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Les légendes du Graal

1928 Lettre de A. Einstein à Lancelot de Sallembier

6 Octobre 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Sciences, #1928, #Davos

J'ai sous mes yeux la silhouette pensive d'Einstein figée dans la lumière d'altitude de cette photographie de 1928, insérée dans le carnet de Lancelot. En lisant ces notes, j'imagine presque retrouver le froid de la montagne et le parfum du thé noir qu'il partageait, semble-t-il, avec Paul Tillich. J'entends leur conversation, comme si elle venait de reprendre sur la terrasse ensoleillée de Davos.

Je découvre alors une autre manière de vivre le temps : le passé n'est plus vraiment séparé du présent. Le souvenir fait revenir ceux qui ne sont plus là.

Lancelot de Sallembier a approché et écouté Albert Einstein, en mars 1928, à l'occasion des premiers Cours Universitaires de Davos, en Suisse. Lancelot de Sallembier s'y est rendu en compagnie d'Elaine de L.. Voir ici:-> 1928- Cours Universitaires de Davos - 1

La présence de Lancelot à cet événement découlait d'une mission confidentielle qui lui avait été confiée par Paul Painlevé (alors mathématicien et ministre de la Guerre). Cette mission consistait à observer les participants et à rédiger un rapport détaillé sur les activités de ce rassemblement international, conçu comme un véritable « Locarno des intellectuels ».

Lancelot a assisté à la conférence inaugurale prononcée par Albert Einstein, intitulée « Les concepts fondamentaux de la physique en son développement ». Il a également été le témoin de débats et d'échanges croisés très riches entre Einstein et le théologien allemand Paul Tillich.

A l'aide du carnet, je retrouve comment Lancelot nous avait parlé de ces Cours de Davos.

Une grande salle de conférence bondée. Dehors, la neige étincelle sous un ciel d'azur et à l'intérieur, l'atmosphère est saturée d'une électricité purement spéculative. Au pupitre, Albert Einstein.

Sa voix, calme mais habitée d'une douceur ironique, énonce une sentence qui résonne en Lancelot comme un écho direct aux débats de sa mère, Anne-Laure, avec William James vingt ans plus tôt: - « Les concepts physiques sont de libres créations de l'esprit humain. Ils ne sont pas, comme on le croit trop souvent, uniquement déterminés par le monde extérieur. »

C'est ainsi que la vieille physique de Newton, celle d'un monde fait de billes de billard s'entrechoquant dans un espace absolu, s'effondre. Einstein propose de rejeter définitivement l'idée de matière classique statique : - « Nous devons concevoir la matière non comme une substance inerte, mais comme une immense concentration d'énergie locale, un simple pli dans un champ de forces. »

Dans son carnet, Lancelot note fiévreusement ces mots : Le champ remplace la substance. L'univers n'est plus une horloge morte, c'est une conversation de forces.

Einstein et Tillich

L'après-midi, sur la terrasse ensoleillée qui domine la vallée de Davos, la discussion se prolonge de manière plus intime. Lancelot a réussi à s'asseoir à la table de fer forgé où Einstein s'est installé en compagnie du grand théologien allemand Paul Tillich. Une tasse de thé noir fume entre eux, tandis que la neige fond doucement au bord des toits de cure.

Lancelot, fort de l'héritage d'Anne-Laure et de ses discussions avec Painlevé, ose poser la question qui le brûle :- « Herr Professor, si nos concepts scientifiques ne sont que des créations libres de notre esprit, comment se fait-il que les mathématiques, qui sont pourtant issues de la pensée pure indépendamment de toute expérience, s'appliquent si exactement aux objets de la réalité physique ? »

Einstein sourit, l'œil brillant d'une bienveillance presque enfantine, et regarde par-delà les cimes : - « C'est là le véritable mystère, le miracle de notre univers. Plus nous développons des mathématiques supérieures, plus nous constatons que la nature semble écrite dans ce langage. C'est l'énigme de l'accord entre notre pensée et le Réel. »

Paul Tillich intervient alors, sa voix grave se mêlant au murmure du vent dans les sapins : - « N'est-ce pas là, mon cher Albert, la preuve d'une dimension spirituelle qui nous traverse ? Cet accord n'est pas un calcul mécanique, c'est une résonance. S'interroger passionnément sur le sens de notre existence et rester ouvert aux réponses, n'est-ce pas cela, au fond, être religieux ? »

Einstein hoche la tête, approchant sa pipe de ses lèvres : - « Je suis d'accord. Un homme qui a trouvé une réponse à la question du sens de la vie est un homme religieux. La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle. Nous cherchons tous deux la même transparence. »

En refermant l'un des nombreux carnets de Lancelot sous la lumière déclinante de Fléchigné, je mesure le chemin parcouru. En 1928, à Davos, Einstein et Tillich tentaient de libérer la pensée des chaînes du mécanisme matériel en montrant que l'esprit participe à la création du Réel.

 

Lancelot avait ensuite écrit à Einstein, pour exprimer son intérêt à ces questions, et prolonger ses implications métaphysiques. Voici la traduction de la réponse d'Einstein.

Berlin, le 15 décembre 1928

Cher Monsieur de Sallembier,

Je repense avec une vive émotion à tous ces riches entretiens lors des récents Cours de Davos. Ces échanges nocturnes, parfois prolongés sous la voûte étoilée des Alpes, m'ont rappelé l'esprit de liberté qui soufflait autrefois sur mon « Académie Olympia » à Berne, lorsque de jeunes esprits osaient interroger les fondations mêmes de notre représentation du monde.

Vous me confiez dans votre lettre votre partage d'idée selon laquelle la matière n'est pas une substance inerte, mais une concentration d'énergie. Le physicien s'accorde ici volontiers avec le métaphysicien : la grande fissure de la physique classique a été ouverte lorsque nous avons admis que le champ électromagnétique possède une dynamique propre et peut se propager dans l'espace de manière autonome, rendant l'hypothèse d'un éther matériel parfaitement superflue. L’espace-temps n’est plus un réceptacle vide et passif.

C'est sur le seuil de vos conclusions, mon cher Lancelot, que le réaliste en moi doit faire entendre sa protestation. Nos accords s'arrêtent là où commence ce que je considère comme une dérive idéaliste, voire mystique, qui trahit la vocation de la physique.

En premier lieu, vous savez à quel point je refuse l'interprétation probabiliste de Bohr et Heisenberg, qui prétend que la réalité physique est suspendue au regard de l'observateur. Pour Bohr, une particule n'a pas de position réelle avant d'avoir été mesurée. C’est une philosophie que je combats de toutes mes forces. Je persiste à affirmer que le monde possède une existence objective et indépendante : la Lune est bien là, même quand personne ne la regarde.

Or, lorsque vous appliquez cette logique à la Quête du Graal ( je serais pour ma part plus enclin à parler de la musique de Mozart, ou des romans de Dostoïevski ), en affirmant que l'acte d'attention pure et de compassion du chevalier fait basculer la « brume des possibles » en une réalité physique, vous tombez précisément dans le piège de Bohr. Vous faites de l'esprit humain le créateur de l'ordre cosmique. La détresse du monde ou la forme des choses ne dépendent pas d'une question posée par un voyageur. C'est faire de l'attention humaine le pivot du monde physique, une erreur où la simultanéité de nos représentations masquerait l'absence de simultanéité absolue dans la nature. La nature est régie par une nécessité causale stricte, indifférente à nos sentiments.

De même, votre analogie de la TSF, pour ingénieuse qu'elle soit dans votre atelier, masque une erreur de catégorie. Vous dites que le cerveau ne crée pas la conscience, mais qu'il la capte comme une antenne reçoit un signal invisible qui lui préexiste. C'est réintroduire un dualisme mystique, l'idée d'une âme immatérielle planant dans le vide. Pour moi, la conscience n'est pas un message venu d'ailleurs ; elle est le produit complexe et entièrement déterminé des lois physico-chimiques de notre matière cérébrale. Lorsque la lampe s'éteint, la lumière ne retourne pas dans un réservoir invisible : elle cesse d'exister parce que la source d'énergie est épuisée. Nous ne sommes pas des « graveurs d'éternité » ; nous sommes des rouages éphémères d'une horloge cosmique, et l'idée que notre vibration personnelle survive à la désintégration de son substrat physique est, pour le physicien, aussi difficile à accepter que l'action à distance l'était pour Newton.

Enfin, vous connaissez mon adhésion profonde au Dieu de Spinoza, ce Dieu qui s'identifie à la nécessité rationnelle de la nature. Pour lui, notre liberté n'est que l'illusion d'esprits qui ignorent les causes qui les déterminent. Et pourtant, le physicien d'aujourd'hui doit exprimer un désaccord historique avec Spinoza lui-même. Pour le philosophe d'Amsterdam, l'univers est une substance infinie, rigide et immuable. Or, les équations de la Relativité Générale nous ont révélé que l'espace-temps n'est pas un bloc statique : il est élastique, dynamique, courbé par la matière et l'énergie. Le Tout n'est pas une géométrie éternellement figée, mais un champ de forces en perpétuelle interaction. Spinoza avait raison sur la nécessité absolue, mais il ignorait la plasticité physique du cosmos.

Je vous encourage à poursuivre votre quête, mais gardez-vous de chercher dans la physique des arguments pour valider nos désirs d'immortalité. La science doit nous apprendre l'humilité face à la magnifique nécessité du Tout, non nous servir de miroir pour nos espérances.

Amicalement vôtre,

Albert Einstein

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