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La Quête d'Elaine
Donc, je demande à Elaine ce qu'elle conclue, de ce que nous avons vu précédemment, et de ce que nous apprenons des récentes découvertes en physique, sur cette partie du Réel sous-jacente à ce que nous percevons directement ?
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- Le monde se manifeste avant d’être pensé comme un objet indépendant. Le monde nous précède, mais ce qui existe pour nous dans un premier temps, c'est ce qui se donne à nous sous forme de phénomène, c'est à dire la manière dont il se donne à nous dans l’expérience.
Pour Husserl, la phénoménologie est fondée sur l’expérience vécue. Concernant notre question à propos de la réalité, comment peut-on fonder une réflexion sur les phénomènes, alors que le Réel est bien plus vaste que ce que nous en percevons?
- Tu as raison, le réel est plus grand que ce qui est perçu. Merleau-Ponty est cependant persuadé que si le réel est toujours plus large que ce qui apparaît; cependant, il nous est donné progressivement, dans une relation dynamique. Et pour beaucoup de penseurs, de toute façon, toute approche du réel est nécessairement incomplète...
La phénoménologie s'enrichit de la science, son approche peut même inclure une ontologie plus large ( comme chez Whitehead ou Deleuze). Certains phénoménologues contemporains (Michel Henry, Jean-Luc Marion) s’intéressent à des phénomènes qui ne sont pas visibles mais vécus intérieurement ( comme: l’expérience de Dieu, la souffrance, la Joie, le Temps...).
Elaine se souvient de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961).
« La perception ne donne jamais des objets tout faits, mais des esquisses où se loge un inapparent, un non-vu, qui pourtant fait partie de l'expérience. » Merleau-Ponty ,'' Phénoménologie de la perception" (1945). Pour lui, nous n’avons jamais accès au Réel, nous sommes toujours dans une relation vivante avec les phénomènes.
« Ce que nous appelons visible n'est que la face tournée vers nous de l'Être, et il y a un inapparent qui est, non pas son revers, mais son essence même. » Merleau-Ponty ,'' Le Visible et l’Invisible" (1964) Notre perception n’épuise pas le réel. Il y a toujours un "inapparent", un horizon caché, un non-dit qui accompagne toute expérience du monde.
Merleau-Ponty insistait sur l'idée que nous ne sommes pas des spectateurs du monde, mais que nous faisons partie du monde que nous percevons. Elaine se souvient qu'il demandait à ses étudiants de toucher votre main gauche avec votre main droite, et de réfléchir à ce qu'ils ressentaient, il concluait: « vous êtes à la fois sujet et objet. Celui qui touche est aussi celui qui est touché. Il y a une réversibilité entre le moi et le monde. »; ceci pour illustrer ce qu'il nommait la '' chair du monde'' et sa critique de la séparation sujet – objet .
Je reconnais, qu'à présent, il semble acquis que notre réalité, n'épuise pas le Réel. Nous ne sommes plus dans la mécanique classique, ni dans un matérialisme objectivable, mais dans un paradigme plus ouvert...
A mon avis, je dirais qu'il n'est plus strictement matérialiste ( la matière seule ne suffit pas à expliquer le réel), il n'est plus déterministe ( il est indéterminé, ou quantique, ou relationnel …), il est pluraliste, complexe.
Elaine ajoute avec satisfaction, que d’une certaine manière, ce nouveau paradigme rejoint celui en cours au Moyen-âge, bien-sûr sous une forme modernisée et sécularisée. Il ne s'agit pas d'un simple retour en arrière, mais plutôt d'une convergence inattendue entre les intuitions médiévales et les découvertes contemporaines.
- Quelles intuitions?
Le Réel dépasse la simple matière : il inclut des dimensions spirituelles, des essences, des causes invisibles.
L’Univers est hiérarchisé et ordonné : le cosmos est structuré par des principes intelligibles, et la science dévoile certains aspects.
L’homme n’est pas le centre. il y a un ordre de la Nature plus vaste qui dépasse l’expérience humaine...
La connaissance ne dépend pas uniquement de la perception: elle inclut des intuitions métaphysiques, des principes immatériels, voire des vérités révélées.
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Lancelot approuve l'idée que nous sommes à un tournant de la métaphysique.
L’histoire de la pensée n’est pas un simple progrès linéaire : ce qui semblait dépassé pourrait redevenir pertinent sous une nouvelle forme.
La science progresse par accumulation des savoirs. L'histoire des idées s'en enrichit et explore les mêmes questions fondamentales qui reviennent sous diverses formes.
A l'image du Moyen-âge qui a revisité Platon, puis Aristote, nous redécouvrons aujourd'hui la métaphysique après le positivisme et le structuralisme.
Déjà, note Lancelot : Contre Husserl et Heidegger, qui insistaient sur la relation entre être et phénomène, des philosophes comme Étienne Gilson et Jacques Maritain défendaient un retour à l’ontologie réaliste, inspirée d’Aristote et de Thomas d’Aquin.
Elaine explique son projet: cela consiste à revenir à la période médiévale, pour retrouver la logique d'une tradition néoplatonicienne, et refaire - avec nos savoirs actuels – le chemin de ces penseurs.
Si je comprends bien, reprend Lancelot: tu voudrais explorer ce que pourrait être une modernité alternative si la pensée néoplatonicienne avait continué à structurer notre vision du monde, plutôt que d’être marginalisée par la montée du rationalisme cartésien et de l’empirisme. C'est bien cela ?
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- Un peu... Et je vais commencer, par utiliser ce que ma lignée m'a transmis, la Légende arthurienne.
Lancelot est touché, par cette parole... - Ton ambition nous honore; tu concrétiserais ce que nous avons maladroitement tenté nous-mêmes... Ta grand-mère, peut-être un peu mieux que moi...
- Vous avez conservé ce trésor depuis plusieurs générations, et vous me l'avez offert. Je vous suis tant redevable!
De toute manière, répond Lancelot, cette Quête, n'est pas une addition de toutes les quêtes de chacun de nos aïeux. C'est toujours la même, et – en même temps - elles sont toutes différentes. Elles se répètent, s'enrichissent; et chacun tente la sienne....
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Elaine ajoute: - La légende arthurienne a aussi cette dimension initiatique propre à chaque personne. Dans cette perspective, elle est bien plus qu'une simple histoire de chevaliers et de quêtes. Elle symbolise, à un niveau profond, les épreuves spirituelles et intellectuelles par lesquelles l'âme doit passer pour atteindre la connaissance supérieure et l’harmonie avec l’univers.
Le Saint Graal, est souvent interprété comme le symbole de l’accès à la vérité transcendantale.
Ainsi, la quête du Graal dans la légende arthurienne, et dans ce contexte, devient une quête métaphysique dans laquelle chaque chevalier cherche à trouver la Lumière, un savoir supérieur qui l'élève au-delà du monde sensible.
Riche de la pensée de Plotin et de la philosophie néoplatonicienne, cette quête représente le chemin que l'âme doit parcourir, en purification, pour rejoindre l’Un, un processus où les Idées du monde intelligible deviennent accessibles.
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Comme chacun des chevaliers de la Légende arthurienne, nous sommes en Quête de sens, de vérité, de justice. La symbolique des lieux (forêt mystérieuse, château fort, église ) et des objets mythiques (la Table ronde, l'épée Excalibur, le Graal), résonne encore profondément chez certains d'entre nous.
- Je fais l'hypothèse, dit Elaine, que notre conscience individuelle est reliée à une conscience collective, un vaste réseau immatériel où s'inscrivent nos pensées, nos mythes et nos quêtes existentielles. Chaque pensée, chaque mythe, chaque quête – et ce d'autant que chacune, chacun est proche de nous – perdure ainsi au-delà de son époque. Certaines légendes, comme celle du roi Arthur, continuent de résonner en nous : elles ne sont pas de simples vestiges du passé, mais des expressions intemporelles de notre quête de sens et d'idéal.
Lancelot ajoute: - Tu t'approches ainsi, de l’inconscient collectif et ses archétypes de Carl Jung. Également, de la trame commune des mythes, preuve d'une mémoire collective, de Joseph Campbell. Ou, sans-doute aussi, de la noosphère de Teilhard qui évoque une conscience globale et spirituelle.
- J'irais, encore un peu plus loin, en néoplatonicienne et à l'écoute des propositions scientifiques... Bergson, et Deleuze, parlent: d’"élan vital, de "rhizome" et de "devenir" et décrivent le monde comme un tissu dynamique d’interactions et de connexions invisibles.
Je nommerais bien cette supra-conscience, la '' Trame du Monde '' …?
Stanislas Breton, néoplatonicien
Elaine n'oubliait pas le conseil de Frappier; et elle réussit à rencontrer Stanislas Breton ( 1912-2005). Professeur à l'Institut Catholique de Paris, ami de Louis Althusser, proche de Ricoeur et de Certeau; le prêtre est un homme fort simple, et jovial. Il dit être '' entré en philosophie, par le chemin de la théologie''.
Elaine l'interroge sur son parcours:
- « Je suis un homme du Moyen Âge romain, né dans un faubourg d’Athènes, sous un arbre de Judée. »
. En Judée, Stanislas fait sa découverte fondamentale: le paradoxe de la Croix, « scandale pour les Juifs et folie pour les païens » ( cf Paul). Le Tout se fait petit.
. A Athènes, avec Paul, il s'agit de donner à ce paradoxe de la Croix une consistance de pensée. Là, Stanislas Breton trouve chez les néo-platoniciens : Plotin, Proclus, une philosophie qui cherche un ''au-delà de l’être'', une origine première appelée l'Un; qui prône l’union de l’Un et du multiple comme inséparables, et qui oblige par la contemplation ( la prière et l'étude) à remonter au Principe.
Toute pensée doit donc chercher à remonter vers le Principe, l’Un, qui est au-delà de l’être et de la pensée, mais dont tout dépend.
Avec le Moyen-âge, après Augustin, c'est Thomas d'Aquin. Et pour Stanislas Breton, c’est sa familiarité avec la langue latine, et les philosophes grecs, qui lui permet à de structurer une synthèse philosophico-théologique où la rationalité scolastique dialogue avec l’héritage platonicien et aristotélicien, au service d’une intelligence de la foi.
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En y intégrant la ''nuit du monde moderne'', et la crise du sujet, Breton relit ainsi le thomisme à partir d’une spiritualité du manque, d’une tension vers l’Invisible...
Après être entré chez les passionnistes, congrégation fondée au XVIIe siècle par Paul de la Croix, Breton fréquente l’université des dominicains à Rome. Lors de sa thèse, il tente de conjuguer la philosophie de saint Thomas et la phénoménologie. En 1969 à l’École normale supérieure, Stanislas Breton s’est révélé un professeur incomparable, en même temps qu’un philosophe.
Influencé par maître Eckhart autant que par Husserl, Stanislas Breton s’est aussi chauffé au feu du bouddhisme zen de l’école de Kyoto ; Dieu est comme ineffable, Il n’habite pas véritablement les mots qu’on utilise pour le désigner.
La faculté de philosophie organisait du 7 au 11 février 1972, une Semaine d’Épistémologie dans les locaux de de l'Institut Catholique de Paris. Elaine y a assisté, en partie. Le premier jour était une entrée en matière, avec une réflexion sur l'esprit scientifique et les sciences de la vie, proposée par le R. P. Roqueplo et le P. Dubarle. Beaucoup de discussions se centrèrent sur le livre de J. Monod : «Le Hasard et la Nécessité », et l'occasion de mises au point des P. Augier et Russo.
Elaine fut particulièrement intéressée par la conférence donnée par le P. Breton sur « le savoir philosophique ».
La philosophie a longtemps prétendu être le ''savoir absolu''. A présent, les sciences revendiquent leur propre autonomie et n’ont plus besoin d’un cadre philosophique pour être validées.
Breton défend l’idée que la philosophie conserve une fonction essentielle d’interrogation sur le monde et ses conditions de possibilité.
Un passage particulier décrit la tâche du philosophe, selon Stanislas Breton:
Il invite à ne pas prendre la "nature" comme une évidence donnée une fois pour toutes. Il s’agit de s’interroger philosophiquement sur ce qui rend possible la nature elle-même, sur ses conditions d’existence et d’intelligibilité; en l'intégrant dans une vision globale de la Réalité ( il parle de l'idée du Tout)
Breton insiste sur l’importance de la liberté de pensée dans l’acte philosophique. Aucune représentation du monde, qu’elle soit scientifique ou métaphysique, ne doit enfermer totalement la pensée. Il doit toujours exister un espace de questionnement et d’ouverture.
Toute connaissance est bornée par des perspectives encore inexplorées et la philosophie doit garder conscience qu’aucun savoir ne peut tout épuiser.
Même si on constate que tout savoir est limité ; il faut encore tenter de penser un "tout", d’élaborer un discours cohérent qui donne du sens à l’ensemble du réel.
Le philosophe doit assumer son rôle de "penseur du tout", cherchant à articuler une vision globale du réel.
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Elaine note que cette intervention de Stanislas Breton qui l'a enchantée, manifeste plusieurs aspects d’un choix philosophique néoplatonicien.
Chez Plotin, la multiplicité du monde sensible doit être dépassée pour atteindre l’Un (l’Un-Bien), qui est l'origine et la finalité de toute connaissance. Le P. Breton adopte une démarche similaire en insistant sur une quête d’unité et d’intégration des limites du savoir à une vision plus englobante.
Le monde empirique, pour le néoplatonisme, n'est jamais une fin en soi mais un point de départ vers une réalité plus profonde et plus essentielle. Breton semble adopter cette perspective en suggérant que la nature elle-même doit être interrogée dans ses conditions de possibilité.
Pour Plotin, l’Un est au-delà de toute conceptualisation, et toute connaissance n’est qu’un écho partiel d’une vérité transcendante. Breton reprend cette idée en insistant sur la pluralité des approches qui bordent la connaissance sans jamais l’épuiser.
Plotin soutient que l’intellect (le Noûs) doit sans cesse organiser et structurer le réel pour tendre vers l’Un. Breton suit une logique similaire : il reconnaît les limites du savoir, mais insiste sur la nécessité de reconstruire une vision du tout.
Avant de revenir à Stanislas Breton; je vais continuer avec Elaine et l'un de ses projets, qui se précise. Pour cela nous reprenons notre questionnement sur La Réalité, et ceci dès le Moyen-âge. En effet, à partir de la fin du Moyen-âge, nous perdons la distinction entre le Réel et ses manifestations ( la réalité). Francis Bacon ( XVIe s.), puis Galilée et Descartes affirment que la réalité correspond à ce qui objectivable, mesuré, expérimenté... Pour les '' Les Lumières '', seule la réalité est le Réel...
Nous avons fortement tendance à réfléchir encore dans ce paradigme,
Pour être bien clair, nommons: - le "Réel" , tout ce qui existe, même indépendamment de notre perception, et - la "réalité", seulement notre perception, avec notre interprétation et compréhension, de ce réel.