L'Amour contre la bienséance
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Pourquoi Jean-Léonard de la Bermondie, lors de cet épisode dans le cours de la vie de sa fille, a t-il ainsi pris la '' Défense de L'Amour passionnel '' contre la bienséance bourgeoise?
Avec l'aide de Lancelot, et de ses cahiers remplis de notes sur ses aïeux ; je répondrai ceci :
Le chevalier, sans doute l'âge aidant, avait cessé de jouer la comédie sociale. Il préférait voir sa fille vivante, aimée, transformée… plutôt que conforme.
Un point clé : la petite noblesse limousine de l’Ancien Régime ne partage pas les codes de la bourgeoisie triomphante post-Révolution.
Les nobles - surtout les anciens - ont souvent une vision plus pragmatique, presque terrienne, des amours clandestines...
Et certainement, voit-il en Achille, un “homme de valeur”, pas un libertin.
Ensuite, il s'aperçoit que sa lignée est en danger. La famille de Laron et de la Bermondie porte un Trésor, une mémoire, et même des secrets et des archives anciennes.
Sa fille est son unique héritière. Mais son mari, Chateauneuf, est trop âgé. Personne n’est dupe : un enfant ne viendra peut-être jamais de ce mariage.
Joseph de Chateauneuf n'est déjà plus en forme en 1814-1815. Jean-Léonard n’est pas naïf. Il comprend que : Marie-Catherine retournera au château, l’enfant sera reconnu, la société acceptera les apparences, tout sera recousu par les convenances.
Dans ces conditions, son indulgence devient presque une stratégie familiale : protéger l’honneur tout en accueillant le destin.
A présent, prenons un peu de hauteur, visant celle qu'aurait Balzac.
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Les romans de l'époque balzacienne dépeignent le mariage comme la « plus sotte des immolations sociales » et un « contrat par lequel un homme prend l’engagement de faire vivre [une femme] dans une position plus ou moins heureuse ». Le mariage est souvent perçu comme une fonction sociale ou une affaire commerciale, et non comme une relation affective.
Face à l'artifice de la société où tout est convention, l'amour passionnel est valorisé par les romantiques comme l'expression de la « véritable nature » de l'individu. Dans ce contexte, Achille-François Delamarre, mathématicien et homme d'esprit, représente l'évasion intellectuelle que recherche Marie-Catherine. Leur attachement secret est vu comme un « lien moral supérieur » fondé sur la « vérité du cœur », en accord avec les thèmes des lectures d'époque comme La Nouvelle Héloïse de Rousseau et les romans de Mme de Staël. Pour ces penseurs, l’amour montre ce que le cœur peut « contredire la philosophie rationnelle ».
L'amour contrarié sert de remède à l'« ennui romantique » ressenti par l'individu sensible face à une société perçue comme superficielle, sans foi et sans honneur. L'amour vrai est considéré comme la seule chose « digne d’intérêt ». Marie-Catherine, jeune et cultivée, cherchant la vie sociale et culturelle de Limoges, pourrait facilement s'ennuyer dans la vie conjugale conventionnelle. Le Chevalier encourage donc une passion qui préserve l'âme de sa fille, lui offrant une « raison d’espérer encore ».
Le choix de l'amant n'est pas anodin. Achille-François Delamarre est un « savant, formé à Polytechnique, homme d’esprit », ce qui confère à la relation une dimension intellectuelle acceptable et digne d'une femme cultivée. L'admiration du Chevalier pour l’amant lui permet de justifier ses efforts pour « organiser des rencontres ».
Culturellement, il est pertinent d'établir un lien entre la relation clandestine de Marie-Catherine et Achille et les lectures qui circulent dans les salons bourgeois et aristocratiques de l'époque, notamment à Limoges.
Leur histoire se déroule dans un contexte de crise intellectuelle et morale, typique du début du XIXe siècle, où le rationalisme des Lumières se heurte au sentimentalisme romantique. Les romans lus et discutés dans la maison Bermondie servent non seulement de divertissement, mais aussi de cadre rhétorique pour interpréter et justifier les passions qui contredisent l'ordre social.
Voici les principaux romans et concepts qui illustrent cette connexion :
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L'œuvre majeure de Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse (1761), est un texte fondamental qui a influencé Marie-Catherine et Achille.
Ce roman, centré sur l'amour impossible entre Julie et Saint-Preux, incarne l'éducation du sentiment et la tension entre passion et devoir.
Marie-Catherine, elle-même mariée sans passion à un notable plus âgé, peut y trouver un miroir : le personnage de Julie, femme mariée, y aime sincèrement un autre homme tout en s'efforçant de rester morale.
Achille et Marie-Catherine citent Rousseau et cherchent à justifier leur attachement secret comme un « lien moral supérieur » fondé sur la « vérité du cœur ». Ils y trouvent la démonstration que « le cœur peut contredire la philosophie rationnelle ».
L'amour passionnel, en lien direct avec la nature et non les conventions sociales, est perçu comme allant à l'encontre de la raison, une « fatalité ». Achille, le scientifique déterministe, découvre que « L’univers est un mécanisme, mais l’amour ne l’est pas ».
Achille lit Madame de Staël en secret, car elle était en disgrâce sous Napoléon, ce qui témoigne de l'intérêt porté à ses idées. Jean-Léonard de la Bermondie, qui l'a rencontrée à Coppet, l'admire.
Delphine (1802) et Corinne ou l’Italie (1807) : Ces romans sont considérés comme scandaleux car ils interrogent la place des femmes, la liberté morale et le conflit entre passion et société.
L'injustice sociale : Marie-Catherine est bouleversée par ces œuvres, car elles donnent une voix féminine pour exprimer l’injustice du jugement social envers les femmes qui aiment en dehors du mariage.
Ces romans mettaient en scène la figure du « penseur » romantique, dont la parole s'élargit aux domaines de l'affectivité et confronte le système philosophique à l'expérience humaine. C'est un thème qui résonne avec la trajectoire d'Achille, qui passe du déterminisme à une philosophie morale en intégrant les émotions.
Les romans de Staël montrent que l'intellect et la pensée peuvent devenir un « asile » contre les douleurs du cœur, une notion que le mathématicien Achille adopte après son exil : « La raison éclaire le monde, mais l’amour donne le courage de l’habiter ».
René (1802) de François-René de Chateaubriand est un texte essentiel pour comprendre et exprimer l'état d'âme de l'époque.
René incarne le « mal du siècle », ce héros solitaire, nostalgique, en quête d’absolu, souffrant de ne pas être compris. Ce texte offre à Achille une résonance intime : celle de l’homme de science en exil, troublé par la passion, en lutte entre devoir et désir.
Leur amour prend ainsi une teinte de mélancolie romantique : un sentiment noble, mais voué à rester caché, presque sacrificiel. Cette mélancolie, qui caractérise le début du XIXe siècle, résulte du sentiment de vide et du rejet romantique d'une société jugée superficielle.
Dans les cercles cultivés, l'ennui romantique était un thème dominant. Marie-Catherine s'ennuyait de la « vie de conventions » de la société et de son mariage. Achille, en exil, passait par des phases de silence et de doute. L'amour adultère et secret était perçu comme le seul lieu d'authenticité émotionnelle, en opposition à la fausseté des rapports sociaux de l'époque.
Même le langage scientifique s’imprègne de ces thèmes, comme lorsque Achille s'adresse à Marie-Catherine : « la force de gravité n’est pas seulement une loi mathématique : elle régit aussi la constance des cœurs ». La littérature leur fournit le vocabulaire pour « conjuguer désir et prudence ».
Le roman romantique, notamment dans l'œuvre de Balzac (qui s'inspire lui-même de ces figures comme Louis Lambert), insère le penseur dans un roman sentimental où la raison et le sentiment sont en tension. L'histoire d'Achille et Marie-Catherine, avec son amour secret, la naissance d'un enfant et l'exil, est un exemple de la manière dont les passions privées deviennent le théâtre d'un destin fatal que la science ne peut pas anticiper.