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Les légendes du Graal

Comment Elaine s'est réconciliée avec le thomisme

3 Juin 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Thomas d'Aquin

Alors que je cherchais à connaître davantage l'évolution de la réflexion d'Elaine pendant ces années 70', et 80' et que je l'interrogeais au risque de la fatiguer ( elle a 82 ans, aujourd'hui) ; elle m'a confié toute une série de documents personnels, et un journal intellectuel qu'elle a tenu tout au long de ces années d'étude. Riche de cette documentation, je vais tenter d'expliquer comment Elaine est devenue ''raisonnablement'' thomiste.

 

Au début des années 1970, je l'imagine à trente ans, à Paris, entre les couloirs de la Sorbonne et les bibliothèques du Quartier Latin. Elle étudie particulièrement Platon, les Pères de l’Église, et apprécie beaucoup Simone Weil. Sa passion pour la philosophie médiévale doit beaucoup à sa grand-mère ( Anne-Laure), à son père ( Lancelot) et à un séminaire sur Maître Eckhart, pendant lequel elle fut frappée par la radicalité de l’expérience intérieure dans la pensée mystique.

Dans le même esprit, plusieurs citations de Simone Weil, sont relevées par Elaine, et pointent l'idée que l’intelligence, réduite à la seule analyse ou au raisonnement logique, est insuffisante pour atteindre la vérité profonde du Réel.

Plotin et Simone Weil

« Il ne faut pas chercher, il faut attendre. L’attention est une attente. [...] L’intelligence ne saisit la vérité que dans un état de vide. » ( La Pesanteur et la Grâce ) Elle critique le rationalisme abstrait (notamment cartésien ou scientifique), qui prétend atteindre le vrai par la seule opération logique, et insiste sur la nécessité d’une disponibilité intérieure, quasi spirituelle, pour accueillir la vérité comme un don.

« Désactiver la force en soi, désarmer l’intelligence pour qu’elle devienne transparente à ce qui la dépasse. » (les cahiers de Marseille)

Simone Weil développe l’idée que l’attention pure est une forme de prière, et que c’est le chemin privilégié vers la vérité – qu’elle soit mathématique, spirituelle ou morale. « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. » ; « L’attention extrême est ce qui constitue la faculté contemplative. » ( La Pesanteur et la Grâce )

Elaine, décrit sa propre vie intérieure : « C’est dans le silence de la nuit, en lisant Plotin puis S. Weil, que j’ai compris que la philosophie n’était pas seulement une explication mais un appel. », écrit-elle dans ses carnets.

Elaine partage alors, avec Simone Weil, une image de Dieu, comme absence - un Dieu qui se retire pour laisser place à la liberté humaine - comme le Bien platonicien, au-delà de l'être. L’attention chez Simone Weil est un acte de réception pure, presque un effacement de soi. Ce geste est profondément néoplatonicien : l’âme ne construit pas, elle s’élève en s’oubliant. Cela forme un contraste avec la philosophie thomiste, qui valorise l’intelligence comme participation active à l’être.

Ainsi, Elaine, a d'abord reconnu l’humilité, le retrait, l’infini de Dieu ; avant de redécouvrir une affirmation joyeuse de l’être, une réconciliation entre matière et esprit, et revenir à une demeure plus stable.

Avant cela, Elaine semblait considérer la scolastique comme une mécanique froide, une volonté de capturer le divin dans des définitions. La tentative d'un Dieu "prouvé", analysé en cinq voies chez Thomas lui paraissait relever d'un langage trop universitaire, et manquer de silence et de vertige. La pensée thomiste semblait ignorer le poids existentiel, la souffrance, la tension dramatique.

« La foi cherche l'intelligence. » Fides quaerens intellectum, selon Anselme de Cantorbéry ( XIe s.), fondateur de la pensée scolastique, avant Thomas d'Aquin ( XIIIe s.)

Dans le couvent dominicain Saint-Jacques, à la recherche de documents, Elaine découvre la reproduction d'une fresque représentant saint Thomas écrivant, tandis que la lumière du ciel se concentre sur sa tête. Ce n’est pas la technique artistique qui la frappe, mais la tranquillité intérieure de la scène. Contrairement aux images exaltées des mystiques qu’elle côtoie, celle-ci irradie une paix intellectuelle : ici, penser semble être une forme de prière. Également une splendide reproduction de l’icône du Christ devant laquelle priait Saint-Thomas dans sa cellule de San Domenico Maggiore.

Ce jour-là, elle note dans son carnet : "Et si comprendre, au lieu d’être une ascension solitaire, était une manière de se reposer en Dieu ?"

Elaine retourne au couvent Saint-Jacques, et rencontre un vieux dominicain . Ils échangent sur la vision néoplatonicienne de l’âme comme « exilée dans le corps ».

- « Peut-être que l’âme ne fuit pas le corps. Peut-être qu’elle est comme une lumière qui cherche à s’incarner pleinement, à rendre chaque cellule consciente. » lui répond-il.

Elaine est troublée par cet échange. Le dominicain propose : "Lisez De Anima et la première Question 75 de la Somme théologique. Et vous verrez si le corps est un piège… ou une vocation."

Elaine a reçu l'autorisation de travailler, dans la bibliothèque du couvent. Elle reçoit l’édition Théry Gillet (1925–1967) de la Somme, l’édition dominicaine de référence.

Par jeu, par défi, elle lit d'abord l'article "Utrum Deus sit" (Si Dieu existe). Il est dans la première Partie (Prima Pars) - Question 2 (Quaestio II) - Intitulé complet : De Deo, an Deus sit et plus précisément : - Article 1 : Utrum Deum esse sit per se notum (L’existence de Dieu est-elle évidente par elle-même ?) - Article 2 : Utrum demonstrari possit quod Deus sit (Peut-on démontrer que Dieu existe ?) - Article 3 : Utrum Deus sit (Dieu existe-t-il ?) : c’est ici que figurent les célèbres cinq voies (quinque viae).

Et là, elle remarque que la rigueur n’est pas froideur, mais amour de la clarté, au service d’un mystère plus vaste. Elle perçoit soudain que chaque objection, chaque réponse, respire une foi incarnée, humble, attentive. Ce n’est pas un raisonnement sec, c’est : ce que le vieux dominicain nomme : un geste liturgique de l’intelligence, un chemin vers l’adoration. Elle a le sentiment de lire une prière...

 

Dans la Somme contre les Gentils : « L’ultime fin de toute créature raisonnable est de contempler la vérité en Dieu. » nous dit Thomas.

D'après ce qu'elle m'en dit, et ce qu'elle écrit dans ses notes ; ce qu'Elaine retient de cette expérience et de cette rencontre au Couvent St-Jacques, ce sont les quatre points qu'elle relève ainsi dans le thomisme:

L’unité corps / âme / monde / Dieu. Au néoplatonisme qui invite à dépasser le monde sensible pour atteindre une compréhension plus profonde et une union avec le divin ; Thomas assume le réalisme : le corps, le monde sensible, la matière ne sont pas des obstacles à la spiritualité, mais des moyens par lesquels l'homme peut atteindre Dieu.

L’analogie de l’être. La transcendance de Dieu ne se définit pas par une séparation radicale ou une opposition au monde, mais par une surabondance de présence, de bonté et d'amour qui dépasse toute compréhension humaine. Comme chez Levinas, Marion .. Dieu n’est pas ''autre'' par rupture, mais autre par excès : il est esse ipsum subsistens, et cela fonde l’être de tout ce qui est. Le monde n’est plus un voile, mais un rayonnement.

L’intelligence comme participation. Chez Thomas, connaître, c’est participer à l’être. Ce n’est plus l’intellect dominateur qu’elle rejetait, mais l’intellect humble, ordonné à la vérité reçue. Comme en phénoménologie, l'acte de connaître est vu comme une ouverture à l'autre et au monde, plutôt qu'une appropriation.

La paix de la pensée. Thomas ne cherche pas l’émotion ou la tension dramatique. Il propose une joie stable, pacifiée, une vision du monde fondée sur l’ordre aimant de la création. Elaine, se sentait-elle fatiguée de ses tourments mystiques ?

Ceci n'est qu'une introduction à la large documentation que m'a remise Elaine âgée. Ainsi, je vais tenter de travailler la philosophie de Thomas, en reprenant ses interrogations, et ses lectures.

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