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Les légendes du Graal

Achille Delamarre de retour à Paris

19 Mai 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #XIXe siècle, #Charles-Louis de Chateauneuf, #Sciences

Si Achille retrouve Paris, l’esprit de la province ne le quitte pas. Il le replonge dans une solitude studieuse qui le conduit à rédiger son opuscule.

Depuis Limoges, Achille s’était forgé des raisons solides de rejoindre la capitale. Il avait écrit, expliqué sa carrière suspendue, ses travaux laissés en attente, les lettres de ses amis de l’Institut qui le pressaient de revenir. Il s’était convaincu qu’un poste pourrait s’ouvrir sous la Restauration, que son intelligence serait mieux employée à Paris qu’en province.

Et pourtant, à présent, depuis sa rencontre avec Marie-Catherine, quelque chose s’ouvrait en lui : une inclination nouvelle pour la spiritualité, à la lisière même du scientisme naissant d’Auguste Comte.

la Sorbonne

 

Achille à Paris, en descendant du coche, avait cru retrouver l’air vif de la jeunesse qu’il avait eue là : les leçons de Laplace, les séances à l’Institut, les soirées où l’on rêvait d’organiser la totalité des phénomènes sous les lois de la raison mathématique.

Mais quelque chose en lui s’était déplacé. Le monde n’était plus seulement un système de forces et d’équations. Il avait troqué l’obsession de la loi mathématique contre l’humaine incertitude.

La présence de Marie-Catherine, ou plutôt son absence, continuait d’agir en lui comme une fermentation secrète, une source qu’aucune discipline intellectuelle n’arrivait à tarir. Il ne s’avouait pas qu’il aimait encore ; mais il sentait qu’il pensait différemment.

Dans son petit appartement, qu’il retrouva poussiéreux et glacé, Achille remit d’abord de l’ordre : les livres, les cartes célestes, les cahiers, les correspondances. Son premier geste fut d’ouvrir la fenêtre : Paris bruissait comme s’il voulait tester la force de sa résolution.

 

La Restauration voyait monter une génération impatiente, bruyante, qui annonçait déjà Comte, Saint-Simon, et la volonté d'organiser scientifiquement la société. Achille les observait avec une admiration distante ; il reconnaissait en eux un feu qu’il avait connu autrefois.

Amphithéâtre des sciences physiques - Sorbonne

Mais chaque fois qu’il lisait leurs traités, chaque fois qu’il participait à l’un de ces débats où l’on parlait du progrès comme d’une loi géométrique, il sentait se lever en lui une objection intime, d’abord vague, puis de plus en plus pressante : quelle place la science laisse-t-elle à la vie intérieure ?

Cette question, il ne l’aurait jamais formulée avant son séjour à Limoges. Il croyait alors que la vérité se trouvait dans les équations. Or Marie-Catherine, par son regard, par cette façon qu’elle avait d’écouter le monde comme on écoute un secret, avait introduit dans son existence une dimension que ses maîtres n’avaient jamais enseignée.

Ce n’était pas la religion, du moins pas celle des catéchismes. C’était une forme de foi plus silencieuse, plus exigeante : la certitude obscure qu’il y a dans l’être humain une profondeur que la seule raison ne sait pas mesurer.

En 1820, le destin paracheva une partie de l'arrangement social : M. Joseph de Châteauneuf, époux de Marie-Catherine, s’éteignit en son château de La Villatte. Marie-Catherine, désormais libre matériellement, restait cependant captive du secret de Charles-Louis. La prudence et l’honneur, ces guides invisibles, l'obligeaient à maintenir l'ordre des apparences.

Achille utilisa sa solitude pour donner une forme définitive à ses réflexions. En 1822, il publia anonymement De la responsabilité morale des savants.

 

Il commença par ces mots : « Les savants, parce qu’ils mesurent les lois du monde, s’imaginent en être les maîtres. Peut-être n’en sont-ils que les serviteurs, et parfois les coupables. »

Il écrivit chaque matin, dans cette chambre étroite, tandis que la ville s’agitait au-dessous de lui. Et peu à peu, l’opuscule prit forme : De la responsabilité morale des savants. Un texte clair, bref, sans éclat rhétorique, mais chargé d’une expérience qui dépassait le domaine scientifique.

 

Ce que la rencontre de Marie-Catherine avait ouvert en lui, Achille le formulait maintenant en termes philosophiques : il reconnaissait que la science décrit, mais n’explique pas tout ; qu’elle ordonne le monde, mais n’éclaire pas toujours le destin ; qu’elle donne les causes, mais rarement les fins. « Il y a en nous une part de ciel que la géométrie n’atteint pas. Je l’ai découverte en la voyant, elle. »

Son opuscule, publié anonymement en 1822, ne fut guère remarqué. Mais il portait la marque indélébile de cette rencontre qui avait transformé son intelligence en conscience.

 

Achille aurait pu être ce héros solitaire de René, troublé par la passion et en lutte entre devoir et désir. Il avait perdu la foi en l'ordre social parfait de l'Empire et cherchait désormais un ordre supérieur dans l'âme, non dans l'État.

Achille, tout en observant le progrès des sciences et de l’industrie qui marquaient la civilisation moderne, ne se laissait pas séduire par la "science totale" qui prétendait tout expliquer, du spirituel au matériel, comme le proposaient certains, ni par le positivisme d'Auguste Comte qui cherchait à définir des lois sociales strictes. Il avait appris que la fidélité valait plus que le génie.

Leur lien, bien qu'invisible, était une ancre morale. Achille poursuivait ses travaux, conscient que sa modeste position était un privilège pour réfléchir et transmettre le savoir sans l'instrumentalisation du pouvoir.

 

Achille-François Delamarre, l'homme qui avait commencé sa vie à penser l’exactitude et le calcul des phénomènes naturels, fut emporté par l'imprévisible en 1832. Le choléra, fléau sournois et non calculé par les sciences de l'époque, s'abattit sur Paris et mit fin à son existence.

Dans ses papiers, on trouva une lettre pour son fils Charles-Louis.

L'existence d'Achille Delamarre, à la manière d'un roman philosophique balzacien, fut l'illustration parfaite du choc entre l'esprit scientifique de l'Empire (le Savoir) et la force vitale romantique (le Sentiment), démontrant que "les équations ne consolent pas".

A suivre... La Lettre....

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