moyen-age
Louis Bouyer et la légende Arthurienne
/image%2F0551881%2F20260519%2Fob_12d1ec_presse-universite-de-la-sorbonne.jpg)
Le Département des études médiévales de la Sorbonne organise régulièrement des séminaires sur le Graal, dirigés par Daniel Poirion. Elaine, alors doctorante en littérature médiévale, a entrepris dès 1980 une thèse de troisième cycle consacrée à la tradition manuscrite du Lancelot-Graal ( Vulgate). Ce travail, qui doit être soutenu en 1983 à l’Université Paris IV Sorbonne, explore la manière dont le Graal est représenté dans les corpus médiévaux et articule ses dimensions symboliques et liturgiques.
Daniel Poirion est maître de conférences à l'Université de Paris. Il a donné une conférence intitulée Le Graal : Les Systèmes de Signification à la Sorbonne et a publié Le Merveilleux dans la littérature française du Moyen Âge en 1982.
Quelle n'est pas la surprise d'Elaine, alors qu'elle travaille à l’Université Paris-Sorbonne, avec Daniel Poirion, de rencontrer un prêtre oratorien, Louis Bouyer, qui, au sein de ses travaux théologiques, cherche à utiliser les légendes autour du Graal, pour exprimer sa sensibilité religieuse. Poirion laisse à Elaine le soin d'approfondir cet intérêt théologique avec Bouyer...
Elaine accueille avec beaucoup d'espérance, la demande du père Bouyer, alors qu'elle se trouvait devant une observation à propos des textes arthuriens qui l'affectait, et la bloquait... En effet, il semble qu'au XIIIe s. ou XIVe s., les milieux universitaires et même monastiques, voyaient ces légendes du Graal – et même la '' Queste...'' avec le chevalier christique Galaad - comme un folklore profane, indigne de figurer dans le cursus académique ou théologique. Aussi, il semble que nous n'ayons aucune réaction de ces milieux à ces œuvres littéraires pourtant fort lues ou contées.
* Qu'en pense Louis Bouyer ?
- Elaine expose le problème :
La Légende arthurienne circule énormément en ce XIIIᵉ siècle, avec des manuscrits profanes. Les universités médiévales (notamment Paris) fonctionnent pour leur part selon un schéma strictement savant : enseignement en latin centré sur la théologie, la philosophie (Aristote) et les Écritures. Les romans chevaleresques, rédigés en langues vulgaires (vieux français, angevin, etc.), ne figurent dans aucun cursus universitaire. Leur statut profane les en exclut : ils sont jugés être des « fabuleux », des divertissements sans valeur académique, loin des vérités enseignées par l’Église.
Les romans courtois et arthuriens célèbrent les vertus de la chevalerie (amour courtois, bravoure) selon un code profane. Les universités, liées à l’Église, dévalorisent ce monde profane.
La maîtrise théologique des clercs passait par les textes latins (Bible, Pères de l’Église, Aristote traduits), pas par les récits d’aventure.
La scolastique recherche la vérité rationnelle et spirituelle, structurée par la doctrine catholique. Elle opère au moyen de la dialectique et des autorités canoniques. En revanche, la littérature chevaleresque est narrative, légendaire et résolument fictionnelle. De ce fait, les théologiens la considèrent comme une « fable », un récit inventé sans fondements démonstratifs.
/image%2F0551881%2F20260519%2Fob_448c42_copiste-moyen-age-image-semh-sorbon.jpg)
- Louis Bouyer le reconnaît ; cependant, remarque t-il, qui a copié ces manuscrits ? Des clercs ; d'ailleurs, dans plusieurs manuscrits à destination religieuse, on a volontairement omis ou « édulcoré » certains épisodes arthuriens. Des copistes ont purement et simplement supprimé des passages de la Queste du Graal, voire ajouté en marge des avertissements interdisant de lire ces romans chevaleresques. Si on prévient que ces récits ne doivent pas occuper l’esprit du clerc, c'est qu'en pratique, les clercs qui copiaient ou lisaient ces œuvres le faisaient plus par goût personnel ou pour distraire la chevalerie de leurs élèves que par conviction intellectuelle.
Je rappelle, dans cette Note : L’Estoire del Saint Graal et la Queste del Saint Graal font toutes deux partie du cycle de la Vulgate, un vaste ensemble de romans arthuriens en prose rédigés au XIIIe siècle. Elles sont complémentaires et s’inscrivent dans une continuité narrative.
L’Estoire del Saint Graal (1230-1235) raconte les origines du Graal et son voyage depuis Jérusalem jusqu’en Grande-Bretagne. Elle met en avant la figure de Joseph d’Arimathie, qui aurait apporté la coupe sacrée en terre bretonne. Ce texte établit un fondement spirituel et historique à la quête du Graal.
La Queste del Saint Graal (1225-1230) se concentre sur la quête menée par les chevaliers de la Table Ronde, notamment Galaad, Perceval et Bohort. Elle adopte une approche plus mystique et met en avant la pureté nécessaire pour atteindre le Graal. Contrairement aux aventures chevaleresques classiques, cette quête est marquée par une forte dimension religieuse.
Le cycle est complété de :L’Estoire de Merlin qui décrit la naissance et les premières aventures du roi Arthur. Le Lancelot propre : La partie la plus longue, centrée sur les exploits de Lancelot du Lac et sa relation avec la reine Guenièvre. La Mort le roi Artu qui relate la chute du royaume arthurien et la fin tragique du roi Arthur.
Voir aussi, sur ce site, plusieurs articles sur ces œuvres.
Louis Bouyer, ajoute :
Certains chercheurs soutiennent que les écrits de Thomas d’Aquin - avant tout un théologien - reflètent un engagement complet avec les courants intellectuels de son époque, qui comprenait l’exploration de divers textes littéraires. Même s'il ne privilégiait certainement pas la littérature arthurienne dans son programme d’études, les thèmes de la littérature du Graal peuvent résonner avec ses explorations de la vertu, de la moralité et de la nature de la grâce divine.
L’éthique aristotélicienne et la métaphysique, peuvent permettre de s'interroger sur les dilemmes moraux auxquels étaient confrontés les chevaliers dans les histoires du Graal. L’un des thèmes centraux de « La Quête du Saint Graal » est la recherche de la pureté et de l’illumination spirituelle, reflétant le désir humain d’union avec Dieu.
* Qui est Louis Bouyer ?
Louis Bouyer (1913-2004) est prêtre et théologien catholique français, membre de la société de l'Oratoire de Jésus et de Marie.... Né dans une famille luthérienne, il s'est converti au catholicisme en 1939, après avoir découvert l'importance de la liturgie et de la tradition, notamment grâce aux milieux orthodoxes russes, aux bénédictins, et à l'œuvre du cardinal John Henry Newman. Il est reconnu comme une figure majeure du renouveau liturgique et théologique du XXe siècle, bien qu'il soit considéré comme une figure "non-conformiste" ou même "marginale" dans ces années post-Concile Vatican II en raison de ses critiques...
Il a élaboré une monumentale synthèse théologique en trois trilogies, dont l'une est liturgique. Pour Louis Bouyer la liturgie est centrale ; elle est la source et le sommet de la vie chrétienne, un lieu d'accès direct à l'expérience du mystère chrétien et à la communion avec Dieu. Le Mystère pascal est, selon lui, le cœur de la foi et le centre de la liturgie. Il a également joué un rôle, bien que critique, dans les réformes liturgiques post-Vatican II. Il a notamment été l'un des rédacteurs de la deuxième prière eucharistique.
Il a exploré la théologie mystique médiévale, défendant un retour à la théologie négative et au néoplatonisme chrétien, influencé par des figures comme Pseudo-Denys l'Aréopagite. Bouyer appartient au mouvement du "ressourcement" ( de Lubac, Daniélou...) , qui prône un retour aux sources scripturaires, patristiques, et liturgiques, s'éloignant ainsi d'un néothomisme jugé trop rigide. Il considère la tradition non comme un "musée", mais comme un "fleuve vivant".
Pour autant... Louis Boyer admire la philosophie et la rigueur de Thomas d'Aquin, Bouyer le lit non pas comme un néoscolastique abstrait, mais comme un penseur dont la théologie est enracinée dans l'expérience liturgique et mystique. Il se situe souvent "entre" la pensée de Thomas d'Aquin et celle, plus esthétique et eschatologique, de Hans Urs von Balthasar. Il critique la fragmentation de la pensée moderne et appelait à redécouvrir l'unité entre foi et raison, la dimension sacramentelle du monde, et le sens du mystère.
/image%2F0551881%2F20260519%2Fob_41dac6_la-spiritualite-du-moyen-age-de-loui.jpg)
Louis Bouyer a un intérêt marqué pour la pensée mythique et symbolique. Il ne voit pas les mythes comme de simples fictions, mais comme des expressions profondes de vérités spirituelles, parfois anticipatrices de la Révélation chrétienne. « Le mythe recèle une vérité trop riche et trop grande pour se laisser épuiser ou rejoindre par le discours rationnel ». La légende arthurienne et le mythe du Graal l'intéressent particulièrement. Pour Bouyer, le Graal est un symbole chrétien profond, enraciné dans la spiritualité eucharistique, représentant le calice du Christ et la quête humaine de rédemption et de plénitude. Il y voit une allégorie de la recherche de Dieu.
Louis Bouyer codirigea en 1961, l’ouvrage La spiritualité du Moyen Âge, où il explore la symbolique chrétienne médiévale et l’imaginaire arthurien, cadres dans lesquels la légende du Graal tient une place de choix.
Après Vatican II, Bouyer exprime ses frustrations face à certaines évolutions de l'Église, dénonçant ce qu'il perçoit comme une "dérive spirituelle" et un "sécularisme" ; il le fait particulièrement dans son livre La Décomposition du catholicisme (1968). Ses écrits abordent souvent le combat spirituel et la dimension eschatologique de la foi, c'est-à-dire l'attente du Royaume de Dieu et la lutte contre les forces spirituelles adverses.
La Conscience, à l'époque médiévale.
Le mot conscientia chez Thomas d'Aquin et les médiévaux renvoie presque exclusivement au jugement moral ( agir en conscience) . Ce que nous appelons aujourd'hui conscience de soi, perception de l'environnement, état de veille, etc., était pensé autrement. Aussi, ne vous étonnez-pas, si nous évoquons - '' L'âme et ses puissances '', dans le cadre médiéval ; et les '' sens internes ''.
L'âme et ses puissances dans le cadre médiéval :
Au lieu du cerveau, c’est l’âme (anima) qui est le siège de l’activité cognitive et perceptive. L’âme humaine est dotée de plusieurs facultés ou puissances, selon une division aristotélico-thomiste :
-
La sensibilité (impliquant les cinq sens, mais aussi l’imagination, la mémoire sensible, etc.)
-
L’intellect (faculté rationnelle : - l'intellect agent est le responsable de l'abstraction des formes intelligibles à partir des données sensibles. Et - l'intellect possible assimile et mémorise les concepts. C'est le rôle actif de la pensée...
Pour Thomas « La lumière de l'intellect agent n'est causée dans l'âme par aucune autre substance séparée que Dieu immédiatement » Cette fonction est une participation à l'intelligence divine, qui est purement en acte et ne dépend pas des sens.
-
La volonté (faculté d’aimer, de choisir, de vouloir)
Ce que nous appelons aujourd’hui "état de conscience" était donc réfléchi en termes d’activité de l’âme sensible ou rationnelle.
Les sens internes - "Sensus interior"
Les médiévaux reconnaissaient aussi un système complexe de sens internes, entre la perception sensorielle brute et l’intellection. On y trouve :
-
La sensus communis : une sorte de "centre de perception" qui unifie les données des sens.
-
L’imagination : conservation des images perçues.
-
La mémoire : capacité à retenir et à rappeler.
-
L’estimative (chez les animaux) ou cogitative (chez l’homme) : un instinct ou une forme de jugement immédiat.
C’est probablement ici, dans ce réseau de facultés, que se logerait le plus proche équivalent médiéval de ce que nous appelons aujourd’hui "conscience cognitive", c'est à dire nos processus mentaux.
/image%2F0551881%2F20250521%2Fob_cd4dac_les-ames.jpg)
Je reprends et j'avance: Au Moyen-âge, le cerveau n’était pas vu comme le siège de la pensée ou de la conscience, il lui était attribuait différentes fonctions cognitives, mais c’est l’âme, immatérielle, qui pensait via ses facultés, en se servant du corps.
Pour Thomas d'Aquin : l'âme est une substance spirituelle et immortelle, créée directement par Dieu. Elle est le principe vital de l'homme et le siège de l'intelligence et de la volonté.
L'intellect humain reçoit une lumière dérivée de Dieu pour comprendre les réalités universelles.
L'âme humaine est naturellement orientée vers Dieu, car Il est la cause première et la fin ultime de toute créature.
L'âme ne peut atteindre Dieu pleinement par ses propres forces. Elle a besoin de la grâce divine, qui élève l'intelligence et la volonté pour permettre une union plus profonde avec Dieu.
La fin ultime de l’âme humaine, pour Thomas, c’est la vision béatifique, c’est-à-dire voir Dieu face à face dans l’au-delà, et c’est une union directe avec Dieu, qui dépasse toute connaissance naturelle.
Dès maintenant, l’âme peut être en relation avec Dieu : - par la raison, qui peut connaître certains attributs de Dieu, - par la foi, qui donne accès à la Révélation, - par l’amour (charité), qui unit à Dieu dans la vie morale, - et surtout par la grâce sanctifiante, qui fait de l’âme un "temple du Saint-Esprit".
En reprenant les intuitions de Thomas d'Aquin, Yvain les reformule avec des notions plus scientifiques, même si cette approche remet en question le matérialisme classique.
/image%2F0551881%2F20250521%2Fob_15f387_la-pensee-cerveau.jpg)
La ''conscience'' ne serait pas un simple produit du cerveau, mais plutôt une structure vibratoire intuitive, en lien avec un espace-temps élargi.
- La conscience participerait à une réalité supérieure: Thomas d'Aquin considère que l'intellect humain participe à la lumière divine. Nous pourrions évoquer une conscience qui interagit avec un ''sur-espace de libre arbitre'', ce qui pourrait être rapproché de l'idée d'une intelligence transcendante.
- L'âme représenterait le principe indépendant du cerveau : Pour Thomas, l'âme est une substance spirituelle qui ne dépend pas du corps pour exister. Si la conscience n'était pas seulement une émergence du cerveau, on rejoindrait cette idée d'une réalité immatérielle qui dépasse le fonctionnement biologique.
- L'intellect agent, serait agent d'une physique de l'information: Thomas d'Aquin parle de l'intellect agent, qui éclaire les formes intelligibles et permet la connaissance. Nous pourrions explorer une physique de l'information, où la conscience joue un rôle actif dans la structuration du réel. On pourrait voir ici une analogie entre l'intellect agent et une conscience qui influence la réalité quantique.
- Au sujet de la finalité de la conscience: Chez Thomas d'Aquin, la conscience humaine est orientée vers Dieu, qui est la vérité ultime. Nous pourrions proposer une conscience qui interagit avec un espace-temps élargi, ouvre la possibilité d'une connexion avec une réalité supérieure, qui pourrait être interprétée comme une forme de transcendance.
Un '' nouveau Moyen-âge '' ?
Le plus étonnant pour Lancelot, est l'attachement de Morin - moins perceptible dans ces années70, il est vrai - à la Révolution. Moscou, Pekin, Cuba avaient déjà englouti ses rêves libérateurs; mais il avait espéré dans les explosions de Berkeley, le développement de la ''contre-culture'', ''mai 68''... A présent, il parlait d'un '' nouveau Moyen-âge '' - et Lancelot fit tout pour l'en dissuader, estimant la comparaison mal choisie...
/image%2F0551881%2F20241111%2Fob_7fd087_attaque-abbaye-par-les-wikings.jpg)
Morin tient à son expression pour décrire une période de crise et de transformation profonde de notre société. Il décrit nos années 70, comme un '' âge de fer planétaire '' et une ''préhistoire de l'esprit humain ''. Il appelle à repenser nos valeurs et nos structures pour évoluer vers une nouvelle forme de civilisation.
Morin pense au Moyen-âge pour signifier la crise actuelle, parce que le Moyen-Âge est souvent vu comme une période de transition, parce qu'il est marqué par des crises multiples ( invasions, famines, épidémies), qu'il est une période de quête de sens et de renouveau spirituel.
Lancelot objecte qu'il accepterait volontiers cette expression, si elle signifiait dans son esprit, un nouveau point de départ, en faisant siennes les préoccupations spirituelles et religieuses et en appelant au génie de la synthèse, au sens de l’unité, qui caractérise cette période dans l'esprit de Nicolas Berdiaeff ( Un nouveau Moyen Age, 1924 ) ou de Rémy Brague aujourd'hui.
/image%2F0551881%2F20241111%2Fob_9cc722_jacques-maritain-nicolas-berdiaeff-nou.jpeg)
La référence au Moyen-âge, permet de relever plusieurs aspects de cette période :
- la capacité à intégrer et développer les savoirs des Anciens, notamment grecs et arabes, tout en les adaptant à leur propre contexte culturel et religieux.
- l'importance de nos fondements spirituels.
- l'équilibre entre tradition et innovation.
Et pour faire plaisir – à raison – à Edgar Morin : - l'étude de manière transdisciplinaire, intégrant la philosophie, la théologie, et les sciences. Cette approche holistique est nécessaire pour aborder les défis complexes du monde contemporain.
Malheureusement, cette expression qui évoque le retour au Moyen-âge, est en général, une formule péjorative. Elle évoque un Moyen Âge, plein de violences, de désordres, de catastrophes naturelles, de seigneurs de la guerre, de querelles de pouvoir; un temps d'irrationalisme et d'inhumanité!
« Il n’y a pas un unique “moyen âge”, si l’on entend par ce terme une époque où l’homme, après la clarté de la civilisation, s’enfonce momentanément dans la nuit de l’ignorance et de la grossièreté. » C'était la définition donnée en 1921, par Walter Deonna un célèbre archéologue et historien.
/image%2F0551881%2F20241111%2Fob_7dc291_henri-marrou-les-troubadours-couv.jpg)
Henri Marrou, que Lancelot connaît depuis la guerre, puis à Esprit ; ( 1950 - Henri-Irénée Marrou (1904-1977) - Les légendes du Graal (over-blog.net) ) lui rappelait que dans les années 20, « le Moyen Âge était l’objet d’une vénération unanime : ce n’était pas seulement le fait des hommes de droite.. » Il se souvient de « Waldo Frank, un marxiste pourtant, ou tout au moins marxisant, ce qui ne l’empêchait pas de célébrer le temps où “le pape et l’empereur, Dante et son valet”, partageaient la même conception du monde et de la vie. Ce qu’on admirait alors dans le Moyen Âge, c’étaient moins ses grandes réalisations que le prototype qu’il nous fournissait d’une civilisation “saine”, c’est-à-dire organisée autour d’un même système idéologique, par opposition à l’anarchie des valeurs du monde contemporain » ( Henri-Irénée Marrou, « D’un nouveau Moyen Âge », Esprit, n° 344, déc. 1965, p. 1200.)
Aujourd'hui, Rémy Brague (1947 - ) penseur catholique et ancien professeur de philosophie à la Sorbonne, explique qu’il souhaite un « retour au Moyen Âge » pour dépasser l’humanisme exclusif athée qu’il accuse d’avoir entraîné l’humanité vers des idées destructrices et des menaces totales ( Rémi Brague, Le propre de l’homme. Sur une légitimité menacée, Paris, Flammarion, 2013)
Sans aller si loin ; la modernité en Europe s’est développée en grande partie en réaction au Moyen Âge. Les penseurs de la Renaissance ont cherché à rompre avec les traditions médiévales pour promouvoir des idées nouvelles basées sur la raison, la science et l’humanisme. Ils ont même défini leurs propres idées en opposition directe à celles de cette période.
Je rappelle que l’expression “Moyen Âge” a été inventée au XVIIe siècle par l’historien allemand Christoph Keller, pour la situer entre la fin de la grandeur de l'Empire romain, et cette période où quelques uns se considèrent comme vivre une Renaissance, et qui marquerait le début de l’entrée de l’Europe dans ce qui serait une forme de modernité aboutissant aux Lumières.
L’essentiel de ce que les gens imaginent être le Moyen Âge est en réalité hérité du XIXe siècle : c’est Walter Scott, c’est Victor Hugo, etc.
La Querelle des Universaux -2
Avec mon esprit colimaçon, je reviens sur ce débat :
/image%2F0551881%2F20241110%2Fob_1ff391_universaux-2.jpeg)
Le ''nominaliste'' affirme que sans un individu qui puisse comparer ce cheval avec un autre, aucune similitude n'existe entre eux. Le concept général de ''cheval'' n'existe pas réellement et relève uniquement d’un processus de l’esprit.
A contrario, répond le ''réaliste'' l'universel cheval existe, ce concept existe même indépendamment de ce qu’il représente. En effet, il est patent que tous les chevaux partagent des caractéristiques communes (comme avoir quatre pattes, une crinière, etc.).
Le '' réaliste'' soutient que les universaux sont nécessaires pour expliquer l’existence des catégories et des espèces. Sans les universaux, il serait impossible de parler de “cheval” en général, car il n’y aurait que des chevaux individuels sans lien conceptuel entre eux.
De plus, c'est parce que '' la chevalité '' existe en lui, que cet animal peut galoper.
Le ''nominaliste '' répond : - Préférons la simplicité, comme de considérer que les universaux sont des noms que nous utilisons pour décrire des groupes d’objets similaires, plutôt que des entités réelles indépendantes. '' Cheval'' reste une étiquette que nous facilite le langage. De plus, nous ne percevons que des chevaux individuels, et non pas l'universel ''cheval''. Les universaux nous permettent d'organiser notre expérience du monde, mais ils n’ont pas d’existence indépendante.
Elaine, choisit la position intermédiaire d'Abélard ( défini comme ''conceptualiste'' ). Il admet que les universaux existent, mais uniquement dans l’esprit humain. Pourtant, ils jouent un rôle crucial dans notre cognition. Ils nous permettent de catégoriser et de comprendre le monde en regroupant des objets individuels sous des concepts généraux. Par exemple, le concept de “cheval” est formé en observant les caractéristiques communes à tous les chevaux.
Ainsi, le mot ''cheval '' a une signification réelle dans notre langage et notre pensée. Un concept n'est pas un simple nom sans substance, il émerge de notre interaction avec le monde et de notre besoin de structurer notre connaissance.
Yvain rejoint Elaine, et ajoute qu'un des questions qui lui vient à l'esprit – un peu annexe, certes - est celle-ci : comment pouvons-nous modéliser un concept universel, pour qu'il puisse être admis par une ''intelligence artificielle'', et qu'est-ce que cela en dit... ?
Une autre fois, Lancelot qui s’intéresse de près aux sciences, et Yvain, découvrent qu'ils ont suivis de près ou de loin, les mêmes conférences de Jules Vuillemin (1920-2001) philosophe et épistémologue, au Collège de France, où il traitait de la théorie de la connaissance appliquée aux mathématiques. Il avait écrit en 1962 '' La philosophie de l'algèbre ''. Lancelot avait pu le rencontrer lors de l’hommage à Jean Cavaillès qu'il avait connu. (voir : Le 8 mai 1945. - Les légendes du Graal (over-blog.net) et Jean Cavaillès - 1929 - Les légendes du Graal (over-blog.net) )
Dans son ouvrage “Nécessité ou contingence”, Vuillemin analyse comment différents systèmes philosophiques depuis l’Antiquité ont traité la question des universaux.
Et surtout, Vuillemin a été fortement influencé par les idées de Willard Van Orman Quine (1908-2000) , avec qui il a beaucoup échangé, notamment en ce qui concerne deux points importants :
- Nos croyances : elles forment un réseau interconnecté, où chaque croyance est soutenue par d’autres croyances. Si une nouvelle preuve contredit une croyance, nous devons ajuster l’ensemble du réseau pour maintenir la cohérence.
- La véracité d'un énoncé : certains sont-ils vrais par définition, et d'autres en vertu de l'expérience ? Doit-on faire cette distinction ? Quine et Vuillemin sont d'accord de la critiquer.
/image%2F0551881%2F20241110%2Fob_1bd885_signs-of-the-last-day-wars-and-anarch.jpeg)
Vuillemin a exploré les questions de déterminisme et d’indéterminisme, qui sont centrales à la mécanique quantique. Il a analysé comment les concepts de probabilité et de causalité sont traités dans la théorie des cordes, et comment cela affecte notre compréhension de la réalité.
J'ai moi-même lu en 1973, dans la collection de poche Idées, ''La nature dans la physique contemporaine'' de Werner Heisenberg ; avec des lignes fascinantes sur le comportement des particules subatomiques, et l'énoncé du fameux principe d’incertitude de Heisenberg. Le fait que nous ne pouvons pas connaître simultanément la position et la vitesse d’une particule avec précision, implique une description probabiliste de la réalité ; et cela introduit une forme d’indéterminisme où les événements ne sont pas strictement déterminés par des causes antérieures.
Le rôle de l'observateur dans la réduction de la fonction d’onde suggèrent que l’acte d’observation peut influencer le résultat d’un événement, remettant en question la causalité classique.
On pourrait ajouter que l’intrication quantique, suggère que des événements peuvent être corrélés de manière instantanée à distance, sans lien causal direct.
Le calcul des probabilités nous permet de modéliser des phénomènes complexes où les résultats ne sont pas déterministes. Et, il est nécessaire de repenser la causalité dans un cadre plus global et interconnecté.
Lancelot rappelle que déjà le philosophe David Hume (1711-1776) soutenait que notre idée de causalité ne repose pas sur une connexion nécessaire entre les événements, mais sur l’habitude et l’expérience répétée. ( Le XVIIIe s. : La nature humaine, la conversation et David Hume. -3/.- - Les légendes du Graal (over-blog.net) )
La Querelle des Universaux -1
Dans ce contexte médiéval, Elaine propose d'entrer dans la Querelle des Universaux :
Lancelot, précisément, voudrait encore rajouter ceci :
La quête du chevalier - comme celle de Perceval pour le Graal ou de Lancelot - symbolise un chemin ardu nécessitant la purification de l’âme et l’élimination des illusions matérielles., pour tenter le Salut, et la découverte de la Vérité ultime, donc divine.
Les personnages de Chrétien de Troyes (1135 ? - 1185 ?), comme Lancelot, Yvain, et Perceval, incarnent des concepts universels, tels les vertus : la bravoure, la loyauté, et la quête de la vérité. Ils transcendent les individus spécifiques.
L'amour courtois entre Lancelot et Guenièvre illustrent un concept universel – l'amour - tout en étant ancré dans des situations spécifiques et des personnages particuliers.
Les aventures de nos héros, reflètent le débat médiéval sur la relation entre les universaux (les concepts généraux) et les particuliers (les actions spécifiques d’un chevalier dans une quête particulière. ).
Alors Yvain, très attentif à cette incursion dans une période assez lointaine, demande que soit précisé la problématique de cette querelle, à l'époque :
Elaine tente de résumer :
- La question centrale est de savoir si les universaux, comme les concepts de “cheval”, ou d' “humanité”, existent réellement en dehors des objets particuliers qui les exemplifient.
Les universaux sont-ils des entités réelles qui existent dans un monde idéal ou dans l’esprit de Dieu, et, comment les objets particuliers participent-ils de ces universaux ? C'est à dire de quelle manière un objet individuel manifeste les caractéristiques de l'universel ?...
Les réponses à ces questions influencent notre conception de Dieu, de l'âme, et aussi de la nature de la réalité. Sur le plan religieux, ce débat touche également à des questions de salut, de la nature des sacrements, et de la Trinité.
/image%2F0551881%2F20241109%2Fob_41cd88_comprendre-le-monde-hier.jpg)
Je rajouterais, ajoute Yvain : - La vision que nous avons, nous terriens, du monde ( la terre, le ciel, l'horizon...) ne nous cache t-elle pas la réalité de l'Univers ?
Ecoute-moi, continue Elaine, je vais tenter de te raconter cette histoire :
Le protagoniste de celle-ci, est un moine philosophe du XIIè siècle, qui nous invite à le suivre dans la Forêt des Significations. Dans cette forêt, chaque arbre représente un concept universel. Parmi nous, les Réalistes voient ces arbres comme des entités réelles, tandis que les Nominalistes les voient comme de simples illusions.
Le moine nous montre l'un des arbres, qu’il appelle “Humanité”. Il explique que cet arbre n’est ni une illusion ni une entité particulière. Au lieu de cela, il nous propose de choisir entre, - la création de Dieu ou, - le résultat de l’esprit humain qui, en observant de nombreux individus, abstrait les caractéristiques communes pour former le concept d’humanité.
Continuons cette comparaison, par l'allégorie de la tisserande. Cette tisserande, en observant les fils individuels, crée des motifs sur son tissu. Les motifs n’existent pas indépendamment des fils, mais ils ne sont pas non plus de simples noms. Ils sont le produit de l’esprit créatif de la tisserande, tout comme les universaux sont le produit de l’esprit.... L'esprit de Dieu ou l'esprit humain ?
Lancelot reprend la parole : - Je vais essayer, moi aussi: je vous propose l'histoire d'un alchimiste; ce savant n’est pas seulement intéressé par la transformation des métaux en or, mais aussi par la transformation des idées et des concepts.
L'alchimiste explique que, tout comme l’or peut résulter de la transformation des métaux, les universaux résultent de la transformation, par l’esprit humain, des perceptions individuelles. Ceci dit, je relève, que l'or existe !
Yvain demande à y réfléchir davantage... Mais, ces histoires lui font bien comprendre les composantes de cette querelle.
Yvain, le Moyen-âge
Naturellement, deux ou trois semaines plus tard, en visite à Fléchigné, Elaine présente Yvain à Lancelot ; il était au courant de cette visite et était curieux de rencontrer ce nouvel allié dans la Quête, au prénom prometteur...
/image%2F0551881%2F20241109%2Fob_7f6929_yvain.jpg)
Yvain connaît l'histoire du '' Chevalier au lion '', dont il conserve l'histoire , consignée dans un livre reçu pour son anniversaire de ses dix ans. Livre gardé précieusement, mais sans s'y être vraiment intéressé.
Lancelot ne manque pas de lui rappeler le contenu et l'intérêt de ce roman de Chrétien de Troyes.
Ce texte médiéval, au-delà de son aspect littéraire, offre une exploration fascinante des thèmes de la chevalerie, de l’honneur et de la quête personnelle. Yvain, le protagoniste, traverse une transformation personnelle profonde. Cette évolution peut être comparée à la démarche scientifique, où la persévérance et l’adaptation sont essentielles pour surmonter les défis. Ce roman offre un aperçu précieux de la société médiévale et de ses valeurs. Elaine pourrait vous convaincre que comprendre ces contextes peut enrichir votre perspective sur l’évolution des idées et des connaissances jusqu'à nos découvertes scientifiques très récentes... . Pour ma part, il me semble que les rebondissements et les quêtes imbriquées, dans cette histoire, peuvent être vues comme une métaphore des découvertes scientifiques, où chaque réponse mène à de nouvelles questions.
Elaine s'amuse de voir son père, piaffant d'impatience d'entrer dans le vif du sujet de la ''Quête du Graal '' ; et l'inquiétude d'Yvain au bord d'un chemin dont il sent bien que son parcours avenir va nécessiter une initiation, qu'il n'imaginait pas il y a quelque semaines....
Elaine préfère, en rester encore, à la philosophie médiévale qui l'occupe précisément dans ses études...
/image%2F0551881%2F20241109%2Fob_2c29c5_enseignement-a-l-universite-de-bol.jpg)
En lien avec leur première discussion sur la réalité et la connaissance des choses ; elle exprime son besoin de revenir à nos fondamentaux... avec la Querelle des '' Universaux ''
Elaine parle avec passion du Moyen-âge, et en particulier du XIIè siècle. Ce siècle est celui du renouveau intellectuel. Des écoles, centres de savoir, vont devenir des Universités ; on y étudie et traduit en latin, des œuvres grecques et arabes. On ne craint pas le débat. Les ordres monastiques s'épanouissent, se répandent à travers l'Europe, et des réformes renforcent la discipline ecclésiastique.
Bernard de Clairvaux (1090-1153) met l'accent sur l'amour divin et la contemplation. Hugues de Saint-Victor (1096-1141) cherche à harmoniser la foi et la raison. Guillaume de Champeaux (1070-1121) défend ses thèses réalistes sur la nature des concepts universels. Averroès (1126-1198) et Maïmonide (1138-1204) harmonisent, sur la pensée d'Aristote, foi et raison.
Tous préparent, la synthèse qu’opérera au siècle suivant, Thomas d’Aquin (1225-1274) en une vision cohérente et systématique de la théologie chrétienne.
/image%2F0551881%2F20241109%2Fob_6f7a87_pierre-abelard.jpg)
Parmi ces penseurs du XIIe siècle, les préférés d'Elaine sont Pierre Abélard (1079-1142) qui développe des méthodes de raisonnement logique et dialectique et Héloïse (1101-1164) avec sa réflexion sur sur l’amour, la liberté, la vie monastique, et sa capacité à remettre en question les normes établies.
Lancelot, partage son intérêt pour cette liste ; et au XIIIè s, il propose d'ajouter Maître Eckhart (1260-1328), théologien et philosophe allemand, nourri de l'influence d'Abélard, Bernard de Clairvaux, Hugues de Saint-Victor, ainsi que celle des philosophes arabes et juifs.
/image%2F0551881%2F20241109%2Fob_ae495e_sermons-maitre-echkart.jpg)
Lancelot, conquis par la méthode phénoménologique, tente de nous convaincre que pour aborder '' en Moyen-âge'' il est nécessaire de « voir autrement les mêmes choses », et en particulier le contexte religieux de la pensée. Comme le dit Saint-Augustin : « là où tu es, Il est Lui aussi” », philosophie et théologie se mêlent.
La pensée médiévale nous oblige à penser radicalement la finitude de l'être humain. Et comme l'écrit Emmanuel Falque : « redécouvrir le sens de l’incarnation en général fût-elle de l’homme et de Dieu »
Hildegarde de Bingen (1098-1179) abbesse et mystique allemande, voit l’homme comme un reflet de l’univers, avec des structures corporelles et des processus qui imitent ceux du cosmos. Bernard de Clairvaux, utilise l’analogie du macrocosme et du microcosme pour illustrer la relation entre Dieu, l’homme et la nature, soulignant l’harmonie et l’ordre divin dans la création. Pierre Abélard explore comment les principes universels se reflètent dans les structures de l’univers et de l’homme. Thomas d’Aquin décrit comment l’ordre et la rationalité de l’univers se reflètent dans l’homme et sa relation avec Dieu. Et, Roger Bacon (1214-1292) dans ses travaux sur la nature et la science, cherche à comprendre les lois universelles qui gouvernent à la fois l’homme et l’univers.
De Platon, et Aristote pour aborder le Moyen-âge
Lancelot avait profité, pendant l'année de propédeutique d'Elaine, de revoir avec elle, les bases de la réflexion en philosophie sous les hospices de Platon et d'Aristote. L'essentiel pour aborder le ''Moyen-âge'' !
De la Grèce nous connaissons la mythologie ; Platon, philosophe, oui... Mais que pensait-il des dieux, 4 siècles avant J.C, se demandait Elaine ?
- Lancelot répond, qu'il lui semble que Platon considérait les dieux comme des allégories écrites par les poètes … Il écrit aussi dans Phèdre, 246 c-d : « nous forgeons, sans voir et sans connaître la divinité, une idée de celle-ci; c’est un être vivant immortel, pourvu d’une âme et d’un corps, naturellement unis pour toujours »
Admettons que si aujourd'hui la question du Divin reste importante ; elle l'a toujours été et le restera sans-doute toujours ! A l'origine, il y a la question sur ce qui est ''Bien'' et ce qui est ''Mal'' et la confrontation avec la Mort.
- Cherchons les emplois du mot ''théios'', chez Platon ?
- Le contexte de son emploi est religieux, mais il signifie aussi l'excellence, la perfection, ainsi que ce qui inspire le poète... On dirait aujourd'hui c'est le spirituel ( ainsi dans le Phédon), et même l'immortel ( dans le Banquet). On retient en général que le concept de '' Theios '' est appliqué aux Idées.
- Finalement, pour Platon, la question du Divin est d'ordre intellectuel, avant d'être religieux.
- Je lis dans La République, livre VI, 500 : « C’est ainsi que le philosophe qui vit en présence de ce qui est divin et harmonieux devient lui-même divin et harmonieux, autant qu’il est possible à un être humain de l’être. » ( )
- Pour en revenir à ta question sur la croyance aux dieux... Sa quête n'est pas : ce qui est réel, mais ce qui est Vrai ; plus exactement est réel ce qui est vrai.
Rappelle toi l'allégorie de la Caverne ( La République, livre VII, 514..): le monde sensible n'est pas le réel.
- Et chez Aristote ?
- C'est sensiblement la même chose... Pour Aristote ( disciple de Platon), le divin ( theios) est beaucoup plus large que le substantif theos : Dieu. Qualifier les astres de divins, ne signifie pas qu'Aristote considéraient les astres comme des dieux... Dans Métaphysiques, L, 7, 1072 b 29, il écrit : « Nous disons, d’ailleurs, que le dieu est un vivant éternel parfait »
- Un autre mot existe chez les grecs, c'est mûthos, Aristote l'emploie pour désigner un récit sacré, c'est-à-dire, qui met en scène des dieux, des héros... Mais un récit '' invérifiable '' ! Aristote s'en sert pour attirer l'attention, et en dégager des vérités. Un amateur de mythes est un amateur de sagesse, dit-il ; et il ne craint pas de se moquer de récits qui font consommer aux dieux du nectar et de l'ambroisie : je lis dans ( Métaph, II, 4, 1000a 8-18, ) : « Si c'est en vue de plaisir, en effet, que les immortels touchent à ces breuvages, le nectar et l'ambroisie ne sont en rien causes de leur existence; et si c'est en vue de maintenir leur être, comment seraient-ils éternels, tout en ayant besoin de nourriture ? »
Aristote le philosophe de la ''nature'' se représente le cosmos comme une intelligence ( = nature) à l’œuvre en toute chose. Tout tient admirablement à tout. Le Dieu d'Aristote ( noêsis noêseôs = la pensée de la pensée) est totalement transcendant, hors du monde. Cependant, la perfection divine s'exprime dans l'ordre du monde...
Platon, lui, voit le monde ( la totalité du monde) , comme « l'image de quelque chose » ( eikona tinos ).
En effet, pour lui, nos sens ne nous donnent pas accès au réel, mais à une ''image'' de celui-ci : le monde sensible. Nous voyons ce qui est beau, mais ce n'est pas le Beau.
Le lieu des idées ( des Formes) est au-delà de notre monde.
Dans '' Le Timée '' ( à lire !) Platon tente de trouver un discours adapté au ''Kosmos'' . Notre discours ne pourra n'être que semblable, et non pas identique, au Monde. Pour dire le Monde , il faut être philosophe ! Parce que le philosophe – s'il est en harmonie totale avec l'ordre du lieu des Formes – le saisit par la pensée. « pour l’âme, apprendre, c’est se remémorer les choses dont elle avait auparavant la connaissance » ! En effet, l'âme est immortelle... ( on en reparlera..)
/image%2F0551881%2F20240520%2Fob_72d975_neoplatonisme.jpg)
Au Moyen-âge, ce que l'on connaît, c'est le néoplatonisme, c'est à dire une philosophie qui s'est construite après Platon confrontée aux trois religions, judaïsme, christianisme et islam. Certaines orientations furent tracées par Plotin, Origène ( IIIe s.), St Augustin, Boèce, Denis l’Aréopagite...
Pour ce qui est d'Aristote, retenons que c'est d'abord l'homme de l'empirisme, de la philosophie de la nature... et quelque fois aussi de la politique.
Oublié, Aristote est redécouvert en Occident en se frottant à la doctrine de St-Augustin, et du néoplatonisme.
En effet, Thomas d'Aquin ( 1225-1274) rompt avec la tradition, et réfléchit au -travers de ce que les ''païens'' ( les arabes) nous apportent, la philosophie d'Aristote. Il en fait même, ''la servante d'une théologie chrétienne'' !
L'Eucharistie et le Graal
Le concile de Latran de 1215, précise l’idée de la présence réelle par la doctrine de la transsubstantiation, et fixe la liturgie de l’eucharistie. « Le corps et le sang [du Christ] dans le sacrement de l'autel, sont vraiment contenus sous les espèces du pain et du vin, le pain étant transsubstantié au corps et le vin au sang, par la puissance divine [...]. » ( Latran Canon 1 (DS, 802). )
/image%2F0551881%2F20240430%2Fob_a91d52_les-chevaliers-a-la-table-du-graal-t.jpeg)
Avec Le Roman de l'Estoire dou Graal ( 1190-1199) Robert de Boron est l'initiateur, dans ce conte, de la présentation du Graal comme la Coupe eucharistique et de la '' doctrine trinitaire, christologique et eucharistique '' qui va dominer à partir de lui. Il place la figure de Joseph d’Arimathie, à l'origine de la liturgie eucharistique du Graal ; appuyé par un évangile apocryphe ''l’évangile de Nicodème'' connu et distingué à l'époque médiévale.
L’Estoire narre comment le plat où Jésus mangea l’agneau pascal avec ses disciples parvient entre les mains de Joseph, comment celui-ci l’utilise pour recueillir le sang du Crucifié, comment enfin le Christ ressuscité le lui rapporte dans sa geôle, après qu’il a été emprisonné, en le chargeant de transmettre à ses descendants un enseignement secret. Ainsi se forme une lignée de gardiens du Graal. L’invention de la relique du Précieux Sang, étroitement liée à la figure de Joseph, permet ainsi à des laïcs - des chevaliers - de recueillir les fruits d’une définition spirituelle grâce à « la mise en scène de l’élément dont la valeur symbolique est la plus forte, donc la plus légitimante : le sang du Christ. » ( Anita Guerreau-Jalabert )
/image%2F0551881%2F20240430%2Fob_0df8cd_illustration-ostensoir-corps-christ.jpg)
Pendant la période médiévale, on vénère particulièrement l'Eucharistie, avec l’introduction de la fête du Corpus Christi (1264) et différentes formes de dévotion populaire ; alors que la communion à la Coupe disparaît, et que la population ( sauf les clercs … et les chevaliers) s'écartent de la communion, parce qu’on ne s’en croit plus digne.
Par contre les nobles réclament la célébration eucharistique, comme moyen d'obtenir le pardon.
C'est Latran (1215) qui juge nécessaire de légiférer pour que les fidèles reçoivent le sacrement au moins une fois par an pendant la saison de Pâques.
En l'abbaye de Cluny, la liturgie est célébrée avec faste ; au service de la beauté, la musique sacrée se développe. C'est au cours du XIIIe s. qu'est introduite l’élévation du calice consacré et que l'on installe le tabernaculum (« tabernacle » ou « tente ») qui reçoit l'hostie consacrée.
La liturgie du canon romain ne sera imposé à l'Eglise latine d'Occident, qu'au concile de Trente ( XVIe s.).
/image%2F0551881%2F20240430%2Fob_3b5696_lancelot-graal.jpg)
Un chevalier se doit de participer fréquemment à l'eucharistie. Déjà avec Chrétien de Troyes, le Graal porte tous les soirs l’hostie au père impotent du Roi Pêcheur. Ensuite, les apparitions du Graal vont s’accompagner de miracles : table garnie de mets succulents, hostie descendue du ciel par des anges, apparition du Christ,...
Au cœur du mystère du Graal, il y a corrélation entre Eucharistie, manducation du Corpus Christi, effusion de l'Esprit, Présence de Dieu...
Lancelot se souvient des longues discussions mystiques avec Madame Lot-Borodine qui les invitait à la suite de Galaad, en communiant au Graal, à retrouver dans son cœur l’imago Dei « incrustée dans notre tissu vivant Ab initio en l’acte créateur du sixième jour. »
Elle évoquait Guillaume de Saint-Thierry ( 1085-1148), moine cistercien, et son influence sur les rédacteurs du cycle du Graal, pour qui l'eucharistie est un chemin vers une communion amoureuse, une porte ouverte sur l'unification spirituelle entre son esprit et l'esprit de son Seigneur. C'est ce qu'elle appelle '' déification par l'Esprit ''.
La liturgie doit permettre cette union intime que la communion eucharistique doit favoriser entre chacun et le Christ. Pour Myrrha Borodine, c'est la liturgie ''gréco-orientale '', qui le permet davantage. « Dans la symbolique du Moyen Âge le signe est réalité substantielle » disait-elle.
Le père J. Daniélou ( futur cardinal) écrivit sa réaction à une série d'articles sur la déification : « Ce qui fait la valeur exceptionnelle de l’œuvre de Madame Lot-Borodine, c’est qu’elle a retrouvé l’expression vivante de la mystique byzantine et qu’elle a su la faire percevoir […]. Ce qui nous est donné est plus qu’un travail d’érudition. (…) Toute son œuvre se meut dans la sphère du sacré. Il s’agit de la transfiguration de la nature humaine par l’action de l’Esprit saint. »
Myrrha Borodine rapproche la ''Divine liturgie'' rapportée dans les romans en prose du Graal du modèle gréco-oriental, avec l'image de la participation des anges au ''service'' du Graal, par exemple.
Les théologiens du Moyen-âge valorisent la dimension sensorielle de l'homme ( ses cinq sens). L'incarnation divine s'exprime aussi dans '' voir l'hostie'' lors de la liturgie. Cette manifestation de l’invisible dans le visible, se fonde dans une expression de foi comme la présence réelle du Christ dans les espèces consacrées et l’importance que va acquérir la dévotion eucharistique au XIIe et au XIIIe siècles.
La réflexion théologique des livres du Graal appartient au pôle ''Platon-St-Augustin'' et la théologie mystique ; elle sera supplantée par le pôle ''Aristote-St-Thomas'' et sa théologie spéculative.
/image%2F0551881%2F20240430%2Fob_8985ab_divine-liturgie-byzantine.jpg)
« Dans la perspective augustinienne et néoplatonicienne qui triomphe dans les romans du Graal, la nature est le miroir idéal du divin : il y a une expérience du monde créé qui permet de lire le mystère de Dieu, '' en similitude '' . La réalité est un ensemble organique où toutes les choses, qui sont aussi des signes, renvoient les unes aux autres, jusqu’à Dieu. La dyade image-ressemblance est ainsi assimilable au couple nature-grâce. L’image est bien le point de départ à partir duquel se déploie la ressemblance. » ( L’œuvre de ressemblance, par Alain Santacreu ).
La liturgie, comme forme d'art, devrait provoquer en l'homme « la conversion de semblance ». La liturgie offre des scènes visuelles et auditives qui appellent à une interprétation. Celle-ci « emprunte les voies de la demostrance (dévoilement centré sur la chose et adressé à la vision) ou celles de la senefiance (dévoilement centré sur le signe proprement dit et adressé à l’intelligence), cette production du sens est toujours subordonnée à la notion de révélation et fait du Graal son medium privilégié. » ( cf Jean-René Valette. La pensée du Graal. Fiction littéraire et théologie (XIIe-XIIIe siècle)
Fascisme et Moyen-âge
En cette période trouble de ces années trente, Lancelot est tiraillé entre l'objet de la Quête qui l’habite et qui est porté par le mythe arthurien, et ce que l'on nomme un '' Médiévalisme '' fasciste ( note : l'historien italien Tommaso di Carpegna Falconieri le décrit comme la « projection dans le présent d’un ou plusieurs Moyen Âge idéalisés »), qui serait la référence d'une vision du monde, un temps où se fonde un mythe politique ...
/image%2F0551881%2F20210714%2Fob_d011d5_ordre-teutonique.jpg)
N'oublions pas que : - nous sortons d'une guerre effroyable, moderne et technique... - Nous entrons dans une crise économique, et nous nous interrogeons si le capitalisme, si le parlementarisme ne sont pas au bout de leurs possibilités... - Nous sentons le danger à nos portes; et s'il vient de l'étranger, il est peut-être aussi à l'intérieur... ! - Nous imaginons un monde plus unitaire, plus ordonné... Pour certains l'unité viendrait d'un homme providentiel, et l'ordre, d'un régime totalitaire.
Puisque les partis, les élections ne garantissent pas que nous ayons de bons politiciens ; que pouvons nous imaginer, comme nouvelle manière de faire de la politique ? Nous sommes à l'âge idéologique...
L'idéologie semble le bon véhicule pour éduquer les masses, l'idéologie est cet ensemble d'idées et de croyances, qui donne au peuple une ligne de conduite.
Une idéologie politique peut prendre un caractère religieux, jusqu'à prendre la place de la religion. Ce totalitarisme imagine ainsi pouvoir contrôler les consciences...
Daniel Halévy, lors de sa visite à Rome, en 1933, à l'exposition fasciste, remarque le vocabulaire utilisé par le fascisme, emprunté à l’Église ; ainsi cette formule de la « mystique fasciste » enseignée aux enfants : ''Credere, obbedire, combattere '' (croire, obéir, combattre) ( Note : Daniel Halévy, Le Courrier d’Europe, Paris, Grasset, 1933, p. 282. )
« Qu’est-ce que le christianisme aujourd’hui pour nous ? Le national-socialisme est une religion. Il ne lui manque que le génie religieux qui fasse exploser les antiques formules ayant fait leur temps. Il nous manque le rite. / Il faut que le national-socialisme devienne un jour la religion d’État des Allemands. Mon Parti est mon Église, et je crois servir le Seigneur au mieux quand j’accomplis la volonté et que je libère mon peuple opprimé des chaînes de l’esclavage. / Tel est mon Évangile. Et là où je rencontre de la résistance, peu importe quand et où, j’essaie de la briser. / J’y vois maintenant parfaitement clair […]. » (Joseph Goebbels, Journal, 1923-1933, Paris, Tallandier, 2009, p. 291, 16 octobre 1928)
Revenons à cette nostalgie médiévale ; au temps du Saint Empire Romain Germanique. On note le caractère sacré de l'Empire (« il rappelait ensuite qu’il était l’héritier de l’Empire romain et que Rome était sa capitale ; et, enfin, il soulignait le rôle éminent tenu par les Germains dans l’institution » Jacques Le Goff). L'Empire, de plus englobe les nationalismes, il unifie en une communauté de destins, et théoriquement sans les détruire : L'Empire, comme une Europe fédéraliste sous contrôle...
L'armée allemande avait repris la croix noire des chevaliers teutoniques, ces chevaliers qui après avoir été un ordre hospitalier, devinrent une armée au service d'une idéologie chrétienne, une croisade pour conquérir la Pologne, la Lituanie, la Russie... De la suite de leur déclin, il en restera le berceau de l'état prussien : et les nazis utilisent à présent leur image de « conquérant des peuples slaves ».
/image%2F0551881%2F20210714%2Fob_44da38_georges-guynemer.jpg)
Nous avons déjà évoqué, ces derniers chevaliers errants que sont les aviateurs. Beaucoup, jeunes et moins jeunes ont lu '' Le Chevalier de l'air '' la Vie héroïque de Guynemer par Henry Bordeaux , célébré aussi d'ailleurs par Benito Mussolini... !
Le biographe célèbre en Guynemer : « Le nouveau Roland, le chevalier téméraire et prodigieux » qui s'est fait remarqué au cours de cette « Période héroïque et resplendissante, où nos aviateurs surgissaient dans le ciel, semant la panique et l'effroi, pareils aux chevaliers errants de la Légende des siècles ». Henri Bordeaux, fait référence à un texte médiéval, et à une figure dans Gaydon ( le chevalier au geai) appelé Guinemer, « et qui raconte le triste retour de Charlemagne à Aix-la-Chapelle après le drame de (...) » ; et aussi à un traité de Guérande (11 avril 1365), qui termine la guerre de succession de Bretagne et donne le duché à Jean de Montfort, mais sous la suzeraineté du roi de France, porte la signature de trente chevaliers bretons, parmi lesquels un Geoffroy Guynemer.
Le chevalier représente cette figure héroïque qui engage sa vie pour sa terre et sa foi... Il prêche la croisade pour sauver notre civilisation... En effet le temps présent est un temps de crise ; et nous éprouvons le besoin de nous relier à une chaîne traditionnelle, qui comprend des initiés cathares, des templiers, des sorcier(e)s, des alchimistes, … etc. Ce patrimoine traditionnel pourrait nous donner accès à une vérité, à retrouver notre identité, et à la sacralité de puissances perdues comme celle du pouvoir ...
/image%2F0551881%2F20210714%2Fob_3c3ee2_le-chevalier-la-mort-et-le-diable-par.jpg)
En Allemagne, le succès d'une gravure de Dûrer, ''Le Chevalier, la Mort et le Diable '' symbolise ce que l'on appelle le ''völkisch'' et qui renvoie aux racines rurales, le sang et la terre (''Blut und Bode''). Ce mouvement a imprégné toute la droite allemande. Le chevalier, se présente comme un surhomme selon un certain détournement de la pensée de Nietzsche. La pensée völkisch est violemment antisémite, le juif y est désigné comme l'ennemi intérieur.
Beaucoup de jeunes bourgeois se passionnent pour les rites germaniques. Les Wandervögel renforcent la camaraderie virile, ils rêvent d'action et de changement de société. Des ligues s'organisent et seront ensuite récupérées par les nazis.
Le Thulé Bund est en 1918, une société férue d''histoire et de traditions allemandes, et « traite de pangermanisme, d’anti-matérialisme, de pensée médiévale et alchimique.. » dès 1918. Thulé évoque le lieu mythique d'où proviendrait la race aryenne, et elle adopte la croix gammée pour symbole.
En septembre 1919, Adolf Hitler participe à une réunion du Deutsche Arbeiterpartei (DAP). Ce Parti des travailleurs allemands émane de la société Thulé, et vient d'être fondé à Munich par Anton Drexler, membre de la Thule-Gesellschaft . Le 8 août 1920, le DAP est rebaptisé Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP).
La Grande Guerre, Myrrha Borodine et le Graal. -1-
Le père Degoué, simple abbé de Mayenne, représente ces amateurs anonymes qui après 1900, collectent par voie orale, littéraire ou souvent par les archives paroissiales, des témoignages sur les légendes locales... On les nomme ''folkloristes''; ils font partie de sociétés savantes et sont amenés à élargir leur recherche en empiétant sur l'Histoire...
/image%2F0551881%2F20200908%2Fob_75c359_ecole-lecon-en-alsace.jpg)
Parallèlement et sans contact avec les précédents, l’université a développé avec prestige une discipline comme l'Histoire : discipline chargée d'un discours unificateur et moral sur le passé national ; lourde responsabilité en ces temps de conflit...
1914 : les historiens s'engagent à faire connaître les actuels ''crimes allemands'' en Belgique et dans le nord de la France... Ils se chargent d'expliquer comment les allemands se sont exclus de la civilisation et sont retournés à l'état de barbarie morale... Nous sommes dans la lignée d’Ernest Lavisse et d’Émile Durkheim...
Les historiens ''médiévistes'' ont dans le sein de la faculté une place d'excellence ; « ils apparaissent comme les détenteurs d’un savoir sur les origines de la nation qu’il faut désormais exhumer, approfondir et transmettre » ( Agnès Graceffa - Université de Lille )..
La mobilisation, bien sûr, touche de façon importante les jeunes étudiants et chercheurs médiévistes.. En 1915, aucune thèse n’est soutenue à l’École des Chartes. Alors que le nombre moyen, avant-guerre, atteint presque la vingtaine, deux seules le sont en 1916. Les femmes sont devenues majoritaires, parmi les diplômés... Ferdinand Lot continue ses cours, même s'il est contraint parfois de les annuler faute d'auditeurs...
/image%2F0551881%2F20200908%2Fob_c6824f_ferdinand-lot.jpg)
Ferdinand Lot (1866–1952) est un médiéviste de renommée internationale, chartiste, professeur à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et en Sorbonne (1909), membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (1924).
F. Lot est qualifié de non-conformiste... Il partage avec les étudiants les résultats de son travail, et réalise avec eux un authentique enseignement de recherches. Ouvert d'esprit, le maître ne craint pas de s'engager... A côté de ses recherches historiques, il publie dans les annales de Bretagne et consacre des études approfondies à la littérature arthurienne et à la question du Graal.
Pendant ces années, il travaille en collaboration avec son épouse à un ouvrage important sur le Lancelot-Graal, qui paraîtra en 1918...
En 1909, Ferdinand Lot a épousé une jeune fille née à Saint-Pétersbourg 27 ans plus tôt : Myrrha Borodine. Venue en France pour préparer une thèse sous la direction de Joseph Bédier, elle devient une spécialiste de la littérature courtoise du Moyen Age.
Le couple va beaucoup recevoir en leur domicile - 53 rue Boucicaut, à Fontenay-aux-Roses - en particulier bien-sûr des membres de la communauté russe ; mais aussi des étudiants, des amis... Et en cette fin d'année 1914, Ferdinand Lot et sa femme vont participer à la création d'une institution créée en janvier 1915 pour accueillir les réfugiés du nord de la France et de Belgique. Situé à quelques mètres de son domicile, le Refuge Franco-Belge fonctionnera jusqu'en 1919.
En effet, fuyant l'avance allemande, 1/5 de la population belge (entre 1.300.000 et 1.500.000 personnes) va trouver refuge à l’étranger.
Anne-Laure est au courant de l'engagement de son amie Edith Wharton, l'écrivaine met à profit sa fortune pour aider les réfugiés à Paris...
Est-ce par le biais du refuge franco-belge directement, ou par l'intermédiaire d'une prise de contact du père Degoué, avec F. Lot sur le ''Lancelot''... ? Anne-Laure de Sallembier va recevoir à Fléchigné plusieurs familles belges, qui permettront d'ailleurs de continuer les travaux de la ferme, malgré l'absence des mobilisés...
Également, la région ouvre plusieurs hôpitaux de réserve, et beaucoup de femmes viendront y donner un coup de main, jour et nuit...
Savoir qu'un professeur d'université, un érudit, comme M. Ferdinand Lot s'intéresse à la Légende arthurienne, permet d'expliquer que la question n'est pas seulement d'ordre folklorique... D'ailleurs c'est naturellement que l'importance du Graal va être comprise et étudiée sur le niveau spirituel par la femme du professeur F. Lot, Myrrha, de confession orthodoxe.
En 1909, année de son mariage, elle suit les cours de Joseph Bédier et travaille une thèse sur La femme dans l’œuvre de Chrétien de Troyes. Pendant la guerre, elle collabore aux Etudes sur le Lancelot en prose, qui sera publié par F. Lot en 1918...
La rencontre de l'abbé Degoué avec Myrrha Lot-Borodine (1882-1954), va être décisive pour la suite de notre Quête...
/image%2F0551881%2F20200908%2Fob_a67dc7_myrrha-borodine-lot.jpg)
Myrrha Borodine, née à Saint-Pétersbourg est issue d'une famille russe intellectuelle. Elle s'intéresse à la littérature courtoise du Moyen-âge. Avec son mari, elle entre dans le ''Cycle Arthurien'', puis dans la « haute aventure » du Graal, et se voue à ce type d'études.
Avec Etienne Gilson, elle approfondit la mystique cistercienne et l'apport de Saint Bernard.
Gilson reprend la spiritualité de Bernard, et parle de l'Amour du Bien qui subsiste en nous malgré le ''péché'' ; bien sûr l'amour est d'abord imparfait, en particulier avant de connaître Dieu – Bernard de Clairvaux (1090–1153) identifie, « aimer » Dieu, à « penser » Dieu ... Cet apprentissage à connaître Dieu, conduit Myrrha à décrire un processus de restauration, qui prend en compte que l'homme est fait à « l'image et ressemblance » de Dieu ; l'humain est appelé à une « divinisation »...
Myrrha retrouve symboliquement cette quête du Divin, dans le ''service d'amour '' courtois de la Dame... La Quête revient à chercher le secret de l'Amour ; et au Moyen-âge – et c'est très important - le signe ou symbole est réalité substantielle...
La table d'argent sur laquelle est posée le Saint Graal, est le symbole de la liturgie eucharistique
- Myrrha, comment en êtes-vous arrivée à La Quête... ?
- Il y eut pour moi le Moyen-âge énorme et magnifique: le roman courtois qui passionna ma jeunesse. Ensuite à l'âge de la maturité, l 'épopée mystique du Graal, quête des suprêmes valeurs par l'âme médiévales. Puis les études sur la spiritualité gréco-orientale s’imposèrent à moi durant de longues années.
- Vous êtiez croyante... ?
/image%2F0551881%2F20200908%2Fob_87bde6_lancelot-du-lac-et-la-quete-du-graal.jpg)
- J'avais abandonné longtemps avant mon mariage toute pratique religieuse dans mon Eglise-mère
Mais, la Quête, m'amène à chercher et préciser les éléments fondateurs de la foi chrétienne.
- Quel élément, par exemple, vous permet de joindre le Graal à la foi chrétienne ?
- et bien … La Theosis chez les Pères grecs... C'est à dire cet appel de l'homme à rechercher le divin : on peut le nommer divinisation ou déification...
Recherche signifie aussi erreurs... Les leçons d'Etienne Gilson ou de Paul Alphandéry (1875-1932, historien et spécialiste du christianisme médiéval ) m'ont questionnée sur les dérives, les erreurs qui peuvent facilement se propager dans une religion
( sources : Ma mère, Myrrha Lot-Borodine. De Marianne Mahn-Lot )
Myrrha Borodine, sans rejeter l'apport celtique, fait du Graal un élément chrétien. Pour elle, les valeurs propres des deux civilisation sont foncièrement dissemblables ; et c'est le fond de l'argumentation de ses critiques folkloristes...
/image%2F0551881%2F20200908%2Fob_1a96ed_das-ist-der-spiegel-der-menschen-behal.png)
Il s'agit donc pour Myrrha de découvrir le sens d'une œuvre portant l'empreinte du génie médiéval fécondé par l'Église...
Pour cela, il faut tenter de comprendre la nature particulière du symbolisme au moyen âge, qu'elle rapproche à quelque chose que l'on connaît aujourd’hui : la spiritualité liée à patristique de l'Orient chrétien...
Le ''signe qui s'offre aux sens '' est une réalité substantielle exprimant l'essence même de la chose représentée. Le signe opère ce qu'il est, ou, le signe réalise ce qu'il symbolise... La réalité spirituelle se substitue au signe ; c'est ce qui s'exprime dans la transsubstantiation...
Un tel symbolisme, ne peut pas s'imposer, il nécessite de la part de celui ou celle qui veut en faire l’expérience, une libre création et nécessite « l'approfondissement des plans successifs sur lesquels il se projette tour à tour déclenchant le mouvement des « similitudes et senefiances », si chères aux auteurs des diverses versions de la Légende du Graal... » Aussi, faut-il admettre un symbolisme à plusieurs dimensions, qui monte de l'image au conceptuel et finit par embrasser la totalité des phénomènes s'offrant à un œil intérieur.
Toutes ces ''figures'' qui nuancent les vérités, tissent la Légende du Graal...
Légende, qui fait revivre le Mythe chrétien « par une méthode d'introspection intuitive (Einfühlung) adhérant au sujet en pleine et compréhensive sympathie. » Par exemple, nous pouvons dire que ce paysage est triste, au lieu de dire qu'il nous rend triste... ''Einfühlung'', introduit en philosophie en 1873, vient des romantiques allemands ( Robert Vischer (1847-1933), Theodor Lipps ); on le retrouve également dans l'empathie....