Achille-François Delamarre – L'invitation
Le vent de la Restauration, soufflant la poudre et la rancœur des disgrâces impériales, déposa Achille-François Delamarre, mathématicien et ingénieur, aux portes d’une ville qui, loin du tumulte des Tuileries et des calculs du Bureau des longitudes, conservait une âme farouchement provinciale : Limoges.
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Achille, né en 1778, appartenait à cette race nouvelle d'hommes de l'Empire dont l'âme n'avait point d'obscurité. Fils spirituel de la toute jeune École Polytechnique, il ne voyait point l'Univers comme un chaos mystique à fuir, mais comme un système déterministe et intégralement intelligible, une machine magnifique que la Raison pouvait sonder jusqu'à ses derniers rouages. Disciple favori du colossal Laplace, il avait gravi les échelons de l'Administration impériale avec l'inflexible Foi dans l'alliance sacrée entre la Science et la Méritocratie. Il croyait, comme l'Oracle de la mécanique céleste, qu'avec la seule connaissance de toutes les forces et de toutes les positions, l'esprit humain embrasserait dans une unique formule transcendantale « le mouvement des plus grands corps de l’univers et celui du plus léger atome. »
Mais en l'an 1814, son système de pensée s'était effondré, non point sous le poids d'une erreur de calcul astronomique, mais sous la bassesse de l'opportunisme. L’Empereur étant déchu, Laplace lui-même, celui dont la parole faisait Loi sur les Cieux, s’était hâté de prêter serment aux Bourbons, rompant l'Idéal sans une once de scrupule.
Ce fut une disgrâce morale plus qu'une ruine matérielle. Achille, bonapartiste dans l’âme, fut frappé d'ostracisme intellectuel, « mis en disponibilité » par un décret méprisable, et quitta Paris dans une solitude d'esprit qui lui coûtait plus que la perte de ses pensions.
Il aborda Limoges, cette ville qui tirait sa gloire de sa porcelaine délicate et sa force de sa bourgeoisie prudente, dans une sorte d'exil volontaire, à la fois politique et métaphysique. Il avait accepté l'humble charge de bibliothécaire scientifique, destinée à ensevelir ses ambitions. Ce changement de décor, des salons fastueux de la rue de Clichy aux ruelles silencieuses du Limousin, illustrait parfaitement sa crise intérieure : il avait cherché l'Ordre éternel dans le cosmos ; il rencontrait le Désordre moral dans le monde humain.
Dans la marge de son carnet, il nota, avec l'encre amère de l'affliction, cette première fissure dans l'édifice de son rationalisme austère : « Quitter la Capitale, rompre le contact direct avec les savants de France, voir mes justes ambitions réduites à n’être que l’ombre d’une bibliothèque provinciale… tout cela aurait dû m’éteindre, me réduire à néant. » Mais la Science, même ici, restait son seul et dernier refuge, lui rappelant que « le Monde physique, lui, obéit à des Lois immuables ».
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C’est dans l’austère enceinte de la bibliothèque municipale, fondée sous le Consulat en 1804 et dépositaire de cinquante mille volumes d'une sagesse inégale, qu'eut lieu la rencontre fondatrice. Limoges n’était, pour Achille, qu’un lieu de retraite studieuse, un observatoire de la pensée provinciale où l'on classait les savoirs morts loin des passions vives de la Capitale.
Achille travaillait dans son « petit cabinet », une alcôve sombre réservée aux ouvrages scientifiques et aux notes chiffrées. La lumière pâle de cet automne post-impérial de 1814 tombait sur les manuscrits, soulignant la poussière séculaire des in-folio accumulés. Il s'efforçait de retrouver l'ordre des corps célestes dans le désordre des écrits terrestres.
Un matin, Jean-Léonard de la Bermondie fit irruption dans cette solitude géométrique. C'était un homme mûr, ancien officier du Roi avant la Tourmente, qui avait traversé les régimes sans rien perdre de son ascendant aristocratique. Philosophe du dix-huitième siècle et adepte d'un libertinage éclairé de la plus haute volée, il possédait des manières exquises, mais son œil noir, vif et perçant, trahissait un jugement aiguisé et une profondeur qu'on ne décelait guère chez les notables locaux. Il n'était pas venu feuilleter les classiques, mais sonder l'Esprit de ce nouveau savant venu de Paris.
« Monsieur Delamarre, - commença Jean-Léonard, après les civilités d'usage que les mœurs provinciales exigent -, j’ai cru comprendre que vous portiez la glorieuse estampille de l’illustre Monsieur de Laplace ?»
Achille, dont le visage portait encore la marque de l'inquiétude du nouvel arrivant, s’inclina, reconnaissant l'autorité scientifique du nom prononcé, mais non sans une pointe de mélancolie dans la voix.
« J'ai eu cet honneur, Monsieur le Chevalier, d'être son disciple en mécanique céleste. C'est à lui seul que je dois la ferme conviction que l’Univers est intégralement intelligible et obéit à une Doctrine sans faille.»
Jean-Léonard le regarda par-dessus ses lunettes, le toisant comme une énigme que la Philosophie pratique se devait de résoudre.
« Intelligible, soit. Mais qu'en est-il de la part de la Conscience ? Vos lois mathématiques, peuvent-elles prévoir le mouvement d'une Âme, ce facteur X que ni la balistique des obus, ni le calcul des marées n’expliquent ? Vous, le déiste rationnel, qui voyez Dieu dans les lois de la Nature, que faites-vous de l’Honneur et de la Trahison ? J'ai cru comprendre, Monsieur, que ce qui vous amenait à Limoges n’était point une équation résolue, mais bien une question morale non formulée.»
Achille comprit alors qu’il n’était pas en face d’un simple érudit provincial, mais d’un homme des Lumières qui avait su naviguer entre l'Ancien Régime et les conjonctures de la Révolution. Le vieux Chevalier ne cherchait pas la Formule ; il cherchait l’Intégrité.
Le mathématicien, forcé de s'extraire de ses calculs abstraits pour affronter le sublime de la Morale, s'appuya contre une étagère croulante sous le poids des volumes anciens, le regard fixé sur les dos usés.
« J’ai cru, Chevalier, que la Science était une voie d’émancipation sociale, que le Progrès était inscrit dans le développement continu de l'Humanité. Mon Maître a cru que le Savoir devait servir l'État, fût-il changeant. J'ai découvert que l'on pouvait être congédié comme un domestique pour avoir fait preuve de trop de loyauté. Ce revirement m’a montré la fragilité de la probité et la nécessité de la Prudence dans les affaires humaines. Si tout est calculable, où donc réside la part de notre Liberté ? Je crois, Monsieur, que l'homme de science doit désormais se préoccuper, avant tout, de la responsabilité morale de ses actes.»
Achille développa cette idée brûlante avec une conviction nouvelle : que la Connaissance scientifique imposait une Discipline morale d'une rigueur supérieure à l'analyse infinitésimale, une conscience aiguë de l'impact sur autrui. Il condamnait par là, et avec une éloquence polie, ces opportunistes qui confondaient « l'intelligence calculante » (celle des Tables et des Figures) et l'« intelligence morale » (celle des Cœurs et des Devoirs).
Jean-Léonard sourit, satisfait. L'homme devant lui n'était plus le simple technicien impérial, mais un penseur tragique, blessé à mort par la fatalité politique, quoique non entièrement vaincu par elle. Jean-Léonard décelait chez Achille le porteur des idées nouvelles du siècle - ces spéculations inquiètes qui, héritières de Destutt de Tracy et de Cabanis, interrogeaient la primauté de la Raison sur le Sentiment.
« Monsieur Delamarre, la gravité de votre réflexion est de l’ordre de celle que nous aimons à nourrir en nos foyers. Limoges, voyez-vous, n’est point Paris ; l’ambition y est plus discrète, c’est vrai, mais l’esprit y est tout aussi vif. Ma fille, Marie-Catherine, tient le rôle de maîtresse de maison ; elle possède une curiosité intellectuelle qui excède de beaucoup les commérages futiles de la province. Elle reçoit, modestement, dans son petit salon. Vous y trouverez des militaires retirés, des magistrats austères, des érudits qui se passionnent pour les sciences, même celles qui ne sont plus à la mode du jour.»
L’invitation était lancée avec la subtilité consommée d’un homme des Lumières, le père jouant son rôle de « chaperon officiel, complice officieux ». Achille, qui cherchait désespérément un terrain d'honneur pour conserver son intégrité et créer des liens authentiques, ne pouvait refuser cette porte ouverte sur la société provinciale, seul refuge possible contre l'isolement moral.
« J’en serais honoré, Chevalier. Un lieu où l’on débat, fût-ce discrètement, est un lieu où subsiste l’Espérance pour l'homme de science déchu.»
Jean-Léonard lui adressa un dernier sourire, un sourire paternel et calculateur, celui du courtisan aguerri qui a trouvé l’instrument parfait pour égayer la solitude de sa fille cultivée.
« Excellent. La maison de la Bermondie vous est ouverte. Venez nous voir ce soir, Monsieur. Ici, croyez-moi, vous serez le bienvenu. La Raison éclaire le monde, c'est certain. Venez nous dire si votre mécanique céleste peut se concilier avec le cœur humain.»
Achille s’en retourna à son cabinet, ses certitudes scientifiques soudain chancelantes devant l'énigme de l'existence vécue que lui proposait le Chevalier. Il pressentait que cette invitation n'était pas seulement une affaire de sociabilité bourgeoise, mais le prélude à une expérience intime et imprévisible, une de ces conjonctures qui font basculer une destinée. Il était venu chercher l'Ordre absolu dans la poussière de la bibliothèque, il allait peut-être trouver l'Amour dans l'éclat d'un salon, cette force souveraine que, telle la Volonté qui consume les esprits rares, la science pure ne pouvait ni calculer, ni contenir.
A suivre...
Le contexte de la naissance de Charles-Louis de Chateauneuf
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De visite à Fléchigné, je m'entretenais avec Elaine et Lancelot pour leur présenter les résultats, plutôt minces, de mes recherches dans les archives et à la Bibliothèque de Limoges. En réalité, je n'avais rien trouvé concernant l'identité du père biologique de Charles-Louis de Chateauneuf, cet enfant adultérin né en 1816 à Limoges.
Face à ce "blanc" généalogique, je proposai alors d'imaginer un personnage de fiction, mais le plus réaliste possible, qui aurait pu être cet amant. Je vis aussitôt Elaine froncer les sourcils: « Ce n'est plus de l'histoire ! ».
Mon but, lui expliquai-je, dépasse la simple reconstitution d'un fait. Il s'agirait, par l'entremise de ce personnage, de comprendre profondément la culture de cette époque – c'est-à-dire comment l'on concevait le Monde et le Réel en ce début du XIXe siècle. Charles-Louis était lui-même un "enfant du siècle" pris par la fièvre romantique et les arcanes scientifiques.
Ce personnage imaginé - et rendu le plus "vrai" (c'est-à-dire doté d'une âme et sujet aux passions) possible - deviendrait alors le porteur idéal pour nous faire connaître les idées qui couraient à cette époque, notamment sur la philosophie et la science. Après tout, l'Histoire ne s'appréhende pas directement, mais se "construit". De plus, notre quête, qui se nourrit d'aïeux "réels et imaginaires", ne fait qu'imiter la démarche d'Augustin Thierry, connu de Charles-Louis, qui utilisait la "puissance de l'analogie" et intégrait les légendes pour "faire revivre" les individus du passé. Car, comme George Sand l'avait elle-même noté en son temps, certains mystères historiques ne peuvent être explorés que sous la forme d'un roman.
Comprendre le Réel d'une époque, c'est comme tenter de remonter le cours d'un fleuve : les cartes historiques nous montrent le tracé et les affluents (les faits), mais parfois seule l'imagination guidée par le savoir (le "personnage réaliste") permet de sentir le courant des idées et la vérité intérieure qui animaient les voyageurs de ce temps.
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La naissance de Charles-Louis de Chateauneuf en 1816 à Limoges confirme que Marie-Catherine-Louise de la Bermondie d'Auberoche (née vers 1780) résidait effectivement dans cette ville du Limousin au moment de la naissance adultérine présumée de son fils.
Cette situation s'inscrit dans un contexte social et culturel plausible pour l'aristocratie de l'époque :
Marie-Catherine était issue d'un milieu noble (sa mère, Jeanne de Villoutreys, et son père, Jean-Léonard de la Bermondie, sont mentionnés). Son père avait été page du Roi à la Petite Écurie à Versailles et officier dans les Gardes Françaises, ce qui lui donnait l'avantage de résider à Paris. Par ce biais, la famille connaissait la vie de cour et la société parisienne.
Il était une pratique courante, surtout dans la haute société, que l'épouse préfère résider dans un centre urbain comme Limoges, même si elle n'était pas à Paris. Les sources du XVIIIe siècle décrivent déjà ce mode de vie : les femmes nobles, pour qui la liberté sentimentale et la culture étaient des traits distinctifs, vivaient souvent en ville pendant que leur mari commandait un régiment en province.
Pour une jeune femme cultivée, la ville offrait des salons littéraires, des cercles mondains, et une vie sociale et culturelle plus riche que la propriété rurale de son mari, M. Joseph Châteauneuf. De plus, en ville se trouvaient les médecins, les boutiques et des églises de prestige (la ville de Limoges avait de puissantes traditions religieuses et sociales, comme les confréries).
Le rôle traditionnel de l'homme était de rester sur la propriété rurale pour gérer les terres, la chasse, ou exercer l'autorité locale.
L'éloignement du mari rendait donc plausible que l'épouse, habituée à la vie sociale (et dont le père lui-même avait goûté à la vie parisienne), ait profité de Limoges, reproduisant une dynamique observée dans l'aristocratie où le couple pouvait être géographiquement séparé (l'un à l'armée ou à la campagne, l'autre en ville).
L'hypothèse d'une construction biographique qui expliquerait la naissance de Charles-Louis de Chateauneuf en tant qu'« enfant adultérin » en 1816 à Limoges s'avère extrêmement cohérente. Cette cohérence repose sur la combinaison de différents facteurs sociaux et familiaux majeurs de l'époque, qui ont permis de légaliser ou, du moins, de dissimuler une filiation non-légitime.
- La naissance de Charles-Louis intervient dans un contexte de liberté de mœurs aristocratiques et bourgeoises. Son grand-père maternel, Jean-Léonard de la Bermondie (né en 1739), est une figure clef de cette tolérance. Ancien page du Roi et officier dans les Gardes Françaises, J.L. de la Bermondie avait évolué vers la Franc-Maçonnerie et les Rose-Croix, s'intéressant à la philosophie et au libertinage. Cette culture du XVIIIe siècle privilégiait l'esprit et la discrétion.
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Dans ce scénario, il est très plausible que Marie-Catherine-Louise de la Bermondie ait bénéficié d'une certaine liberté pour résider à Limoges, là où elle aurait rencontré son amant. Si cet amant était perçu comme un homme d'esprit, ou un savant attiré par les arcanes scientifiques (un domaine qui passionnait déjà Charles-Louis enfant), Jean-Léonard de la Bermondie aurait pu non seulement couvrir la relation, mais potentiellement l'encourager, en organisant des rencontres "sous prétexte de discussions scientifiques" ou philosophiques. Dans la société de l'époque, la discrétion et le maintien des apparences valaient souvent absolution.
- Le fait que Charles-Louis soit né à Limoges en 1816 et soit un « enfant adultérin » n'a pas empêché son intégration officielle : il fut reconnu par M. Joseph Châteauneuf, le mari de sa mère. Cependant, Charles-Louis connut très peu ce père "adoptif", témoignant d'un arrangement familial visant à légaliser ou dissimuler la filiation non-légitime.
Ce mode de transmission, qui « échappe aux règles ordinaires de la famille », est d'ailleurs une marque de fabrique de cette lignée, dont les membres sont des chercheurs du Graal. Ce schéma se reproduit d'une certaine manière une génération plus tard, puisque la fille de Charles-Louis, Cécile-Joséphine J. (née en 1851), bien que reconnue par l'époux de sa mère (Mme J.), était en réalité la fille de Charles-Louis de Chateauneuf.
Cette situation familiale s'explique aussi par les mœurs post-révolutionnaires, où il était fréquent, dans l'aristocratie ou la bourgeoisie, que le père âgé (ici J.L. de la Bermondie, né en 1739) aille résider chez une fille mariée après la mort de son épouse (Jeanne de Villoutreys, décédée après 1803), afin de servir de « façade morale » ou d'intermédiaire social. Cette structure de coexistence facilitait d'autant plus les arrangements non conventionnels au sein du foyer.
Le statut ambigu de Charles-Louis, qui est parfois mentionné comme le « fils ou le neveu » de M. Joseph Châteauneuf, suggère un arrangement visant soit à la tolérance, soit à la dissimulation, dans le cadre des mœurs aristocratiques de l'époque :
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- Tolérance dans les arrangements conjugaux : Dans la haute société du début du XIXe siècle, le mariage était avant tout un « établissement ». Tandis que l'infidélité masculine était généralement tolérée, le « code l'honneur » exigeait avant tout une « culture du secret » pour la femme, afin de préserver l'estime sociale. Le fait que M. Joseph de Châteauneuf ait reconnu l'enfant pourrait signifier que la liaison fut tacitement tolérée par l'époux afin d'éviter un scandale public et de maintenir l'honneur de la famille.
- Assurer une succession légale : En reconnaissant l'enfant adultérin, M. Joseph de Châteauneuf assurait une filiation légale, même si Charles-Louis ne connaissait « très peu » son père "adoptif". Cette reconnaissance légale était essentielle dans une société où la légitimité déterminait la position sociale. De fait, Charles-Louis a été reconnu, bien qu'il ait été considéré « hors lignée officielle ».
Cette situation familiale non conventionnelle est par ailleurs caractéristique de cette lignée, car la transmission échappe aux règles ordinaires de la famille.
A suivre..
Le trésor d'une Lignée
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Je suis fasciné par ce que nous désignons, entre nous, comme le « Trésor » de la Lignée. L'essence de cet héritage est bien plus que matérielle ; il s'agit avant tout d'un patrimoine spirituel et intellectuel. Au cœur de cette tradition se trouvent la légende arthurienne et le récit fondamental de la « Quête du Graal », qui est aussi la recherche de ma propre identité et de la réponse à la question « qui suis-je ».
Ce ''trésor'' est une analogie : ce trésor familial sert de médiateur pour accéder à la connaissance du Réel et de l'Histoire humaine. Il est l'image de ce que l'individu choisit de percevoir et de garder de cet héritage universel pour comprendre son identité propre.
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Cette quête, commencée en des temps immémoriaux, s'est poursuivie à travers plusieurs générations. L'origine du trésor remonte au XIVe siècle, avec Roger de Laron, un ancien chevalier du Temple. Parmi les objets légués (portés par Roger de Laron lui-même), et transmis via le grand-père maternel de Charles-Louis, figurent une bague templière datant des croisades et une croix métallique à branches égales, comparable à celle représentée par le prophète Jérémie sur le portail nord de la Cathédrale de Chartres.
Roger de Laron avait entendu parler de la science du « Grand Oeuvre » (l'alchimie) à Chypre, et les mystérieux graphiques et propos consignés dans les documents ont stimulé l'intérêt de Jean-Léonard de la Bermondie au XVIIIe siècle, le menant vers la Franc-Maçonnerie et les Rose-Croix.
Les documents et les mémoires acquis au fil du temps ont été stockés dans des cantines, formant un ensemble de traces et de souvenirs familiaux conservés, étudiés et complétés par les aïeux qui avaient compris leur « mission personnelle ». Une cantine était dédiée aux documents laissés par Anne-Laure de Sallembier (qui reçut le trésor de Charles-Louis et qui a poursuivi la Quête au XXe siècle).
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Parmi ces archives se trouvent un dossier sur Marcel Proust (articles, journaux, notes) et un manuscrit allemand dactylographié d'Edith Stein sur l'âme. Ce dernier avait été remis à Lancelot afin de le protéger de la censure allemande, Edith Stein souhaitant le léguer en sécurité au cas où elle subirait un malheur. Enfin, Anne-Laure, qui feuilletait souvent les cartes du Tarot, y avait inclus son propre jeu. L'ensemble de ces documents et traces familiales permet à chaque membre de la lignée de comprendre sa mission personnelle et d'assurer la continuité de la Quête.
Avec la complicité d'Elaine, qui a poursuivi ses études d'Histoire et qui participe à l'archivage et au classement des documents, j'ai retrouvé une lettre de Jean-Léonard de la Bermondie. Cette missive nous éclaire sur l'origine de Charles-Louis de Chateauneuf : né à Limoges en 1816, il était, comme nous le savions déjà, un enfant adultérin. Charles-Louis, enfant de Marie-Catherine-Louise de la Bermondie, était rattaché aux seigneurs du Limousin, bien que considéré comme hors lignée officielle. Le fait d'habiter moi-même Limoges, leur ville, a ravivé mon désir de rechercher l'identité de l'amant de Marie-Catherine et, par conséquent, le père biologique de Charles-Louis de Chateauneuf.
Avant de vous donner le contenu de cette lettre que Jean-Léonard de la Bermondie, adresse à son gendre M. Joseph de Châteauneuf. Je vous présente les personnages : ( déjà longuement évoqués sur ce site...)
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Jean-Léonard de la Bermondie est né le 16 avril 1739, et mort en 1818.
Il fut actif en 1789 en participant à l'Assemblée des trois ordres de la sénéchaussée de Limoges, avant d'émigrer pendant la Révolution.
Des documents font mention de son « château » à St Julien le Petit de Laron, un manoir datant du XVIIe siècle construit avec les matériaux de l'ancien château de Laron. Son épouse, Jeanne de Villoutreys, y est décédée le 24 juin 1800. Il quite ensuite ce manoir pour vivre – en 1803 - avec sa fille Marie-Catherine et son époux M. Joseph de Châteauneuf .
M. Joseph de Châteauneuf, l'époux bien plus âgé de Marie-Catherine-Louise, préfère vivre sur ses terres en Creuse. Il est mort vers 1820 en son château de La Villatte, situé dans la commune de Saint-Junien-la Brégère. L'écart d'âge était d'environ 21 ans. À cette époque, les mariages nobles étaient souvent arrangés dans l'intérêt des familles, non par choix sentimental.
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Leur fils, Charles-Louis de Chateauneuf, est né en 1816 à Limoges.
On sait que Jean-Léonard de la Bermondie a laissé à sa descendance, avant de « tourner cette page », les traces de son chemin de vie et de sa quête. Il confie à sa fille le ''trésor'' de la Lignée pour le transmettre à Charles-Louis. Il est mort deux ans après la naissance de son petit-fils.
Limoges, ce dix-huitième jour de mars de l’an de grâce mil huit cent seize.
Monsieur et cher Gendre,
J’ai reçu en temps utile la missive que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser la semaine dernière, et par laquelle vous me signifiez votre désir de voir Madame votre Épouse se rendre incessamment en votre domaine de la Villatte, en compagnie du jeune Charles-Louis. Je vous suis gré de la sollicitude que vous témoignez ainsi à l’endroit de ma fille et de l’intérêt que vous portez à ce jeune enfant.
Permettez-moi, toutefois, de vous réitérer mes précédentes observations. Pour l’heure, il m’apparaît de la plus grande prudence qu’elle demeure encore en notre ville. Sa santé, toujours un peu chancelante depuis ses couches, exige des précautions et des soins assidus que seule la proximité des Officiers de Santé de Limoges peut garantir avec une parfaite assurance. Je vous connais trop plein d’égards envers elle pour ne point agréer la nécessité de ces ménagements, qui ne sont que la conséquence naturelle des récents événements.
Quant à l’Enfant, il a été confié — ainsi qu’il est d’usage dans les familles qui joignent les lumières de la raison à l’affection la plus légitime — à la vigilance d’une nourrice établie dans un faubourg proche de la ville. Ma fille souhaite rester à portée de ses nouvelles, et je ne puis qu’approuver cet attachement précoce. Les premiers mois sont d’une délicatesse extrême ; il serait imprudent d’imposer à un être si nouveau-né les cahots d’un long voyage en voiture.
Je tiens, Monsieur, à vous exprimer toute ma gratitude pour la générosité d’âme et l’empressement avec lesquels vous avez consenti à pourvoir à l’avenir de cet Enfant et à lui accorder votre Nom. Cette noblesse de conduite vous honore singulièrement et vous place, aux yeux du monde, dans l’attitude la plus digne qu’un honnête homme puisse adopter.
Tout chef de famille — ou plutôt, tout homme placé dans la délicate position qui est la mienne — ne peut qu’apprécier la dignité avec laquelle vous avez accueilli cette singulière conjoncture, ainsi que la parfaite discrétion que vous avez jugé à propos d’observer à ce sujet. Vous avez choisi l’honneur et le repos du Foyer plutôt que le tumulte des vaines rumeurs et les curiosités malveillantes. Soyez assuré que ma reconnaissance pour votre procédé vous est entièrement acquise.
Pour ma part, je veille à ce que rien ne puisse troubler la tranquillité d’esprit de ma fille. Elle vous est attachée par la reconnaissance et conserve pour vous tous les égards dus à son Époux. Elle désire ardemment que rien, dans nos dispositions présentes, ne puisse jeter la moindre ombre sur la conduite exemplaire qui a été la vôtre.
Recevez, Monsieur et cher Gendre, l’assurance de ma considération la plus distinguée et l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.
Jean-Léonard de la Bermondie
Chevalier, ancien Officier du Roi
A suivre..
Aujourd'hui avec Pascal
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J'ai découvert les Pensées de Pascal, en classe de première ( à 16, 17 ans). Soixante années plus tard, je tiens entre mes mains ce Livre de Poche – Classique, présenté par Jean Guitton et établi par Chevalier. J'y tenais beaucoup, c'était une sorte de livre de chevet.
Pascal m'enjoint de ne pas tricher. Ne pas considérer une croyance consolatrice pour de la Foi.
Je n'ai jamais aimé le ''Pari'' de Pascal, je trouvais qu'il ne correspondait pas à l'esprit de l'œuvre. Assez récemment, j'ai enfin compris ce qu'il en était réellement. Pascal ne s'adresse pas à un lecteur acquis à sa foi. Il polémique avec les ''libertins'' ( les athées) estimant qu'ils se contredisent, quand ils disent ne s'en tenir qu'à la raison ; Pascal ironise, et estime que ce ''pari'' est à leur mesure, et qu'ils devraient dans leur raisonnement en tenir compte.
Pascal à mon avis, rejette toute preuve qui voudrait concerner l'existence de Dieu. Quelle piètre argument que celle des probabilités ! Il y a un abîme entre Foi et croyance. D'ailleurs, Pascal s'ouvre, comprend, et souffre ( sans-doute) de ses incroyances. Il a lu Montaigne.
Sa rationalité, son espoir se trouve prioritairement dans Jésus-Christ, le véritable médiateur entre lui et Dieu.
Très jeune, je découvrais avec Pascal, Simone Weil et Bernanos. Je découvrais, pour toujours, cette spiritualité du désespoir, du tragique... à cent lieues d'une conception marchande de l'accumulation de mérites pour une récompense dans l'au-delà.
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Je me rends compte aujourd'hui, seulement aujourd'hui, que Pascal pouvait aussi m'alarmer contre ces idées ''rousseauistes'' ( à la mode en ces années 70-80) d'une "vision angélique" de la nature humaine (l'homme est innocent et bon). Je reprendrais bien aujourd'hui les propos de Jacques Julliard, à savoir, que la gauche ne devrait pas fonder '' une politique sur l'idée que l'homme est innocent, que l'homme est bon et que plus on lui accordera de liberté, plus il en résultera une sorte de valeur de bonheur ajouté dans la société. Et bien, tous les exemples du 20e siècle ont démontré le contraire ; et donc c'est toute l'anthropologie de la gauche qui pourrait être en cause à mon avis aujourd'hui.
« Cette anthropologie, continue Julliard, se résume par l'expression ''tout est politique'' qu'on retrouve d'ailleurs chez Rousseau. Ça veut dire que toute manipulation, toute transformation est permise. Il n'y a pas de limite à ce que la politique peut faire. Et ce qui est extraordinaire, c'est que les grands penseurs qui ont été eux-mêmes victimes du totalitarisme comme Soljenitsyne ou Kolakovski (1927-2009) par exemple, ont été amenés eux-mêmes à une sorte de réhabilitation du ''péché originel''. J'ai sous les yeux un texte de Kolakovski qui dit : "La foi en Jésus, le rédempteur témoigne de ce que nous autres êtres humains, nous n'avons pas la force de nous délivrer nous-mêmes du mal, que la souillure du péché originel pèse irrémédiablement sur nous et que nous ne pouvons nous laver de cette souillure sans recevoir une aide extérieure. Le christianisme serait donc la conscience de la faiblesse et de la caducité humaine. Il ne peut pas exister, dit Kolakovski, de christianisme prométhéen... »
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Il y a trois ordres, chez Pascal ( besoin d'ordonner, comme en mathématiques ( ordre de grandeur), et dans la société d'Ancien Régime...) : - l'ordre des corps, qui est l'existence corporelle, biologique, des sentiments…, - l'ordre de la raison, qui est celui de la connaissance, l'ordre des savants, des sages, des philosophes, et - l'ordre du cœur, qui est celui de la charité.
On pourrait réfléchir du rapport de la distinction de ces ''Trois Ordres'' avec la Démocratie. La politique relèverait de la gestion des ''corps'' ; et la confusion des ordres serait à l'œuvre (par exemple) quand le pouvoir de la chair accapare le pouvoir de l'esprit et du spirituel - engendre le totalitarisme. Il ne faut pas mettre la Foi, ni son amour, dans le pouvoir ; car l'Amour relève de l'âme, et non de la raison. Le respect des ordres rejoindrait notre laïcité.
Pascal pense la distinction, la séparation des ordres et la contradiction. Quand Pascal a une pensée, il cherche aussitôt la pensée contraire. Il effectue ainsi un choc entre deux idées sans espoir de les concilier jamais. Il n'y a jamais de conciliation définitive ; ainsi quand il dit : '' faute d'avoir pu faire que ce qui était juste devint fort, on a fait que ce qui était fort devint juste'' : c'est une définition du passage de la démocratie au totalitarisme.
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Les Pensées de Pascal sont, dès l'édition ( la première) de Port-Royal, en 1670, une suite de fragments, réorganisés, remaniés pour construire un discours apologétique clair. L'intérêt de l'apologétique est de vouloir concilier Raison et Foi. Celle-ci apporte un vent nouveau. Parmi ses objectifs :
- Donner des raisons de croire : Elle permet d’articuler des arguments rationnels pour défendre la foi chrétienne, notamment face aux doutes ou aux objections athées, agnostiques ou d'autres croyances.
- Nourrir la foi : Elle aide les croyants à mieux comprendre et approfondir leur foi en la confrontant à la raison, à la philosophie et à l’histoire.
- Éclairer le dialogue : L’apologétique favorise la discussion interreligieuse ou entre croyants et non-croyants, dans un esprit de respect et de recherche de vérité.
- Proposer la foi comme réponse crédible : Elle ne cherche pas à “convertir” à tout prix, mais à montrer que la foi chrétienne peut être cohérente, intelligente, et capable de s’inscrire dans une vision rationnelle du monde.
Plutôt que de chercher à prouver Dieu par une démonstration logique classique, Pascal propose de partir de l’expérience humaine — la misère, le doute, le désir d’éternité — pour montrer que le christianisme donne une réponse qui parle au cœur comme à la raison.
Il ne cherche pas à convaincre par une démonstration mathématique, malgré son intérêt pour cette science, mais par une méditation existentielle. Ses textes touchent autant les sceptiques que les croyants, car ils parlent de solitude, de quête, de sens… des questions humaines fondamentales.
C’est une apologétique du sensible, de l’intime. C'est un plaidoyer pour une quête de vérité globale, qui ouvre à la dimension spirituelle sans renier la raison. Cependant, l'humain est capable de raisonner et de se connaître, mais il est incapable de se sauver par lui-même. « L’homme passe infiniment l’homme. »
Léonard de la Breuille, et Port-Royal
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Je reviens à Léonard de la Breuille, qui, en 1649, après trois années intensives au Collège de Clermont, se trouve à un carrefour. Les enseignements jésuites ont profondément marqué son esprit, lui offrant une érudition solide et une discipline intellectuelle rigoureuse. L'idée d'embrasser la vie ecclésiastique, et plus particulièrement de rejoindre la Compagnie de Jésus, a sans doute été sérieusement envisagée. L'engagement de ses condisciples, la promesse d'une vie dédiée à la science et à la foi, et l'influence de ses professeurs, le poussent vers cette voie.
Cependant, à mesure que la fin de ses études approche, une certaine hésitation s'installe dans l'esprit de Léonard. Bien qu'attiré par la grandeur intellectuelle et spirituelle des Jésuites, la rencontre avec Pascal, a été décisive.
Port-Royal, ce monastère et centre intellectuel l'attire, non pas du fait de son austérité janséniste, mais par leur quête sincère d'une foi authentique, loin de ce qu'il perçoit comme les compromis jésuites. Il admire la clarté de leur raisonnement et l'intégrité de leur vie.
Port-Royal, lui paraît un milieu favorable à la recherche de la vérité ( aussi bien scientifique que religieux) où l'exigence intellectuelle et la ferveur spirituelle se nourrissent mutuellement. Sans la caricature des excès rapportés ensuite...
Léonard, rencontre Antoine Le Maistre, avocat distingué, neveu de la Mère Angélique Arnauld et l'un des premiers "Solitaires" de Port-Royal, connu pour sa culture et sa piété. Bien qu'il se soit retiré du monde, il maintenait des correspondances et des liens avec de nombreux intellectuels.
Séduit par cet environnement intellectuel et spirituel, Léonard propose ses services. Sa formation au Collège de Clermont, sa maîtrise du latin et du grec, son éloquence, et sa capacité de travail sont des atouts précieux. Il est engagé comme secrétaire par ce notable lié à Port-Royal.
Son rôle serait multiple : - Il recopierait des lettres, des traités, des manuscrits, assurant la diffusion des idées de Port-Royal, souvent sous le manteau en raison des controverses. - Il ferait des recherches dans des bibliothèques, compilerait des textes, et préparerait des dossiers pour son employeur, contribuant ainsi à l'élaboration d'ouvrages ou d'argumentaires théologiques. - Il rédigerait des courriers pour son maître, en contact avec d'autres figures de Port-Royal (comme les Arnauld, les Nicole, les Pascal eux-mêmes) ou des sympathisants à travers le royaume. Il serait aux premières loges des débats théologiques, des intrigues politiques et des pressions exercées sur Port-Royal par le pouvoir royal et les Jésuites.
Ce nouveau rôle offre à Léonard une voie stimulante : celle d'un intellectuel au service d'une cause qu'il estime juste, tout en conservant une certaine autonomie. Il ne sera pas enfermé dans un ordre, mais immergé au cœur d'une des plus grandes aventures intellectuelles et spirituelles du XVIIe siècle français, prêt à observer et à consigner les événements qui secouent le royaume.
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Au début de 1655, Pascal se retira quelques temps à Port-Royal. Il prit comme directeur spirituel Louis-Isaac Le Maistre de Sacy, poète et confesseur des religieuses. En 1655, il eut un entretien avec M. de Sacy, au cours duquel il réfléchit sur les rapports de la philosophie et de la foi.
À partir de 1656, suite à la grande offensive contre les jansénistes à la Sorbonne, Pascal s'engage publiquement dans une polémique avec les jésuites sur la question de la grâce, donnant naissance aux Lettres provinciales. Ces dix-huit lettres transforment rapidement le débat en une critique virulente de la casuistique jésuite, perçue comme laxiste et coupable d'indulgence envers l'amour-propre, au détriment de l'amour de Dieu. ( Des jésuites expliqueraient par exemple qu’en certains cas, on aurait le droit de tuer, de voler, ou qu’on ne serait pas obligé d’aimer Dieu pour être sauvé...). Pascal défend une position augustinienne sur la grâce, qu'il veut éloignée des erreurs symétriques du calvinisme et du molinisme, cherchant à sauvegarder à la fois la toute-puissance de Dieu et la liberté de l'homme.
Léonard partage l'idée que les « preuves de Dieu métaphysiques » sont inefficaces psychologiquement et ne conduisent pas au salut, qui ne s'obtient que par Jésus-Christ. Il rejoint Pascal dans sa fameuse critique de Descartes : « Je ne puis pardonner à Descartes ; il aurait bien voulu dans toute sa philosophie pouvoir se passer de Dieu, mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement ; après cela, il n'a plus que faire de Dieu ». Pascal reproche à Descartes de proposer un Dieu lointain, un « Dieu des philosophes et des savants », un Dieu uniquement conceptuel qui ne répond pas à l'angoisse existentielle de l'homme.
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Cependant, Pascal reconnaît que la philosophie peut permettre de découvrir des ''raisons de croire '' ( des ''voies'', plutôt que des preuves), comme l'existence de Dieu et l'immatérialité de l'âme, les considérant comme des "préparations à recevoir la révélation chrétienne". Il voyait même en Descartes un allié objectif dans l'affirmation de l'immatérialité de l'âme.
Léonard partage la pensée de Pascal, marquée par le péché originel augustinien, qui explique la misère de l'homme, tout en reconnaissant sa grandeur, vestiges de sa nature originelle. Cette dualité de misère et de grandeur fait de l'homme un « monstre et un chaos ». Pascal est aussi le théoricien de la distinction des ordres (corps, esprits, charité), soulignant que l'on ne peut dériver la charité de l'intelligence ou des corps.
C'est également en 1656, le 24 mars, qu'un événement à Port-Royal de Paris, la guérison miraculeuse de sa nièce Marguerite Périer par la sainte Épine, déclenche chez Pascal une réflexion sur les miracles comme preuve de la religion chrétienne, un argument qu'il développe dans les premières liasses de ses futures Pensées.
L’année 1659 sera celle d’une troisième conversion de Pascal ( selon Maurice Blondel), qui renonce à toute activité scientifique, comme il l’écrit à Fermat le 10 août 1660 : « … Car pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l’esprit ; mais en même temps je la connais pour si inutile, que je fais peu de différence entre un homme qui n’est que géomètre et un habile artisan. Aussi je l’appelle le plus beau métier du monde ; mais enfin ce n’est qu’un métier ; et j’ai dit souvent qu’elle est bonne pour faire l’essai, mais non l’emploi de notre force : de sorte que je ne ferais pas deux pas pour la géométrie, et je m’assure fort que vous êtes de mon humeur."
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Cette période finale de sa vie est caractérisée par une préoccupation intense pour les démunis et les malades. On le voit notamment s'engager dans le projet des "carrosses à 5 sols", mais aussi vivre de manière plus ascétique, se dépouiller de ses biens, et accueillir des malades chez lui.
Je reprendrais bien une part de l'héritage janséniste - pour ce qui est de notre lignée - à travers Pascal et Léonard. Ils proposent un modèle d'humanité qui intègre la fragilité, la profondeur intérieure et l'aspiration à l'infini, transcendant la seule rationalité cartésienne. Je retrouve d’ailleurs, cette influence chez des penseurs du tragique comme Kierkegaard ou Camus, et chez des figures chrétiennes modernes comme Bernanos, Mounier et Simone Weil.
Les jansénistes sont devenus malgré eux un symbole de résistance à l'autorité arbitraire. La destruction de Port-Royal a marqué les esprits comme un acte de violence du pouvoir contre la conscience. La persécution des jansénistes et leur insistance sur la conscience individuelle face aux injonctions du pouvoir ont, par contrecoup, contribué à préparer le terrain pour des idées de liberté de conscience qui émergeront pleinement au siècle des Lumières. Certains historiens y voient même une influence sur la Révolution française, notamment parmi le bas-clergé ou les parlementaires attachés aux libertés gallicanes.
Après la mort de Pascal, Léonard revient en Limousin et sera sans-doute le dernier résident du Château de Laron déjà quasiment abandonné, ou le premier d'une bâtisse construite avec les matériaux du château de Laron : Le château de Saint-Julien-le-Petit, qui au XVIIIe siècle se composait d’un corps de bâtiment et de deux pavillons, daterait du XVIIe siècle. Avant la Révolution, il était habité par Marc Antoine de La Bermondie, décédé le 29 avril 1710. ( cf le Tome 2)
Léonard de la Breuille, choisit Pascal
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Léonard, au désespoir de Mersenne, choisit résolument le parti de Pascal. Ce débat renforce son admiration, et se rapprochant de sa famille, il va le suivre dans son cheminement spirituel.
Pascal vivait avec sa famille à Paris. Leur quartier était probablement proche du Palais de Justice, sur l'Île de la Cité, ou sur la Rive Droite (comme le Marais), correspondant à leur statut de noblesse de robe. Leur demeure à Paris n'était pas seulement un lieu de vie familiale, mais aussi un véritable laboratoire pour Blaise, où il menait ses expériences scientifiques (sur le vide, la pression atmosphérique) et un lieu de discussions intellectuelles et scientifiques. Étienne Pascal, le père, était lui-même un mathématicien et un magistrat très instruit, ayant personnellement éduqué Blaise et influençant sa vocation scientifique.
En 1646, toute la famille Pascal a connu une première conversion, adoptant une spiritualité exigeante inspirée par Saint-Cyran et le jansénisme. La vie quotidienne est imprégnée d'une piété profonde, avec une certaine sobriété et des prières régulières. Jacqueline Pascal, la jeune sœur de Blaise, est une figure de conviction et de dévotion, dont l'exemple a sans-doute influencé Léonard en quête spirituelle.
La famille Pascal est très unie et extrêmement instruite. Les membres du foyer, notamment Étienne, Gilberte (la sœur aînée et biographe de Blaise), et Jacqueline (qui devient religieuse à Port-Royal en 1652), sont tous des esprits vifs et très engagés tant intellectuellement que spirituellement. Cette unité contribue à créer un environnement stimulant et favorable à la réflexion. Léonard découvre un milieu où la recherche de la vérité est menée avec une passion égale dans les domaines scientifique et religieux, un lieu où l'exigence intellectuelle et la ferveur spirituelle se nourrissent mutuellement, le tout dans le cadre d'une famille unie et dévouée à ces quêtes.
En 1654, alors que les trois amis, Blaise, Léonard et Artus de Roannez, sont accaparés dans une discussion, dans leur carrosse ; ils subissent un accident de la circulation sur le pont de Neuilly, et se découvrent soudain sur le « bord du précipice ». Ils se croient proches de la mort ; mais le carrosse s’arrête in extremis au bord du précipice. Ils sont tous les trois sauvés, et voient dans leur sauvetage un véritable signe que Dieu leur a accordé.
Chacun se verra transformé. Artus, en 1667, cédera son duché à son beau-frère. Il se retirera dans une institution religieuse sans toutefois entrer officiellement en religion. Il mourra dans sa retraite, le 4 octobre 1696, sans postérité.
Ce 23 novembre 1654, Blaise Pascal, alors âgé de 31 ans, part ce soir-là se coucher sur les coups de 22 h 30. Il va vivre, dans le silence, pendant une heure et demie, sa ''nuit de feu ''. Elle est qualifiée de seconde conversion, et elle fut définitive. Elle transforme sa perception de Dieu, faisant de Lui un "Dieu sensible au cœur". Le Mémorial mentionne les mots "Joie, joie, joie, pleurs de joie,…". Cette nuit est un moment de "rupture avec le rationalisme pur" et l'affirmation d'une "foi existentielle"
Pascal en consigne immédiatement le souvenir pour lui-même dans une note brève, connue sous le nom de « Mémorial » : « ✝ L’an de grâce 1654. Lundi 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr […] Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu'à environ minuit et demi, feu. Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude, certitude. Sentiment. Joie. Paix […] » ; le manuscrit s’achève sur cette décision : « Renonciation totale et douce. Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur », avec cette citation du Psaume 119, 16 : « Non obliviscar sermones tuos. Amen »[f]. Il coud soigneusement ce document dans son manteau et le transfère toujours quand il change de vêtement ; un serviteur le découvrira par hasard après sa mort.
Après cela, Pascal effectue une retraite à Port-Royal des Champs. Dès lors la vie de Pascal change du tout au tout - bien qu'il ne soit jamais devenu un "solitaire de Port-Royal" - il consacre ses dernières forces au service de Jésus-Christ. Il cherchera, en particulier, à écrire une Défense du Christianisme dont les pensées éparses, sont aujourd’hui rassemblées dans '' Les Pensées de Pascal '''.
Malgré son engagement spirituel et ses séjours à Port-Royal, Pascal est resté impliqué dans des activités qui le liaient à Paris. Il a notamment organisé en 1658 le concours de la cycloïde (qu'il appelait la "roulette") et a fondé avec le duc de Roannez l'entreprise des "carrosses à 5 sols", précurseur des transports publics urbains. Ses œuvres majeures, Les Provinciales (1656-1657) et la plupart de ses Pensées (rédigées entre 1657 et 1658), ont été écrites durant cette période.
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Charlotte de Roannez, sœur de son ami Artus, est proche de Blaise Pascal. Elle se tourne vers le jansénisme et souhaite se faire religieuse à Port-Royal. Elle visite Port-Royal de Paris le 4 août 1656 et exprime son désir d'entrer dans cette maison. Elle a été fortement influencée par le "miracle de la Sainte Épine" qui a guéri sa nièce, Marguerite Périer, en 1656. Sa volonté de devenir religieuse à Port-Royal des Champs se heurte à une forte opposition familiale. Elle entre à Port-Royal de Paris où elle est reçue comme postulante sous le nom de Charlotte de la Passion.
La relation entre Charlotte de Roannez et Blaise Pascal est celle d'une amitié spirituelle profonde. Pascal a été un conseiller spirituel pour la famille et l'a aidée dans son cheminement vers la conversion. Ils ont eu une correspondance intense entre septembre 1656 et mars 1657, pendant la période où Charlotte souhaitait se retirer à Port-Royal. Les lettres de Pascal l'ont aidée à comprendre la signification théologique de ses tourments intérieurs et témoignent de la joie de Pascal face à son évolution spirituelle. Certaines légendes attribuent une histoire d'amour impossible de Pascal avec Charlotte, mais cette idée est rejetée par les chercheurs sérieux.
A partir de 1659, les maladies de Pascal s'aggravent. Il est en proie à des maux de tête, de violentes coliques et des douleurs intolérables. Il vend tout son mobilier pour en distribuer l’argent aux pauvres; il leur abandonne même sa maison où il héberge une famille d’ouvriers. Il écrit la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies. Le douzième paragraphe de cette prière s’ouvre sur l’agonie actuelle de Jésus ; car c’est bien aujourd’hui, et « jusqu’à la fin du monde », que se produit cette agonie ; Pascal juge en effet honteuse l’indifférence présente des chrétiens qui, « tandis que vous suez le sang pour l’expiation de nos offenses, vivent dans les délices. »
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À Paris, dans l’appartement de sa sœur Gilberte au no 8 de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Le 17 août 1662, Pascal a des convulsions et reçoit l’extrême-onction. Gilberte l'accompagne jusqu'à la fin. Il meurt à 39 ans, le 19 août. Ses dernières paroles sont: « Puisse Dieu ne jamais m'abandonner ».
Il est enterré dans l’église Saint-Étienne-du-Mont (il y a une plaque à son nom au fond du chœur). L’église accueille également les restes de Jean Racine (l’auteur d’Athalie et d’Esther) et d'Isaac Lemaistre de Sacy, le célèbre traducteur de la Bible de Sacy.