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Les légendes du Graal

Lectures - Robert Musil, Zweig 08 mai 2025

8 Mai 2025 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Zweig

Fléchigné

Je crois que Lancelot appréciait et même goûtait ces discussions ( de Rosslyn à Whitehead) qui reprenaient naturellement la Quête telle que sa mère la lui avait transmise. Je remarquais, cependant, qu'il intervenait moins sur des sujets d'actualité. Il restait la plupart du temps seul, à Fléchigné, et quand Elaine le rejoignait le plus souvent avec Yvain, et même avec un invité qu'elle voulait présenter à son père, il la laissait s'occuper de l'organisation des journées, de l'intendance en particulier. Quand nous étions nombreux, un couple du village avait l'habitude de répondre aux sollicitations d'Elaine pour organiser les repas, le service, jusqu'à l'entretien des extérieurs. Quand il se retrouvait seul, Lancelot insistait pour qu'on le laisse se débrouiller. Elaine s'arrangeait pour que le couple trouvât quelques occasions à passer le visiter....

Quand nous étions tous là, il n'hésitait pas à s'isoler dans son bureau.

* Ce jour, je lui demande un conseil de lecture.

J'ai alors la chance de pouvoir le suivre dans la pièce où il travaille. Des étagères remplies de livres, de dossiers, de boîtes, couvrent les murs. Il écrit dos à la fenêtre sur une immense table très encombrée, elle donne sur une autre pièce qui lui sert d'atelier, avec du matériel de radio, de vieux postes et beaucoup de désordre que personne ne doit toucher.

Près de la bibliothèque, un confortable fauteuil et une table basse couverte de livres neufs, sa dernière livraison préparée par le libraire....

- Je lis moins de romans, à présent, me dit-il. Tiens! Celui-ci, il te faut le lire: Le Roi des Aulnes, un roman de Michel Tournier. Vraiment! Et ce n'est pas parce qu'il a eu le Goncourt. Je te préviens, il peut mettre mal à l'aise, mais c'est une véritable expérience de lecture... Ou, celui-ci, très différent dans le style. Son écriture possède un charme, que je rapproche de celui de Duras. Tu me diras ce que tu en penses. Lancelot me tend ''Les Boulevards de ceinture '' de Patrick Modiano.

C'est à partir de cette lecture, je pense, que j'ai commencé à suivre l’œuvre de Modiano.

Et Lancelot, que lit-il ?

Comme roman, il reprend '' L'Homme sans qualités '' de Robert Musil, il ne l'avait pas terminé, alors il recommence au début.

Je lui parle de Zweig. Si ce n'est l'époque, le milieu bourgeois, si ce n'est l'Autriche, me dit-il, c'est à l'opposé, le style d'abord ( difficile à s'en rendre compte dans les traductions françaises, qui lissent le texte; et c'est tant mieux pour Zweig...!). Autant Zweig est un auteur sympathique, autant Musil peut être désagréable, mais bien plus profond...

Je lui demande ce qu'il trouve dans Musil, qu'il ne trouve pas dans Zweig...?

- Musil n'est pas nostalgique, il est étonnamment moderne dans l'idée qu'il veut ''tout réinventer''. Il me donne envie d'imaginer tous les possibles de notre époque...

André Gide en parlait déjà, il ne disait pas l'homme sans qualités, mais l'homme disponible. Comment traduire '' eigenschaften'' ? Cette ambiguïté correspond bien à Musil, à son ironie. Il n'a pas achevé son livre, le voulait-il d'ailleurs?

Lancelot se souvient l'avoir entendu lors du Congrès international des écrivains tenu à Paris en juin 1935. (cf Juin 1935 : Congrès international des écrivains - Les légendes du Graal ). Il parlait de « l’amour de la vérité sans lequel la culture ne saurait accéder à la grandeur ». Lu en allemand, en présence de nombreux staliniens, même le fond déplut ( s'interroger sur La Vérité !).

 

Cette recherche de la Vérité, qui nous anime, questionne la Réalité et donc ses possibles. Musil réfléchissait sur l'Utopie, c'est à dire sur une possibilité à explorer et elle se situait au-delà des contraintes de la réalité présente.

Cette utopie ne peut-elle pas être une conception rigide, dogmatique et nous imposer une vision unique et finalement dangereuse ..?

Tout à fait, et Musil le note et s'en détache... Il insiste sur l'épanouissement personnel au travers de bonheurs particuliers. Pour lui, une véritable Utopie doit permettre le changement, l'innovation et encourager la création et la critique.

Pour Robert Musil, l'Utopie est moins une destination finale qu'un processus dynamique de réflexion et d'imagination.

 

Lancelot rajoute un point important, je crois. - En effet, dit-il Musil fait dire à son personnage Ulrich, ( traduction au Seuil de 1956, Chap 69): « la réalité recèle un désir absurde d'irréalité. »

A mon avis, ce n'est pas seulement l'expression d'un désir d'échapper à cette réalité; ce serait plutôt celle d'une tension constante entre ce qui est et ce qui pourrait être.

Pourquoi qualifier d'absurde, un désir d'irréalité ? Peut-être parce que c'est l'impression que nous renverrait la société devant notre insatisfaction qui lui semble irrationnelle, voire futile?

Absurde, parce que ce monde, serait – de toute façon - dépourvu de sens ?

Absurde, parce qu'il nous serait impossible de réaliser pleinement nos aspirations?

En même temps, ce désir d'irréalité, est ce qui nous entraîne à l'innovation, à la réforme, et il est celui qui nous a déjà mené à du progrès et à des transformations sociales.

Le vols spatial n'était ils pas autrefois un rêve irrationnel qui est devenu une réalité grâce à l'imagination et à l'innovation humaine?

 

L'Autriche décrite par Stefan Zweig (1881-1942) et Robert Musil (1880-1942) correspond à une civilisation particulière. Pour Lancelot, il s'agit de celle cosmopolite, culturelle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, une période souvent qualifiée d'âge d'or avant les bouleversements des deux guerres mondiales. Elle nous renvoie également à la vie faste d'Anne-Laure de Sallembier.

Depuis cette conversation, j'ai lu "Le Monde d'hier, Souvenirs d'un Européen" de Stefan Zweig. Peut-être Lancelot l'avait-il lu? Cette autobiographie, n'était alors parue qu'en allemand...

"L'Homme sans qualités" de Robert Musil, est paru dès 1930, et la traduction française, due à Philippe Jaccottet, commença à paraître en 1956.

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