être.
Pourquoi qualifier d'absurde, un désir d'irréalité ? Peut-être parce que c'est l'impression que nous renverrait la société devant notre insatisfaction qui lui semble irrationnelle, voire futile?
Absurde, parce que ce monde, serait – de toute façon - dépourvu de sens ?
Absurde, parce qu'il nous serait impossible de réaliser pleinement nos aspirations?
En même temps, ce désir d'irréalité, est ce qui nous entraîne à l'innovation, à la réforme, et il est celui qui nous a déjà mené à du progrès et à des transformations sociales.
Le vols spatial n'était ils pas autrefois un rêve irrationnel qui est devenu une réalité grâce à l'imagination et à l'innovation humaine?
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L'Autriche décrite par Stefan Zweig (1881-1942) et Robert Musil (1880-1942) correspond à une civilisation particulière. Pour Lancelot, il s'agit de celle cosmopolite, culturelle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, une période souvent qualifiée d'âge d'or avant les bouleversements des deux guerres mondiales. Elle nous renvoie également à la vie faste d'Anne-Laure de Sallembier.
Depuis cette conversation, j'ai lu "Le Monde d'hier, Souvenirs d'un Européen" de Stefan Zweig. Peut-être Lancelot l'avait-il lu? Cette autobiographie, n'était alors parue qu'en allemand...
"L'Homme sans qualités" de Robert Musil, est paru dès 1930, et la traduction française, due à Philippe Jaccottet, commença à paraître en 1956.
Le Monde expliqué par A. N. Whitehead - 3 - Le Divin.
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C'est l'occasion, de tenter de comprendre ce qu'entend Whitehead, par le mot ''Dieu '':
Il écrit: « Dieu est le principe de la concrétion » !
Le mot ''concrétion'' fait référence au processus par lequel les potentialités sont actualisées dans le monde réel. C'est la formation d'entités concrètes à partir des possibilités offertes par les idées éternelles. Dieu en est la force directrice.
Et Dieu ? Sa nature?
Dans son ouvrage de référence, '' Process and Reality '', au chapitre sur Dieu et le Monde, et quand il évoque la métaphysique, et la cosmologie. Whitehead évoque des aspects transcendants, éternels, et des aspects immanents, en évolution... Il utilise deux notions:
* La Nature primordiale de Dieu : et évoque cette dimension par les mots: "primordial nature", "eternal objects" (objets éternels), et "potentialities" (potentialités) pour décrire cette dimension de Dieu.
Cette notion se raccorde à nos mots de théologie, quand on pense Dieu comme transcendant, éternel, immuable, omniscient et omnipotent... Dieu, source ultime, dans sa nature primordiale, est la fondation de toutes les réalités possibles. On peut dire qu'Il contient toutes les potentialités et formes éternelles.
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* La Nature conséquente de Dieu : avec les termes: "consequent nature", "prehensions" (préemptions), et "temporal world" (monde temporel).
En théologie, on réfléchit comment Dieu participe activement au processus évolutif de l'univers. Whitehead voit Dieu comme ressentant et intégrant les expériences de toutes les entités actuelles, ce qui reflète l'idée que Dieu ressent les joies et les souffrances du monde et les intègre dans sa nature.
Je rajouterais dans cette vision de Whitehead de la Nature divine; la singularité de l'Incarnation avec Jésus-Christ.
Jésus-Christ, en tant qu'incarnation, c'est à dire homme et Dieu, représente l'actualisation de cette potentialité divine dans une forme humaine concrète et historique. A partir de sa Nature primordiale, il intègre cette expérience ( être totalement homme, jusqu'à la mort) dans sa Nature conséquente.
On voit bien que ces deux Natures ne sont pas séparées mais interagissent constamment. Jésus, et à son image l'Humain, manifeste cette interaction dynamique, où la potentialité divine (nature primordiale) est actualisée et ressentie dans le monde (nature conséquente). Le Christ reflète la bipolarité ( physique et spirituelle) des processus décrite par Whitehead.
Avançons, toujours à la suite de Whitehead...
Il écrit que « Tout le réel est événement à l'intérieur d'un processus dans lequel il acquiert une "immortalité objective. » Il veut dire que chaque événement, une fois accompli, contribue éternellement à la réalité. Même si l'événement change ou disparaît, son influence et son impact restent présents dans l'ensemble du processus. C'est une forme d'immortalité où l'événement continue d'exister à travers ses effets sur d'autres événements.
Personnellement, je rapprocherais, encore, cette approche de celle de Teilhard de Chardin, quand il avance le concept de '' Noosphère ''. L'immortalité objective permet aux événements de perdurer et d'influencer continuellement la réalité, et la noosphère incorpore et intègre les pensées et les créations humaines, influençant l'évolution collective.
Le '' processus '' est ce perpétuel mouvement et changement, constituant une série d'événements et de relations dynamiques. Il intègre des éléments tangibles et objectifs, tels que les perceptions sensorielles et les interactions matérielles avec l'environnement. Et aussi, des éléments subjectifs et intentionnels, tels que les pensées, les émotions, et les anticipations.
Cette dualité permet d'expliquer comment les entités peuvent être à la fois influencées par le passé (aspect physique) et orientées vers le futur (aspect mental), intégrant à la fois ce qui est reçu et ce qui est anticipé.