realite
Stanislas Breton, néoplatonicien
Elaine n'oubliait pas le conseil de Frappier; et elle réussit à rencontrer Stanislas Breton ( 1912-2005). Professeur à l'Institut Catholique de Paris, ami de Louis Althusser, proche de Ricoeur et de Certeau; le prêtre est un homme fort simple, et jovial. Il dit être '' entré en philosophie, par le chemin de la théologie''.
Elaine l'interroge sur son parcours:
- « Je suis un homme du Moyen Âge romain, né dans un faubourg d’Athènes, sous un arbre de Judée. »
. En Judée, Stanislas fait sa découverte fondamentale: le paradoxe de la Croix, « scandale pour les Juifs et folie pour les païens » ( cf Paul). Le Tout se fait petit.
. A Athènes, avec Paul, il s'agit de donner à ce paradoxe de la Croix une consistance de pensée. Là, Stanislas Breton trouve chez les néo-platoniciens : Plotin, Proclus, une philosophie qui cherche un ''au-delà de l’être'', une origine première appelée l'Un; qui prône l’union de l’Un et du multiple comme inséparables, et qui oblige par la contemplation ( la prière et l'étude) à remonter au Principe.
Toute pensée doit donc chercher à remonter vers le Principe, l’Un, qui est au-delà de l’être et de la pensée, mais dont tout dépend.
Avec le Moyen-âge, après Augustin, c'est Thomas d'Aquin. Et pour Stanislas Breton, c’est sa familiarité avec la langue latine, et les philosophes grecs, qui lui permet à de structurer une synthèse philosophico-théologique où la rationalité scolastique dialogue avec l’héritage platonicien et aristotélicien, au service d’une intelligence de la foi.
/image%2F0551881%2F20250516%2Fob_03219a_philosophie-medievale.jpeg)
En y intégrant la ''nuit du monde moderne'', et la crise du sujet, Breton relit ainsi le thomisme à partir d’une spiritualité du manque, d’une tension vers l’Invisible...
Après être entré chez les passionnistes, congrégation fondée au XVIIe siècle par Paul de la Croix, Breton fréquente l’université des dominicains à Rome. Lors de sa thèse, il tente de conjuguer la philosophie de saint Thomas et la phénoménologie. En 1969 à l’École normale supérieure, Stanislas Breton s’est révélé un professeur incomparable, en même temps qu’un philosophe.
Influencé par maître Eckhart autant que par Husserl, Stanislas Breton s’est aussi chauffé au feu du bouddhisme zen de l’école de Kyoto ; Dieu est comme ineffable, Il n’habite pas véritablement les mots qu’on utilise pour le désigner.
La faculté de philosophie organisait du 7 au 11 février 1972, une Semaine d’Épistémologie dans les locaux de de l'Institut Catholique de Paris. Elaine y a assisté, en partie. Le premier jour était une entrée en matière, avec une réflexion sur l'esprit scientifique et les sciences de la vie, proposée par le R. P. Roqueplo et le P. Dubarle. Beaucoup de discussions se centrèrent sur le livre de J. Monod : «Le Hasard et la Nécessité », et l'occasion de mises au point des P. Augier et Russo.
Elaine fut particulièrement intéressée par la conférence donnée par le P. Breton sur « le savoir philosophique ».
La philosophie a longtemps prétendu être le ''savoir absolu''. A présent, les sciences revendiquent leur propre autonomie et n’ont plus besoin d’un cadre philosophique pour être validées.
Breton défend l’idée que la philosophie conserve une fonction essentielle d’interrogation sur le monde et ses conditions de possibilité.
Un passage particulier décrit la tâche du philosophe, selon Stanislas Breton:
Il invite à ne pas prendre la "nature" comme une évidence donnée une fois pour toutes. Il s’agit de s’interroger philosophiquement sur ce qui rend possible la nature elle-même, sur ses conditions d’existence et d’intelligibilité; en l'intégrant dans une vision globale de la Réalité ( il parle de l'idée du Tout)
Breton insiste sur l’importance de la liberté de pensée dans l’acte philosophique. Aucune représentation du monde, qu’elle soit scientifique ou métaphysique, ne doit enfermer totalement la pensée. Il doit toujours exister un espace de questionnement et d’ouverture.
Toute connaissance est bornée par des perspectives encore inexplorées et la philosophie doit garder conscience qu’aucun savoir ne peut tout épuiser.
Même si on constate que tout savoir est limité ; il faut encore tenter de penser un "tout", d’élaborer un discours cohérent qui donne du sens à l’ensemble du réel.
Le philosophe doit assumer son rôle de "penseur du tout", cherchant à articuler une vision globale du réel.
/image%2F0551881%2F20250516%2Fob_706c36_le-reel-l-ame-2.jpg)
Elaine note que cette intervention de Stanislas Breton qui l'a enchantée, manifeste plusieurs aspects d’un choix philosophique néoplatonicien.
Chez Plotin, la multiplicité du monde sensible doit être dépassée pour atteindre l’Un (l’Un-Bien), qui est l'origine et la finalité de toute connaissance. Le P. Breton adopte une démarche similaire en insistant sur une quête d’unité et d’intégration des limites du savoir à une vision plus englobante.
Le monde empirique, pour le néoplatonisme, n'est jamais une fin en soi mais un point de départ vers une réalité plus profonde et plus essentielle. Breton semble adopter cette perspective en suggérant que la nature elle-même doit être interrogée dans ses conditions de possibilité.
Pour Plotin, l’Un est au-delà de toute conceptualisation, et toute connaissance n’est qu’un écho partiel d’une vérité transcendante. Breton reprend cette idée en insistant sur la pluralité des approches qui bordent la connaissance sans jamais l’épuiser.
Plotin soutient que l’intellect (le Noûs) doit sans cesse organiser et structurer le réel pour tendre vers l’Un. Breton suit une logique similaire : il reconnaît les limites du savoir, mais insiste sur la nécessité de reconstruire une vision du tout.
Avant de revenir à Stanislas Breton; je vais continuer avec Elaine et l'un de ses projets, qui se précise. Pour cela nous reprenons notre questionnement sur La Réalité, et ceci dès le Moyen-âge. En effet, à partir de la fin du Moyen-âge, nous perdons la distinction entre le Réel et ses manifestations ( la réalité). Francis Bacon ( XVIe s.), puis Galilée et Descartes affirment que la réalité correspond à ce qui objectivable, mesuré, expérimenté... Pour les '' Les Lumières '', seule la réalité est le Réel...
Nous avons fortement tendance à réfléchir encore dans ce paradigme,
Pour être bien clair, nommons: - le "Réel" , tout ce qui existe, même indépendamment de notre perception, et - la "réalité", seulement notre perception, avec notre interprétation et compréhension, de ce réel.
Le Monde expliqué par A. N. Whitehead - 2
/image%2F0551881%2F20250130%2Fob_c5a449_whitehead-2.jpg)
Le projet de Whitehead est de « formuler un système cohérent, logique et nécessaire des idées générales, à l'aide duquel tout élément de notre expérience se laisse interpréter. »
Il ne considère comme réel au sens du ''principe ontologique'' que '' l'individuel concret ''; il s'agit d'une unité de base, ''concret'' dans le sens spécifique, particulier et tangible... Imaginons un film, chaque image individuelle du film est un instant figé, une représentation concrète et spécifique d'un moment particulier dans l'histoire. Chaque image individuelle serait comparable à un "individuel concret".
Cependant, la réalité ne se représente pas par une chose, mais un processus en cours, une série d'événements et d'interactions. Il insiste: tout ce qui existe est en mouvement perpétuel et en relation dynamique avec son environnement. Whitehead parle alors d'entité actuelle, pour signifier la dynamique de la réalité, en pointant une nouvelle approche, qui contraste avec la vision traditionnelle de la substance en philosophie, où les entités sont souvent considérées comme des objets permanents avec des propriétés définies et immuables. Whitehead, au contraire, voit toute existence comme étant en constante création et recréation. Whitehead réinvente le terme d'entité pour s'accorder avec son paradigme du processus. L'Entité actuelle serait le film en mouvement, pour dire que c'est un processus continu et une expérience dynamique qui incorpore toutes les images individuelles dans une réalité en constante évolution.
/image%2F0551881%2F20250130%2Fob_7a8b15_gouvernance-organique.jpg)
Lorsque Whitehead écrit qu'il ne considère comme réel au sens du "principe ontologique" que "l'individuel concret," il met l'accent sur la réalité des entités spécifiques et particulières, plutôt que sur des abstractions ou des catégories générales. Il critique l'idée que les concepts abstraits ou les catégories générales soient considérés comme ayant une réalité ontologique indépendante. Selon Whitehead, les abstractions sont des outils utiles pour comprendre le monde, mais elles ne sont pas réelles en elles-mêmes.
Rappelez-vous le débat animé par Elaine, sur les ''Formes'' et le réalisme platonicien en mathématiques. Yvain, pensait que '' les cordes '' ( dans la Théorie des Cordes ) en un sens, ne sont pas observables, mais pourraient être considérées comme des entités idéales qui sous-tendent la réalité.
Whitehead, comprendrait ce que dit Yvain, il pourrait compléter son argument par sa critique envers l'idée d'un dualisme strict entre le monde des idées et le monde matériel. Il favorise plutôt une vision unifiée de la réalité où les processus mentaux et matériels sont interconnectés. En ce sens, Whitehead se distingue du réalisme platonicien en intégrant une vision plus fluide et interrelationnelle de l'existence.
Les abstractions doivent être dérivées de cette expérience, plutôt que d'être considérées comme des réalités indépendantes.
Chaque entité individuelle est un événement ou un processus unique en devenir, intégrant des aspects physiques et mentaux. C'est dans ces événements concrets que la réalité se manifeste pleinement. Whitehead propose une métaphysique du processus où la réalité est en constante évolution et transformation. Chaque entité concrète est un moment de ce processus dynamique.
Whitehead reconnaît la complexité et la richesse de la réalité, qui ne peut être entièrement capturée par des concepts abstraits et simplifiés, fussent-ils scientifiques...
/image%2F0551881%2F20250130%2Fob_652fed_organisation-organique.jpg)
Lancelot intervient dans ma recherche, pour attirer notre attention sur le fait que Whitehead utilise le terme "formes éternelles" (ou "idéales éternelles")... De quoi s'agit-il ?
Si je me replace, dans le cadre de nos discussions sur les ''Formes'' au Moyen-âge, je dirais:
Pour Whitehead, les formes éternelles sont des idéaux abstraits et immuables qui offrent des possibilités de réalisation pour les entités actuelles. Elles ne sont pas intrinsèques aux objets individuels mais existent comme des potentiels pour diverses réalisations. Elles seraient comme des modèles pour les processus en cours. La réalité est en perpétuelle création, et les formes éternelles fournissent des schémas pour cette création continue. Whitehead met l'accent sur le caractère dynamique et changeant de la réalité, contrairement à la vision plus statique de la substance chez Aristote.
Pour Whitehead, à la différence de Platon, les formes éternelles sont des possibilités abstraites qui n'existent pas dans un monde séparé, mais sont immanentes au processus de la réalité. Elles servent de modèles, de potentialités pour des actualisations concrètes. Mais, ce ne sont pas des réalités indépendantes. Elles sont intégrées dans le processus même de la réalité et influencent directement les entités actuelles.
Je vois là des rapprochements avec les idées de Teilhard de Chardin: - celle de la création continue, présente dans sa vision de l'évolution, où l'univers se développe et progresse vers des états de complexité et de conscience toujours plus élevés. Teilhard voit la présence divine à travers le processus évolutif de l'univers. Dieu n'est pas séparé du monde, mais agit à travers l'évolution et la conscience humaine.
L'Univers-bloc
Attention, nous allons tenter de suivre avec Albert Einstein, les conséquences philosophiques de ses propres travaux sur le temps. Dès 1918, il opérait un lien entre la théorie de la relativité et la conception de l’univers-bloc, d’après laquelle tous les moments du temps coexistent.
Si le temps en lui-même n'est pas une quantité absolue - mais relative, dépendant de la vitesse de l’observateur et de la gravité - l'espace-temps ( c'est à dire: le temps et l'espace unis formant, un ''univers bloc'' ) contient l’univers physique. Il est similaire à un espace, dans lequel ( attention: analogie...) le temps n'est que le paysage que nous voyons défiler du train où nous sommes.) Passé, présent, futur coexistent, et « les événements du futur sont déjà là, à un endroit où nous ne sommes pas encore; et ceux du passé sont encore là, mais à des endroits où nous ne sommes plus … » ( E. Klein). Le futur serait donc déterminé. Et, le passage du temps serait plus une illusion de notre conscience qu'une réalité absolue.
Cependant, le déterminisme constitue une position plus philosophique que scientifique (quoique inspirée par la physique), et la relativité ne conduit pas nécessairement à l’univers-bloc.
Albert Einstein était sceptique quant à l'indéterminisme quantique et a défendu l’idée que la théorie quantique devait être complétée par des variables cachées pour être déterministe.
Il existe d'autres tentatives de modèles d'univers proposés par les physiciens pour expliquer la nature du cosmos, et de notre Réalité.
- Le Multivers: ensemble infini ou très grand d'univers parallèles, chacun avec ses propres lois physiques et constantes.
- L'Univers cyclique : notre univers passerait par une série infinie de phases de contraction (Big Crunch) et d'expansion (Big Bang).
- L' Univers Holographique:
- L'Univers Stationnaire: l'univers aurait toujours existé et existera toujours.
- L' Univers Simulé: notre univers pourrait être une simulation informatique sophistiquée créée par une civilisation avancée.
- La ''Brane Cosmology'': Dans le cadre de la théorie des cordes, la cosmologie des branes suggère que notre univers est une "brane" (une dimension) dans un espace à dimensions multiples.
- L'Univers de la Gravité Quantique à Boucles: avec un espace-temps, discret et granulé, composé de petits morceaux appelés "boucles".
/image%2F0551881%2F20250126%2Fob_7756af_realite-objective-2.jpg)
Alors que je me lançais moi-même dans des études de sciences, j'avais besoin d'interroger Yvain ( lui seul était assez patient pour répondre à toutes mes interrogations...) sur quelques concepts, et la nécessité de comprendre le pourquoi, et le sens de ces études...
- Un phénomène est un événement ou un fait observable, souvent perçu par les sens. En science, un phénomène est tout ce qui peut être mesuré ou observé, que ce soit un phénomène naturel comme une éclipse solaire ou un phénomène expérimental en laboratoire. Les phénomènes sont les manifestations visibles et mesurables de la réalité.
- La ''Chose en soi '' un terme qu'utilise toujours Elaine ( repris de Kant) n'est pas forcément repris en sciences. On dit ''Réalité objective '' pour dire: ce qui existe indépendamment de la perception ou de l'observation humaine, donc indépendamment de notre conscience ou de notre connaissance. On peut parler de ''nature ultime de la réalité'' en insistant sur le fait que la réalité pourrait être décrite par des entités mathématiques abstraites plutôt que par les objets physiques que nous percevons.
Et, souligne Yvain, bien que notre représentation de l'espace-temps soit une construction mathématique abstraite, elle permet de faire des prédictions vérifiables sur des phénomènes physiques réels. Par exemple, la prédiction de la courbure de la lumière par la gravité.
Nos modèles scientifiques tentent de décrire et de prédire des phénomènes observables. Bien que ces modèles ne soient pas des représentations directes de la "chose en soi", ils fournissent des approximations de plus en plus précises de la réalité.
/image%2F0551881%2F20250126%2Fob_6715aa_realite-objective.jpg)
Des expériences comme celles des fentes de Young et l'intrication quantique défient notre intuition classique et révèlent des aspects surprenants de la réalité. Nos équations de la mécanique quantique ont permis des succès technologiques comme les transistors et les lasers.
Pour Yvain, la science cherche à comprendre la réalité objective accessible à l'observation et à la mesure, tout en reconnaissant ses propres limites et sans prétendre accéder à la "chose en soi".
Cette recherche de la Chose en soi, peut être comparée à la recherche du Graal. Elle mérite d'être poursuivie pour:
- Élargir toujours et encore, notre Connaissance. Poser des hypothèses, les remettre en question et approfondir notre compréhension du monde. Elle maintient notre motivation, incite à l'innovation et à la créativité.
- Reconnaître son inaccessibilité. En cela, elle nous rappelle nos limites, évite l'arrogance de pouvoir la posséder, et nous invite à rester ouvert à de nouveaux paradigmes.
- Accepter que l'approche vers la ''Chose en soi '' ne peut se faire qu'en interdisciplinarité, avec une vision holistique. Et, elle peut avoir une dimension spirituelle.
Edgar Morin
/image%2F0551881%2F20241111%2Fob_77da38_elaine-de-sallembier-avec-blason-pet.bmp)
Elaine a obtenu en 1965, à la Sorbonne, son diplôme d’études supérieures en Histoire, et en 1966, elle prépare une agrégation ( agrégation féminine d'histoire et géographie ).
Après sa réussite à l'agrégation, elle est nommée au Lycée de Caen-Normandie, ce qui correspond à son souhait. Son université, avec une statue de Phénix à l'entrée du campus, est alors considérée comme la plus moderne d’Europe. Elle y fera connaissance de François Neveux, professeur en Histoire médiévale, et du médiéviste Lucien Musset à l'Université de Caen.
Elaine se lie d'amitié avec Yolande de Pontfarcy, qui après des études de lettres, et un doctorat à Rennes devient une spécialiste de la littérature courtoise et arthurienne. Elle part enseigner à Dublin.
Elaine se partage entre Caen, Fléchigné et Paris où elle retrouve Yvain.
Lancelot regrette de ne pouvoir retrouver plus souvent Edgar Morin. Toutes les disciplines l'intéresse, et depuis sa rencontre en Allemagne, Lancelot admire sa pensée qui relie des éléments disparates et leur donne sens.
Et surtout, comme il l'exprime lui-même, son « obsession essentielle est celle qu'exprimait Kant et qui ne cesse de m'animer : Que puis-je savoir ? Que puis-je croire ? Que puis-je espérer ? Inséparable de la triple question : qu'est-ce que l'homme, la vie, l'univers ? » Lancelot ne peux que s'y retrouver.
Même si, pour lui, le mystère du divin, ne peut s'incarner ni se personnaliser, Morin rejoint Lancelot sur son attachement à un livre, les ''Pensées'' de Pascal. Pascal, dont il retient ce principe : « Je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus de connaître le tout sans connaître les parties…» et qu'il met en exergue de son travail.
Après avoir publié, en 1951, son premier livre "L'Homme et la Mort", Edgar Morin est exclu du Parti Communiste. Il s'en explique, avec lucidité et courage dans son livre "Autocritique" publié en 1959. Il devient un spécialiste du cinéma, et part en 1960-1962 en Amérique du Sud. Il publie '' L'esprit du temps'' : exploration de la culture de masse et ses impacts sur la société.
Il est le principal animateur de la revue Arguments qui paraît de 1956 à 1962.
Ecrivain prolifique, il s'inscrit très activement en recherche, particulièrement sociologique avec son projet de recherche multidisciplinaire à Plozévet, en Bretagne, en 1965 ; puis sur la ''Rumeur d’Orléans'', « une rumeur étrange (la disparition de jeunes filles dans les salons d’essayage de commerçants juifs) s’est répandue, sans qu’il y ait la moindre disparition, dans la ville dont le nom symbolise la mesure et l’équilibre : Orléans ». Edgar Morin et une équipe de chercheurs ont mené l’enquête sur place.
En 1968, Morin remplace Henri Lefebvre comme professeur de philosophie à l’Université de Nanterre et s’implique dans les révoltes étudiantes en France. Il écrit une série d’articles pour Le Monde et analyse ce qu’il appelle "La Commune étudiante".
En 1969, il passe une année à la Jolla, en Californie, où il étudie au Salk Institute for Biological Studies. Pendant cette période, il écrit son “Journal de Californie”, qui documente ses expériences et réflexions sur la contre-culture américaine et les mouvements sociaux de l’époque.
/image%2F0551881%2F20241111%2Fob_27e0b2_compexite-schema.jpg)
En 1970, il est nommé Directeur de Recherche au C.N.R.S.
De ses travaux sociologiques et anthropologiques, il va évoluer vers une entreprise de réflexion plus systématique sur la connaissance et sur l’homme dans le cadre de ce qu'il va appeler '' la pensée complexe ''.
Sa vie affective est aussi compliquée, et avant son divorce d'avec Violette ; il rencontre une actrice, mannequin et écrivaine québécoise, en juin 1964 par hasard à Paris, Johanne Harrelle. Ils se marient en 1972.
En 1963, à San Francisco « entre ciel et eau, dans le brouillard, sur le Golden Gate Bridge. », c'est la rupture, l'arrêt, la maladie. Au Mount Sinaï Hospital, « je suis en convalescence de mort et de naissance... C'est la paix.... C'est la pause. » .
/image%2F0551881%2F20241111%2Fob_bf4b68_aiguillage-netbl.jpg)
Lancelot et Edgar Morin ont tous les deux connus Gaston Bergery. Morin raconte qu'il ne l'avait pas vu depuis avant la guerre. C'était en 1963, il va lui serrer la main ; Bergery semble le reconnaître, Morin lui parle du frontisme pour lequel, étudiant, il militait. Bergery répond « comme tous les gens bien. ». Puis, sa femme lui demande s'il est « Edgar Faure, père ou fils ? ».
Lancelot et Morin ont souvent échangé sur le rôle ambigu du BMA ( Bureau des menées antinationales ) pendant la guerre. Lancelot l'a documenté sur ses propres activités et de quelques opérations de contre-espionnage contre les allemands. À la suite du débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942, l’Armée d’armistice a cessé d’exister ; s'est créée de ses rangs l'Organisation de résistance de l'Armée (ORA). Les unités stationnées en Afrique ont rejoint les Alliés et ont été intégrées dans l’Armée française de la Libération.
Morin évoque également sa rencontre avec François Mitterrand., en vue d'unifier leurs mouvements, dans un café ou chez Minette Anthelme par exemple ; qui fut arrêtée un peu plus tard... Après s'être évadé d'un stalag en novembre 1941, Mitterrand avait rejoint Vichy, et travaillé aux Commissariat des prisonniers de guerre. Il restait confiant en le Maréchal ; cependant par l'entremise du BCRA, il va monter un réseau de résistance - le réseau Mitterrand-Pinot fondé en février 1943 - qui sera financé par l'ORA.
/image%2F0551881%2F20241111%2Fob_fe25bc_compexite-netbl.jpg)
A propos de Planète, revue que Morin qualifie de « brouillonne ou bouffonne, fumiste ou fumeuse... », il pense qu'elle est le signe que le temps serait à la ''science-fiction''. Lancelot lui suggère '' pour remonter le niveau '' de proposer un article.
A plusieurs reprises, Morin reconnaît à Lancelot, une part d'inconnu dans le devenir... Il parle même de nous efforcer de communiquer avec '' l'énigme ''. Mais s'empresse d'ajouter : énigme « que je ne suis pas gâteux au point d'appeler éternité. »
Lancelot insiste : s'il est si sûr de lui, il doit se prononcer : - qu'est la ''vraie '' réalité ?
Il répond que la science part à la conquête de la réalité, chassant la magie... Il lui semble qu'elle est plus mathématique que physique. Ondes et corpuscules ne sont que des symboles.
- La réalité souffrirait-elle d'une insuffisance d'être ?
La réalité est à la fois réalité et illusion. Il s'agit de « concevoir la réalité comme une donnée relationnelle – née tout d'abord évidemment du rapport entre l'homme et le monde – c'est la concevoir aussi, et surtout, non, comme une donnée simple, mais comme complexe ».
Edgar Morin a le réflexe de la contradiction. La conversation avec lui est une aventure, on ne sait où elle nous mènera.
- Ne pourrait-on pas dire que notre réalité est la symbiose du concret ( le vécu) et de l'abstrait ( le rationnel) ?
Oui, et alors le ''concret-vécu '' appelle tout ce qui relève de l'affectivité, du fantasme, de l'imaginaire ; et la notion '' d'abstrait-rationnel'' de tout ce qui est la loi, les mathématiques, la logique. Le pur vécu, sans rationalité, devient fantasme, donc irréel. La pure mathématique privée d'applications empiriques est idéelle-irréelle.
/image%2F0551881%2F20241111%2Fob_569f2e_realite-mythe.jpg)
- Et le mythe ?
Prenons l'Alchimie, le symbole y est à la fois abstrait et concret. Il est idéal, formalisé, structuré et en même temps gorgé de substance affective.
- le Graal ?
Ce symbole a la matérialité, et devient plus que la réalité, puisque qu'il est le centre de fixation de la plus haute présence, celle d'un être d'esprit comme l'hostie.
Le mythe est encore plus proche de la réalité parce qu'il constitue, comme la réalité, un univers.. Le mythe est un discours-univers qui a sa logique, sa structure et en même temps il est gonflé à bloc de vertus magico-affectives. Le mythe est, de plus, profondément inscrit dans l'expérience quotidienne de celui qui le vit.
Sources : Edgar Morin – Journal 1962-1987
Le Graal, ça n'existe pas ! 4
/image%2F0551881%2F20240909%2Fob_e1ab0b_comprendre-le-monde-hier.jpg)
Revenons à Kant et à sa critique de la métaphysique. Je fais l'hypothèse en effet, que le Graal est un objet métaphysique.
La métaphysique explore la nature de la réalité, sachant que la réalité ne se limite pas à ce qui est directement accessible par nos sens.
La réalité est plus vaste que ce que nos sens peuvent appréhender. Elle englobe à la fois ce qui est tangible et ce qui est plus profondément caché, comme les idées, les lois naturelles, et même les réalités mathématiques. Aussi, la métaphysique s’intéresse aux questions telles que l’existence de Dieu, la nature de l’âme, du temps et de l’espace...
Kant nous interroge sur ce que nous pensons de la connaissance des choses.
Avant Copernic, nous dit-il, il nous semblait observer que le soleil tournait autour de la terre. Or, c'est l'inverse. De manière similaire, il nous semble que l'objet est au cœur de sa connaissance ; mais Kant replace la conscience au centre puisque c’est elle qui crée l’univers par l’acte de perception. ''Ce n'est donc plus l'objet qui oblige le sujet à se conformer à ses règles, c'est le sujet qui donne les siennes à l'objet pour le connaître'', nous dit-il, dans la préface de la Critique de la raison pure. Au risque de me répéter, avec Kant, nous réalisons que '' nous ne pouvons pas connaître la réalité en soi, mais seulement la réalité telle qu'elle nous apparaît sous la forme d'un phénomène.''
/image%2F0551881%2F20240909%2Fob_b82fd0_comprendre-le-monde-aujourd-hui.jpg)
Il me semble d'ailleurs que la science confirme cet état de fait, ainsi pour ce qui est de l'espace : l'espace est une catégorie de notre sensibilité que nous projetons sur les choses . L'espace est dans notre tête ; c'est ce qui fait que nous nous faisons avoir par des dessins-perspective en trompe-l’œil : nous projetons de l'espace là où, nous interprétons la profondeur, alors que nous ne voyons en réalité que des ombres et des nuances de couleurs. Einstein, nous le redit pour ce qui est de l'espace et du temps, par raisonnement et observation scientifique...
Pour Kant il en va de même pour toutes nos catégories ( quantité, causalité, …) qui nous servent à connaître.
Cependant, dit Kant, la métaphysique cherche à étudier la '' réalité en soi '' qui est inconnaissable !
Pourtant, il faut bien qu'il ait une réalité avec des ''choses en soi '', pour qu'il existe des apparences, des phénomènes... ? Une réalité inconnaissable, est encore une réalité. Et, une chose en soi est un objet métaphysique. Une chose en soi, cause des phénomènes.
Kant est obligé de renier l'inconnaissabilité de la réalité en soi et de lui appliquer les catégories interdites telles que par exemple l'existence ou la causalité. Kant doit donc faire de la métaphysique pour interdire la métaphysique. Cette contradiction a été soulevée presque dès la publication de La critique de la raison pure avec Jacobi en 1815.
Je retiendrais que :
- Nous projetons des catégories a priori c'est à dire non dérivées de l'expérience dans notre propre expérience : c'est à prendre en compte.
- Si le réel est lui-même rationnel, et non un chaos informe... Il doit exister une certaine cohérence entre la réalité et la façon dont les choses nous apparaissent...
1984 de George Orwell - 2
La ''réalité en soi'' serait-elle dépendante de l'esprit humain ?
Évoquer la réalité ''en soi'' vient de Kant : ce serait dire qu'il y a, dans le monde, des faits entièrement indépendants du langage ou du cadre conceptuel que nous utilisons pour les décrire. Et bien, Kant pense que la réalité en soi, n'est pas connaissable.
Pourtant, un cadre conceptuel, comme la science, montre que la réalité est intelligible. La connaissance s'inscrit dans ce cadre et figure la coopération entre un être intelligent et son environnement intelligible. Même ainsi, cette connaissance, qui n'est peut-être que partielle, n'est pas seulement dépendante de l'esprit humain....
Pour en revenir à 1984, O'Brien, tente de persuader Smith que la réalité n'existe que dans l'esprit humain - mais pas dans l'esprit individuel, ce serait l'objet de désordres - dans l'esprit d'une institution ( un collectif immortel ) comme ici, le Parti. Tout ce que le Parti tient pour être la vérité, est la vérité. Il est impossible de voir la réalité si on ne la regarde pas avec les yeux du Parti.
Finalement, y aurait-il une réalité extérieure, hors celle décrite par le parti ? Non. Si la notion de Vérité a un sens, c'est celle que le Parti tient pour vrai, et qui justifie qu'il existe un ''Ministère de la Vérité''.
Le passé n'est qu'une représentation qui se fabrique dans l'esprit collectif et immortel du Parti.
/image%2F0551881%2F20240219%2Fob_8d0b81_reality-check-ahead.jpg)
Lancelot se souvenait de ses discussions avec l'abbé Degoué, qu'il eut la chance d'avoir comme maître à Fléchigné, alors que sévissait la Première Guerre.... Le prêtre lui présentait la philosophie idéaliste de Berkeley ( début 18è siècle). Elle pouvait se présenter ainsi : L'arbre que je perçois, n'est que cette somme de perceptions. La réalité ( la matière ) est un produit fabriqué par notre esprit.
- Alors, quand je ne regarde plus l'arbre, existe t-il encore ?
- Oui, si on considère que Dieu est à la source de mes idées, de mes perceptions. C'est Lui qui coordonne cette réalité.
Cet idéalisme outrancier, correspond à celui promu par Big Brother. La seule réalité est ce que perçoit le Parti.
Allons plus loin. Winston Smith interroge : - Big Brother existe-t-il ?
- Naturellement, il existe. Le Parti existe. Big Brother est la personnification du Parti.
- Existe-t-il de la même façon que j’existe ?
- Vous n’existez pas. !
« Vous n’existez pas », ne contenait-il pas une absurdité logique ? Se demande Winston...
/image%2F0551881%2F20240219%2Fob_fa1046_orwell-1984.jpg)
Dans 1984, le rôle de la '' Police de la pensée '' n'est pas seulement d'arrêter, de punir, d'avoir des aveux publics ; c'est de contrôler, soigner, laver la pensée. L'individu, pour son bien, et le bien du collectif, doit croire sincèrement à ses aveux, il doit se repentir et finir par aimer ''Big Brother''.
Ce qu'il faut retenir de 1984, ce sont une série de thèmes : la novlangue, l'utilisation extrême de la propagande, de la censure et de la surveillance, les slogans qui signifient le contraire de ce qu'ils disent, la réécriture de l'histoire, la double pensée, le crime de la pensée, la police de la pensée, etc., qui interroge notre monde sur la véracité de ce qui est annoncé. C'est à dire, qui interroge notre confiance en une parole ; et en celui qui la porte... Il y a là un mal qui ronge notre temps, même en Eglise, sûrement...
Pour George Orwell, ( selon James Conant ( philosophe américain)) avoir une ''intelligence libre'', c'est « concevoir la vérité comme quelque chose d'extérieur à soi, comme quelque chose qui est à découvrir, et non comme quelques chose que l'on peut fabriquer » ou préfabriqué. Le totalitarisme veut briser la personne en détruisant « ses croyances fondamentales, celles où son identité est en jeu », en le détachant de la réalité, en interdisant l’expression de sa pensée, et en dictant ce qui doit être pensé.
Pour le Christ ( c'est à dire ''l'homme Jésus en Dieu'' ), devant la question de Pilate à un homme qu'il va condamner à mort :
- « Qu’est-ce que la vérité ? »...
Devant cette question, qui relativise toute vérité, qui affirme peut-être même qu'il n'y a pas de vérité. Ou encore, qu'il doit décider, lui, ce qu'est la vérité....
Le Christ répond : « Je suis la Vérité. ». Autrement dit : '' Je témoigne de la Vérité, « Le Père et moi, nous sommes un ». Il s'agit d'une vérité vivante parce qu'humaine, et ''Toute Autre'' parce que divine.
/image%2F0551881%2F20240219%2Fob_756cfc_simone-weil-dessin-bis.jpg)
Simone Weil ( morte à 34ans, en 1942), est précisément pour Lancelot, alors qu'il redécouvre sa pensée, une chercheuse de Vérité ( du Graal ). Au nom de cette Vérité, elle fréquente les syndicalistes révolutionnaires (1935), elle s'engage sur le front espagnol (1936), elle rejoint la résistance à Londres. Elle interroge l’institution-Église et désavoue parfois ses choix. Elle dénonce l'endoctrinement de la pensée ; elle se retrouve souvent seule et incomprise.
Elle refuse que l'individu soit subordonné à la société, c'est l'enjeu de la démocratie. L'homme doit penser par lui-même, exercer son « attention » c'est à dire laisser disponible son esprit à recevoir la vérité.
Lancelot se souvient bien de son témoignage sur la souffrance qu'elle avait ressentie à l'usine, où le seul moyen de survivre était d'arrêter la pensée.
Ce qui la choquait, dans l'histoire de l’Église, c'est qu'elle ait brûlé des hérétiques, qu'elle condamne encore les ''mauvais croyants'', par cette formule « anathema sit », et qu'elle affirme que « hors de l’Église, point de salut ». Il y a , disait-elle, un « malaise de l’intelligence dans le christianisme », et « partout où il y a malaise de l’intelligence, il y a oppression de l’individu par le fait social, lequel tend à devenir totalitaire ».
Quel lien entre la Réalité et la théorie physique ?
Frédéric Joliot, au sein de l'université, mène une vie clandestine qui s’avérera critique par la présence d'un agent double... Ses rencontres avec d'autres intellectuels, les entraînent à réfléchir aux conséquences de découvertes comme la fission de l'atome. Certains sont attirés par le régime soviétique.
Joliot travaille sur le cyclotron ; il prépare les '' jours d'après '' et prévoient la construction de ''générateurs de projectiles transmutants'', et la formation des hommes qui devront les fabriquer.
Il republie des notes sur les réactions nucléaires, et la radiobiologie.
Joliot est persuadé que les allemands ne sont pas prêts à fabriquer une bombe nucléaire, ils ont fait peu de progrès sur l'uranium ; ils n’utilisent pas le cyclotron pour des projets militaires. Par ailleurs, il a su compter sur Gentner, qu'il qualifie d' ''anti-nazi'' ; qui a été rappeler à Heidelberg parce que trop ''proche'' des français; et sur Hans Jensen qui vient d'arriver et que Gentner lui a présenté comme un ''ami'' ; à la différence de Wolfgang Riezler, chargé de le remplacer à la tête de l'équipe.
La mère de Lancelot ne peux cacher longtemps, à son fils, le fond de sa pensée. Elle imagine volontiers pouvoir le marier, elle lui rappelle son âge, sa difficulté - suite à son accident - à être tout à fait autonome. Geneviève serait parfaite, ne lui conviendrait-elle pas ?
Lancelot, il est vrai est sensible aux attentions qu'elle lui prodigue. Il remarque sa beauté, même s'il transparaît derrière la régularité des traits, une certaine dureté... Elle n'eut pas une enfance facile : orpheline, des merciers lui offrent famille et travail dans leur commerce. Affaire d'autant plus prospère que le père assure les achats des trois magasins, tout en travaillant comme fondé de pouvoir-acheteur pour un grand magasin de nouveautés à Casablanca.
Lancelot arrive à marcher avec des béquilles. Son chirurgien, se félicite de ces résultats, alors qu'il a hésité sérieusement à procéder à l'amputation du pied droit. Les salons scientifiques se tiennent toujours le jeudi après-midi, avec parfois la visite de chercheurs. Ainsi Pierre de Launay, polytechnicien et thermodynamicien qui a bien connu Pierre Duhem et - curieusement - s'est intéressé avec lui à la ''science de la nature''... au Moyen-âge.
/image%2F0551881%2F20221020%2Fob_450432_expose-debat-sur-la-science-au-d.jpg)
Duhem mêlait physique et métaphysique : « Il serait déraisonnable de travailler au progrès de la théorie physique, si cette théorie n’était le reflet de plus en plus net et de plus en plus précis d’une Métaphysique ; la croyance en un ordre transcendant à la Physique est la seule raison d’être de la théorie physique. » disait-il. Nous reparlerons - avec lui - du Moyen-âge...
Pour Pierre Duhem, les théories physiques ne relient pas les phénomènes à leurs causes réelles et ne révèlent rien du monde réel. Maritain retient cette idée, pour les mathématiques du fait de son abstraction, - et il est vrai que la science prend de plus en plus une forme mathématique...- , mais il lui semble que la structure de la physique dépend de la matière et ne peut qu'adhérer au réel …
Pour Duhem, dire que la matière est composée d’atomes, c’est tomber dans une métaphysique atomiste … Pour lui, le tableau de Mendeleïev est un système de classification qui rend compte des expériences de chimie, pas de la réalité ultime de la matière.
De quelle nature est la réalité ? Duhem répond : - cette question ne relève pas de la méthode expérimentale ; celle-ci ne connaît que des apparences sensibles et ne saurait rien découvrir qui les dépasse. La solution de ces questions est transcendante aux méthodes d'observation dont use la Physique ; elle est objet de Métaphysique.
Il serait important de préciser le lien entre physique et métaphysique...
Quelle est donc la fonction d’une théorie physique, si ce n’est pas dire ce que c’est que la réalité ?
Duhem donne plusieurs réponses :
1. Une théorie physique permet l’économie de la pensée. C’est une idée que Duhem reprend à E.Mach,
2. un système de classement de nos expériences,
3. mais ce classement n’est pas arbitraire ; sa capacité prédictive montre qu’il doit refléter un ordre naturel.
Une loi physique comme U=R*I, n'explique rien. Elle se contente ( et c'est beaucoup...) de modéliser ce qui se passe, de permettre des calculs et faire des prévisions ( avec u=ri et p=ui, je peux calculer le temps nécessaire à chauffer mon café)
« Les grandeurs sur lesquelles portent les calculs ne prétendent point être des réalités physiques. » Duhem.
Poincaré lui-même écrivait : « Les théories mathématiques n'ont pas pour objet de nous révéler la véritable nature des choses ; ce serait là une prétention déraisonnable. Leur but unique est de coordonner les lois physiques que l'expérience nous fait connaître, mais que sans le secours des mathématiques nous ne pourrions même énoncer.
Peu nous importe que l'éther existe réellement, c'est l'affaire des métaphysiciens ; l'essentiel pour nous c'est que tout se passe comme s'il existait et que cette hypothèse est commode pour l'explication des phénomènes. Après tout, avons-nous d'autre raison de croire à l'existence des objets matériels. Ce n'est là aussi qu'une hypothèse commode ; seulement elle ne cessera jamais de l'être, tandis qu'un jour viendra sans doute ou l'éther sera rejeté comme inutile. » (La science et l’hypothèse , chap. XII).
La science décrit, elle n'explique pas. Elle décrit avec plus ou moins de précision, ainsi ce qu'il en est des lois de Newton, ou de la notion d' '' éther'' … !
/image%2F0551881%2F20220904%2Fob_a5198a_equation-e-mc2-ondes-netbl.jpg)
Il ajoute : « Loin de là, sans ce langage ( mathématique) , la plupart des analogies intimes des choses nous seraient demeurées à jamais inconnues ; et nous aurions toujours ignoré l'harmonie interne du monde, qui est, nous le verrons, la seule véritable réalité objective.
La meilleure expression de cette harmonie, c'est la loi ; la loi est une des conquêtes les plus récentes de l'esprit humain ; il y a encore des peuples qui vivent dans un miracle perpétuel et qui ne s'en étonnent pas. C'est nous au contraire qui devrions nous étonner de la régularité de la nature. » ( H. Poincaré, La valeur de la science 1906)
Il est donc difficile d'affirmer q.q.ch. sur la nature du réel ''en soi'', la théorie physique ne serait qu'une classification de nos représentations.
Pourtant...
Einstein pense pouvoir élaborer une théorie unique pour expliquer comment le monde s'organise à l'aide de lois élémentaires et universelles. Avant d'en parler. Je voudrais en rester à la thermodynamique, parce que notre polytechnicien Pierre de Launay souhaite nous entretenir de découvertes pour lui essentielles quant à notre besoin d'énergie.