mauriac
1953 – Mauriac
Mauriac, dans son éditorial du 13 janvier 1953 dans Le Figaro, dénonce la situation au Maroc. Il accepte la présidence de ''France-Maghreb'', et se montre de plus en plus déçu des politiques français. Son espoir c'est Pierre Mendès-France.
Lancelot se rend au Pèlerinage de Chartres de mai 1953, organisé par les étudiants avec de nombreux marocains musulmans, où il retrouve le père Daniélou et François Mauriac, qui est acclamé pour ses prises de position sur le Maroc. En juillet, il présidera le meeting catholique pour le révision du procès Rosenberg, à la Mutualité.
Lancelot assiste (irrégulièrement en général), ici à Chartres, au sacrifice de la Messe, non qu'il estime l'efficacité de ce sacrement , mais parce que la ferveur dans certaines occasions produit un charme qu'il ne s'explique que peu... Ce serait moins efficace, sans-doute, si le décor n'était pas celui d'une église ancienne, et si la ferveur du célébrant et de la foule, n'était pas au rendez-vous.
Il apprécie que la liturgie puisse lui permettre d'atteindre, en communauté, un état de silence intérieur, en maintenant une atmosphère imperméable au vacarme extérieur.
Enfin, il estime que ce fragment de pain azyme, après le rituel, permet de garder en soi, habitée, cette zone profonde de l'être atteinte par le silence et les lectures.
Lancelot, alors qu'il venait de lire '' La Pierre d'achoppement '' put partager avec l'écrivain, quelques réflexions :
Mauriac prévient, il n'a pas les certitudes d'un Bloy, ou d'un Bernanos... Il n'est pas théologien ; il est un ''affectif'' : « nul moins que moi n'incline à mêler la raison, du moins le raisonnement, aux choses de la Foi. »
- Avec Kierkegaard, je dirais « que Dieu n'est pas quelqu'un de qui on parle, mais quelqu'un à qui l'on parle. ». « Dès qu'on prétend m'apporter des preuves, je perds pied. Dès qu'on me rend sensible un contact spirituel, j'y adhère sans aucun effort. »
- Aussi les dogmes ?
- « Ce ne sont pas les dogmes du catholicisme qui blessent la raison : ils déconcertent, ils ouvrent devant elle des gouffres, mais ils ne la blessent pas. »
- Lancelot répond : « Si je suis en accord avec vous sur ce point ; je pense ne pas partager cette curieuse formule '' le mensonge à l'intérieur de la vérité qui ne serait plus le mensonge... ! - Je vous cite entièrement : « Le clercs qui administrent l’Église, qui vivent dans la familiarité des signes sensibles de la Grâce, de la matière des sacrements, savent d'une expérience quotidienne que l’Église est faite pour les hommes, et non les hommes pour l’Église »... Oui, d'accord... Vous continuez : « Tout ce qui les soutient et les aide sur le chemin du ciel, toutes les béquilles de la fausse dévotion, ils ferment les yeux pour ne pas les voir : ils savent que le mensonge à l'intérieur de la vérité , n'est plus le mensonge, - d'autant qu'ils savent aussi d'une science sûre que depuis des siècles s'accumule un trésor de sainteté catholique dont le poids l'emporte infiniment sur les déviations, sur le complaisances. »
Je crains, ajoute Lancelot, que des petites compromissions, permettent d'excuser des choses beaucoup plus graves... Un mensonge à l'intérieur de la vérité : ne serait-ce pas le ver dans le fruit.... ?
Lancelot explique à Mauriac, sa difficulté à – non pas comprendre – mais vivre ''la présence réelle de Jésus dans l’Eucharistie.'' Il répond : - Le corps, mon ami... le corps ! Vous ne croyez pas assez au corps ! Pensez '' l'Incarnation ''...
L'Eucharistie, c'est un acte de grande matérialité que Mauriac lie à la résurrection des corps... Il dit aussi : Devenez ce que vous recevez, pour ajouter à ce que disait Saint Augustin « Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes»,
Enfin … Et si cela n'est qu'illusion ? se demandent Lancelot avec François Mauriac : - « Alors quel mystère serait ainsi révélé que l'humain puisse susciter une présence mythique dans un morceau de pain, et entretenu depuis dix-neuf siècles ... ! »
1953 – Le Maroc. Le CCIF
Lancelot a plaisir à garder un lien constant avec le CCIF ( fondé en 1941 ), avec qui il avait initié un compagnonnage lors de la discussion qui s'était déroulée le 21 janvier 1947, organisée par l'équipe '' Science et conscience '' du CCIF, entre le P. Teilhard de Chardin et Gabriel Marcel. Il y retrouve - lors de grandes conférences mais aussi dans des ateliers plus restreints - des ''réformateurs'' formés par Maritain, des personnalistes, des collaborateurs de Sept, Témoignage chrétien, Esprit, de nombreux écrivains et des scientifique. Etienne Borne va devenir l'homme de référence du CCIF, il est professeur de philosophie en Khâgne à Henri IV et a été l'un des fondateurs du MRP.
| Le Centre catholique des intellectuels français (CCIF) est un centre de réflexions d'intellectuels catholiques, fondé en 1941 et dissout en 1977 |
Le prêtre, Emile Berrar, est le ''permanent'' du CCIF, directeur de la Maison des étudiants, il fournit l’infrastructure et les locaux. Il va devoir gérer de nombreuses difficultés ''avec Rome'' jusqu'à son départ en 1957. Il est l'expert du milieu ecclésial et de l'orthodoxie théologique, et la caution auprès de l'archevêque de Paris. D'autres prêtres, en particuliers jésuites ou dominicains, participent aux débats : les pères Maydieu, Chenu, Congar, Daniélou, Dubarle, Russo, René d'Ouince ( confident de Teilhard), Fessard, Calvez, Chatillon, Brien...etc
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Le 26 janvier 1953, Lancelot se rend avec près de cinq cents personnes à une réunion organisée par le CCIF, en présence de François Mauriac, sur l'Afrique du Nord. Le prix Nobel rappelle sa position (avec Maritain et Bernanos) sur Guernica et l'Ethiopie. Les animateurs à la tribune relatent « les choses horribles qui se passent au Maroc. » « des événements sanglants... sanglants, mais surtout pour les arabes... ». Robert Barrat - journaliste, secrétaire général du CCIF - parle de plusieurs centaines de morts marocains, et dénonce le silence des autorités françaises. François Mitterrand, ancien ministre, monte à la tribune pour dénoncer la politique française en outre-mer depuis 1945. Ils demandent une commission d'enquête pour officialiser ce qui s'est passé en décembre 1952 à Casablanca, le nombre exact de victimes... Des articles du Monde, de La Croix, de Témoignage Chrétien, en font largement écho.
Pourtant, Jean de Fabrègues, ami de Lancelot et directeur du journal '' La France catholique'' appelle au nom de la France au retrait des intellectuels catholiques afin de ne pas alimenter le trouble des consciences.
En métropole, les français peu au courant, ils hésitent entre la fermeté et un silence gêné quand on parle de l'honneur de la France...
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Alors, qu'en est-il ?
Lancelot se renseigne auprès de « sa famille au Maroc » comme il dit. Les nouvelles parvenues le renseignent sur le devenir professionnel de Georges Vétillard au sein d'abord de l’entreprise Gagneraud, puis de Giesper où il gagne en responsabilité. Il est responsable des travaux de la piste aéroport pour avion à réaction, de l'Aéroport Rabat-Salé ; puis de l'exploitation d'une carrière de ballast, pour l'empierrement de la cour du Palais du Sultan.
Micheline ( Haquet) qu'a connue Félix ; a donné naissance le 10 décembre 1951 à Régis, de qui elle envoie une photo de classe en maternelle. Ils sont logés par l'entreprise dans une villa du quartier de l'Agdal, à Rabat, où vivent la plupart des Français expatriés.
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Elle raconte les événements de décembre 1952, qui ont commencé après la connaissance de la mort d'un leader tunisien, tué le matin du 5 décembre 1952 par les autorités françaises. Il militait pour pour la création d'une Union syndicale nord-africaine regroupant les syndicats en naissance au Maroc, en Algérie et en Libye. Dès l'annonce de sa mort, des émeutes sanglantes ont été déclenchées à Casablanca faisant plusieurs morts et blessés, avant de faire tâche d'huile et s'étendre ainsi à travers tout le Royaume.
Je rappelle à présent l'Histoire :
- Le sultan du Maroc réclame en vain, depuis la fin de la guerre, la révision du protectorat français au Maroc. (Le Protectorat est un gouvernement ''colonial'', avec des institutions marocaines sous le contrôle de la métropole.)
En janvier 1943, le sultan Sidi Mohammed Ben Youssef est fait prisonnier par l'administration de Pétain. Le Parti de l'Istiqlal fondé pour obtenir l'indépendance et réhabiliter la monarchie, devient clandestin et son projet est soutenu par les américains.
Après la guerre, Sidi Mohammed soutenu par les mouvements nationalistes, s'oppose au gouvernement français. Le général Augustin Guillaume manœuvre avec d’autres élites marocaines, notamment le Glaoui, pacha de Marrakech, l’ouléma de Fès et les tribus berbères. Après les émeutes de 1952, Sidi Mohammed est déposé le 20 août 1953, et déporté en Corse puis à Madagascar.
Qu'en penser ?
Paul Ricoeur, propose de faire un peu de philosophie de l’histoire, pour savoir dans quel sens est en train de se dérouler l’Histoire, pour savoir si c’est dans le sens de l’Istiqlal ou dans celui d'El Glaoui ?
- Ne faut-il pas, nous demande t-il, interpréter les mouvements d’ensemble des peuples de couleur et par conséquent interpréter l’ensemble d’une telle situation ; ce qui sera, sinon une philosophie de l’histoire, en tous cas une interprétation critique d’un morceau d’histoire sur une certaine durée ?
Noël 1944
Le général Von Rundstedt a été chargé par Hitler de préparer une contre-attaque. Cette contre-offensive, qui rassemble vingt-huit divisions dans les Ardennes à l’hiver 1944 a surpris les alliés.
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La Paix de Noël - par François MAURIAC - Le Figaro du 24 Décembre 1944
"LORSQUE, dans cet août glorieux de la délivrance, nous nous disions : « A Noël, peut-être... » ce n’était pas ce sursaut redoutable de l’ennemi que nous envisagions, ni cette blessure rouverte au flanc de la Belgique, ni cette angoisse de la France sans armes.
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Nous songions au retour de nos bien-aimés, à une messe de minuit qui eût été une messe d’action de grâce, à tous ces rires, à toute cette joie, autour d’une table illuminée... Eh bien non, nous ne connaîtrons pas d’autre paix, ce soir, que la paix promise par les anges aux hommes de bonne volonté, cette paix dont le Fils de l’homme, plus tard, devait dire : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne la donne pas comme la donne le monde... » Il ne s’agit de rien d’autre que de ce grand calme au dedans de nous, quelles que soient les ténèbres extérieures pleines d’embûches et de menaces. Les hommes ont fait de Noël une priapée, mais les chrétiens savent que ce mystère joyeux touche de toutes parts à la douleur humaine. Un jeune ouvrier, une femme enceinte, presque une petite fille, errent d’auberge en auberge, sont chassés de partout, échouent dans une étable : c’est le pauvre, c’est le sans- logis de tous les temps que cet enfant, déjà crucifié à la crèche. Car le chemin de croix commence dès Bethléem. Le monde chante, rit et boit autour de ce dénuement sacré. Mais rien ne peut faire que ce nouveau-né ne soit nu, qu’il n’ait froid, et sa mère n’a personne pour l’aider — sinon cet ouvrier, un peu en retrait, qui prie dans l’ombre. Telle est la leçon que nous devons retenir de ce Noël dans les larmes. Notre Dieu-enfant n’est pas venu détruire la souffrance des hommes, il est venu pour l’épouser, pour lui donner à la fois un sens et une valeur.
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Les chrétiens savent comment le mal est entré dans le monde, mais ils connaissent aussi le prix d’une larme, d’une goutte de sang. L’énigme que pose à notre angoisse cette création féroce, ils en ont trouvé le mot qui est : réversibilité. (« C’est d’abord pour comprendre, que je suis devenu chrétien... » écrivait Jacques Rivière, prisonnier, le 24 décembre 1924, il y a aujourd'hui vingt ans.) De chacun de nos prisonniers, de nos déportés, de nos soldats,, la Communion des saints peut faire un Christ souffrant et mourant pour son peuple.
S’il est vrai que la foi soit une grâce, un don de Dieu, elle est aussi une vertu et, pour une part, dépend de notre vouloir. Les hommes de bonne volonté, à qui la paix est promise en cette sainte nuit, ce sont d’abord ceux qui, en dépit des abominations d’un monde voué au meurtre, gardent intacte la foi, telle que la confesse l’apôtre Jean dans sa première Epitre : « Et nous, nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru. Dieu est amour. » Ce secret que l’Apôtre avait dérobé au Fils de l’homme, des millions de femmes et de mères ont peut-être du mérite à y croire, en ce sombre Noël. Même si leur cœur exténué n’a plus la force de l’accueillir, il suffit qu’elles y consentent, qu’elles ne disent pas non. Rien n’est exigé de nous que cette pauvre bonne volonté."
François MAURIAC, de l'Académie française.
1939 – Elaine – Tchécoslovaquie -
Cette maladie qui la maintenait de plus en plus fiévreuse, et qu'elle tenait comme passagère à ses proches, sauf à Lancelot, finit par emporter Elaine, ce mardi 21 février 1939.
Lancelot, dira t-il, a ressenti ce même vertige que le héros du roman de Drieu, Gilles, alors que Pauline se meurt, et qui se voit entraîner dans une apocalypse...
Sauf que, cet amour doit avoir un sens jusque dans la mort, et selon la volonté d'Elaine : sa mort se transfigure en ''sacrifice d'amour'', voie d’accès à la contemplation de Dieu, disait-elle.
Lancelot est sonné de nombreuses semaines ; et c'est le soutien et la patience de sa mère qui le maintiennent, à la surface du cours des choses … Cependant, l'incertitude des jours prochains rend insaisissable le début d'une solution pacifique ; et Lancelot vit dès à présent les prémices de la catastrophe.
L'accord Bonnet-Ribbentrop ( décembre 1938) défendu par Luchaire, est dénoncé par certains de ses anciens amis comme Brossolette ; de plus, ceux-ci dénoncent le rôle d'Abetz et le réseau d'espionnage nazi...
Luchaire ne croit pas qu'Hitler souhaite étendre l'Allemagne à l'ouest : - « L'Allemagne hitlérienne ne veut pas la guerre. Elle ne l'envisage même pas pour réaliser ses revendications coloniales. » ( Luchaire dans Notre Temps, n°1000, 05/02/1939.)
Notre ambassadeur à Moscou, puis à Berlin ( oct 1938), Robert Coulondre, prévient Paris de la volonté d'expansion à l'Est, du 3e Reich. Il prévoit l'anéantissement de la Tchécoslovaquie, et le futur partage de la Pologne entre l'URSS et l'Allemagne...
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** Le 15 mars 1939, les allemands pénètrent en Tchécoslovaquie. A quand le tour de la Pologne ?
Le lendemain Coulondre écrit à son ministre de tutelle une analyse lucide de la méthode hitlérienne qui marie « cynisme et perfidie dans la conception, secret dans la préparation et brutalité dans l’exécution ».
* 17 mars, depuis Londres, Chamberlain se déclare profondément affecté par cette trahison.
L'ambassadeur soviétique Souritz propose à Bonnet de travailler sur une Conférence à Bucarest pour que la Pologne, la Roumanie, La France, l'Angleterre et la Yougoslavie se protègent et fasse bloc... Bonnet plaisante sur l'ardeur des russes qu'il faut contenir ; et leur volonté de bolcheviser l'Europe.
A la suite de l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'armée allemande, les membres français du '' Comité France-Allemagne'' suspendent leurs activités.
Malgré cela, Otto Abetz s'emploie à réanimer le CFA, Drieu l'en décourage... Pour lui, si son pays a manifestement choisi la guerre, il se doit d'être français et discipliné.
La ''générosité'' d'Abetz qui dépense sans compter des fonds hitlériens, touche des personnalités haut placés. Nos services, souhaitant mettre fin aux manœuvres de ce nazi, ''ami des français'', convainquent Daladier d'expulser Abetz (30 juin 1939). Il reste cependant quelques-uns de ses ''amis français'' à surveiller comme Fernand de Brinon, Melchior de Polignac, ou Abel Bonnard...
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Jean Luchaire proteste de cette interdiction de séjour dans ''Notre Temps''.
Le rôle de l'espion allemand Hans-Günther von Dincklage en France est officiellement repéré, et sa nouvelle maîtresse - la baronne Hélène Dessoffy - blessée d'avoir été manipulée, le quitte.
Lancelot se souvient d'une conversation avec Drieu la Rochelle, alors que son ouvrage ''Socialisme fasciste'' était publié, c'était en 1933 ou 34. Il décrivait une sorte de théocratie où fusionnaient spirituel et temporel... Devant la crainte exprimée d'une extrême violence qui n'était déjà plus imaginaire ; Drieu se montrait préoccupé par la pente guerrière engagée ; mais la jeunesse française se devait d'être plus sage, se « façonner à une tension plus saine et peut-être pus durable » disait-il ; il pensait au sport. Le fascisme à la française, ce serait la rénovation, en sauvegardant la paix.
Aujourd'hui, la situation s'est aggravée ; cette littérature - qui de Drieu jusqu'à Céline, se complaît à pointer le Mal et à s'en repaître - renvoie le trouble de Lancelot à ce qu'en disait Maritain alors qu'il conversait avec Mauriac : '' décrire le Mal, oui, mais sans connivence ''.
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C'est également ce que soutient Anne-Laure, sa mère : dans les livres de Bernanos, et même ceux de Mauriac, on y sent présente, la Grâce. « Elle peut y être méprisée, en apparence refoulée », et pourtant tout nous y conduit... D'une force mystérieuse... Celle qui appartient aux saints, dirait Bernanos... Le Mal n'en est pas légitime pour autant.
Mauriac soutient être fidèle à ce qu'est l'homme, la Grâce sait se frayer un chemin dans une œuvre, comme dans une vie, trouble bien sûr...
« Vous vous croyez innocent ?» demanderait Mauriac... « Osez donc faire l'appel des êtres qui ont traversé profondément votre vie, évoquez les morts et les vivants ; cherchez votre trace dans chacune de ces destinées. N'avez-vous volé le bonheur de personne ? La foi, l'espérance, la pureté de personne ? » ( Journal I). Quel exercice difficile, se demande Lancelot ; alors qu'il ne peut plus rien ajouter à la destinée de sa rencontre avec Elaine..
1936 – la Guerre d'Espagne.
L’entretien de Titaÿna - ( cette jeune femme reporter croisée lors de cette même soirée durant laquelle Lancelot a rencontré Elaine...) - qu'elle eut avec Hitler, est paru le 26 janvier 1936 en première page de Paris-Soir-Dimanche dont la formule, bien qu’il fût en noir et blanc, s’inspirait des magazines. L’article décrit « ce conducteur d’hommes », au « visage plein d’intelligence ». Sans la moindre réserve la journaliste le laisse présenter l’image qu’il entend donner de sa politique européenne, une politique de dialogue et de bonne volonté.
Un mois plus tard, Bertrand de Jouvenel, récidive et présente Hitler d’une manière flatteuse, donnant de lui l’image d’un « homme simple [qui] s’est fixé des tâches gigantesques : changer la mentalité du peuple allemand [et] mettre fin à la vieille haine franco-allemande ». Un portrait propre à encourager les partisans en France d’un rapprochement avec le régime hitlérien.
Face à une Allemagne qui se remobilise ; le 11 juin 1936, Bertrand de Jouvenel, décrit une France de deux millions de grévistes, qui attend dans une ambiance joviale de « pique-nique prolongé ».
Luchaire constate que si la France est coupée en deux : blancs et rouges ; il s'agit de prendre « position, avant tout chose, contre les fameuses deux cent familles qui manient sans contrôle la quasi totalité de la fortune française ». Le Front Populaire même s'il n'est qu'un assemblage de « vieilleries » l'intéresse ; mais il rejette l'alliance avec les communistes.
Pierre Laval, qui de par sa politique de déflation a facilité la victoire du Front Populaire, entre résolument dans l'opposition, face à Blum, Chautemps et Daladier.
L'Eté 1936, est marqué par la Guerre d'Espagne.
Lorsque Simone Weil rencontre Lancelot, elle se le représente comme un acteur politique dans le ministère de Daladier à la Défense nationale et de la Guerre au sein du gouvernement Léon Blum... Elle doute que le Front Populaire puisse changer la condition ouvrière ; et se plaint de la politique coloniale. Juillet 1936, elle est scandalisée du soulèvement militaire contre la jeune république espagnole et son gouvernement de « Frente Popular ».
La politique de non-intervention en Espagne, par crainte d'un embrasement guerrier, aboutit à un accord signé par 26 pays dont la France, l'Allemagne, l'Italie...
Simone Weil souhaite aller sur place, partager, voir, en s'engageant auprès des républicains.
Pendant la nuit du 14 au 15 août, jour de l'Assomption, a lieu le massacre de Badajoz commis par les troupes franquistes avec la complicité ( si ce n'est même au nom) de l'Eglise !
Lancelot et Elaine se félicitent des nouvelles positions de François Mauriac envers la politique étrangère ; il avait protesté contre l'agression de Mussolini envers l'Ethiopie,et désapprouve à présent les nationalistes de Franco, dans le Figaro puis dans Sept.
Déjà, ils avaient lu et apprécié son succès de librairie '' Le nœud de vipères'' sorti en 1932 : il s'agit d'une prise de conscience d'un certain pharisaïsme bourgeois qui subordonne avant toute morale, avant l'Evangile même, la transmission et la valorisation du patrimoine...
Mauriac n'a pas été enthousiaste de la victoire du Front populaire, mais au nom de l’humanisme chrétien il accompagne Jacques Maritain, Henri Guillemin ou Stanislas Fumet. Il attend ( lui aussi...) l'homme providentiel. André Tardieu - qui proposait une véritable réforme de l'Etat - aurait pu l'être, pense t-il.
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Simone Weil revient assez déçue de son expérience espagnole ; qu'elle ne regrette pas, parce qu'elle contribue à penser le réel : ainsi, son idée de la révolution qui évolue vers même son impossible réalisation.
- Bien sûr, on prend conscience que la guerre c'est tuer ; mais pire, c'est de se rendre compte que ceux qu'on tue ne sont que ''choses-à-tuer ''.
Les années 1920 – François Mauriac
La comtesse de Sallembier, avait eu diverses occasions de rencontrer François Mauriac (1885-1970) , elle n'en avait cependant pas user pour le connaître davantage ; ce que regrettait dans ces années vingt Lancelot, qui découvrait avec grand intérêt ses livres. Anne-Laure se méfiait, disait-elle, de cet homme qui fustigeait son milieu, sa famille, tout en minaudant dans les salons, en particulier celui d'Anna de Noailles. Elle-même, n'avait-elle pas confié qu'elle trouvait cet ''oiseau'' « triste, enfermé dans sa rêverie. », et qui ne pouvait appartenir à « la vraie famille des poètes ».
Cependant Lancelot reconnaissait en ce ''frère aîné '' long jeune homme, lascif et tourmenté, un vrai romancier. Et il lui en savait gré de se reconnaître catholique, tout en dénonçant l'hypocrisie qu'il pouvait s'y attacher.
Dès 1922, avec Le Baiser au lépreux : un homme conscient de sa laideur, fait face - au cours de son mariage arrangé - par le sacrifice, Mauriac, déjà, y dénonce les vilenies d'un milieu bourgeois.
A partir de Génitrix (déc 1923) Mauriac préfère montrer les conséquences de l'absence de la Grâce sur les âmes, plutôt que « de rendre témoignage '' de la Foi ; comme dans cette fin ''ratée'' du '' Fleuve de feu'' (avr. 1923).
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Lancelot lira beaucoup cet auteur, et ne trouvera jamais l'occasion d'entrer plus avant dans la relation.
N'est-ce pas un peu exagérée, cette obsession toute chrétienne ( et bourgeoise) de ne pouvoir vivre le plaisir de la chair sans culpabilité ; au point d'être contraint de choisir entre la vie sexuelle et Dieu, comme dans le ''Désert de l'amour''. C'est Maria Cross qui l'exprime le mieux, chez qui « le plaisir et le dégoût se confondent ». Le quotidien ''La Croix'' critique assez souvent ses romans, qu'il qualifie de scabreux. Il est assez intéressant, en effet, d'observer que ce ''catholique qui écrit'', et non cet ''écrivain catholique'' mette, ainsi, toute l’Église en alerte. Avec l'excellent '' Thérèse Desqueyroux '' il aurait manqué, dit-on , l'excommunication !
Politiquement, depuis la victoire du cartel des gauches (1924), Mauriac devient favorable à l'Action Française. Il s'affirme surtout anti-communiste ; il dénonce au travers de leur protestation quant à la guerre du Maroc, leur hypocrisie qui se moquent du '' droit des peuples à disposer d'eux-mêmes''. Il n'hésite pas à signer une pétition de soutien des intellectuels aux troupes françaises qui « combattent au Maroc pour le Droit, la Civilisation et la Paix », aux côtés de Bainville, Massis, Bourget, Valéry, Maurois...
Mauriac, cependant, semble inféodé à aucun mouvement politique. Dès 1921,il prend la défense d'André Gide contre Henri Massis ( catholique maurrassien ).
Pendant sa crise religieuse (1926-1929) il écrit les Souffrances du chrétien (1928), et reste proche de l'Action française ; après sa ''conversion'' et la publication de Bonheur du chrétien (1929) il se désabonne de L'Action française ; alors même que le mouvement de Maurras est condamné par le pape Pie XI.
C'est au cours de cette période que Lancelot croisera Mauriac, lors de ces fameuses retraites annuelles qu'organisent les Maritain, à Meudon ; également présent : Jean Daniélou qui deviendra jésuite et cardinal.
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Lancelot reconnaît - en particulier - à partir de la publication de ''Thérèse Desqueyroux'', la révolte d'un homme ligoté par son éducation, un homme en révolte contre un système religieux qui lui a été imposé. Ce livre remporte en 1925 le Grand Prix du roman de l'Académie.
Comme chez Bernanos - que son roman « Sous le Soleil de Satan » paru en 1926 rend célèbre en quelques jours - les personnages sont torturés par un combat que se livrent en eux Dieu et le Diable.
Autre occasion de pouvoir rencontrer l'écrivain, c'est l'invitation de Paul Desjardin présent à Davos, à assister aux ''Décades'' ( ou Entretiens) de 1929, qu'il organise à Pontigny. Lancelot et Elaine vont être témoins d'une controverse entre Gide et Mauriac.
Gide évoque la biographie de Racine, où Mauriac traite de la contradiction entre l'exigence littéraire et l'exigence religieuse. Gide dénonce ce ''compromis'' : « En somme, ce que vous cherchez, c'est la permission d'être chrétien sans avoir à brûler vos livres; et vous n'êtes pas assez chrétien pour n'être plus littérateur. »
Mauriac répond qu'en soldat du Christ, il ne craint pas l'adversité. Il continuera d'écrire, et « je ne me séparerai pas de vous ni de vos amis bien que chaque numéro de la N.R.F. semble prendre position contre Jésus-Christ. Je veux rester au milieu de vous comme le pauvre ambassadeur d’une puissance méconnue » ( Correspondance Gide-Mauriac)