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Quel rôle spirituel pour l’humain à l’âge de l’intelligence artificielle ?
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En m’asseyant ce matin à la table de travail de l'atelier radio de Fléchigné, mes yeux se posent sur un vieux téléviseur jaune Grundig qui semble retenir le temps. Lancelot et sa mère Anne-Laure imaginaient sans doute l'an 2025 comme un monde d'usines propres et de voitures volantes, où la technologie humaine aurait maîtrisé en toute sérénité, la nature.
Mais la réalité de notre siècle a balayé ces utopies rétro-futuristes. Nous n’avons pas maîtrisé la nature ; nous l’avons rompue.
Aujourd’hui, la Terre Gaste climatique et numérique s’est installée au cœur de nos vies. L’intelligence artificielle générative imite nos pensées tandis que le climat gronde et que les conflits fragmentent notre sol. C'est à ce point d’inflexion, avant d’ouvrir d'autres chapitres, qu’il me faut poser la question cruciale : quel rôle spirituel reste-t-il à l’humain face au miroir de la machine ?
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La crise contemporaine, qu’elle se manifeste par le dérèglement climatique ou par l’automatisation généralisée, n’est pas un simple dysfonctionnement technique que l’on pourrait résoudre par un surcroît de calcul. Elle est le symptôme d'une crise spirituelle profonde, dont les racines plongent dans le dualisme occidental hérité de Descartes et Galilée. En séparant le monde entre une matière inerte disponible et un esprit souverain, la modernité a opéré ce que Whitehead appelle la « bifurcation de la nature ». La nature a été réduite à une surface d'exploitation et de calcul statistique, dépouillée de son intériorité et de son mystère.
Mais la matière n’est pas muette. Ce que Jean-Luc Marion nomme le « déchet » de la représentation, cette matérialité sauvage qui échappe à nos équations, comme le dérèglement du climat ou l'effondrement de la biodiversité, est en réalité la protestation du Réel contre son objectivation forcée. En voulant traiter le cosmos comme une horloge mécanique dont l'homme serait le maître exclusif, nous avons provoqué une désertification physique et spirituelle. L’avènement de l’IA s’inscrit dans cet héritage : elle modélise l’intelligence comme un simple traitement de l’information statistique, déconnecté de toute incarnation et de tout engagement charnel.
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L’IA générative simule le langage humain avec une fidélité troublante. Elle s’appuie sur des architectures statistiques à milliards de paramètres pour générer du texte plausible. Devant ce double de silicium, la modernité succombe à une tentation technocratique majeure : celle de déléguer à la machine le pouvoir de juger, de soigner, voire de gouverner au nom de l’efficacité et de la neutralité.
Pourtant, « penser n'est pas compter ». L’IA ne décide pas, elle calcule ; elle ne juge pas, elle trie et optimise à partir du passé. Cette délégation croissante de notre souveraineté à l’algorithme marque une régression anthropologique majeure : l’humain y est réduit à un simple « nœud de fonctions » ou à un consommateur profilé, vidé de son intériorité. La machine peut simuler la conscience morale, mais elle ne possède pas la capacité d’éprouver le monde. Un robot ne vit pas sous l'horizon de sa propre mort, il n'éprouve ni la souffrance, ni l'angoisse, ni la grâce d'un choix libre. Confondre la puissance de calcul avec le pouvoir de juger, c'est abdiquer notre liberté spirituelle et notre responsabilité devant le vivant.
Pour résister à cette réduction machinique, nous devons traquer tout résidu de dualisme. C'est ici que l'enseignement de ma tante Elaine prend toute sa force à travers le concept d’« embodiment » ( Whitehead). La conscience humaine n’est pas un signal désincarné planant au-dessus d'un corps-machine ; elle est une participation incarnée à l’ordre vivant du monde, une « Vibration » ou une « Synthèse vivante » où le corps, l’esprit et le milieu forment une unité indissociable.
Comme l’enseignait Édith Stein, la conscience n'émerge pas d'un agencement mécanique de données abstraites. Elle s'enracine dans le « corps vécu », cette chair sensible qui éprouve de l'intérieur la douleur, la fatigue, la joie et l'empathie .
Le cerveau n’est pas l’organisme exclusif qui produit la pensée, mais une interface, une « tête de lecture » ou un récepteur qui focalise un flux d'expériences cosmiques déjà présentes. L’IA, parce qu'elle est désincarnée et n'habite pas le monde, est structurellement fermée à l’expérience subjective. La chair humaine, dans sa vulnérabilité même, résiste à toute dématérialisation algorithmique. Elle est le lieu sacré de notre ouverture à la transcendance et de notre capacité de communion.
Le chemin du Graal
Dans ses premières recherches, mon grand-père Lancelot aimait utiliser l'analogie de la lampe de poche. Heureux d'éprouver la rigueur de sa pensée, il définissait le sujet comme le « pilote » de la lampe, projetant souverainement son faisceau d'attention dans le noir pour constituer la réalité. Mais, sous l'influence phénoménologique de Jean-Luc Marion, ma pensée a dû opérer une conversion radicale.
Le sujet n'est pas le pilote de la lumière. Le faisceau ne part pas de nous : il vient du Réel — de la Donation — et nous atteint, nous blesse et nous suscite. L'humain n’est pas un sujet constituant et souverain, il est l'« Adonné » : celui qui se découvre lui-même en recevant l'excès du Réel qui l'impacte. Notre « fêlure » biologique et spirituelle — notre vulnérabilité charnelle — n’est pas un défaut de fabrication ou une faiblesse mécanique, mais l'ouverture métaphysique nécessaire par laquelle l'éclat de l'invisible et de la Grâce peut s'inscrire en nous.
Cette conversion éclaire la quête de Perceval. Son éveil au Château du Graal ne fut pas le passage d'une ignorance à un savoir, ce qui serait traiter la vérité comme une substance que l'on possède. Son éveil fut une transformation radicale de sa « préhension » du monde, un passage du silence conformiste à l'événement de la relation pure. En osant poser la Question Salvatrice : « Quel est ton tourment ? », Perceval s'est arraché à l'illusion de la substance pour entrer dans le processus de la compassion et du soin.
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Le rôle spirituel de l’humain à l’âge des machines n'est donc pas de dominer le monde ni de fuir la technique, mais de l'habiter en conscience. À la suite de Teilhard de Chardin et de Bernard Stiegler, nous devons envisager la technique comme une dimension de la Noosphère, un vecteur possible de l’évolution de l’esprit, à condition d'être orienté par l'attention. L’IA, loin d’être une menace absolue, agit comme un miroir ontologique : elle simule parfaitement notre rationalité froide et calculatrice pour mieux révéler, par soustraction, ce qui est proprement « non fabricable » chez l’humain : notre chair, notre capacité à souffrir, à douter, à espérer et à recevoir le don gratuit.
Dans ce « Réel élargi » où l'information précède la matière (le It from Bit de John Wheeler), chaque conscience humaine est appelée à être co-créatrice du devenir cosmique. Le Graal n'est plus une coupe perdue dans un passé légendaire, mais un Objet Éternel : un potentiel pur d'unité et de fraternité qui attend d'être actualisé par notre attention pure au présent. Face au désert de l'automatisation, la présence de l'Adonné devient un acte de résistance spirituelle et poétique.
Quelle lumière offrirons-nous à ce monde en quête de sens, pour que la sève de notre culture et de nos traditions nourrisse enfin l’avenir sans que notre histoire ne s’efface dans l’indifférence ?
La Quête d'Elaine
Donc, je demande à Elaine ce qu'elle conclue, de ce que nous avons vu précédemment, et de ce que nous apprenons des récentes découvertes en physique, sur cette partie du Réel sous-jacente à ce que nous percevons directement ?
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- Le monde se manifeste avant d’être pensé comme un objet indépendant. Le monde nous précède, mais ce qui existe pour nous dans un premier temps, c'est ce qui se donne à nous sous forme de phénomène, c'est à dire la manière dont il se donne à nous dans l’expérience.
Pour Husserl, la phénoménologie est fondée sur l’expérience vécue. Concernant notre question à propos de la réalité, comment peut-on fonder une réflexion sur les phénomènes, alors que le Réel est bien plus vaste que ce que nous en percevons?
- Tu as raison, le réel est plus grand que ce qui est perçu. Merleau-Ponty est cependant persuadé que si le réel est toujours plus large que ce qui apparaît; cependant, il nous est donné progressivement, dans une relation dynamique. Et pour beaucoup de penseurs, de toute façon, toute approche du réel est nécessairement incomplète...
La phénoménologie s'enrichit de la science, son approche peut même inclure une ontologie plus large ( comme chez Whitehead ou Deleuze). Certains phénoménologues contemporains (Michel Henry, Jean-Luc Marion) s’intéressent à des phénomènes qui ne sont pas visibles mais vécus intérieurement ( comme: l’expérience de Dieu, la souffrance, la Joie, le Temps...).
Elaine se souvient de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961).
« La perception ne donne jamais des objets tout faits, mais des esquisses où se loge un inapparent, un non-vu, qui pourtant fait partie de l'expérience. » Merleau-Ponty ,'' Phénoménologie de la perception" (1945). Pour lui, nous n’avons jamais accès au Réel, nous sommes toujours dans une relation vivante avec les phénomènes.
« Ce que nous appelons visible n'est que la face tournée vers nous de l'Être, et il y a un inapparent qui est, non pas son revers, mais son essence même. » Merleau-Ponty ,'' Le Visible et l’Invisible" (1964) Notre perception n’épuise pas le réel. Il y a toujours un "inapparent", un horizon caché, un non-dit qui accompagne toute expérience du monde.
Merleau-Ponty insistait sur l'idée que nous ne sommes pas des spectateurs du monde, mais que nous faisons partie du monde que nous percevons. Elaine se souvient qu'il demandait à ses étudiants de toucher votre main gauche avec votre main droite, et de réfléchir à ce qu'ils ressentaient, il concluait: « vous êtes à la fois sujet et objet. Celui qui touche est aussi celui qui est touché. Il y a une réversibilité entre le moi et le monde. »; ceci pour illustrer ce qu'il nommait la '' chair du monde'' et sa critique de la séparation sujet – objet .
Je reconnais, qu'à présent, il semble acquis que notre réalité, n'épuise pas le Réel. Nous ne sommes plus dans la mécanique classique, ni dans un matérialisme objectivable, mais dans un paradigme plus ouvert...
A mon avis, je dirais qu'il n'est plus strictement matérialiste ( la matière seule ne suffit pas à expliquer le réel), il n'est plus déterministe ( il est indéterminé, ou quantique, ou relationnel …), il est pluraliste, complexe.
Elaine ajoute avec satisfaction, que d’une certaine manière, ce nouveau paradigme rejoint celui en cours au Moyen-âge, bien-sûr sous une forme modernisée et sécularisée. Il ne s'agit pas d'un simple retour en arrière, mais plutôt d'une convergence inattendue entre les intuitions médiévales et les découvertes contemporaines.
- Quelles intuitions?
Le Réel dépasse la simple matière : il inclut des dimensions spirituelles, des essences, des causes invisibles.
L’Univers est hiérarchisé et ordonné : le cosmos est structuré par des principes intelligibles, et la science dévoile certains aspects.
L’homme n’est pas le centre. il y a un ordre de la Nature plus vaste qui dépasse l’expérience humaine...
La connaissance ne dépend pas uniquement de la perception: elle inclut des intuitions métaphysiques, des principes immatériels, voire des vérités révélées.
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Lancelot approuve l'idée que nous sommes à un tournant de la métaphysique.
L’histoire de la pensée n’est pas un simple progrès linéaire : ce qui semblait dépassé pourrait redevenir pertinent sous une nouvelle forme.
La science progresse par accumulation des savoirs. L'histoire des idées s'en enrichit et explore les mêmes questions fondamentales qui reviennent sous diverses formes.
A l'image du Moyen-âge qui a revisité Platon, puis Aristote, nous redécouvrons aujourd'hui la métaphysique après le positivisme et le structuralisme.
Déjà, note Lancelot : Contre Husserl et Heidegger, qui insistaient sur la relation entre être et phénomène, des philosophes comme Étienne Gilson et Jacques Maritain défendaient un retour à l’ontologie réaliste, inspirée d’Aristote et de Thomas d’Aquin.
Elaine explique son projet: cela consiste à revenir à la période médiévale, pour retrouver la logique d'une tradition néoplatonicienne, et refaire - avec nos savoirs actuels – le chemin de ces penseurs.
Si je comprends bien, reprend Lancelot: tu voudrais explorer ce que pourrait être une modernité alternative si la pensée néoplatonicienne avait continué à structurer notre vision du monde, plutôt que d’être marginalisée par la montée du rationalisme cartésien et de l’empirisme. C'est bien cela ?
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- Un peu... Et je vais commencer, par utiliser ce que ma lignée m'a transmis, la Légende arthurienne.
Lancelot est touché, par cette parole... - Ton ambition nous honore; tu concrétiserais ce que nous avons maladroitement tenté nous-mêmes... Ta grand-mère, peut-être un peu mieux que moi...
- Vous avez conservé ce trésor depuis plusieurs générations, et vous me l'avez offert. Je vous suis tant redevable!
De toute manière, répond Lancelot, cette Quête, n'est pas une addition de toutes les quêtes de chacun de nos aïeux. C'est toujours la même, et – en même temps - elles sont toutes différentes. Elles se répètent, s'enrichissent; et chacun tente la sienne....
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Elaine ajoute: - La légende arthurienne a aussi cette dimension initiatique propre à chaque personne. Dans cette perspective, elle est bien plus qu'une simple histoire de chevaliers et de quêtes. Elle symbolise, à un niveau profond, les épreuves spirituelles et intellectuelles par lesquelles l'âme doit passer pour atteindre la connaissance supérieure et l’harmonie avec l’univers.
Le Saint Graal, est souvent interprété comme le symbole de l’accès à la vérité transcendantale.
Ainsi, la quête du Graal dans la légende arthurienne, et dans ce contexte, devient une quête métaphysique dans laquelle chaque chevalier cherche à trouver la Lumière, un savoir supérieur qui l'élève au-delà du monde sensible.
Riche de la pensée de Plotin et de la philosophie néoplatonicienne, cette quête représente le chemin que l'âme doit parcourir, en purification, pour rejoindre l’Un, un processus où les Idées du monde intelligible deviennent accessibles.
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Comme chacun des chevaliers de la Légende arthurienne, nous sommes en Quête de sens, de vérité, de justice. La symbolique des lieux (forêt mystérieuse, château fort, église ) et des objets mythiques (la Table ronde, l'épée Excalibur, le Graal), résonne encore profondément chez certains d'entre nous.
- Je fais l'hypothèse, dit Elaine, que notre conscience individuelle est reliée à une conscience collective, un vaste réseau immatériel où s'inscrivent nos pensées, nos mythes et nos quêtes existentielles. Chaque pensée, chaque mythe, chaque quête – et ce d'autant que chacune, chacun est proche de nous – perdure ainsi au-delà de son époque. Certaines légendes, comme celle du roi Arthur, continuent de résonner en nous : elles ne sont pas de simples vestiges du passé, mais des expressions intemporelles de notre quête de sens et d'idéal.
Lancelot ajoute: - Tu t'approches ainsi, de l’inconscient collectif et ses archétypes de Carl Jung. Également, de la trame commune des mythes, preuve d'une mémoire collective, de Joseph Campbell. Ou, sans-doute aussi, de la noosphère de Teilhard qui évoque une conscience globale et spirituelle.
- J'irais, encore un peu plus loin, en néoplatonicienne et à l'écoute des propositions scientifiques... Bergson, et Deleuze, parlent: d’"élan vital, de "rhizome" et de "devenir" et décrivent le monde comme un tissu dynamique d’interactions et de connexions invisibles.
Je nommerais bien cette supra-conscience, la '' Trame du Monde '' …?
Stanislas Breton, néoplatonicien
Elaine n'oubliait pas le conseil de Frappier; et elle réussit à rencontrer Stanislas Breton ( 1912-2005). Professeur à l'Institut Catholique de Paris, ami de Louis Althusser, proche de Ricoeur et de Certeau; le prêtre est un homme fort simple, et jovial. Il dit être '' entré en philosophie, par le chemin de la théologie''.
Elaine l'interroge sur son parcours:
- « Je suis un homme du Moyen Âge romain, né dans un faubourg d’Athènes, sous un arbre de Judée. »
. En Judée, Stanislas fait sa découverte fondamentale: le paradoxe de la Croix, « scandale pour les Juifs et folie pour les païens » ( cf Paul). Le Tout se fait petit.
. A Athènes, avec Paul, il s'agit de donner à ce paradoxe de la Croix une consistance de pensée. Là, Stanislas Breton trouve chez les néo-platoniciens : Plotin, Proclus, une philosophie qui cherche un ''au-delà de l’être'', une origine première appelée l'Un; qui prône l’union de l’Un et du multiple comme inséparables, et qui oblige par la contemplation ( la prière et l'étude) à remonter au Principe.
Toute pensée doit donc chercher à remonter vers le Principe, l’Un, qui est au-delà de l’être et de la pensée, mais dont tout dépend.
Avec le Moyen-âge, après Augustin, c'est Thomas d'Aquin. Et pour Stanislas Breton, c’est sa familiarité avec la langue latine, et les philosophes grecs, qui lui permet à de structurer une synthèse philosophico-théologique où la rationalité scolastique dialogue avec l’héritage platonicien et aristotélicien, au service d’une intelligence de la foi.
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En y intégrant la ''nuit du monde moderne'', et la crise du sujet, Breton relit ainsi le thomisme à partir d’une spiritualité du manque, d’une tension vers l’Invisible...
Après être entré chez les passionnistes, congrégation fondée au XVIIe siècle par Paul de la Croix, Breton fréquente l’université des dominicains à Rome. Lors de sa thèse, il tente de conjuguer la philosophie de saint Thomas et la phénoménologie. En 1969 à l’École normale supérieure, Stanislas Breton s’est révélé un professeur incomparable, en même temps qu’un philosophe.
Influencé par maître Eckhart autant que par Husserl, Stanislas Breton s’est aussi chauffé au feu du bouddhisme zen de l’école de Kyoto ; Dieu est comme ineffable, Il n’habite pas véritablement les mots qu’on utilise pour le désigner.
La faculté de philosophie organisait du 7 au 11 février 1972, une Semaine d’Épistémologie dans les locaux de de l'Institut Catholique de Paris. Elaine y a assisté, en partie. Le premier jour était une entrée en matière, avec une réflexion sur l'esprit scientifique et les sciences de la vie, proposée par le R. P. Roqueplo et le P. Dubarle. Beaucoup de discussions se centrèrent sur le livre de J. Monod : «Le Hasard et la Nécessité », et l'occasion de mises au point des P. Augier et Russo.
Elaine fut particulièrement intéressée par la conférence donnée par le P. Breton sur « le savoir philosophique ».
La philosophie a longtemps prétendu être le ''savoir absolu''. A présent, les sciences revendiquent leur propre autonomie et n’ont plus besoin d’un cadre philosophique pour être validées.
Breton défend l’idée que la philosophie conserve une fonction essentielle d’interrogation sur le monde et ses conditions de possibilité.
Un passage particulier décrit la tâche du philosophe, selon Stanislas Breton:
Il invite à ne pas prendre la "nature" comme une évidence donnée une fois pour toutes. Il s’agit de s’interroger philosophiquement sur ce qui rend possible la nature elle-même, sur ses conditions d’existence et d’intelligibilité; en l'intégrant dans une vision globale de la Réalité ( il parle de l'idée du Tout)
Breton insiste sur l’importance de la liberté de pensée dans l’acte philosophique. Aucune représentation du monde, qu’elle soit scientifique ou métaphysique, ne doit enfermer totalement la pensée. Il doit toujours exister un espace de questionnement et d’ouverture.
Toute connaissance est bornée par des perspectives encore inexplorées et la philosophie doit garder conscience qu’aucun savoir ne peut tout épuiser.
Même si on constate que tout savoir est limité ; il faut encore tenter de penser un "tout", d’élaborer un discours cohérent qui donne du sens à l’ensemble du réel.
Le philosophe doit assumer son rôle de "penseur du tout", cherchant à articuler une vision globale du réel.
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Elaine note que cette intervention de Stanislas Breton qui l'a enchantée, manifeste plusieurs aspects d’un choix philosophique néoplatonicien.
Chez Plotin, la multiplicité du monde sensible doit être dépassée pour atteindre l’Un (l’Un-Bien), qui est l'origine et la finalité de toute connaissance. Le P. Breton adopte une démarche similaire en insistant sur une quête d’unité et d’intégration des limites du savoir à une vision plus englobante.
Le monde empirique, pour le néoplatonisme, n'est jamais une fin en soi mais un point de départ vers une réalité plus profonde et plus essentielle. Breton semble adopter cette perspective en suggérant que la nature elle-même doit être interrogée dans ses conditions de possibilité.
Pour Plotin, l’Un est au-delà de toute conceptualisation, et toute connaissance n’est qu’un écho partiel d’une vérité transcendante. Breton reprend cette idée en insistant sur la pluralité des approches qui bordent la connaissance sans jamais l’épuiser.
Plotin soutient que l’intellect (le Noûs) doit sans cesse organiser et structurer le réel pour tendre vers l’Un. Breton suit une logique similaire : il reconnaît les limites du savoir, mais insiste sur la nécessité de reconstruire une vision du tout.
Avant de revenir à Stanislas Breton; je vais continuer avec Elaine et l'un de ses projets, qui se précise. Pour cela nous reprenons notre questionnement sur La Réalité, et ceci dès le Moyen-âge. En effet, à partir de la fin du Moyen-âge, nous perdons la distinction entre le Réel et ses manifestations ( la réalité). Francis Bacon ( XVIe s.), puis Galilée et Descartes affirment que la réalité correspond à ce qui objectivable, mesuré, expérimenté... Pour les '' Les Lumières '', seule la réalité est le Réel...
Nous avons fortement tendance à réfléchir encore dans ce paradigme,
Pour être bien clair, nommons: - le "Réel" , tout ce qui existe, même indépendamment de notre perception, et - la "réalité", seulement notre perception, avec notre interprétation et compréhension, de ce réel.