1942 - Rencontre avec Fernand de Brinon – Ecole des cadres
Fernand de Brinon ( 1885, fusillé en 1947) est le représentant « du gouvernement français dans les territoires occupés » ( une sorte d'ambassadeur de Vichy en France ! ). Son siège est l'hôtel de Breteuil de Paris, 12 avenue Foch.
Lancelot est reçu selon des apparences toutes cordiales avec des, « cher ami.... », « votre chère maman... », « parlez-moi de vos soirées vichyssoises... » et avec une allusion aux rumeurs sur les nombreux espions qui s'y trouveraient. Enfin, sur le ton de la confidence, de Brinon trouve regrettable que des services secrets français s'en soient pris à de nombreux agents français de l'Abwehr.. ! - Savez-vous que ces activités renforcent l'hostilité des allemands à notre égard. Lancelot se montre très prudent : il ne réagit pas aux propos sur le colonel d'Alès ; et répond que son souci se porte sur la mission que lui a confié le Secrétariat général à la Jeunesse ( SGJ) ...
Il s'agit, donc, de faire un état des associations de jeunesse en zone occupée; le gouvernement souhaite en étudier les possibilité de développement.
Fernand de Brinon vante la collaboration, et la place de la France dans la nouvelle Europe, avec '' ses pâturages, ses troupeaux, ses vergers ; l'attrait du tourisme et le prestige du luxe, l’œuvre du paysan et celle de l'ouvrier...'' etc..
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Certes, reconnaît-il, la jeunesse doit, à Vichy comme à Paris, se pénétrer d’un certain nombre de valeurs morales, se pétrir de la culture du chef, obéir à une rigoureuse formation physique, s’accommoder d’une hygiène de vie et de canons de virilité extrêmement stricts, bref, donner naissance à l’homme nouveau que nous appelons de nos vœux....
L'Allemagne nous en donne l'exemple, mais, pour être franc, elle se méfie de la multiplicité des mouvements que promeut Vichy ; une jeunesse européenne, unique serait idéale...
Le SGJ s’est installé dans un vieil hôtel du faubourg Saint-Honoré.
Lancelot comprend bien vite, que si Vichy, considère les mouvements de jeunesse, comme « les véritables animateurs de la Révolution nationale » ; les ''collaborationnistes '' ont une vision plus idéologique et stratégique ; à l'image des Jeunesses Populaires Françaises de Doriot qui proclame que « la jeunesse doit être une » pour être forte. Unir les mouvements de jeunesse, contre l'avis de Vichy, est l'idée défendue par Georges Pelorson.
Lancelot reçoit diverses accréditations pour aller visiter et questionner des associations à orientation autoritaire comme les ''Jeunes du Maréchal '' , ou l' '' Union générale des étudiants de Paris.'' Il pourra rencontrer Roland Goguillot ( un ancien militant trotskyste), pour les JNP, les jeunes du RNP de Marcel Déat. Tous ces gens tiennent en peu d'estime l'entourage du Maréchal, qu'ils considèrent comme bourgeois, conservateur et clérical.
Jacques Bousquet, professeur de lettres au lycée Voltaire, fondateur du mouvement "Les jeunes du Maréchal" a été détaché le 25 octobre 1941 comme directeur de des écoles nationale des cadres supérieurs pour la zone occupée.
En juin 1941, 4569 stagiaires sont passés par les Ecoles nationales ou régionales de la zone occupée ; leur fonctionnement n'est pas favorisé par l'occupant.
L’école du Château de Madrid est transférée à celui de la Chapelle-en-Serval ( confisqué à des juifs) , près de Senlis. Elle est inaugurée par Georges Lamirand le 4 janvier 1942. Lancelot a souligné dans ses notes la remarque suivante : - Cette propriété confisquée à une famille juive, recevait déjà les cadres du mouvement scout israélite, promotions que l'on nommait '' Montserval'' .
Lancelot prépare la tournée que doit faire Dunoyer de Segonzac ( Uriage) dans la zone Nord. Ce dernier, ne se reconnaît pas dans la nouvelle école nationale transférée à la Chapelle-en-Serval et ouverte par Bousquet, il retrouve en revanche dans les autres écoles (Montry, Saint-Germain-en-Laye…) des anciens élèves de Jean Jousselin ( pasteur protestant et responsable scout) avec qui il continue à partager un même esprit. Jousselin avait ouvert la première école de cadres de l'île de France au château de Sillery ; puis il perdit son poste du fait de son soutien aux juifs.
L'école de la Chapelle-en-Serval, devient un haut-lieu de propagande nazie. Il ne s'agit plus de la ''Révolution Nationale'', mais comme l'écrit '' Je suis partout '' d'une « révolution nationale et sociale Européenne.''
L’École des cadres d’Uriage demeure la plus réputée, elle fut un laboratoire de ce qu'aurait pu être ''la Révolution nationale'', elle expérimente un mode de vie original, fondée sur le lien nécessaire entre savoir théorique et pratique, sur la critique du libéralisme et de l’individualisme, au profit de valeurs communautaires, de la mise à l’épreuve physique et sportive et surtout d’une formation spirituelle pétrie de catholicisme social, qui emprunte largement au personnalisme chrétien et à Emmanuel Mounier, lui-même.
1942 – Marcel Légaut.
Anne-Laure et Lancelot quittent à regret le '' philosophe paysan ''; mais, c'est pour un autre '' paysan '' qui à l'inverse, est un universitaire et un autodidacte de l'agriculture.
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Quand Lancelot, avec Elaine, avaient rencontré Marcel Légaut (1900-1990), il était professeur de mathématiques, enseignant à la faculté de Rennes ; et animateur d'une sorte de communauté chrétienne, rue Léo-Delibes ; là, ils y avaient croisé Mounier et Teilhard de Chardin.
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Depuis novembre 1940, Marcel Légaut, s'était marié, et installé aux Granges de Lesches, près de Lucen-Diois. Il est devenu berger d'un troupeau d'ovins. Autour sont des champs de lavande, des arbres fruitier et des cultures d'auto subsistance.
Sans l'aide de son voisin, ils n'auraient pas survécu. Il a pensé concilier un enseignement à Lyon, avec son installation, mais les conditions de transport ne le permettent pas...
Le pourquoi de cette rupture avec sa vie d'avant, tient beaucoup à l'expérience de la guerre, de la hiérarchie, de l'autorité qu'il eut du mal à assumer comme officier.
Il a proposé par divers courriers à Vichy une demande de ''mis en disponibilité'' pour un projet intitulé ''Essai d'un enseignement supérieur professé dans le cadre d'une vie paysanne'' qui partagerait la journée d'un étudiant entre travail dans l'exploitation et cours d'enseignement supérieur.
Actuellement, ils ont réussi à achever à peu près l'installation de deux maisons d'habitation et la construction de deux autres. Et, une quinzaine de personnes y ont vécu l'année.
Lancelot comprend vite que peuvent aussi être hébergées des personnes victimes des lois raciales ou oppressives.
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Marcel Légaut porte ce qu'il considère comme une question cruciale aujourd'hui, celle du sens de la vie, de l'espoir pour l'avenir. Il focalise son attention sur l’histoire singulière du sujet comprise comme un cheminement intérieur.
Ainsi, nous dit-il, l'Evangile n'est pas un recueil de textes liturgiques... Il n'est pas l'appui d'un enseignement doctrinal, il n'est pas non plus un recueil d'histoires où la sentimentalité domine... Il n'est pas un livre à l'usage des prêtres... C'est un livre pour une méditation personnelle et quotidienne, en rapport étroit avec la vie de chacun.
Vivre la communauté, ici, c'est se prendre en charge, être à l'écoute de l'appel de Dieu en soi et hors de soi. Ensemble partager la lecture de l'Evangile et savoir marier foi et intelligence critique et être ainsi à même de situer sa fidélité à Jésus à un tout autre niveau que son appartenance à l'Église.
Il convient de « partir de soi et trouver par un effort d’intériorité sa liaison avec le Tout ».
Il a renoncé, dit-il, à un savoir absolutisé et sacralisé sur l’identité de Dieu; « ce qui m'intéresse c'est la relation de communion entre le mystère de ta personne et le mystère du Tout Autre. »
Marcel Légaut se méfie autant d'une lecture fondamentaliste de la Bible, que d'une exégèse savante qui serait spirituellement stérile.
1942 – Vichy - Thibon
Lancelot retourne à Vichy. Il pense démissionner de ses fonctions, couper avec Vichy... Il voit Jérôme Carcopino, secrétaire d'état à la jeunesse et l'éducation, à qui il doit aussi remettre un courrier de son ancien étudiant Henri Marrou.
- J'ai beaucoup de respect pour lui - dit-il - ; j'admire sa liberté intellectuelle, la forme la plus accomplie de l'objectivité scientifique et de la droiture morale.
Lancelot se demande, sans l'exprimer, si Carcopino est au courant de son engagement contre la politique d'exclusion de Vichy... ?
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Carcopino cependant ne craint pas de qualifier son poste actuel d' « instable galère » ...
Lancelot profite de la sympathie que le secrétaire d'état semble lui témoigner, pour l'interroger en toute franchise. Sa réponse :
- Pour beaucoup d'entre nous, hauts fonctionnaires, nous sommes ici par sens du devoir ; peut-être aussi par respect pour l'ordre public...
Quelle autre solution avons-nous ? L'Angleterre, le repli sur l'Afrique du nord signifieraient l'abandon de la gestion de notre pays aux allemands. Cela signifierait la violence totale pour nous libérer, la guerre civile. Je craindrais qu'alors, il n'y ait plus que deux solutions : le nazisme ou le communisme !
Carcopino propose à Lancelot, de continuer sa mission ; mais, en zone occupée ; pour étudier la situation actuelle des associations de jeunesse, et penser leur développement.
Avant de rentrer à Paris, sa mère souhaiterait revoir Gustave Thibon ; Lancelot lui, envisageait de revoir Marcel Légaut... Tous deux sont en accord pour visiter ces deux personnalités.
Gustave Thibon (1903-2001) , un étrange homme paysan et philosophe, qu'ils avaient rencontré chez Maritain, alors qu'il était émerveillé par ce jeune autoditacte et l'incitait à « travailler pour Saint-Thomas, et écrire».
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Lancelot et Anne-Laure de Sallembier ont le privilège de pouvoir rouler avec une 11 CV équipée de bouteilles de gaz ( 150km d'autonomie). Il est interdit de circuler la nuit, et toute la journée du dimanche, et des fêtes.
Quand ils arrivent vers Saint-Marcel d'Ardèche, ils descendent vers le Mas de Libian, et croisent un cycliste que Anne-laure reconnaît aussitôt : cet homme de trente huit ans, au béret bleu qui laisse échapper des mèches de cheveux, et qui pédale avec frénésie, façon sportive, c'est bien lui. Demi-tour, et quand ils le rattrapent, Gustave Thibon leur fait signe de le suivre... Ils avaient raté le chemin de terre, à flanc de coteau ; et apparaît la vieille bâtisse familiale, une ferme bien modeste sur quatre hectares, dont deux de culture.
Ils vont rester deux jours, et beaucoup échangé dans une pièce carrelée qui, autrefois, servait à la culture du ver à soie ; aujourd'hui reconvertie en cabinet de travail, avec ses deux bibliothèques, ses chaises et ses deux fauteuils. M. Thibon père, est adorable, et tient absolument à leur parler de la vie des insectes, qu'il dit avoir observé toute sa vie. Il aime tout autant, semble t-il, la poésie... Lancelot et Anne-Laure sont en présence de deux générations d'esthètes. L'épouse de Gustave est très discrète.
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Gustave Thibon est un autodidacte, il a appris l'italien et expérimenté avec des travailleurs de passage. Il a appris l'allemand, puis enchaîné avec le latin, la littérature française... Gustave et son père, connaissent par cœur presque tout Victor-Hugo!
Avec la biologie, il se passionne pour la philosophie, achète les ouvrages de Goblot, Challaye ; puis préfère passer aux textes originaux de Hegel, Bergson..., le soir, sous le rond de la lampe à pétrole.
Pourtant, dit-il: « La culture à elle seule ne mène à rien ».
Ah bon... ! Et ? Gustave Thibon, parle alors à mots couverts :
Je suis obligé d'évoquer, la foi... Vous pouvez me comprendre, sinon comment arriver à Thomas d'Aquin ? Il y a dans l'univers un ordre immanent, intelligible, et donc rationnel.
La conversion ne peut être intellectuelle. Dieu se donne lui-même... par la grâce. Je voulais comprendre ; j'ai écrit à Maritain... et vous connaissez la suite.
L'an dernier, en juillet 41; la grâce de cette guerre a été pour moi, la rencontre de Simone Weil, que vous connaissez, m'avez-vous dit, Lancelot...
- Rencontrer cette femme, ne peut vous laisser indifférent. Mais comment est-elle venue jusqu'ici ?
- Le Père Perrin m'a demandé d’accueillir une philosophe israélite qui avait connu l'expérience ouvrière et souhaitait à présent connaître le travail agricole.. J'ai hésité, le caractère juif n'est pas dans mes cordes ; et puis une agrégée de philosophie... Mon Dieu, elle se fait des illusions !
- Vous avez accepté..
- Pour faire plaisir à un ami ; et puis par charité pour ces gens qu'on persécute sans distinction...
Quand j'ai vu ce bout de fille, fagotée comme l'as de pique, discutant indéfiniment, refusant la chambre que je lui offrais pour dormir à la belle étoile: j'ai pensé que j'allais faire une partie de mon purgatoire sur terre ! Au bout de 48 heures, j'ai vu que j'avais un être supérieur comme je n'avais jamais rencontré.
Simone n'a pas réalisé l'équilibre que pratique spontanément l'homme de la terre entre la liberté et la nécessité ; il est à la fois celui qui veut et celui qui consent. Elle consent totalement, mais à une nécessité qu'elle se fixe elle-même. Dans les travaux des champs, sa bonne volonté est aussi grande que sa maladresse; et finalement j'ai préféré la dispenser des lourdes taches pour converser avec elle. Elle m'a aidé à traduire le grec que je maîtrise mal, et m'a commenté inlassablement Platon. Elle dit sans ménagement ce qu'elle pense ; mon père lui en veut beaucoup, c'était au sujet d'un poème de Hérédia.... ! De ma femme, elle a dit qu'elle lui semblait être dispensée du péché originel. Elle ne voulait pas manger plus les produits de notre ferme, que ce que les tickets de rationnement lui allouaient.. !
Elle n'a pas partagé pas ma passion pour Nietzsche. Elle voulait me vendre Homère, avec l'Iliade.
- A Vichy, on ne tarit pas d'éloges pour vous... On aime citer des passages de votre livre, '' Diagnostics '' écrit à la veille du désastre de mai 1940. Vous êtes le ''sage'' de notre temps ?
- Pas du tout ! Je suis trop attaché à l'Eglise, et à la monarchie ! Et, je ne suis pas de ce temps. Ce que j'ai à dire peut aider à nous questionner. Pour moi, le combat, l'aventure, sont intérieurs. Je réfléchis à l'échelle de Jacob et au combat avec l'ange ; chercher la Lumière n'est pas de tout repos. Ma ''Quête '' est celle du '' seul nécessaire ''.
1942 – Lyon – Témoignage Chrétien
Lancelot rencontre Pierre Chaillet, dont il connaît les services pour les SR, en Hongrie. Il est prêtre-jésuite et enseigne à la faculté de théologie de Lyon, il regroupe autour de lui des chrétiens hostiles au régime de Vichy et au nazisme ; et en particulier s'investit pour venir en aide aux juifs dont beaucoup sont ici réfugiés. Alors qu'il anime déjà l’association humanitaire '' L'Amitié chrétienne " ; il décide de lancer sa propre revue pour mettre en garde et alerter l'opinion chrétienne des dangers de l'idéologie nazie.
En novembre 1941, est distribué sous le manteau, un cahier de ''Témoignage Chrétien '' : « France, prends garde de perdre ton âme » co-écrit avec des jésuites et des pasteurs. Puis en décembre et janvier 42 : « Notre combat », « Les racistes peints par eux-mêmes », février et mars 1942... Ces cahiers s'en prennent à l'idéologie nazie, appellent à une ''résistance spirituelle '' et s'inquiètent que la hiérarchie catholique puisse s’accommoder de la '' Collaboration''. En janvier 1942, Henri Colin est arrêté alors qu'il diffuse la revue. Jean Chanton, Pierre Crozier, sont ensuite arrêtés ; et bien d'autres ensuite
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Henri Marrou (1904-1977), est professeur à la faculté de Lettres de Lyon. Il est cofondateur de la Revue du Moyen Âge latin et la collection « Sources chrétiennes ». Il s'investit dans '' L'Amitié chrétienne "et écrit dans les cahiers de T.C et collabore avec E. Mounier. Sa personnalité et son érudition séduisent Lancelot. Passionnantes furent les discussions sur le passage d'une culture antique à une culture chrétienne et le rôle de Saint-Augustin. « La recherche historique est une rencontre en un sujet et un objet, il faut être humble devant les faits. » dit-il.
Le Moyen-âge chrétien : la chrétienté... ?
- Un mythe ! Et pour ce qui est de la dernière période de l'histoire romaine, il faut abandonner le terme de ''décadence'', disons : antiquité tardive.
Il rêve d'une civilisation métaphysique, pour le moins d'inspiration chrétienne... De quoi se rapprocherait-elle ( dans le passé) ? Pas de la Contre-Réforme, du baroque... Ni du Gothique … Peut-être proche du Pré-roman, ou de ces basiliques élevées sur les ruines de la Rome païenne....
Actuellement, nous vivons dans un monde épuisé, si malade qu'il ne peut faire illusion sur son sort...
Nous sommes ballottés entre le risque de sombrer dans une atroce barbarie technique,et une conception marxiste négatrice de toute composition valable avec le passé.
Quelle est la vérité de l'Histoire ? Inutile de chercher une impossible objectivité. Je dirais même qu'il est nécessaire de trouver une sympathie avec votre objet d'étude.
Henri Marrou fut l'élève de Jérôme Carcopino à la Sorbonne ; il garde pour lui une véritable admiration de disciple... !.
- Même s'il sert à présent Pétain et son régime ? - Oui.. ! Nous avons des divergences ; mais je préfère que ce soit lui, à ce poste.
Les chantiers de jeunesse offrent 50 tonnes de bois de chauffage pour les familles nécessiteuses.
Des ''ménagères'' protestent devant les mairies ( Lyon, Irigny, Givors...) contre la manque de denrées et le marché noir.
L'ambiance à Lyon est pesante ; on apprend à se méfier de chacun. Lancelot vit difficilement son statut de ''commis'' du gouvernement de Vichy.
Le 15 janvier 1942, Mounier est arrêté comme ''suspect ''. Son avocat défend un dossier vide ; il est incarcéré à Clermont-Ferrand, et finalement libéré le 21 Février.
1941 – Lyon – Sinclair
Pétain et l'amiral Darlan visitent la foire internationale de Lyon ( 27 septembre- 5 octobre 1941), manifestation qui obtient beaucoup de succès.
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Anne-Laure de Sallembier vient à Lyon, passer Noël... Il ne lui fut trop difficile, semble t-il, d'obtenir un ''laisser-passer'' lui permettant de prendre dans les deux sens le train Paris-Lyon.
Elle loge au Grand Hôtel de Lyon, 16 rue de la République.
Lyon, même libre paraît sinistre : « On y respirait un air saumâtre et empoisonné l’hiver et l’automne. On marchait à tâtons dans des rues sans lumière envahies par le brouillard. Pas de concierges, mais des portes dont il fallait posséder la clé, des communications étranges entre les îlots d’un immeuble et les quartiers, par des passages voûtés, les traboules, où l’on s’enfonçait dans une odeur de moisi, d’ordure et de rat ». Michel Déon dans Mes arches de Noé.
A Lyon, Lancelot a trouvé un appartement meublé pour 600 francs, et mange au restaurant pour 20 frcs.
Anne-Laure visite des connaissances qui ont suivi des titres de presse, fuyant la capitale, comme Le Figaro qui s'est installé rue de la Charité. Elle retrouve André Billy, un chroniqueur du Figaro, établi dans l’immeuble du restaurant Rivier, 1, place des Terreaux ; ainsi que Wladimir d’Ormesson et Louis-Gabriel Robinet.
André Billy se plaît et trouve dans l'histoire de la ville beaucoup de sujets d'inspiration... De plus, il travaille sur une vie de Balzac, écrivain particulièrement apprécié par Anne-Laure et Lancelot.
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Anne-Laure n'a pas revu Lancelot depuis son départ vers l'Angleterre. Bien-sûr, son fils l'a mis au courant de cette nouvelle qui habite à présent son esprit à tout moment, l'existence du fils de son fils, un petit écossais du nom de Félix Sinclair.
Elle tient encore à l'interroger sur la mère de Félix, Mary, et sur la famille Sinclair... Quelle étrange lignée que celle dans laquelle sont inscrits Lancelot, sa mère, et ses aïeux...! Doit-on parler de coïncidences quand on connaît les liens que nos ancêtres ont eut avec le nom de ''Sinclair'' ?
La légende familiale, admet que Roger de Laron était un chevalier Templier. Nous en conservons l'anneau.
Selon la tradition, les templiers se sont installés en Ecosse en 1128 sur la terre de Balantrodoc, à 7 miles du village de Rosslyn appartenant au Clan Sinclair.
L'Ordre du Temple dissous sur le continent Européen et notamment en France (conséquence des arrestations du 13 septembre 1309), aurait survécu en Ecosse avant de de se métamorphoser au fil du temps en Franc-Maçonnerie. Le dernier Maître de l'Ordre du Temple pour l'Ecosse s'appelait Sir Guillaume Sinclair et, au service du roi écossais indépendantiste Robert Bruce, il aurait dirigé une charge de Templiers Ecossais et Français lors de la bataille de Bonnockburn en 1314 contre les Anglais.
Sur les terres du clan Sinclair, Sir William Saint-Clair, 3e comte d'Orkney, baron de Roslin et 1er comte de Caithness, a édifié la chapelle de Roslyn en 1446, sur des vestiges que l'on date de 1304.
La chapelle Rosslyn a été un lieu de sépulture pour plusieurs générations de Sinclair.
Le château, lui, fut détruit en 1650 par les troupes de Cromwell. En 1736, la chapelle passe entre les mains du Général James Sinclair, qui commence sa restauration. A la même époque, William Saint-Clair de Roslin (1700-1778) devint le Premier Grand Maître de la Grande Loge d’Ecosse.
Pour ce qui nous concerne, J. L. de la Bermondie rencontre un officier de la Garde Ecossaise( unité d'élite au service personnel du roi de France), qui connaissait son intérêt pour les Templiers... Cet homme - James Sinclair, né à Edinburgh - se dit descendant du '' clan Sinclair''; il soutient également que l'origine de sa famille remonte aux chevaliers Normands de Saint-Clair. Tous deux, vont dévoiler quelques astuces du faux magicien Merlin, qu'est Cagliostro…
James Sinclair et J.L. de la Bermondie rêvent eux, d'une maçonnerie templière qui retrouverait le climat médiéval, mystérieux, de l'alchimie et de cette quête du Graal, qui était tombée '' en sommeil'' … James Sinclair, après une visite-pèlerinage sur la trace de ses ancêtres templiers serait revenu en France avec un ''trésor'' qui devait rattacher symboliquement, mais incontestablement, ce nouveau rite à l'Ordre Templier. Il s'agirait de l'épée de Jacques de Molay... !
Enfin, Anne-Laure s'était déjà intéressée à un personnage qu'a connu son grand-père, et Camille Flammarion : Lady Caithness (1830-1895). Maria de Medina-Pomar, veuve en 1868, vivait à Paris, héritière d'une fortune considérable. Elle réunissait dans son hôtel particulier de l'avenue Wagram tout le milieu ésotérique de l'époque. Elle avait d'ailleurs été à l'origine de la création de l'Eglise gnostique et représentait en France la Société Théosophique. Elle épouse James Sinclair, le 14e Comte de Caithness le 6 mars 1872. En 1877 se produit l’événement de sa vie spirituelle: elle reçoit dans son domaine de Holyrood, en Ecosse, une révélation provenant de l'esprit désincarné de Mary Stuart (1542-1587). Elle reçoit alors des communications par la voie mediumnique – de Mary Stuart – des années durant... Vers 1879, elle s'éloigne de son mari, et s'installe a Paris... Son mari meurt en 1881, et fut inhumé dans l'ancienne chapelle royale de Marie Stuart à Holyrood.
Lancelot rajoute cet épisode, concernant le ''Black Rood'', qui raconte qu'un certain Sinclair aurait récupéré la relique écossaise dans la cathédrale de Durham , pour la cacher dans la chapelle Rosslyn, un lieu associé à sa famille ; en effet un témoin fait état d'une discussion entre la veuve du roi Jacques V, Marie de Guise ( mère de Mary Stuart) , et William Sinclair de Rosslyn en 1546, à propos d'un objet précieux qui était caché à Rosslyn et Marie aurait juré de garder le secret.
Lyon - 1941 – Mounier – Fabrègues
Il semble que le ministère de l'intérieur de Vichy, s'inquiète de l'influence de Mounier, sur ''Jeune France''. En effet, Fabrègues, se plaint que Mounier attaque régulièrement '' le Maréchal'' ; il sous-tend que le directeur d'Esprit avec sa bande y fait régner une " tendance démocrassouillarde chrétienne ''. Fabrègues relève, que ''Jeune France'' célèbre le 14 juillet, mais refuse de célébrer la fête de la Légion, invite Aragon aux journées de Lourmarin, et souligne l'accueil qu'y reçoivent les juifs...
Déjà en juillet, Emmanuel Mounier ne pouvait plus faire de conférences à Uriage ; le 25 août Esprit est interdit et en septembre Schaeffer reçoit l'ordre de mettre fin à la collaboration de Mounier à ''Jeune France''
On reproche même à Mounier de soutenir le mouvement communiste.
Lancelot, un samedi de septembre 1941, rejoint en bicyclette le petit appartement de la Croix-Rousse qu'occupe Mounier et sa famille. Lancelot a noté certains propos du directeur d'Esprit sur l'offensive allemande contre la Russie soviétique, ainsi dit-il: Chacun saluera la chute du stalinisme comme une délivrance pour l'Europe, en espérant que les conséquences ne soient pas équivalentes au mal. Cependant Mounier rappelle que le communisme avait soulevé une grande espérance ; et puisque on parle de croisade ( anticommuniste) et de chevalerie, pour lui « il n'est de croisade que de la vérité et de la charité. » …
Mounier rencontre à ce moment là, des personnes qui se déclarent en ''résistance'' . Ainsi, Alban Vistel à qui Mounier fait rencontrer André Philip et le mouvement ''Libération ''. Pour Vistel, la Résistance, signifie - en plus de l'action immédiate - de se projeter dans le futur ; ce n'est pas un repli nostalgique sur le passé, mais c'est une fidélité à ses valeurs spirituelles. La Résistance, dit-il, c'est la recherche d'un humanisme, et c'est en témoigner. « La résistance va au-delà de la guerre, parce qu'elle est le refus des compromis qui abaissent l'homme. »
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Lancelot entend Fabrègues et tente de comprendre ce qu'il dénonce chez les amis de Mounier : « ces démocrates-chrétiens disent défendre la personne humaine, l'autonomie de pensée... Parler de liberté, n'est envisageable que dans le cadre d'une nation unie et organisée. Dans les circonstances où se trouve le pays, la communauté personnaliste de Mounier s'oppose à la communauté nationale, disciplinée et soucieuse du Bien commun. » Fabrègues reproche aussi à Mounier le fossé qu'il établit entre l'esprit et la vie...
On retrouve là, peut-être, un reproche portée par la thèse de l'incarnation développée par Gustave Thibon : « La valeur d’un idéal se mesure à sa capacité d’incarnation. ».
L'année 1941 est restée sur la rupture avec la ''ligne Laval'' ; et les mots de Pétain : « Vous n'avez plus ma confiance... ». Chacun ici, rejette la collaboration avec les allemands ; et chacun, encore, imagine la période propice à rêver la société de demain, pour l'instant limitée à la zone libre... c'est vrai... Les idées fusent, parfois contradictoires, sur une politique plus locale, plus technicienne, plus efficace ; et une économie plus dirigée, opposée au « laisser faire du capitalisme ». Le syndicalisme pourrait laisser la place à organisations mixtes travailleurs-employeurs. Mounier, dans Esprit, déclare « la guerre au monde de l'argent », et en appelle à « une révolution contre l'individualisme ».
Le 25 août 1941, Paul Marion, sur ordre de Darlan, interdit Esprit.
La ''Révolution Nationale'' regroupe des personnes, qui s'attaquent à l'économie du laisser-faire, au système parlementaire, à la société de masse. La plupart également considère que l'ordre social ne saurait être mieux maintenu que par l'autorité et la hiérarchie.
Cependant, très vite, la réalité de l'occupant qui étrangle économiquement la France, qui s'oppose au relèvement moral et social du pays, semble ne permettre qu'une politique fasciste, au service de l'Allemagne.
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Le 8 décembre 1941, l'aviation japonaise a attaqué les bases américaines des îles Hawaï. Le congrès américain a voté la déclaration de guerre au Japon. La guerre est devenu mondiale. Wladimir d’Ormesson dans le Figaro, dit que « le 3 octobre 1935, était tiré le premier coup de feu sur un rivage lointain et a mis le branle à un bouleversement qui maintenant a atteint son plein développement. » Il ajoute que nous, français, « nous ne pouvons qu'assister silencieux au déroulement d'un drame qui nous dépasse. Nous sommes hors de combat. ». Le 3 octobre 1935, l'Italie fasciste de Mussolini attaquait l'Ethiopie, à la suite, disait-on, d'un incident de frontière...
L'actualité est aussi, aux attentas contre des soldats de l'armée d'occupation. Des mesures de répression dont des milliers d'arrestation, sont décidées par le gouvernement, contre les étrangers, les juifs et les communistes.
Dans la journée du 10 décembre, et dans la nuit du 10 au 11, des descentes de police s'intensifient dans les garnis, hôtels, restaurants. Les Juifs étrangers entrés en France depuis 1936, sont arrêtés, groupés selon les cas, dans des Compagnies de Travailleurs ou dans des Camps de Concentration !!!
1941 – Rencontres de Lourmarin – Poésie.
![]() Emmanuel Mounier, Pierre Emmanuel, Henri Marrou, Lanza del Vasto, Max-Pol Fouchet, Loys Masson |
Lancelot arrive à ''Jeune France'', pour être embarqué dans les préparatifs des '' Rencontres de Lourmarin '' qui doivent s'organiser pour fin septembre 1941. L’initiative en revient à Emmanuel Mounier et Roger Leenhardt pour permettre aux poètes, aux musiciens et aux hommes de radios et journalistes, de se rencontrer et de confronter leurs projets.
En ces temps d'obscurité, la poésie semble le bon langage pour exprimer ce qui reste majeur dans le cœur humain. Au cours de longues promenades à travers le pays provençal, d'interminables discussions, c'est l'horreur du nazisme qui prévaut et petit à petit les doutes sur les intentions de Vichy.
Les journées sont ponctuées de lectures de poèmes sur les terrasses ou dans les salles du château. Il y a là, notamment,. Max-Pol Fouchet (28 ans), vient d'Alger, et a fondé la revue ''Fontaine'', Claude Roy ( 26 ans) qui anime des émissions culturelles à la radio , Pierre Seghers ( 35ans) poète et proche d'Aragon, Pierre Emmanuel (25 ans) enseigne les lettres, Loys Masson ( 25 ans) dont Seghers a déjà publié des poèmes, il vient de l'île Maurice, il est britannique et devient clandestin. Il travaille avec Mounier à Esprit, où il publie. , Lanza del Vasto (40 ans) qui était parti en Inde, rejoindre Gandhi …
Tous ces jeunes écrivains se sentent ''épris de liberté'' ( selon M-P Fouchet). Après s'être reconnus, ils profitent de cette couverture offerte par Vichy pour préparer une autre révolution. L'accord est largement partagé d'un refus de l'allégeance à Vichy...
Cette révolte, ce ''refus'' ( la revue Fontaine, se voulait être la revue du Refus), seule la Poésie, pouvait le faire entendre.
Certains n'hésitent pas, bien imprudemment, de scander des ''Vive De Gaulle'' dans les rue du village
Ces journées de Lourmarin, leur permettent de s’assurer combien les unissent profondément leur foi en la poésie comme signe majeur de l’humain, et, en conséquence, leur horreur du nazisme et de ses complices.
Sont également là, des revues littéraires de la zone sud comme Poésie 41 ( éditée par Pierre Seghers, à Villeneuve-lès-Avignon) , Fontaine publiée à Alger ( en 1942, Fontaine publiera « Liberté » de Paul Éluard. ) , Confluences à Lyon.
Les cahiers du Sud qui ont leurs entrées à la censure ( René Massat, Roger Lannes .. qui publient eux-mêmes.....) sont basés à Marseille. Cette revue fondée en 1925, par Jean Ballard a publié entre autres : Walter Benjamin, Gaston Berger, Benjamin Fondane, René Nelli, Paul Valéry, Marguerite Yourcenar et Simone Weil. Les Cahiers du Sud ont également publié la poésie de Joë Bousquet, l’un des amis proches de Weil.
Simone Weil a publié « L’Iliade ou Poème de la Force » (décembre 1940 avec la partie II en janvier 1941). Elle a contribué à un numéro spécial des Cahiers du Sud consacré au Languedoc et à la vie et à la persécution des Cathares.
Claude Roy, qui, étudiant, avait fréquenté l'Action Française, et écrivait alors des critiques littéraires dans des journaux de droite, supporte mal la ligne politique actuelle et semble à présent douter de tout. Pierre Seguers n'aime pas les discussions de chapelle, mais affirme que la poésie sert de langue d'évasion, face à celle des occupants.
En ce temps de guerre, la poésie ne peut pas être d'un parti ; elle est celle de l'homme en danger de mort.
Pierre Emmanuel et sa femme Jeanne, se sont réfugiés à Dieulefit en 40, à l'école de Beauvallon.
« Tout en lui faisait penser à un jeune et maigre prophète. Éloquent, inspiré et visionnaire, il ressemblait à ses poèmes... » témoigne Georges-Emmanuel Clancier, aussi présent. Pierre Emmanuel s'inspire des mythes:
« C’est à dessein que j’emploie, pour dégager le sens de cette guerre, les mêmes images qui me servirent pour analyser la Descente aux Enfers : un grand symbole massif, contenant implicitement tous les autres, une obsession qu’il faut briser, mais au prix d’un long cauchemar. L’analogie, on en conviendra, n’est pas que superficielle. Ceux qui vécurent la guerre en esprit commencent de mesurer la profondeur du travail de catharsis qu’elle opéra sur eux, et eux sur elle. Leur Descente aux Enfers, pour être réelle, et peuplée de monstres vrais, n’en était pas moins mystérieuse, ni confondante pour l’esprit ; le sens de l’homme s’y trouva blessé dans sa plus intime certitude, chaque mot, chaque silence, divisés contre eux-mêmes et savamment envenimés ; c’est de l’excès de cette division que naquit l’action souterraine, underground, incertaine et tâtonnante au début, se cherchant une structure et une âme ; plus lucide, plus fraternellement cohérente, à mesure que l’horreur avançait. » extrait :Qui est cet homme ? De Pierre Emmanuel
Dans ''Délivrez-nous du Mal'' Loys Masson décrit la mort : « je vois les camarades se tendre sous le museau froid du meurtre et glisser renversés » ; et il écrit l'espérance, la volonté qui animent ceux qui résistent au nazisme. Il est fiancée à Paula Slaweska, qui habite Tours. Elle va passer, clandestinement, la ligne de démarcation, sur une bicyclette croulant de bagages, pour le rejoindre.
![]() Lanza del Vasto - René Daumal et son épouse Vera - Allauch 1941 |
Lanza del Vasto, l'air un peu aristocrate, participe peu à la conversation. En face à face, cependant, il entre dans un dialogue intense et profond.
Lanza del Vasto vient de s'installer à Allauch près de Marseille, en voisin de René Daumal qui lui a présenté une amie, Simone Weil.
René Daumal a rejoint la mystique hindou, dont il témoigne dans ''Contre-ciel'' (1936) : à contre-ciel pour rendre transparent l'absolu, et contre le monde qui masque le ciel.
« Je suis mort parce que je n’ai pas le désir ;
Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder ;
Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner ;
Essayant de donner, je vois que je n’ai rien ;
Voyant que je n’ai rien, j’essaie de me donner ;
Essayant de me donner, je vois que je ne suis rien ;
Voyant que je ne suis rien, j’essaie de devenir ;
Essayant de devenir, je vis. »
Daumal, malade des deux poumons, sourd de l'oreille gauche, sait qu'il lui reste peu de temps à vivre. Daumal avait quitté Paris, lors de l'occupation allemande, avec sa femme Véra ( juive). Il mourra le 21 mai 1944.
Dans ce contexte poétique, Lancelot sympathise avec Alain Borne ( « Pour moi la poésie seule est la vie, tout le reste est subsistance » Alain Borne ), souhaite approfondir les écrits de Daumal et découvre, nombre d'oeuvres..
1941 – Vichy – Jeune-France
Lancelot retrouve à Vichy un climat accentué de rumeurs et d'intrigues, avec un sentiment de découragement des uns et des autres. L'un évoque un front qui se détourne de l'Angleterre pour se tourner vers l'URSS : et donc, la guerre promet d'être longue... L'autre, dénonce ici un jeu vain, digne d'une cour de l'ancien régime, alors que tout se décide à Paris, par les occupants.
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Depuis le 11 août 1941, et le discours ''autoritaire'' de Pétain: « … je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais », avec Pucheu au ministère de l'intérieur, on assiste à un durcissement politique: à la suspension des partis dont le PPF, l'élimination des francs-maçons de la Fonction publique, la mise en jugement des responsables présumés de la défaite et l'institution du serment de fidélité envers le Chef de l’État.
Déjà Lancelot regrettait que, l’état français se soit à tel point compromis, avec le statut des juifs ; d'autant qu'il n'est pas clair de discerner ce qui est libre et ce qui est imposé. « On me dira : il a été contraint de le promulguer. Soit. C’est donc qu’il n’est pas souverain. » ajoute Gabriel Marcel.
Lancelot retrouve Gustave Bertrand pour établir son rapport destiné à Vichy avec des demi-vérités. Bertrand est contrarié, il vient d'apprendre que Vichy lui ordonne de couper ses liens avec les britanniques.
Lancelot devait être reçu par la général Huntziger, mais il est absent, le ministre serait à Alger. Lancelot ne souhaitant pas s'attarder à Vichy, le secrétaire d’État à la jeunesse, Jérôme Carcopino, qui le connaît lui propose de partir pour Lyon, …
Le secrétariat d'État à l'Éducation nationale et à la Jeunesse de Jérôme Carcopino dépend du ministère de la Guerre. Carcopino, agrégé d'histoire, est un universitaire, romaniste, pétri de culture classique et favorable à une pédagogie élitiste sur le modèle de l'école des Roches.
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Dans la continuité de ce qui peut se faire à Uriage, où on garde en mémoire la réussite de ses ateliers radio, Lancelot est invité à se rendre à Lyon pour participer à '' Jeune France'' et accompagner Jean de Fabrègues. Il rencontre Pierre Schaeffer, le secrétaire général de l'association et se réjouit de travailler avec Emmanuel Mounier.
Pour le dépôt de son rapport, Carcopino lui conseille d'éviter le secrétaire général du chef de l'état, et lui obtient une entrevue avec le Vice-Amiral Jean Fernet : anti-allemand, il est très lié avec Maxime Weygand. Lors de cette entrevue, Lancelot comprend qu'il a tout intérêt à faire oublier cette parenthèse britannique, et retourne vers le chantier ''capital'' de la jeunesse...
Vichy a créé le Secrétariat général à la Jeunesse ( SGJ) avec l'idée de constituer une jeunesse ''relais'', relais entre le gouvernement et l'opinion. Les ''Compagnons de France '' sont fondés en août 40, ils reçoivent 50% des subventions du SGJ et sont organisés dans un style scout, en '' provinces, pays, commanderies, bailliages et cités''. Sous la figure du Maréchal, l'idéologie oscille entre '' personnalisme communautaire, rejet du capitalisme, humanisme laïc et pratiques autoritaires''. La SGJ encourage également la création culturelle de '' Jeune France''
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Lyon est la principale ville de la zone libre, mais n'a pas été choisie par le nouveau régime pour s'y réfugier, ne lui étant pas favorable. En juillet 1941, Georges Villiers vient d'être désigné maire de la ville par François Darlan, le chef du gouvernement de Vichy.
L'état-major national des '' Compagnons '' se trouve à Lyon, rue Garibaldi, avec à sa tête le commandant de Tournemire. Le chef de la province lyonnaise est alors Pierre de Chevigny. Ils endossent un peu le rôle de chefs de la jeunesse française ; et la conviction de Pierre de Chevigny est d'échapper à une tentative d'unification des mouvements de jeunesse en Europe, sous influence allemande.
Dans tous les centres Compagnon, on abrite de jeunes évadés du nord, des juifs. On abrite du matériel militaire et on aide à franchir la ligne de démarcation...
André NOEL, chef de commanderie, est arrêté par les allemands, et fusillé le 28 novembre 1941.
Par ailleurs, tous les compagnons ne répondent pas aux attentes de leurs chefs ; le recrutement insuffisant, la moralité et l'attitude scandaleuses de certains jeunes vont décrédibiliser le mouvement.
L'association ''Jeune-France'' reprend une idée ancienne et s'inscrit dans la continuité de l’émission « Radio-Jeunesse » diffusée en zone libre ...Elle assure, dans le domaine artistique, une mission comparable à celle que jouent les Compagnons de France en matière pré-professionnelle ou les Chantiers de Jeunesse en matière de loisirs. Elle veut être un lieu de recherche artistique et un soutien à des créateurs.
''Jeune France'' connaît un certain succès, naviguant entre les manifestations officielles et des initiatives populaires, musicales et théâtrales.
Whitehead
Lancelot revient à Londres, pour finaliser son départ ( debriefing avec les Services de Renseignements) et préparer son retour en France.
Alors que Lancelot s'était plaint de n'avoir pu rencontrer Russell ou Whitehead, tous deux retenus aux Etats-Unis ; Vanessa Bell et Quentin ont l’excellente idée de lui faire rencontrer un de leurs amis, le mathématicien Godfrey Harold Hardy, récompensé de nombreux prix, également inséré parmi la société des ''apôtres '' de Cambridge. C'est lui qui découvrit le génie de l'indien Ramanujan, et le fit venir à Cambridge.
Il avait subi des problèmes de santé, et se sentait diminué dans son raisonnement logique. Assez asocial, timide ; Lancelot sut le séduire pour qu'il accepte de ferrailler sur de nombreux points philosophiques. Hardy se disait athée ; mais il rêvait de trouver un raisonnement qui puisse mettre Dieu lui-même en difficulté !
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Malheureusement, aucune réflexion ne peut, d'après lui, se mesurer à l'élégance, la beauté d'un raisonnement mathématique. Lancelot tente alors de le convaincre que son âge, s'il ne lui permet plus de retrouver cette capacité, peut l'amener à un autre type de réflexion ; et Bertram Sinsernin , un jeune philosophe, en profite pour présenter le travail du philosophe Whitehead, que Hardy a connu ; et qui ne manque pas de paradoxe....
Personne, ici, n'oublie le travail remarquable du Principia Mathematica (1913) que Whitehead écrivit avec Bertrand Russell.
G. H. Hardy, rejoint Whitehead, quand il écrit que la mathématique devrait concerner au-delà de la grandeur, de la quantité, de la forme, bien plus encore jusqu'à l'esthétique, peut-être même la morale !
Mathématique et Philosophie pourraient construire une cosmologie …
Whitehead insisterait sans-doute sur la nécessité de décrire précisément ce que représente « la nature dans sa créativité agissante. »
- Quelle est la place du sujet dans la nature ?
- « L'individu n'est pas une île, il est relié au reste de l'univers... Étudions comment à partir de composants dissemblables se créent des personnes, des événements, des situations, des sociétés. »
- Selon un programme ?
- Non, cela se joue au cours du processus.
Et Dieu ?
Whitehead a des jugements très durs pour la figure de Jéhovah.
- Si Dieu est exclusivement transcendant ; c'est l'exclure de la raison... C'est gênant ?
- Dieu agit dans l'univers, il est immanent au monde.
- Dans ce cas, la théologie n'est pas dissociable de la science.
« le Royaume des cieux est en vous » exprime l'unité de l'Univers : « une expérience affective intime nous initie à l'unité immanente du monde. » le travail du cœur se complète par un travail de la raison.
Chacun ici, est d'accord : le lien entre religion et raison est inéluctable. Quand la religion perd le désir de vérité et de clarté, elle se dégrade.
« Si la science, par méthode, distingue des classes homogènes d'objets, et les isole du reste de la réalité ; la religion, en revanche, est habitée par la diversité et l'unité des choses. »
Matière et Esprit se contaminent... Lancelot rapproche ce qu'il entend avec la pensée de Teilhard de Chardin, qu'ici, personne ne connaît.
- Si Dieu est à l’œuvre, professez-vous une sorte de déterminisme absolu ?
- Pas du tout. « Le Mal ( qui existe) serait alors en conformité avec la nature de Dieu. Dieu rencontre le Mal, et en pâtit. » Il n'y a pas de Mal absolu ( pas de Malin, non plus...). « Le Mal est lié aux processus de dégradation et de disparition qui ne sont pas radicalement mauvais, puisque, dans un univers en devenir, naissance et destruction sont corrélatives. » (*)
« Dieu est à la fois fondement, et vision. Dans un monde en devenir (…) Dieu est la voie, le chemin qui conduit à des réalités plus profondes. (…) L'Univers nous montre deux faces : d'un côté, il se dégrade physiquement ; de l'autre il s'élève spirituellement. » (*)
(*) Sources : Whitehead – Un univers en essai – Bertrand Saint-Sernin
Les rapports entre Vichy et Londres n'étant pas bons ; l'idée du parachutage de Lancelot n'est pas acceptée par la '' France libre''.
Le retour s'avère cependant bien moins aventureux, et beaucoup plus long, que l'aller. D'abord un bateau à partir de Liverpool, pour joindre Gibraltar en 14 jours ; puis traversée de l'Espagne, facilitée par des bons papiers, et beaucoup de patience... Train par Bilbao et San Sebastian.
Hitler a échoué à entraîner Franco, dans une guerre contre la Grande-Bretagne. Le caudillo exige d'énormes aides économiques et par l'intermédiaire d'Alan Hillgarth, Churchill distribue des millions de dollars pour soudoyer des officiers supérieurs de l'armée espagnole.
Quelle tournure aurait pris la guerre si au lieu d'attaquer la Russie, les allemands se seraient concentrés sur Gibraltar, et l'Afrique du nord ?
Le régime de Vichy tâche de resserrer ses liens avec l’Espagne franquiste et le Saint-Siège ; sorte d’alliance fondée sur les convictions religieuses et sociales. Le 13 février 1941, Pétain a reçu à Montpellier Franco de retour de sa rencontre avec Mussolini.
1941 – L'Ecosse – Hamilton - Hess
Walter Johannes Stein, et Lancelot sont attendus et reçus par le 14e duc de Hamilton en sa demeure, Dungavel House, en périphérie de Strathaven. Séjour quasi-officiel : Stein, conseiller de Churchill devait être accompagné d'un émissaire français du régime de Vichy, Lancelot de Sallembier : - L'affaire Hess, étant au coeur de de cette visite.
Douglas-Hamilton, après des études à Eton et Oxford, a rejoint la Royal Air Force et, en 1927, il est devenu commandant du 602e escadron (ville de Glasgow). En 1933, il est le pilote du premier vol au-dessus du mont Everest.
Voici ce que Lancelot a retenu de la longue explication du duc de Hamilton, sur son rôle dans cette affaire:
En liaison avec les Services de renseignements britanniques, Hamilton devait rencontrer Albrecht Haushofer à Lisbonne pour évoquer un '' accord germano-anglais'' . Cette opération permettait de gagner du temps sur d'Hitler , et de rapporter un maximum d’informations de Haushofer sur la façon dont l’Allemagne résiste à la guerre ; et ses projets vis à vis de l'Union soviétique.
Cette manœuvre d'intoxication a été pilotée par Alan Hillgarth, affecté à l'ambassade britannique à Madrid.
Churchill espérait que l'Allemagne attaque la Russie soviétique et craignait une intensité forte du conflit en Méditerranée. Il espérait bien faire croire à Hitler, que les anglais prêts à se lasser de la guerre, n'étaient pas dangereux... Il faut donc inciter Hitler à tout mettre en œuvre pour l'inciter à faire la paix à l'ouest et s'en prendre à Staline.
On choisit naturellement, Sir Samuel Hoare ( ambassadeur en Espagne ) pour répondre positivement aux ouvertures de paix que l'Allemagne tente. En Allemagne, il semble alors qu'une équipe se met en place pour exploiter cette possibilité avec Hess, Haushofer, sans-doute Ernst Bohle qui coordonne les partis fascistes de l'étranger. Le duc de Hamilton est mis à contribution, pour sa passion de l’aviation ( point commun avec Hess) dont le domaine en Ecosse possède un aérodrome et qui dirige la défense antiaérienne de la région.
Il avait été envisagé effectivement que le chef de l'Auslandsorganisation , le gauleiter Ernst Bohle, puisse éventuellement arriver en avion jusqu'ici, puisque Dungavel House, a sa propre piste d’atterrissage et sert de terrain d’atterrissage d’urgence de la RAF.
Le 10 mai 1941, ce fut donc une réelle surprise d’apprendre qu'à 22h34, un Messerschmitt s’était écrasé près d’Eaglesham et le pilote a été capturé. Il donnait comme nom : Alfred Horn, un ami du duc de Hamilton. Il fut transféré au QG de la Home Guard.
Hamilton se déplace, pour rencontrer l'homme et reconnaît Rudolf Hess.
Le lendemain, alors que Hess est amené par l’armée à leur QG de Craigiehall House près d’Édimbourg. Hamilton se rend à Londres pour rencontrer Churchill.
On a récupéré la sacoche de Hess, avec différents documents, dont les ''propositions de paix''
Sont évoqués l’évacuation allemande de la France, des Pays-Bas, de la Belgique, du Danemark et de la Norvège. Le retour à l'Allemagne de l’Alsace et la Lorraine. Le Royaume-Uni s’abstiendra de s’impliquer en Europe à l’avenir. Un pacte de non-agression entre le Royaume-Uni et l’Allemagne.
La sacoche contient également un manuscrit, l'ancien texte irlandais connu sous le nom de Lebor Feasa Rúnda (Livre de la connaissance secrète) : sorte de doctrine druidique et un témoignage des croyances et des pratiques spirituelles des Celtes. Hess pensait-il échanger cette relique celte contre une Pierre qui aurait complété les Regalia du Reich allemand ?
L'intention de R. Hess était d'atterrir, négocier, et retourner en Allemagne, avec son avion.
Seulement, Hess n’a pas été en mesure de localiser la piste d’atterrissage privée de Dungavel dans l’obscurité de la nuit. Il aurait ensuite, manqué de carburant et se serait éjecté de l'appareil. Parachuté de son avion, Hess s’est blessé à la cheville lors de l’impact et a été rapidement appréhendé.
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Très vite, il est apparu que les allemands, préféraient présenter Rudolf Hess, comme un insensé, voire un dément...
Au-delà de la négociation, on peut se demander si Hess ne s'imaginait pas, prendre la tête d'une conspiration contre Churchill ? L'effort de la Grande-Bretagne a été d'utiliser cette manœuvre allemande pour prendre les nazis à leur propre piège.
Hamilton confirme que le seul objectif de Churchill est d'écraser le nazisme.
Le 22 juin 1941, Hitler a attaqué l’Union soviétique ; et la diplomatie britannique a proposé un traité anglo-soviétique d'assistance mutuelle, signé le 12 juillet.
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