Léonard de la Breuille, témoin de la rencontre Pascal-Descartes.
Je reviens à notre aïeul Léonard de la Breuille qui, au niveau de son siècle, s'interroge lui aussi.
Précisément, le père Marin Mersenne est très satisfait de pouvoir proposer à son jeune disciple, l'occasion de découvrir la force de la pensée cartésienne.
Monsieur Descartes doit rencontrer, le 24 septembre 1647, le lumineux Blaise Pascal dans la maison de Monsieur Carcavi, près du cloître Saint Germain. Mersenne y sera, et il souhaite vivement que Léonard se joigne à eux.
Quel est l'enjeu de cette rencontre ?
Le Père Mersenne, comme beaucoup de savants de son temps (et héritier d’Aristote), tient pour vrai l’adage : « La nature a horreur du vide » (horror vacui). Il accepte l’idée que des forces naturelles empêchent l’existence d’un espace totalement vide. Cette position est cohérente avec celle de Descartes, qui nie la possibilité d’un vide au sens absolu : pour Descartes, l’étendue est inséparable de la substance, et donc, tout espace est rempli de matière.
Pascal, dans le sillage des expériences de Torricelli, veut au contraire démontrer que dans certaines conditions (expériences sur la pression atmosphérique, baromètre), on peut créer un espace vide de tout air perceptible, ce qui était pour l’époque une rupture avec la physique traditionnelle.
Pascal excelle dans l’expérience ingénieuse ; Descartes poursuit la certitude par l’enchaînement irréfragable des idées claires. Léonard devrait ainsi voir s’affronter, sans animosité mais avec vigueur, la prestidigitation expérimentale et la rigueur déductive.
Tous deux confessent le même Dieu ; cependant, Pascal met volontiers l’accent sur la misère et la grâce, tandis que Descartes montre comment la raison, bien conduite, mène naturellement au Créateur. Il devrait apprendre qu’il n’est nul besoin d’affaiblir la foi pour fortifier la science.
Mersenne est persuadé que le cœur de Léonard penchera vers Descartes.
S'il apprécie la clarté mathématique, Descartes transporte cette logique dans la philosophie entière, bâtissant, pierre sur pierre, un édifice où rien n’est admis qui ne soit démontré.
L’ordre de la méthode cartésienne chasse le flou et l’illusion ; or la vérité ne peut jamais nuire à Celui ( Dieu) qui en est la source.
Sa géométrie de l’infini, son algèbre des courbes, sa mécanique des tourbillons nourrissent déjà les découvertes de Torricelli, Fermat, Roberval, et même celles de Pascal lui même !
Je vous propose de resituer ce débat dans le siècle, le XVIIe.
La scolastique médiévale, incarnée par Thomas d’Aquin, avait élaboré une synthèse puissante entre la foi chrétienne et la philosophie aristotélicienne. Son ambition était d’intégrer la raison et la révélation dans un système cohérent, où l’homme trouve sa place dans un cosmos ordonné par Dieu.
Or, le XVIIe siècle marque une rupture radicale avec ce modèle. Descartes refuse l’arbitrage scolastique qui mêlait foi et raison sans les différencier clairement. Sa méthode privilégie un doute systématique, une raison autonome, capable d’établir des vérités universelles indépendamment des autorités anciennes ou des dogmes. Ce tournant rationaliste conduit à fonder les sciences sur des principes mathématiques et mécaniques, ouvrant la voie à la modernité scientifique.
Le XVIIe siècle est en proie à de profonds ( et violents) changements. Les conflits religieux, en particulier ceux issus de la Réforme protestante, ont façonné le siècle, culminant avec la guerre dévastatrice de Trente Ans. Cette période est marquée par un déclin des guerres de religion et un appétit croissant pour la laïcité et les libertés individuelles, qui jettent les bases de la pensée politique et religieuse moderne. La guerre civile anglaise (1642-1651) a remis en question les notions de monarchie et de gouvernance. L’influence croissante d'une ''classe moyenne'' – artisans, commerçants et commerçants – est cruciale. Ils représentent une force importante plaidant pour une réforme politique et participant à des activités révolutionnaires.
La révolution scientifique remet en question les vissions traditionnelles du monde naturel. Cette attitude critique va contribuer aux idéaux plus larges des Lumières qui vont émerger au siècle suivant.
Quelques questions alors soulevées :
L’art et l’architecture baroques sont emblématiques du XVIIe siècle. Le baroque est profondément lié aux valeurs morales et éthiques de l’époque, employant le symbolisme pour susciter des réponses émotionnelles et transmettre des messages complexes sur la religion, la politique et la société.
Le scepticisme :
Chez Descartes, le doute sceptique devient un instrument méthodologique : il suspend le jugement pour atteindre une certitude absolue. Pascal, en revanche, s’appuie sur le scepticisme pour montrer les limites de la raison, mais il en fait une étape vers la foi, une manière de « désespérer » de la philosophie humaine pour mieux recevoir la Révélation. Pascal met en garde contre l’orgueil de la raison humaine, soulignant que la connaissance rationnelle ne saurait épuiser la condition humaine ni répondre à ses questions ultimes.
Montaigne (1533-1592):
Montaigne a transmis à Pascal un scepticisme lucide, une conscience aiguë de l’instabilité humaine, une critique des systèmes philosophiques prétendant tout expliquer. Pascal admire Montaigne tout en le dépassant : là où Montaigne doute pour mieux vivre avec l’incertitude, Pascal doute pour mieux conduire à la foi.
Descartes, de son côté, s’oppose à Montaigne : il rejette son scepticisme jugé stérile, et veut établir des fondements inébranlables à la connaissance. Il doute systématiquement de toutes les croyances qui pourraient éventuellement être fausses afin d’arriver à des vérités indubitables. Cette méthode constitue un élément fondamental de son enquête philosophique, qui culmine dans la déclaration « Cogito, ergo sum », qui, selon lui, établit la certitude de l’existence de soi. Il affirme qu’à partir de cette base solide, on peut développer d’autres connaissances, y compris l’existence d’un Dieu bienveillant qui garantit la fiabilité de perceptions claires et distinctes.
Galilée (1564-1642):
Galilée est une figure commune aux deux penseurs. Il incarne la révolution scientifique en marche : mathématisation du réel, primauté de l’expérience, refus des dogmes aristotéliciens. Pascal admire ses travaux sur la chute des corps et les lois du mouvement, Descartes partage sa vision mécaniste du monde. Mais là encore, une différence profonde : pour Descartes, la science est voie vers la vérité rationnelle universelle ; pour Pascal, elle montre la puissance raisonnante de l’homme, et son impuissance métaphysique( « la raison ne peut rien décider ici » ) .
Le jansénisme :
Le contexte est une crise religieuse et morale, le déclin de la ferveur et la montée d'une morale laxiste. Le jansénisme émerge au XVIIe siècle comme une réponse spirituelle, théologique et morale à une problématique centrale de l’époque : la tension entre la liberté humaine, la grâce divine, et le salut, dans un contexte où l’Église, secouée par les guerres de religion et les réformes (protestante et catholique), cherche à affirmer son autorité et son unité.
Descartes propose une démarche intellectuelle non partisane ( « Il est bon de ne point s’engager dans des disputes de théologie, parce qu’on y suppose des dogmes qu’il n’appartient qu’à l’Église d’examiner. » (Lettre à Mersenne, 1637) ). Il se veut optimiste sur les capacités de l’homme à connaître Dieu et le monde ; et il valorise la liberté de la volonté comme puissance positive.
Pascal ne se revendique pas janséniste ; mais il en est l’allié intellectuel et spirituel, en particulier dans les années 1650.
Sur la théologie de la grâce : comme les jansénistes, Pascal croit en la corruption radicale de la nature humaine, et en la nécessité de la grâce efficace pour tout salut. Que cela signifie t-il ?
L'Humain est tiraillé entre grandeur originelle ( créé à l'image de Dieu) et misère actuelle. Il ne peut plus connaître Dieu ni faire le bien par ses propres forces. Sa raison est brillante mais impuissante à atteindre la vérité ultime.
Face à cette corruption, Pascal affirme que seule la grâce de Dieu peut sauver l’homme, et non ses efforts, ses œuvres ou sa volonté seule. Une grâce donnée par Dieu, qui transforme réellement l’âme, au lieu de seulement l’inviter. Lorsque Pascal parle de grâce ''efficace '' ( qui réalise ce qu’elle signifie. ), il désigne une grâce qui produit infailliblement l’effet voulu par Dieu : la conversion, le repentir, la foi, le salut.
La grâce ''suffisante'' (selon les jésuites) serait une grâce que Dieu donne à tous les hommes, mais qui ne fait effet que si l’homme y coopère librement.
La grâce suffisante serait comme un pont qui attendrait que la personne décide seule de le traverser. La grâce efficace serait comme prendre doucement la main de la personne et la faire traverser, sans contrainte mais avec une force intérieure donnée.
Pascal partage l'attachement à saint Augustin des jansénistes, qu’il considère comme l’autorité doctrinale majeure après l’Écriture. Dans les Lettres provinciales (1656–57), Pascal prend la défense d’Antoine Arnauld, condamné pour sa théologie de la grâce, et attaque les jésuites avec ironie pour leur casuistique laxiste. Sa sœur Jacqueline est religieuse à Port-Royal, et lui-même s’en rapproche fortement après sa "nuit de feu" (1654), lors de sa conversion mystique.
Mais, Pascal tient à s'éloigner de ses querelles ecclésiastiques, et de ses condamnations systématiques. Dans les Pensées, pascal ne cherche ni à fonder une Église pure, ni à créer une dissidence. Il reste attaché à l’Église catholique dans son imperfection visible.
Sa « nuit de feu » vécue dans la nuit du 23 novembre 1654, déborde toute structure doctrinale, y compris janséniste. Elle est une expérience directe de Dieu, intérieure, bouleversante, intime.
Pascal se sent envahi par la présence brûlante de Dieu. Il y découvre avec certitude la vérité du Dieu vivant de la Bible, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, par opposition au "Dieu des philosophes", abstrait et lointain.
La trace de cette nuit se trouve dans un court texte que Pascal écrit immédiatement après, appelé le Mémorial. Il le recopie sur un petit parchemin qu’il coud à l’intérieur de son habit, près de son cœur, et qu’on retrouvera à sa mort, cousu dans la doublure de son manteau. Ce texte exprime l’irradiation d’une présence, une joie foudroyante, une lumière intérieure, perçue comme un don pur de la grâce.
Pascal ne renie pas la raison, mais comprend désormais qu’elle est insuffisante pour accéder au vrai Dieu. Il dira dans ses Pensées : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »