1980
Louis Bouyer et la légende Arthurienne
/image%2F0551881%2F20260519%2Fob_12d1ec_presse-universite-de-la-sorbonne.jpg)
Le Département des études médiévales de la Sorbonne organise régulièrement des séminaires sur le Graal, dirigés par Daniel Poirion. Elaine, alors doctorante en littérature médiévale, a entrepris dès 1980 une thèse de troisième cycle consacrée à la tradition manuscrite du Lancelot-Graal ( Vulgate). Ce travail, qui doit être soutenu en 1983 à l’Université Paris IV Sorbonne, explore la manière dont le Graal est représenté dans les corpus médiévaux et articule ses dimensions symboliques et liturgiques.
Daniel Poirion est maître de conférences à l'Université de Paris. Il a donné une conférence intitulée Le Graal : Les Systèmes de Signification à la Sorbonne et a publié Le Merveilleux dans la littérature française du Moyen Âge en 1982.
Quelle n'est pas la surprise d'Elaine, alors qu'elle travaille à l’Université Paris-Sorbonne, avec Daniel Poirion, de rencontrer un prêtre oratorien, Louis Bouyer, qui, au sein de ses travaux théologiques, cherche à utiliser les légendes autour du Graal, pour exprimer sa sensibilité religieuse. Poirion laisse à Elaine le soin d'approfondir cet intérêt théologique avec Bouyer...
Elaine accueille avec beaucoup d'espérance, la demande du père Bouyer, alors qu'elle se trouvait devant une observation à propos des textes arthuriens qui l'affectait, et la bloquait... En effet, il semble qu'au XIIIe s. ou XIVe s., les milieux universitaires et même monastiques, voyaient ces légendes du Graal – et même la '' Queste...'' avec le chevalier christique Galaad - comme un folklore profane, indigne de figurer dans le cursus académique ou théologique. Aussi, il semble que nous n'ayons aucune réaction de ces milieux à ces œuvres littéraires pourtant fort lues ou contées.
* Qu'en pense Louis Bouyer ?
- Elaine expose le problème :
La Légende arthurienne circule énormément en ce XIIIᵉ siècle, avec des manuscrits profanes. Les universités médiévales (notamment Paris) fonctionnent pour leur part selon un schéma strictement savant : enseignement en latin centré sur la théologie, la philosophie (Aristote) et les Écritures. Les romans chevaleresques, rédigés en langues vulgaires (vieux français, angevin, etc.), ne figurent dans aucun cursus universitaire. Leur statut profane les en exclut : ils sont jugés être des « fabuleux », des divertissements sans valeur académique, loin des vérités enseignées par l’Église.
Les romans courtois et arthuriens célèbrent les vertus de la chevalerie (amour courtois, bravoure) selon un code profane. Les universités, liées à l’Église, dévalorisent ce monde profane.
La maîtrise théologique des clercs passait par les textes latins (Bible, Pères de l’Église, Aristote traduits), pas par les récits d’aventure.
La scolastique recherche la vérité rationnelle et spirituelle, structurée par la doctrine catholique. Elle opère au moyen de la dialectique et des autorités canoniques. En revanche, la littérature chevaleresque est narrative, légendaire et résolument fictionnelle. De ce fait, les théologiens la considèrent comme une « fable », un récit inventé sans fondements démonstratifs.
/image%2F0551881%2F20260519%2Fob_448c42_copiste-moyen-age-image-semh-sorbon.jpg)
- Louis Bouyer le reconnaît ; cependant, remarque t-il, qui a copié ces manuscrits ? Des clercs ; d'ailleurs, dans plusieurs manuscrits à destination religieuse, on a volontairement omis ou « édulcoré » certains épisodes arthuriens. Des copistes ont purement et simplement supprimé des passages de la Queste du Graal, voire ajouté en marge des avertissements interdisant de lire ces romans chevaleresques. Si on prévient que ces récits ne doivent pas occuper l’esprit du clerc, c'est qu'en pratique, les clercs qui copiaient ou lisaient ces œuvres le faisaient plus par goût personnel ou pour distraire la chevalerie de leurs élèves que par conviction intellectuelle.
Je rappelle, dans cette Note : L’Estoire del Saint Graal et la Queste del Saint Graal font toutes deux partie du cycle de la Vulgate, un vaste ensemble de romans arthuriens en prose rédigés au XIIIe siècle. Elles sont complémentaires et s’inscrivent dans une continuité narrative.
L’Estoire del Saint Graal (1230-1235) raconte les origines du Graal et son voyage depuis Jérusalem jusqu’en Grande-Bretagne. Elle met en avant la figure de Joseph d’Arimathie, qui aurait apporté la coupe sacrée en terre bretonne. Ce texte établit un fondement spirituel et historique à la quête du Graal.
La Queste del Saint Graal (1225-1230) se concentre sur la quête menée par les chevaliers de la Table Ronde, notamment Galaad, Perceval et Bohort. Elle adopte une approche plus mystique et met en avant la pureté nécessaire pour atteindre le Graal. Contrairement aux aventures chevaleresques classiques, cette quête est marquée par une forte dimension religieuse.
Le cycle est complété de :L’Estoire de Merlin qui décrit la naissance et les premières aventures du roi Arthur. Le Lancelot propre : La partie la plus longue, centrée sur les exploits de Lancelot du Lac et sa relation avec la reine Guenièvre. La Mort le roi Artu qui relate la chute du royaume arthurien et la fin tragique du roi Arthur.
Voir aussi, sur ce site, plusieurs articles sur ces œuvres.
Louis Bouyer, ajoute :
Certains chercheurs soutiennent que les écrits de Thomas d’Aquin - avant tout un théologien - reflètent un engagement complet avec les courants intellectuels de son époque, qui comprenait l’exploration de divers textes littéraires. Même s'il ne privilégiait certainement pas la littérature arthurienne dans son programme d’études, les thèmes de la littérature du Graal peuvent résonner avec ses explorations de la vertu, de la moralité et de la nature de la grâce divine.
L’éthique aristotélicienne et la métaphysique, peuvent permettre de s'interroger sur les dilemmes moraux auxquels étaient confrontés les chevaliers dans les histoires du Graal. L’un des thèmes centraux de « La Quête du Saint Graal » est la recherche de la pureté et de l’illumination spirituelle, reflétant le désir humain d’union avec Dieu.
* Qui est Louis Bouyer ?
Louis Bouyer (1913-2004) est prêtre et théologien catholique français, membre de la société de l'Oratoire de Jésus et de Marie.... Né dans une famille luthérienne, il s'est converti au catholicisme en 1939, après avoir découvert l'importance de la liturgie et de la tradition, notamment grâce aux milieux orthodoxes russes, aux bénédictins, et à l'œuvre du cardinal John Henry Newman. Il est reconnu comme une figure majeure du renouveau liturgique et théologique du XXe siècle, bien qu'il soit considéré comme une figure "non-conformiste" ou même "marginale" dans ces années post-Concile Vatican II en raison de ses critiques...
Il a élaboré une monumentale synthèse théologique en trois trilogies, dont l'une est liturgique. Pour Louis Bouyer la liturgie est centrale ; elle est la source et le sommet de la vie chrétienne, un lieu d'accès direct à l'expérience du mystère chrétien et à la communion avec Dieu. Le Mystère pascal est, selon lui, le cœur de la foi et le centre de la liturgie. Il a également joué un rôle, bien que critique, dans les réformes liturgiques post-Vatican II. Il a notamment été l'un des rédacteurs de la deuxième prière eucharistique.
Il a exploré la théologie mystique médiévale, défendant un retour à la théologie négative et au néoplatonisme chrétien, influencé par des figures comme Pseudo-Denys l'Aréopagite. Bouyer appartient au mouvement du "ressourcement" ( de Lubac, Daniélou...) , qui prône un retour aux sources scripturaires, patristiques, et liturgiques, s'éloignant ainsi d'un néothomisme jugé trop rigide. Il considère la tradition non comme un "musée", mais comme un "fleuve vivant".
Pour autant... Louis Boyer admire la philosophie et la rigueur de Thomas d'Aquin, Bouyer le lit non pas comme un néoscolastique abstrait, mais comme un penseur dont la théologie est enracinée dans l'expérience liturgique et mystique. Il se situe souvent "entre" la pensée de Thomas d'Aquin et celle, plus esthétique et eschatologique, de Hans Urs von Balthasar. Il critique la fragmentation de la pensée moderne et appelait à redécouvrir l'unité entre foi et raison, la dimension sacramentelle du monde, et le sens du mystère.
/image%2F0551881%2F20260519%2Fob_41dac6_la-spiritualite-du-moyen-age-de-loui.jpg)
Louis Bouyer a un intérêt marqué pour la pensée mythique et symbolique. Il ne voit pas les mythes comme de simples fictions, mais comme des expressions profondes de vérités spirituelles, parfois anticipatrices de la Révélation chrétienne. « Le mythe recèle une vérité trop riche et trop grande pour se laisser épuiser ou rejoindre par le discours rationnel ». La légende arthurienne et le mythe du Graal l'intéressent particulièrement. Pour Bouyer, le Graal est un symbole chrétien profond, enraciné dans la spiritualité eucharistique, représentant le calice du Christ et la quête humaine de rédemption et de plénitude. Il y voit une allégorie de la recherche de Dieu.
Louis Bouyer codirigea en 1961, l’ouvrage La spiritualité du Moyen Âge, où il explore la symbolique chrétienne médiévale et l’imaginaire arthurien, cadres dans lesquels la légende du Graal tient une place de choix.
Après Vatican II, Bouyer exprime ses frustrations face à certaines évolutions de l'Église, dénonçant ce qu'il perçoit comme une "dérive spirituelle" et un "sécularisme" ; il le fait particulièrement dans son livre La Décomposition du catholicisme (1968). Ses écrits abordent souvent le combat spirituel et la dimension eschatologique de la foi, c'est-à-dire l'attente du Royaume de Dieu et la lutte contre les forces spirituelles adverses.
Le Nom de la Rose : Umberto Eco à la « porte du mystère » médiéval
En 1982, paraît la traduction française du roman de Umberto Eco '' Le nom de la Rose''. Il reçoit le Prix Médicis étranger cette même année.
/image%2F0551881%2F20260501%2Fob_b7b985_umberto-eco-le-nom-de-la-rose.jpg)
Elaine de Sallembier rencontre Marie-Madeleine Davy pour établir une critique du roman. Elle la retrouve dans son vieil appartement près du théâtre de l'Odéon à Paris, dans un bureau envahi de livres du sol au plafond...
- Après le résumé du livre, je vous reproduis l'article qui a été tiré de ce dialogue.
Le Nom de la Rose (1980) d’Umberto Eco est un roman policier médiéval empreint d’érudition, mais aussi une profonde méditation sur le savoir, le langage, la foi et le mystère. Dans une abbaye bénédictine de 1327, le franciscain Guillaume de Baskerville est convoqué pour un débat théologique sur la pauvreté du Christ, alors que des meurtres inexpliqués frappent la communauté monastique. Accompagné d’Adso de Melk, jeune novice et narrateur, Guillaume mène une enquête où chaque événement est un signe à interpréter, chaque trace une énigme sémiotique.
Le roman met en tension l’intellect investigateur et la transcendance. Guillaume, héritier d’Occam, croit à la raison humaine, mais ses certitudes vacillent face à l’opacité du mal. À travers la bibliothèque-labyrinthe, Eco figure une quête du savoir devenue prison. La foi y devient soupçon, et le langage, privé de sacralité, se fragmente.
Le rire devient un enjeu central : objet de la querelle autour du livre perdu d’Aristote, il symbolise la liberté de l’esprit et son pouvoir corrosif sur les dogmes. Jorge de Burgos, aveugle et fanatique, voit en lui une menace diabolique qui doit être réduite au silence.
Adso, quant à lui, vit une expérience charnelle éphémère avec une jeune fille anonyme, figure de l’amour incarné, de la tendresse fragile, de la grâce offerte, mais perdue. Le procès mené par Bernard Gui révèle un monde religieux perverti par la peur et la violence inquisitoriale.
Enfin, la bibliothèque incendiée symbolise l’enfer, non tant comme punition que comme oubli radical du sacré. Le feu devient purgation et châtiment.
Le Nom de la Rose, se veut être un titre non explicite. La rose, ici, incarne la puissance du symbole et du langage : ce qui reste du passé, ce ne sont pas les choses, mais les mots qui les nomment.
Je reproduis ci-dessous, l'article paru dans la Revue des Médiévales de l'Université.
Lors d'un échange critique et érudit, les médiévistes Marie-Madeleine Davy et Elaine de Sallembier ont décrypté la résonance du roman d’Umberto Eco, Le Nom de la Rose (1980), pointant ses limites dans la restitution de la « chair spirituelle » du Moyen Âge. Si l'œuvre est saluée pour son érudition et sa profondeur intellectuelle, elle révèle surtout la fracture entre une foi vivante et le scepticisme moderne.
L'érudition sans l'abandon mystique
Dès l'ouverture du dialogue, Elaine de Sallembier a soulevé la question de la prétendue neutralité historique d'Eco, notant qu'il regarde le Moyen Âge avec les yeux du « soupçon » moderne. Marie-Madeleine Davy a abondé dans ce sens, soulignant que le savoir d’Eco, bien que rigoureux, « reste à la surface » du mystère. Pour les deux spécialistes, l'auteur adopte une posture agnostique qui le maintient « à la porte du mystère ».
Cette retenue, propre à la modernité, est perçue comme un obstacle majeur, interdisant à Eco de saisir l'« union vivante entre savoir et expérience mystique » qui définissait l'âme médiévale. Au lieu d'un monde habité spirituellement, le lecteur se voit offrir un Moyen Âge réduit à un « objet de musée, un décor pour ses jeux intellectuels ».
Guillaume de Baskerville : le rationalisme coupé
Le personnage du franciscain enquêteur, Guillaume de Baskerville, incarne parfaitement cette limite. Guillaume est un « homme du doute, qui enquête et déchiffre, mais ne croit pas ». Il est le reflet de l'attitude critique d'Eco, adoptant « l’esprit du soupçon et de la déconstruction ».
Mme Davy a déploré que cette approche réduise l'alliance entre foi et raison, telle que théorisée par Thomas d’Aquin, à une simple « rationalité critique et froide ». Au lieu d’un « intellect sanctifié » ouvert à l'« esse divin », Guillaume reste prisonnier d’un rationalisme coupé, ne s'élevant « jamais vers la lumière ». Sa quête, symbolisée par la bibliothèque labyrinthique, devient un « labyrinthe intellectuel sans fin ni lumière », figure emblématique de la modernité « enfermée dans le scepticisme ».
Le nominalisme et la désolation du signe
Le dialogue a longuement exploré la crise du langage, identifiée comme la racine du désenchantement moderne. Au Moyen Âge, la parole était un « acte créateur » et une manifestation du divin : « Le langage est la voie par laquelle le visible communique avec l’invisible ».
Or, le roman illustre la fracture causée par le nominalisme, qui fragmente le lien entre le signe et la réalité. Le signe devient une « convention arbitraire », et le monde se « désenchante quand le signe cesse de participer à l’être ». La peur du langage se manifeste concrètement dans le roman par l'incommunicabilité et la méfiance.
La peur du mystère et l'appel à la réconciliation
En abordant le rôle du mal et du rire, les expertes ont noté que Eco traite le mal uniquement comme une « énigme à résoudre », une énigme « effrayante, froide », sans jamais l'affronter comme un « appel au combat spirituel ». De même, le rire dans le roman est souvent réduit à une dérision cynique, servant d'« arme contre le mystère ».
En conclusion, si Le Nom de la Rose témoigne avec brio de la complexité des débats médiévaux, il ne parvient pas à transcender sa propre posture moderne. Les deux spécialistes appellent à une réconciliation pour dépasser l'opposition entre raison et foi, en réhabilitant le langage sacré. Il est urgent de retrouver la tradition médiévale où la parole est « acte créateur » et la liturgie « théologie en acte », afin que le savoir s’ouvre à la lumière divine.
L'analogie de l'Érudition d'Eco : L'œuvre est comme une carte parfaitement dessinée de la cathédrale médiévale (maîtrise des concepts et de l'architecture intellectuelle), mais l'auteur reste à l'extérieur, observant le plan, incapable de franchir le seuil pour expérimenter le silence, la lumière et la prière qui habitent l'intérieur (l'expérience mystique).
Références
-
Aquin, Thomas. Somme Théologique.
-
Davy, Marie-Madeleine. Mystique et pensée médiévale.
-
Davy, Marie-Madeleine. Foi et raison dans la tradition chrétienne.
-
Davy, Marie-Madeleine. Langage et sacré au Moyen Âge.
-
Elaine de Sallembier. Néoplatonisme et pensée médiévale.
-
Eco, Umberto. Le Nom de la Rose.
-
Plotin. Ennéades.
PS/ Je note, que les médiévistes structuralistes des années 1980 ont généralement accueilli Le Nom de la rose avec admiration pour sa virtuosité sémiotique et intertextuelle, tout en exprimant parfois une réserve : Eco, en « sémiologue devenu romancier », donnait l’impression de transformer le Moyen Âge en laboratoire théorique plutôt qu’en objet historique.