Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Les légendes du Graal
Articles récents

1945-1949 - La Nouvelle Allemagne – 2

2 Juin 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #1948, #Berlin, #Allemagne

Lancelot et Alfred Döblin arrivent à Berlin, enclave en zone d'occupation soviétique. Ils sont de suite frappés par des paysages de ruine, avec l'image de ces femmes, les « trümmerfrauen » ( les femmes des ruines) qui nettoient les décombres, récupèrent les briques des immeubles détruits, des planches de bois utilisables, empilent les pierres dans les rues. Les tas sont comptés, et chaque soir ces femmes reçoivent de quoi survivre. Des hommes les aident, ils récupèrent de lourdes barres de fer des décombres, enlèvent les pierres avec des camions.

Cependant, Lancelot pense apercevoir l'action d'un esprit optimiste de reconstruction, et malgré un approvisionnement difficile.

Beaucoup de débrouille et du troc, et des cigarettes comme monnaie d’échange.

Pour Döblin, ces retrouvailles, avec une ville dont il peine à deviner les contours d’antan, sont déchirantes: « j’arrivai sur le Kurfürstendamm. Cela avait été une large avenue plantée d’arbres, un boulevard qui s’étirait jusqu’à Halensee, bordé d’immeubles somptueux, de cinémas et de brasseries. Et maintenant ? (…). Le trottoir est partout éclaté, la pression des bombes a déplacé les carreaux. L’on aperçoit une tour dominée par une pointe ronde et noire. Cette ruine est la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche, totalement carbonisée, une épave complètement trouée. Le Romanische Café est ouvert, l’on peut y entrer si l’on veut ; il s’ouvre entièrement vers l’extérieur. De la rue, l’on aperçoit les salles du fond, le premier étage. Et là, il y avait un cinéma. Je ne retrouve plus sa place ; il montrait la Première d’un film adapté de mon « Alexanderplatz »

Son Alexanderplatz est en ruine: lieu fondateur de son œuvre, et sa perte : sa Heimatlosigkeit, son absence de patrie irrévocable.

 

En 1931, Lancelot et sa compagne Elaine, étaient venus jusqu'à Berlin, ils y avaient revu Xavier de Hauteclocque ( 1931 - L'Allemagne - 7 - Berlin) ) et ils logeaient au prestigieux hôtel Adlon. Aujourd'hui l'hôtel, épargné par les bombes, mais incendié par les russes, est clos.

Berlin est administrée par la '' Kommandatura '' interalliée, le ''Conseil de Contrôle '' en est l'organe directeur ( le gouvernement) composé des quatre officiers généraux commandant les quatre secteurs de Berlin. En soutien, les alliés se préoccupent de restaurer une administration municipale allemande.

Hôtel Adlon - 1945

Louise Schroeder, sociale-démocrate âgée de 60 ans, est maire intérimaire en mai 1947. Elle parut plus consensuelle que Ernst Reuter, élu. Elle apparut comme sa remplaçante idéale lors de l’invalidation de l'élection de Reuter par les Soviétiques. Elle fut la plus jeune parlementaire de l’Assemblée nationale de Weimar, et siégea au Reichstag en 1920. On la surnomme  « mère de Berlin » par les médias (« die Mutter Berlins »), repris par l'Est en sobriquet familier de « Mutter Schroeder ».

Au Berliner Zeitung ( Berlin Est), Schroder se défend de chercher une paix séparée avec l'ouest : elle y déclare : « Seule une paix avec l’ensemble de l’Allemagne est acceptable pour la social-démocratie »

 

Revenons, au 20 mars 1948 : les représentants soviétiques quittent la réunion du Conseil de Contrôle, et les instances de la Kommandatura. Quelles en sont les raisons ?

Déjà, en février 1948, les communistes se sont emparés du pouvoir en Tchécoslovaquie, c'est ce qu'on appelle : '' le coup de Prague''

Le coup de Prague

Aussi, la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et les Etats du Benelux se sont réunis à Londres entre le 23 février et le 6 mars 1948 pour une nouvelle conférence : la ''conférence des Six'', qui se prononça entre autre en faveur d’un gouvernement fédéral en Allemagne occupée de la trizone, et de lui faire accepter le Plan Marshall.

Le 1er mars 1948, est créé la Bank deutscher Länder (BdL) (Banque des Provinces allemandes). La banque aura la responsabilité de la nouvelle monnaie allemande, lorsque le Deutsche Mark pourra être introduit.

Lire la suite
Publicité

1945-1949 - La Nouvelle Allemagne – 1

28 Mai 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #1948, #Alfred Döblin, #Allemagne

Au début mai 1948, son ministère accepte que Lancelot soit mandaté par Robert Schuman, pour effectué une mission à Berlin. Il s'agirait d'un rapport afin d'étudier les conditions d'une partition de l'Allemagne en deux états.

La position française du gouvernement français ( avec Bidault, par exemple) vis à vis de l'URSS, était la même que les britanniques, à savoir que le danger russe était « certainement redevenu aussi important sinon supérieur au danger que représentait une Allemagne renforcée. ». Il s'agissait donc de reconstruire les zones occidentales aussi rapidement que possible et sans tenir compte des agissements soviétiques.

Les américains ont annoncé le 1er janvier 1947, l’unification économique des zones américaine et britannique en une zone unique ( bizone ) et plaide en faveur de la « formation prochaine d’un gouvernement provisoire allemand »

La politique française n'est pas encore clarifiée à l'égard de l'Allemagne: L'Allemagne doit-elle se suffire à elle-même, être privée de la majeur partie de son potentiel industriel en démontant ses usines et en la privant de la Ruhr et de la Sarre, et en plus doit-elle payer des réparations aux vainqueurs en même temps ?

En juin 1947, le général George C. Marshall, proposait un programme de reconstruction européenne, le Plan-Marshall. Début 48, nous considérons que les soviétiques n'ont pas abandonné l’idée de contrôler l’ensemble de l’Allemagne.

 

Lancelot rejoint Baden-Baden et son gouvernement militaire qui conserve l'essentiel des pouvoirs économiques et administratifs. La politique de '' démocratisation '' ou de dénazification pose quelques problèmes ; du fait d'une conception missionnaire qui impose des cadres inspirés du modèle français. L'administration est de plus tiraillée entre les militaires ( le général Koenig) et le cabinet civil administrateur. Koenig, ne souhaite pas encourager la fondation d'un nouvel état allemand.

Lancelot retrouve le ''colonel'' Alfred Döblin, berlinois d'origine, qui occupe un poste à la Direction de I'Education publique. Alfred Dôblin, est l’auteur universellement connu du roman '' Berlin Alexanderplatz''. Döblin porte en permanence, même à des soirées littéraires, l’uniforme français. Il s'engage dans la renaissance de l'association des écrivains en zone française et participe à des émissions du Sudwestfunk où il anime tous les quinze jours une "critique du temps. Il propose à Lancelot de l'accompagner à Berlin.

De Baden, Döblin et Lancelot se rendent à Wiesbaden, puis à Francfort sur le Main, d'où ils prennent un train pour Berlin. A la sortie d'Helmstedt ( zone britannique), les russes contrôlent et visitent les wagons. Si des récalcitrants refusent de se soumettre à leur demande, le train peut être renvoyé ; cela est déjà arrivé. De même, le 12 avril 1948 l'autoroute Berlin-Helmstedt a été fermée sous prétexte de travaux de réparation.

Nous sommes bien, pour Lancelot, à la rencontre de deux mondes qui s'affrontent ; vision que se refuse à formuler Alfred Döblin, qui lui en reste à l’anéantissement de l'Allemagne, après ces douze années passées et un pays qu'il ne reconnaît plus.

Alfred Döblin, 9. Juli 1947

 

Revoyons la situation actuelle depuis la fin de la guerre.

Lors de la victoire sur l'Allemagne nazie, les alliés avec l'URSS s'affichent avec le programme d'un nouveau monde sans guerre.

1945 : année zéro. Les occupants renonçaient à l’annexion, mais s’attribuaient la « supreme authority with respect to Germany » ( 5 juin). Il s'agissait de démocratiser l'Allemagne, mais l’Est et l’Ouest ne partagent pas la même conception de la notion même de « démocratie ».

 

- Pour nous, argumente Lancelot, la démocratie signifie : le pluralisme politique, le système représentatif et les droits individuels. Ce sont celles-ci que les communistes qualifient de '' libertés formelles '' ou bourgeoises, celles que les classes laborieuses ne peuvent s'offrir, disent-ils, faute de moyens. C'est seulement par la disparition des classes, que s'épanouiraient les libertés ''réelles'' .

Dölbin répond : - Vous pouvez donner le droit de propriété, mais qui vous garantit qu'il ne permettra pas l'exploitation des travailleurs... ?

 

- Pour moi, continue Döblin, l'Allemagne s'étant déshumanisée, la priorité est donc de restaurer l'individu dans son humanité. (Il faut savoir que Döblin s'est converti au catholicisme en 1941.)

Il est important que les allemands reconnaissent leur implication morale et acceptent d’être vaincus. Seules la conversion et la rédemption du peuple, permettront de garantir une avenir de Paix. J'irai même plus loin : le nazisme les a coupé de leur nature humaine ; culpabilité et expiation sont essentielles dans le processus de dénazification.

Il faut que justice soit rendue au nom des victimes innombrables de ce régime, que la responsabilité et la culpabilité soient reconnues et assumées, que le verdict de l’histoire soit accepté.

Döblin se voit non pas en procureur, mais en « révélateur » (« Aufklärer ») et accoucheur de la prise de conscience, première étape de ce processus.

Lire la suite

1947-48 - Maritain – Gurdjieff

23 Mai 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #La Salette, #1948, #Gurdjieff

Anne-Laure de Sallembier continue de suivre, par correspondance au moins, l'enseignement des Maritain.

Jacques Maritain est, de 1945 à 1948, ambassadeur de France auprès du Vatican. Il participe à la fondation, en 1950, du Congrès pour la liberté de la culture. À cette époque des doutes s’élèvent contre la Salette, Jacques Maritain remet à Pie XII une note défendant la voyante Mélanie et l’apparition. Son mémoire est transmis par le pape au Saint-Office.

Avec, les pleurs de la Mère de Dieu, et le ''secret'' de la Salette (1846), Maritain voit le signe d'une interprétation de l'Histoire : il partage l'idée de Léon Bloy « Dieu va parler par les faits ». autrement dit : on peut trouver dans les événements historiques, un matériau à l’aide duquel comprendre ou interpréter la volonté de Dieu , à la lumière d’une exégèse appropriée des textes saints.

« La Salette n’est pas que du passé, comme le croit Claudel, c’est la clef du présent et de l’avenir, la clef de l’abîme. (…) le monde et tout ce qui a une place dans le monde va subir l’immense ébranlement dont se réjouit le magnificat, et entrer dans le secret de la Justice divine » ( J. Maritain, L. Massignon, Correspondance ) .

« pour moi, c’est de plus en plus autour de la Salette que se concentre la vie de mon âme. Il me semble qu’il y a dans les larmes de Marie sur notre terre de France un mystère qui répond au Consummatum est du Calvaire, et qui est aussi infiniment vaste et inscrutable » Correspondance Maritain - Massignon

Maritain parle de ''souffrance de Dieu'', ce qui pourrait paraître comme une imperfection divine !  « Il faut tenir au nombre des perfections du Dieu infiniment bienheureux, l’éternel exemplaire, en lui, de toute la douleur humaine. » Je traduis : Dieu trinité est pleinement humain en Jésus. Notre Dieu est un Dieu crucifié. Souffrir est l’apanage de la vie et de l’esprit, c’est la grandeur de l’homme, nous dit Bloy, selon Raïssa Maritain.

 

Manifestement, cette expérience de spiritualité ne convient pas à Pauwels ; il semble à la recherche d'un maître à la hauteur d'un Guénon, et confie à Lancelot son intérêt pour les spiritualités de l'Orient, avec lesquelles l'apprenti est guidé dans les profondeurs de l'être.

Quand Lancelot parle Christianisme, ou cite Bernanos, quand il écrit qu'il n'y a qu'une douleur, celle ne n'être pas un saint ; Pauwels est insatisfait de ne pas savoir ce qu'est un saint ; certainement pas une description de vertus morales, et surtout qu'en est-il du récit du voyage pour arriver jusque là ? Comment fait-il s'y prendre ?

N'est-ce pas la douleur de la foi ? - Non pas la foi en ceci ou cela... Mais, la foi en l'espèce humaine. Quel est donc ce commun entre tous les saints, qu'il soit saint Bernard ou un grand yogi, ou un poète ?

Pauwels raconte que c'est à la suite de la lecture de son livre '' Saint Quelqu'un'' ; qu'on le conduisit chez Gurdjieff . Une des premières phrases de cet enseignement était : « Sauf exception rarissime, les hommes ne sont pas des êtres accomplis. Nous sommes des ébauches d'hommes, non pas des hommes. »

Pauwels continue son questionnement, alors qu'il commence à peine l'Enseignement : «  je veux changer, mais qui veut changer en moi ? J'ai mille ''je'', mais pas de ''Je'' ! Je n'ai pas de moi immuable et permanent, A chacune de mes pensées, de mes humeurs, de mes désirs, je crois engager tout Pauwels. Mais où est tout Pauwels ? »

 

En 1948, également, Arnaud Desjardins ( 23 ans) est introduit dans les groupes Gurdjieff, patronnés par Jeanne de Salzmann. Il témoigne : «  Là, j'ai pour la première fois compris qu'il existait des méthodes ou des techniques susceptibles de m'aider à changer en profondeur, c'est-à-dire à transformer mon être, mon niveau de conscience ; cette découverte a véritablement été le point de départ de ma recherche. »

Lire la suite

1950 - Marie, la mère de Dieu. L'Assomption

18 Mai 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #1950, #Marie, #Assomption

A part Luc, les évangélistes n'ont pas accordé à Marie, une place importante.

Depuis 418, le patriarche de Constantinople, Nestorius, refuse d'appeler la Vierge Marie "Mère de Dieu" ; ce qui reviendrait à nier l'union des deux natures, humaine et divine, dans le Christ. Aussi, le Concile d'Ephèse en 431, déclare Marie « Mère de Dieu ». Cette pleine foi en le mystère de l'incarnation, place l'avènement du culte marial. L’événement de l'Assomption n’apparaît que dans des écrits apocryphes. Saint Éphrem en 373, évoque le fait que le corps de Marie soit resté sain après son décès protégé de "l’impureté" de la mort. Des manuscrits de la fin du VIe siècle nous parle de commémorations liturgiques de la Mère de Dieu. Une fête est célébrée en Orient depuis le VIe siècle sous l'appellation de Dormition de Marie.

C'est surtout au XIIe siècle, avec l'appellation de '' Notre Dame '' que le culte marial prend de l’ampleur. Marie est représentée sur le Trône de la Sagesse.

Marie qui s’élève au Ciel le jour de l’Assomption est la "nouvelle Ève" auprès du Christ, le "nouvel Adam".

'' Ce Mal dont Eve et le serpent ensemble / Se sont faits par le fruit de l'Arbre les auteurs, / C'est elle seule, en enfantant le Christ, / La Vierge qui le chasse tout à fait.".

Le XIIIe siècle, est l'âge d'or des apparitions, et témoignent d'un modèle de sainteté : maternité divine et virginité. Cependant, Thomas d’Aquin reconnaissait « qu’il est impossible de faire de l’Assomption un dogme puisque les Écritures ne l’enseignent pas. ».

On peut voir des représentations artistiques de l’Assomption, dès le 15è siècle.

Le 1er novembre 1950, le Pape proclame ( ex-cathedra) la définition dogmatique de l’Assomption :« Nous proclamons, déclarons et définissons que c’est un dogme divinement révélé que Marie, l’Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la gloire céleste. »

Le père Dominique Dubarle, que Lancelot interroge à propos de l'Assomption de Marie, répond qu'a travers l'humaine mère de Jésus, l'Eglise proclame '' le destin surnaturel et la dignité de tout corps humain, appelé par le Seigneur à devenir un instrument de sainteté et à participer à sa gloire.'' Et ceci, en réaction à ce que nous venons de vivre : la guerre ; les camps d'extermination, qui ont gravement humilié et désacralisé le corps humain.

En 1947, Thomas Philippe, est recteur du couvent d'études du Saulchoir à Étiolles.

Le 20 octobre 1938, à Rome, devant la '' Mater Admirabilis '' peinte par Pauline Perdrau, en 1844, le Père Thomas témoigne avoir découvertes les grâces de Marie ; la Vierge l'aurait investi d'une certaine doctrine, au cours d'une prétendue nuit de noces. Cette expérience fut une étape essentielle dans sa vie spirituelle. Cette fresque de représente la Vierge Marie comme une jeune fille, dans sa vie de tous les jours, avant que l’ange Gabriel vienne lui annoncer qu’elle était choisie par Dieu pour être Mère de son Fils. Le pape Pie IX la découvrit en 1846 et s’exclama “Mater admirabilis !”, nom qui lui resta. Il vint fréquemment prier devant elle. Il proclama le dogme de l’Immaculée Conception le 8 décembre 1854.

Mater Admirabilis

En 1946, s'ouvre aux portes de Paris un « Centre international de spiritualité et de culture chrétienne », une « école de sagesse » destinée à former de futures élites chrétiennes grâce à un enseignement théologique et philosophique d'inspiration thomiste. La direction est confiée à Thomas Philippe qui a transmis sa charge de recteur du Saulchoir en octobre 1948.

Le philosophe Jacques Maritain, alors ambassadeur de France près le Saint-Siège soutient l'initiative, y donne aussi des cours et songe même en 1948 à s'y installer.

Jean Vanier – dont le père ambassadeur finance l'installation du chauffage – se dirige vers l'Eau vive et s'y installe en septembre 1950, il devient rapidement le « fils spirituel » de Thomas Philippe. Un psychiatre américain John W. Thompson (1906-1965), s'y installe à partir de 1951 et y accueille des adolescents et des jeunes adultes en souffrance mentale, comme « une oasis spirituelle infusée par l'amour de Dieu au milieu d'un désert sans âme marqué par le matérialisme et la destruction. ».

Jean Vanier, qui avait accompagné le père Thomas à Rome, écrit dans un article de 1950, sur l’Assomption de Marie : « Le 21 Octobre, c’est la fête de Mater Admirabilis. C’est une icône qui a été peinte à Trinita dei Monti chez les sœurs du Sacré Cœur [..] C’est un lieu très important pour le Père Thomas qui m’avait parlé des grandes grâces qu’il y avait reçues, je crois, en 1938. »

L'organisation approximative, des '' débordements de piété affective '' déplaisent, notamment à l'abbé Charles Journet, le père de Menasce et Jacques Maritain... Par l'entremise de sa sœur Cécile, le père Thomas Philippe entretient des rapports privilégiés avec plusieurs moniales du carmel de Nogent, dont il assure la direction spirituelle : « Tout ce microcosme dominicain d’Étiolles et de Soisy [...] vit dans l’exaltation mariale sous son ascendant : les pénitents et pénitentes se pressent dans le couloir d’accès à son bureau, quitte à y faire le pied de grue plusieurs heures. ».

Bref, le 3 avril 1952, Thomas Philippe sera définitivement démis de ses fonctions. Le centre est fermé en 1956 par décision du Saint-Office et son fondateur condamné.

Cette fameuse doctrine, partagée à l'intérieur d'un cénacle de quelques initiés, ne craint pas d'imaginer un lien mystico-érotique entre Jésus et Marie. Dans les années 1950, Jacques Maritain et Charles Journet reprochaient au Père Thomas de parler de la Vierge Marie comme « l’épouse du Christ ». « (…) cette manière de vouloir faire de la sainte Vierge l'épouse de son fils (…) m'exaspère et me scandalise. » Maritain

Lire la suite
Publicité

1947 - Louis Pauwels – Les apparitions de Marie.

13 Mai 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #1947, #Apparition, #Marie, #Pauwels

Lancelot s'est attaché aux déambulations du jeune Pauwels. Brillant, il vient de remporter un beau succès avec son premier roman, pour lequel on le compare déjà à Bernanos ; grâce auquel il a rencontré Mauriac, et avec qui il s'est confié sur son prochain livre ( et obtenu – peut-être – une préface!) : il s'agit d'une ''aventure'' dit-il, ou une méditation sur la Guerre, l'amour et la mort. Expérience pénible, avoue-t-il : « cette aventure, aggravée par l'obligation de l'exprimer, les mots sitôt lancés revenant sur moi pour m'interdire toute dérobade, m'a mis, en son milieu, corps, raison et cœur en grand péril.»

Julien Green 1947

Lancelot et Pauwels, partagent leur goût pour la lecture des romans de Julien Green. Certes, son style académique, et sa réserve fournit un surnaturel trouble, sans férocité... Pourtant, comme le dit Pauwels : « il y a chez Green cette volonté profonde d'échapper à l'apparente réalité de ce monde et d'en dénoncer l'emprise étouffante. de se refuser à la vraisemblance et de n'entreprendre le dialogue avec les êtres et les choses que dans la mesure où Il réussit à provoquer entre eux et lui cette secrète communication d'existence à existence qui, seule, justifie la création romanesque. Il s'agit pour Green, comme pour tout esprit vraiment méditatif, de résister à ce monde qui ne nous offre que des occasions de nous absenter de nous-mêmes, et de nous installer fermement dans notre dedans. Mais ainsi, pour le romancier, grâce à ce refus et à cette ascèse, s'établit peu à peu un chemin du dedans de lui-même vers le dedans des êtres et des choses. Alors, sans cesser d'être vivants et « possibles », ses personnages se meuvent dans un univers chargé de tous les mystères de la condition humaine. On voit que la démarche de Green est proprement mystique. »

Hélas, chacun regrette que sa veine romanesque se soit tarit, semble t-il, avec son dernier roman : ''Si j'étais vous...'' A moins que l'écrivain ait rejoint un certain catholicisme de la désespérance ? Plutôt que ''si j'étais vous'' , ne s'agit-il pas de dire :« si j'étais enfin moi-même ! »

 

Un jour, la discussion tourne autour des ''apparitions'' de la Vierge. Et au mois d'août 1947, Pauwels s'en va à Moissac, faire le reportage d'une nouvelle affaire :

Les apparitions ont commencé, il y a un an, pour une une enfant de 7 ans, Nadine Combalbert, qui gardait des oies à l'orée de ce bois. Elle revint chez elle, effrayée, et confia à sa mère qu'elle venait de voir la Vierge. '' Le bruit se répand rapidement et, bientôt, d'autres enfants déclarent avoir assisté à l'apparition d'une belle dame, vêtue d'une robe blanche, et ornée d'un diadème éclatant. Le mois suivant, quelques centaines de curieux font pèlerinage au bois d'Espis. Le bruit de ces merveilles ne fit que croître et, aujourd'hui, la célébrité de ce bosquet déborde les frontières.''

Le 12 août 1947, Pauwels est dans le bois d'Espis, à 4 kilomètres de Moissac.

Sa conclusion ? : - Vraiment, je ne sais à quoi m'en tenir. Rome a envoyé des enquêteurs en civil. Un ecclésiastique, qui touche de fort près l'archevêché de Tarbes, m'assure qu'il s'agit d'une psychose collective, bien entretenue par des Industriels du Centre, des royalistes angevins et un Belge très riche. Je sais encore que le prix des terrains voisins du bois a centuplé en six mois et j'apprends (mais ce renseignement est-il exact ?) que l'on a déjà collecté plus de quatre millions pour une future basilique.

En tout cas, on ne peut reprocher aux membres du clergé leur extrême prudence Ici, l'on dit que tant de mauvais vouloir s'explique par la crainte d'une concurrence faite à Lourdes par Espis. La voix des hôteliers de Moissac se joint, bien sûr, à celles des pèlerins.

Le père Douince, directeur de la grande revue jésuite de Paris Les Etudes, songeait, je crois, à faire faire une enquête sur les «Phénomènes d'Espis». Mais cette enquête s'avère maintenant impossible, car toutes les pistes ont été brouillées par les intrigues commerciales et les nombreux mystificateurs. « Au reste, nous sommes débordés », conclut le porte-parole de l'évêque. 

Ce qui est intéressant à observer, c'est que nous sommes à un moment d'apogée du culte marial, avec en 1950, l’affirmation par Pape Pie XII de la foi de l'Église en l'Assomption de la Vierge Marie . Certains parlent du retour de la Vierge en France, ainsi en 1938 dans le diocèse de Quimper à Plouvenez-Lochrist, puis à Ortoncourt dans les Vosges en 1940 ou encore à L'Île-Bouchard en Touraine en 1947.

A l’Île Bouchard, en Indre et Loire, le 8 Décembre 1947, trois petites filles ( 12, 10, et 7 ans ) passent prier à l’église pour la fête de l’Immaculée Conception. Elles voient la Sainte Vierge et l’ange Gabriel qui la contemple, un genou à terre. A l’école, leur récit leur attire les moqueries des religieuses et du curé. Elles retournent à l’Eglise où avec une quatrième voyante, elles reçoivent ce message :  « Dites aux petits enfants de prier pour la France qui en a grand besoin! »

En cette fin d'année 47, le climat social s'est alourdi, par les grandes grèves, les émeutes devant les boulangeries, la guerre froide. On est au bord de la guerre civile. Le gouvernement Schuman mobilise deux classes d’âges sous les drapeaux pour faire face aux troubles.

 

En mai 1945, Lancelot apprend que les curés des paroisses catholiques de Berlin ont l’idée de faire porter une statue de la Vierge de pays en pays pour consolider la paix toute récente. Ils pensent à une statue de Notre Dame de Fatima, qui avait dit : « Si l’on écoute mes demandes, la Russie se convertira et l’on aura la paix » (13 juillet 1917). Le projet du jeune père Demoutiez prend corps : le 13 mai 1947, une statue de Notre-Dame de Fatima part de la Cova da Iria ( Fatima) pour aller présider le congrès marial de Maastricht aux Pays-Bas, et commencer un voyage à travers les frontières d’Europe et du monde entier. Elle va voyager 10ans, parcourir le monde ; la France refusera la visite.

Lire la suite

1947 – L'Exodus

8 Mai 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Exodus, #1947, #Israël

Le 19 juillet 1947, paraît dans les journaux français, une information concernant un bateau transportant 4500 juifs attaqué par des navires anglais au large de Haïfa. Très peu de gens savent que ce navire nommé ''President Warfield'', affrété par l'organisation sioniste clandestine Haganah, a changé son nom, en cours de route, pour celui d'Yetzia Europa ou Exodus 47 ; et que ce bateau parti de Sète en France, a forcé le blocus et a réussi à atteindre la Palestine.

 

Lancelot est déjà informé de la difficulté de gérer pour les alliés, des milliers de réfugiés juifs ou non, refusant de retourner en Europe centrale et orientale, en raison principalement de l'antisémitisme toujours actif ( pogroms en Pologne ).

La France, pour ne parler que d'elle, a du mal à gérer et distinguer ( faux papiers ) les réfugiés juifs de l'Est. Elle n'offre pas une politique d'accueil, mais plutôt une politique de transit. Les sionistes organisent des convois clandestins et les français, les anglais et les américains se renvoient tous ces réfugiés ''illégaux'', avant de les envoyer ailleurs.

 

Pour ce qui est de l'Exodus, les anglais, sont en colère contre la France, qui a laissé partir ce navire. L'amirauté britannique a suivi l'embarquement, et mobilise une force inhabituelle pour intercepter le navire, une semaine après son départ de Sète. L’arraisonnement d’une extrême violence fait trois morts et des centaines de blessés chez les passagers.

Les anglais ont renoncé à dérouter le bateau sur Chypre, dont les camps d’internement sont maintenant surpeuplés. Les 4.500 Juifs qu’il transporte sont purement et simplement renvoyés, sur trois « bateaux-prisons» convoyés par un torpilleur britannique, à leur lieu d'embarquement, c’est-à-dire dans les eaux françaises.

 

L’unique passeport collectif de ces 4500 Juifs porte un visa colombien, mais ce visa est un faux. Le gouvernement colombien ne refuse pas de les accueillir pourvu qu’ils soient ou veuillent être agriculteurs. Mais eux ne veulent qu'aller en Terre Sainte et non ailleurs. La Grande-Bretagne s'obstine à leur refuser l’accès qui leur fut promis jadis par la déclaration Balfour, mais en contradiction avec les promesses faites aux nationaliste arabes.

Que va faire la France ?

La position de la France, déjà, lors de leur embarquement, est de faire passer les considérations d’humanité (il s’agit de Juifs échappés à l’antisémitisme toujours vivace en Hongrie, en Roumanie, en Pologne et en Allemagne) avant les obligations les plus formelles. La police française a fermé les yeux sur l'embarquement … prétextant que le Tour de France, qui passait alors dans la région, accaparait sa vigilance.

Ces 4.500 malheureux vont donc revenir, sur trois cargos anglais qui mouilleront en rade de Villefranche. Les autorités françaises sont disposées à accueillir et à traiter humainement ceux qui descendraient à terre. Les autres seront ravitaillés tant que le navire restera dans les eaux françaises. 

Le 31 juillet, Les émigrants refusent toujours de débarquer en France, ils sont décidés à rester sur les navires jusqu'à leur envoi en Palestine. Ils continuent à se plaindre des traitements qu'on leur inflige.

Une lettre, écrite en anglais, a été adressée à tous les représentants de la presse internationale, elle raconte le drame vécu par les passagers de L'Exodus.

Le 13 août, on pense que les émigrants de l'Exodus 47 resteront encore quelques Jours à Port- de-Bouc. Le destroyer « Welfare », qui fait partie de l’escorte des navires, quittera Sausset-les-Pins ce matin pour se rendra à Tunis. Il sera remplacé par un autre bâtiment venant de Malte. Quant aux émigrants de l'Exodus 47, on pense qu'ils seront dirigés sur Mombasa, au Kenya.

Le 21 août, ultimatum : si les passagers ne débarquent pas, la marine anglaise appareillera pour la zone britannique d’Allemagne.

Le 7 septembre, le premier navire transportant les errants de l'Exodus accoste aujourd'hui à Hambourg, en secteur britannique. Ce n’est que mardi que l’Exodus sera rassemblé au complet dans le port. Lors du débarquement ces personnes seront dirigées vers deux trains composés de wagons de première et seconde classes, et séparés par des plates-formes sur lesquelles prendront place des soldats. Toutes les fenêtres des wagons seront grillagées. Les trains transporteront les réfugiés juifs aux deux camps aménagés à 64 kilomètres de Hambourg.

Cette affaire a ému l'opinion publique, et accéléré la résolution de cette question de l'immigration juive vers la Palestine, par la reconnaissance de l'état d'Israël.

Il faut rappeler que - Après la guerre de 1914-18, les territoires arabophones de l'empire ottoman, ne sont pas rendus à la Turquie, mais sont mandatés au Royaume-Uni ( SDN – juillet 1922). On y prévoit un '' foyer national pour le peuple juif '' et le futur royaume de Transjordanie ( créé en mai 1946). La Palestine devient un lieu de conflit entre nationalistes juifs et arabes. En 1939, les britanniques s'engagent , auprès des arabes à diminuer fortement l'immigration juive, et écarte la perspective d'un état juif.

Le 29 novembre 1947, l'Assemblée générale des Nations Unies vote un plan de partage de la Palestine avec le soutien des grandes puissances, mais pas celui des Britanniques. Ce plan prévoit la partition de la Palestine en trois entités, avec la création d’un État juif et d’un État arabe, Jérusalem et sa proche banlieue étant placées sous un régime international spécial et administrée par les Nations Unies.

Lire la suite

L’Espèce humaine de Robert Antelme

3 Mai 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #1947, #Antelme, #déporté, #L'Espèce humaine

À sa sortie, l’ouvrage d’Antelme connaît une très mauvaise réception

Le public français peut également lire les témoignage de Jean Laffitte, ou de Paul Tillard communistes, résistants, déportés. David Rousset publie L'Univers concentrationnaire, un livre qui fait découvrir la particularité des camps nazis, par la description du phénomène concentrationnaire répressif ; il obtient le prix Renaudot en 1946.

Le témoignage de Robert Antelme, L’Espèce humaine, paraît en 1947, dans une édition plutôt confidentielle. Lancelot y prête une attention particulière parce que l'auteur tente de comprendre ce qui s'est passé ; ose t-on dire, même, de formuler un sens ?

Les années 1945-46 ont vu la publication de nombreux témoignages de la guerre, dont on a du mal à discerner le réel de la part romancée : on peut relever parmi les plus lus : Mon village à l’heure allemande (1945) de Jean-Louis Bory,  Le Bouquet ( 1945) de l’écrivain Henri Calet, Pierre Laval de Michel Letan. Des ouvrages comme Passage de la ligne de Paul Rassinier, ou L’Âge de Caïn, signé Jean-Pierre Abel, vont susciter l'indignation et sont dénoncés comme de faux témoignages.

Retour des déportés

Parmi cette littérature de témoins, bien peu de récits concernent les ''persécutés ou déportés raciaux'' , bien moins que les ''internés ou déportés politiques'' ( souvent communistes) ; au point de susciter dans le public un sentiment de ''trop plein mémoriel ''.

En 1949, Les Temps Modernes ( la revue de JP Sartre) écrit, à propos de la lecture de L’Espèce humaine de Robert Antelme : « Encore un livre sur les camps de concentration ! (…) Assez de résistance, de tortures, d’atrocités, place au sourire ! ».

Personne n'a encore accepté que l'antisémitisme a donné lieu à une extermination massive des juifs. Officiellement, n'est pas mise en avant la singularité de la tragédie juive ; l'état français ne tient pas à différencier les français déportés pour raison politique ou raciale.

 

« Il y a deux ans, durant les premiers jours qui ont suivi notre retour, nous avons été, tous je pense, en proie à un véritable délire. Nous voulions parler, être entendus enfin. On nous dit que notre apparence physique était assez éloquente à elle seule. Mais nous revenions juste, nous ramenions avec nous notre mémoire, notre expérience toute vivante et nous éprouvions un désir frénétique de la dire telle [quelle]. Et dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps. Comment nous résigner à ne pas tenter d’expliquer comment nous en étions venus là ? Nous y étions encore. Et cependant c’était impossible. À peine commencions-nous à raconter, que nous suffoquions. À nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable... » Robert Antelme.

 

Robert Antelme, nous raconte Dionys Mascolo, depuis son retour, «  parle continûment. Sans heurt, sans éclat, comme sous la pression d’une source constante, possédé du besoin véritablement inépuisable d’en avoir dit le plus possible avant de peut-être mourir, et la mort même n’avait manifestement plus d’importance pour lui qu’en raison de cette urgence de tout dire qu’elle imposait. Je crois que nous ne dormirons en tout pas plus de quatre ou cinq heures pendant les deux jours du retour. ». Sa difficulté ne vient pas de ce qu'il ne peut pas dire ; mais de ce qu'il ne peut pas être entendu. Antelme, craint de ne pas être cru, ou du moins compris.

« Les gens normaux ne savent pas que tout est possible » ( David Rousset, L’univers concentrationnaire )

Antelme montre ce qu'est vraiment un homme, à propos de son « copain » Jacques «  qui sait que s’il ne se démerde pas pour manger un peu plus, il va mourir avant la fin ; et qui marche déjà comme un fantôme d’os et qui effraie même les copains (parce qu’ils voient l’image de ce qu’on sera bientôt) et qui n’a jamais voulu et ne voudra jamais faire le moindre trafic avec un kapo pour bouffer  »

« Il était un saint, pour la seule et unique raison qu’il ne se battait plus pour ce petit supplément de nourriture, ce qui le condamnait à brève échéance. Le but est toujours d’obtenir plus que ce à quoi on a droit, la vie du prisonnier en dépend. » .

Dans un système totalitaire, l'individu est un élément interchangeable d'une communauté qui impose ses règles. Chacun est identique, et se confond au point de ne pas exister en lui-même.

Bien-sûr, l'humain en soi résiste. « Les SS qui nous confondent ne peuvent pas nous amener à nous confondre. (...) L'homme des camps n'est pas l'abolition des différences. Il est au contraire leur réalisation effective. »

Pour Antelme, le ''rêve SS'' était de distinguer dans l'espèce humaine des sous-espèces. Et réduire «  à l'état de rebut, tout ce qui pour le système nazi constituait une sous-humanité. ».

Les gardes du camp distribuent des coups, juste pour qu'ils n'oublient pas, qu'ils n'ont aucun droit.

Les bourreaux de Jacques, veulent en faire un ''non-humain'' ; et lui, leur dit « il y a des déchéances formelles qui n’entament aucune intégrité » ; lui leur prouve que ce qui fait l'homme c'est sa «  conscience irréductible »

Mais l'appartenance des bourreaux à la même espèce n'est pas davantage niable. Les pages les plus belles et les plus terribles du livre d'Antelme sont sans doute celles qui racontent ses derniers jours de captivité, les jours d'apocalypse où les gardiens, fuyant le camp dans une Allemagne en déroute, continuent à pousser devant eux, avec une férocité décuplée par la rage, leur troupeau d'esclaves, mais partagent avec eux la même misère, le même effroi, la même peur... Il sont des hommes eux aussi, malgré tout.

En 2004, Martin Crowley, va publier un essai sur Robert Antelme. La préface sera d'Edgar Morin, il écrira :

« ... Nos ennemis sont aussi humains. Nous pourrons traiter valablement les problèmes humains, ceux de l'oppression, de l'injustice, de l'inégalité, non pas en utilisant la violence destructrice et répressive, mais par des réformes en profondeur des relations entre les humains. Ces réformes comportent évidemment le développement de notre capacité de compréhension d'autrui, qui seule peut nous faire échapper à la barbarie du rejet, du mépris de la haine. Ici la référence à l'humanité est la référence à la complexité humaine. Hegel disait que si l'on désigne comme criminel une personne qui a commis un crime dans sa vie, on élimine injustement tous les autres traits de sa personnalité et de sa vie. Nous devons comprendre les bourreaux, les Staline, les Hitler, les Saddam, les terroristes des sectes ou d'Etat, les fanatiques hallucinés sont aussi humains, et que parmi leurs traits ignobles, ils ont aussi des caractères d'humanité. Sinon nous obéissons à la logique qui est la leur.. Il y a là une leçon capitale de complexité humaine, qui est celle de Robert Antelme.  (...) c'est une oeuvre dont la pure simplicité procède d'un sentiment profond de la complexité humaine. .. c'est un chef d'oeuvre de littérature débarrassé de toute littérature.  Effectivement, comme l'aurait dit Pascal, la vraie littérature se moque de la littérature. »  Edgar Morin.

En face de ce "rêve SS", affirme Martin Crowley, en appeler à l'humanisme classique ne suffit plus. Il faut un nouvel humanisme, qui fasse de ce ''rebut'', l'homme lui même.

Lancelot ses demande, si ce n'est pas là, une des propositions du Jésus des Evangiles ?

Lire la suite

1947 - Edgar Morin – Duras-Antelme-Mascolo

28 Avril 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #1947, #Duras, #Antelme, #Morin

Travailler pour une ''nouvelle Allemagne'' attire de la part des connaissances de Lancelot, un même type de questions, ou de réflexions. Comment se passe la convalescence d'un pays infecté par le virus nazi et dont l'abcès vient de crever ? Aura t-elle la volonté de se débarrasser de ses vieux démons ?

Certains ont du mal à voir la trace d'une volonté de pénitence quelconque. L'humiliation actuelle peut-elle lui permettre d'apprendre les règles de la démocratie ?

On craint également que l'Espagne franquiste puisse représenter une menace, en gardant en son sein les survivances d'un nazisme.

Le jeune Edgar Morin, soutenu par le parti communiste, dans son dernier livre '' L'Allemagne, notre souci.'', et après '' L'an zéro'', ne tient pas responsable le peuple allemand ; il ne s'en prend qu'à leurs dirigeants ; et même à l'administration actuelle.

Dionys Mascolo, Duras et R Antelme

Edgar Morin, explique à Lancelot comment il a rencontré Dionys Mascolo fin 1943, avenue Trudaine, le vélo à la main. Leurs deux mouvements de résistance fusionnaient. Il avait 22 ans, Dionys 27 ans. Edgar Morin, était persuadé que l'Union soviétique sauvait le monde du nazisme ; le communisme d'après-guerre serait celui du dégel et notre libération.

« Mascolo me parlait souvent d’une certaine Mme Leroy, le pseudonyme de Marguerite Duras, qui s’occupait alors des familles arrêtées et déportées et se consacrait à la recherche éperdue de Robert Antelme, son mari »

Dionys Mascolo, connaissait M. Duras, depuis 1942. Il travaillait chez Gallimard, elle était secrétaire de la commission qui attribuait du papier aux éditeurs. En 1943, elle publie son roman Les impudents. Mariée, depuis 1939, à Robert Antelme ; ils emménagent, au 5 rue Saint-Benoît, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés de Paris.

Le mouvement de résistance, peu gaulliste, est dirigé par François Mitterrand et se réunit dans l’appartement de Duras, rue Saint-Benoît.

Le groupe tombe dans un guet-apens, Marguerite Duras réussit à s’échapper avec l’aide de Mitterrand. Le 1er juin 1944, Robert Antelme (27 ans) et sa sœur Marie-Louise sont arrêtés et emprisonnés à la prison de Fresnes. En août 1944, alors que Robert Antelme est déporté dans un camp de travaux forcés à Buchenwald, Marie-Louise est envoyée à Auschwitz où elle périt.

Lors de la retraite nazie, le 4 avril 45, 450 détenus survivants commencent leur « marche de la mort » vers le camp de Dachau, atteint 3 semaines plus tard.

Le camp est libéré par les américains, Robert Antelme est mourant, malade du typhus.

Le 30 avril, François Mitterrand en mission officielle à Dachau, est interpellé par un homme qu’il ne reconnaît pas tout de suite. Il s’agit de Robert Antelme qui ne pèse alors guère plus de 30 kg et n’a pas l’autorisation administrative de sortir du camp (placé en quarantaine). Alertés, ses amis Dionys Mascolo et Georges Beauchamp, en voiture officielle et faux papiers réussissent à le faire sortir clandestinement, caché sous une capote militaire, et à le maintenir en vie jusqu’à son retour en France et sa prise en charge médicale.

Une année est nécessaire afin qu’il puisse se rétablir complètement.

Edgar Morin, continue son récit : « Lors de l'insurrection de Paris Violette et moi avons rejoint Dionys et Marguerite Duras au siège du Petit Journal, occupé par notre mouvement. »

M Duras et R Antelme

En 1945, M. Duras fonde avec Robert Antelme, les Éditions de La Cité universelle, qui publient, en 1946, « L’An zéro de l’Allemagne » d’Edgar Morin, les œuvres de Saint-Just présentées par Dyonis Mascolo et, en 1947, « L’Espèce humaine » de Robert Antelme qui raconte son expérience quotidienne des camps, en mettant en lumière ce que la déportation a révélé en lui : « ce sentiment ultime d’appartenance à l’espèce humaine ».

Le '' groupe de la rue Saint-Benoît '' - la rue St-Benoît est une petite rue qui coupe le boulevard Saint-Germain, une rue tranquille qui part du coin du café de Flore que Marguerite fréquente beaucoup - s’élargit au contact d’intellectuels tels que Maurice Blanchot, Jean Schuster, Maurice Merleau-Ponty, Claude Roy, et surtout Edgar Morin qui convainc Mascolo, Antelme et Duras d’adhérer au parti communiste. En effet, à la Libération, beaucoup adhèrent au PCF, « amoureux de l'idée communiste » plus que de l'appareil de plus en plus stalinien.

Le trio Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo est le coeur de ce groupe, qui s'élargit au gré des amitiés, tous à la recherche de la juste philosophie. On y croise donc, Sartre, Camus, Georges Friedmann, Emmanuel Mounier, Lacan, Barthes, Alain Touraine, Claude Lefort...

Marguerite divorce de Robert en 1946, alors qu'elle est déjà en couple avec Dionys. Sans rivalité entre eux, une fraternité profonde unit les deux hommes. Mascolo épouse Duras, avec qui elle a un fils, Jean.

Lire la suite
Publicité

La Quête du Graal, par A. Béguin

23 Avril 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Béguin, #La Quête du Graal, #1945

La maison d'édition ''Le Seuil'', menée par Paul Flamand et Jean Bardet, était le lieu où se retrouvait certains anciens de l'association ''Jeune France'' ( Lancelot y participa en 1941) et, surtout, il y régnait un esprit d'équipe intelligent et bienveillant... Maison catholique, de gauche, mais davantage éclectique.

Le Seuil, édite la revue Esprit de Mounier, qui y conduit également plusieurs collections. Louis Pauwels, vient d'y publier son roman, '' Saint Quelqu'un ''.

Lancelot profite de l’intérêt de Paul Flamand pour le rapprochement de la France avec une ''nouvelle Allemagne'' pour visiter régulièrement l'équipe du Seuil, au 27 rue Jacob, avec le prétexte de partager ses découvertes d'auteurs allemands à traduire.

Lancelot, remplit le rôle de ''médiateur'', ainsi nommé au Seuil. Il présente Joseph Rovan ( d'origine allemande), résistant, envoyé à Dachau. Il collabore déjà à Esprit, et en 1947, il traduit « La lettre sur l'humanisme » d'Heidegger.

Albert Béguin

En 1946, Albert Béguin s'installe à Paris, pour devenir le directeur littéraire des éditions du Seuil.

Depuis quelques temps, Lancelot espérait pouvoir rencontrer Albert Béguin (1901-1957), dont il connaissait son intérêt pour '' la Quête du Graal '' . De plus, il connaît bien l’Allemagne, et vient de publier un ouvrage '' Faiblesse de l'Allemagne '' déjà écrit en grande partie en 1940. Il veut rassurer quand il écrit que nous n'avons eu affaire qu'aux allemands hitlériens ; mais cependant affirme un besoin de «  réhumaniser ces êtres entrés si profondément dans l’abjection... » ; croire en la ''nouvelle Allemagne'' c'est ne pas « désespérer du destin de l'Europe ». La résolution du problème allemand, écrit-il, tient aussi à la possibilité qu'a l’humanité moderne de répudier son culte de la matière, de la technique et de l’État....

 

Béguin offre à Lancelot, son édition de 1945 de La quête du Graal, qu'il a traduite en langue moderne, dans une collection de l’Université de Fribourg : Le Cri de la France.

Béguin explique à Lancelot comment, il a reconnu dans '' La Queste del Saint-Graal'', les éléments de sa propre biographie.

Comment cela s'est-il fait ? - Cela se fait à ce fameux point dont parle Breton « d'où la vie et la mort ne sont plus perçues contradictoirement. »

- ? Quel est ce point ? - Celui que l'on entend, quand on parle de réincarnation d'un personnage ancien, ou d'une mémoire mystérieuse... Dans cet objectif, les surréalistes testaient le pouvoir de mots lors de jeux littéraires....

Pour Albert béguin, le mythe de la Quête contribue, dit-il, à unifier sa vie. Dès seize ans, il aspire à s'engager en politique, alors que ses rencontres littéraires vont marquer sa vie : Péguy, Claudel, Gide, puis Proust. En 1934, il doit quitter l'Allemagne pour s'être opposé au nazisme. C'est dit-il le poids de la réalité, qui s'inscrit dans une quête intérieure. A vingt ans, il découvre Péguy, il est ébloui, mais n'est pas prêt à recevoir le message de la foi ; tout comme Perceval après avoir été reçu dans le château du Graal. Ce n'est qu'au terme d'un long cheminement dans une nuit magique, qu'il revient vers cette source de lumière. Pour n'avoir pu poser la question, il dut errer longtemps dans le gaste pays, avant de retrouver le haut lieu de Montsalvage.

Au retour d'un séjour en Bretagne, Béguin est reçu par Aragon, qui lui fait découvrir la forêt magique des surréalistes. Par la bouche d'André Breton, le roi Arthur annonce les grandes merveilles du Graal. Breton cherchait alors à constituer une nouvelle et intransigeante chevalerie de l'imaginaire. Si le Surréalisme lui ouvre les portes de la merveille, du rêve et du signe, la Quête de Béguin est l'aventure de l'âme plus que de l'esprit.

La seconde aventure l’entraîne sur la voie de l'âme romantique. Béguin découvre l’oeuvre de Jean-Paul, en 1930 il traduit Hespérus, puis en 1937 il publie l'âme romantique et le rêve. Pendant sept ans, il traverse la romantisme allemand comme les chevaliers de la quête traverse l'aventure s'engageant corps et âme. Tel Gauvain au château des merveilles ou Galaad au château des pucelles ; il se confronte à la Reine, car c'est au-delà et non en-deçà que le Graal dispense lumière et nourriture.

Béguin parle d'une « aventure nocturne qui n'a été qu'une sorte d'accident, et finalement une déception inavouée. » ; en effet, après la poésie allemande du XVIIIe et les surréalistes ; il trouve finalement dans le catholicisme ce qui lui a manqué : une ouverture sur le monde. En effet, il ajoute : « c'est pour avoir connu le vertige stérile d'une poésie de désincarnation que j'ai accédé à la foi chrétienne. » C'est aussi pour avoir connu la Reine de la nuit au château des Pucelles que Galaad a pu parvenir jusqu'au château de Corbénic.

Albert Béguin est baptisé le 15 novembre 1940. Pour lui, ce passage évoque celui qui permet à Perceval, sa sœur, Bohort et Galaad, de rejoindre Sarraz, avec le Graal. Traversée avec la nef, en particulier, la nef de Salomon.

- ? L'ouverture au monde ? - Je pense à Mounier avec ce mot dont il a fait la fortune : '' l'engagement ''. Il ne s'agit pas d'embrigadement, mais de présence dans l'histoire avec un choix personnel de la conscience. C'est une des questions que nous pose Mounier : la question de la présence chrétienne dans le monde, dans l'histoire...

- Advient donc ce moment, où je suis prêt à pénétrer - de nouveau et en conscience - dans le château du Roi Pécheur. Pour Béguin, ce roi, c'est Bernanos ; celui dont il sent sa capacité à l'accompagner jusque dans la mort ; au mieux à la manière de Galaad, qui se plonge dans la lumière du Graal, quitte à en mourir.

 

- Pourquoi avoir choisi cette version tardive de la légende du Graal ? - Parce que, peu de temps après ma conversion, c'est celle qui me concernait personnellement. Elle se situe dans la perspective mystique de Bernard de Clairvaux ; mais reste reliée à ses obscures origines celtiques.

La version de Chrétien de Troyes, me semblait n'être qu'une version de cour, destinée à divertir. Avec Robert de Boron, ce patrimoine mythique est christianisé. La version cistercienne date de 1220, et comme nous le montre Etienne Gilson, le Graal apparaît comme le symbole de la Grâce. Le récit s'enrichit de références évangéliques et prend parti dans le débat en cours, celui de la transsubstantiation. Malheureusement, il efface des épisodes plus ''magiques'', comme celui des '' trois gouttes de sang sur la neige '', ou même celui de la fantastique procession du Graal.

 

Pour Albert Béguin, le Graal serait plus la raison de la quête que son terme. Pour garder sa véritable dimension mythique, l'image du Graal, ne peut se réduire à une interprétation ; et la quête à un simple itinéraire. Le château du Roi Pécheur est un point de départ, tout autant que le terme.

Béghin, cite C.G. Jung : « Les grands problèmes de la vie ne sont jamais résolus définitivement. S'ils le paraissent parfois, , c’est toujours à notre détriment. Leur sens et leur but ne semblent pas résider dans leur solution, mais dans l’activité que nous dépensons inlassablement à les résoudre. Cela seul nous préserve de l’abrutissement et de la fossilisation.»

 

Avec le Graal, Galaad trouve en même temps l'accomplissement et la mort. Le Graal disparaît avec lui. Ce signe du Graal, que nous emportons dans la mort, est notre mystère ; il peut être ce manque primordial, ce signe dont parle l'Apocalypse (2:17) : « un caillou blanc portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit. »

Lire la suite

1947 - Martin Heidegger

18 Avril 2023 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #1947, #Pauwels, #Heidegger

Louis Pauwels 1955

Louis Pauwels (1920-1997), journaliste à Combat, voudrait rencontrer Heidegger. Lecteur au Seuil, il vient de publier un roman, '' Saint Quelqu'un '' qui retient l'attention des critiques. Lancelot a été séduit. Il s'agit , d'un homme ''ordinaire'' qui est amené suite aux circonstances, à '' s'évader '' de sa vie. C'est en effet, l'objet de la recherche de Pauwels. Un soir, il entretenait ses collègues à s'intéresser à Sri Aurobindo, du côté de l'Inde ; il voyait chez ce maître un dépassement de certaines limites dans lesquelles nous serions, nous chrétiens, enfermés. Son héros, a du mal lui-même à se situer « Je ne suis plus, pense t-il, je suis tout ce qui existe, je suis la lumière de ce qui existe. ». Ce détachement de soi, recherché dans le yoga, rejoint ici une extrême insensibilité qu'il va éprouver devant le cadavre de son petit garçon... C'est aller trop loin, pense Lancelot.

Pauwels s'enquiert auprès de Lancelot, de la difficulté à joindre Heidegger. D'autant que le conseil de l’Université de Fribourg a édicté à son encontre une interdiction définitive d’enseigner, en janvier 1946, en raison de son engagement nazi. Pourtant, depuis, que Sartre a fait, dans L'Etre et le Néant, référence au ''maître de Fribourg'', sa notoriété ne fait que grandir en France.

Précisément, en 1947, Martin Heidegger (1889-1976) s'adresse à ses disciples français, dans une '' Lettre sur l'humanisme'', et revient sur sa pensée depuis '' Etre et Temps'' (1927 - Sein und Zeit ). Lancelot et Pauwels se remémorent le concept qu'Heidegger a avancé avec le mot '' Dasein '', il peut se traduire par '' être-là'' '' être-présent'' et renvoie au mode d’existence de l’homme en tant que son être propre lui importe et en tant aussi que la possibilité de sa mort lui est constamment présente.

Heidegger

- En effet, cela va plus loin que le ''cogito'' de Descartes : ce n'est pas seulement le ''je'' qui pense, et qui en déduit qu'il ''est''.

- Comment Heidegger en arrive t-il à critiquer l'humanisme ?

- Aujourd'hui, l'humanisme affirme une volonté, vecteur d'une liberté capable de se façonner elle-même, sans essence qui précéderait son existence, propriétaire de la nature.

Heidegger montre que cette conception humaniste de l’homme tend à l’enfermer dans une seule vision de la réalité.

- Ah ? Pourtant, on peut être humaniste avec des visions différentes de la liberté, et de la ''nature '' de l'homme. Marxisme, existentialisme, christianisme, se réclament de l'humanisme ; ils sont différents … ! ?

- Oui, et - c'est essentiel - ils « tombent pourtant d’accord sur ce point que l’humanitas de l’homo humanus est déterminée à partir d’une interprétation déjà fixe de la nature, de l’histoire, du monde, du fondement du monde, c’est-à-dire de l’étant [ce qui est] dans sa totalité. ».

- Le problème, ce serait cette interprétation fixe ?

- Et son caractère universel.

- Heidegger s'écarte de l'existentialisme selon Sartre, non ?

- Pour Sartre, l'humanisme consiste à affirmer l'individu et à le poser comme fondement de la valeur. Pour Heidegger, l'humanisme est « souci de l’Être ».

- Nous ramenons souvent l'humain à sa pensée, une pensée technique ( penser avant de faire) pour maîtriser le monde. L'homme est ''humanitas'' avant d'être un animal rationnel.

- D'ailleurs Heidegger nous invite à « réapprendre à habiter le monde en poète »

- Je reprends là un petit extrait de son texte : « Ce n’est qu’à partir de la vérité de l’Être que se laisse penser l’essence du sacré. Ce n’est qu’à partir de l’essence du sacré qu’est à penser l’essence de la divinité. Ce n’est que dans la lumière de l’essence de la divinité que peut être pensé et dit ce que doit nommer le mot ''Dieu'' » ( Lettre sur l'humanisme ...)

Cela pourrait signifier que : - Ce n’est plus l’Être qui vient de Dieu, c’est Dieu qui vient de la vérité de l’Être…

- Si je reformule : L'être est ce qui fait advenir autant la divinité que l'humain. Dieu ne peut être sans l'être. Nous ne pouvons savoir ce qu'est Dieu, nous avons seulement accès à l'expérience que nous faisons de ce dieu.

Nous n'irons pas plus loin dans cet échange ; d'autant que chacun reconnaît la complexité de la pensée de Heidegger, et de plus, à partir d'une traduction.

Martin Heidegger

Lancelot, prévient Pauwels que '' l'ermite de la forêt noire '', redoute en effet la visite de français qui ne cessent de le solliciter. S'il n'est pas en son domicile de Fribourg, il sera dans sa retraite de Todtnau Bord ( la montagne de la mort...?). Son refuge est un petit chalet, avec une pièce dortoir et un bureau. L'occasion sera un article pour la revue Fontaine.

C'est finalement, Alexandre Astruc, qui remplit cette mission.

Heidegger, dans son refuge, est en pleine méditation sur la bombe atomique, qui a « une importance capitale dans le domaine de la métaphysique. Elle marque la fin de l'âge technique. C'est son aboutissement, vous comprenez... Il y a eu Descartes, Leibniz, le machinisme. Mais, ici, la technique se détruit elle-même. » (…) «  Ce qui est capital, ce n'est plus la découverte technique elle-même, mais la conscience que l'homme a de pouvoir détruire la création. J'insiste sur ce terme de ''conscience ''. »

Astruc l'interroge sur la liberté et la morale : « Il ne faut pas oublier que la réalité humaine (l'existence) est aussi vérité, c'est-à-dire valeur. Dans la vie banale, nous n'avons pas conscience de cette valeur. C'est le rôle de la métaphysique comme de l'art de la révéler à l'homme. Cette vérité existe indépendamment de l'homme, elle est avant lui. »

Lire la suite