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Les légendes du Graal

Discussion avec Louis Bouyer

23 Juin 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Bouyer, #Thomas d'Aquin

L. Bouyer

Alors qu'Elaine était en train de redécouvrir la pensée de Thomas d'Aquin, elle fait part au père Louis Bouyer de ses propres interrogations.

Elaine se souvient avoir demandé au père Stanislas Breton un point majeur qu'il retenait du message chrétien. Sa réponse était l’irruption d’un Dieu faible, crucifié, insensé aux yeux des sages, scandale pour les religieux. Il insistait, citant Paul sur le "scandale" de la croix, le dépassement des cadres rationnels, et la faiblesse de Dieu comme lieu de révélation. Pour Louis Bouyer, c'est le mystère du Salut, par la mort et la résurrection du Christ, et, important pour lui, rendu présent par la Liturgie : ce n’est pas du théâtre symbolique, mais une participation réelle à la vie du Christ.

Elaine souhaite l'interroger sur Thomas d'Aquin.

Elle s'interroge à propos de cette ambition d'Aristote et Thomas d'Aquin, d'une mise sous concepts rationnels d’une réalité chrétienne .... C'est vrai, répond Louis Bouyer, et reconnaissons à Thomas, la volonté que la foi ne soit pas prise en otage par l’obscurantisme. Il a permis à l’Occident chrétien de penser Dieu et le monde de façon lucide, sans renoncer à la transcendance.

Elaine énonce trois concepts repris d'Aristote qui ne sont pas sans valeur...

- Puissance et acte : Distinguer la puissance (ce qui peut être) de l'acte (ce qui est réalisé). Par exemple : une graine est un arbre en puissance, et l'arbre adulte est l'acte de la graine. Ainsi Thomas affirme que Dieu est ''acte pur'', c'est-à-dire un être pleinement réalisé sans aucune potentialité.

- Cause première : Pour Thomas d'Aquin, Dieu est la cause première, l'origine de tout mouvement et de toute existence, sans être lui-même causé.

- Analogie de l’être : L’être de Dieu et l’être des créatures ne sont pas identiques, mais ils partagent une certaine ressemblance, que nous utilisons dans notre discours.

Elle reconnaît chez Thomas un bel édifice, mais ne peut-on pas craindre l'enfermement de la théologie dans un système fermé, où l’irruption du scandale chrétien - qu'est la croix (la ''faiblesse'' de Dieu) - devient un simple « objet philosophique » ?

Précisément, répond L Bouyer, la distinction analogique permet justement de parler de Dieu sans l’assimiler à nos catégories. Ce n’est pas un enfermement, c’est un horizon : un chemin tracé où la foi avance avec la raison.

Je ressens, dit-elle, le besoin d'une théologie qui pousse au-delà de l'existence, vers une expérience du manque, vers un vide positif où Dieu se retire... En effet, réagit L Bouyet, la métaphysique de Thomas pourrait nous amener à souhaiter une spiritualité plus concrète... Aussi, je vois bien le rituel de l’Eucharistie, comme sommet et image de l’“Acte pur” en qui tout acte trouve son terme.

Elaine fait état de la phénoménologie du réel, qu'explore Stanislas Breton dans ses travaux. Ne s'agit-il pas, demande t-elle d'une approche qui cherche à comprendre le réel non seulement comme une donnée immédiate, mais aussi comme un phénomène qui se dévoile à travers l'expérience et la pensée ? En effet dit-il, cette attitude part de l’événement plus que du concept. Par exemple, rencontrer Dieu là où Il se donne : dans la croix, dans le “vide” de son absence, dans le scandale...

Je concède, reprend L. Bouyet, que l'Eglise post-Conciliaire a adopté le confort intellectuel des normes stabilisées... Mais l'œuvre maîtresse du Concile ( Gaudium et Spes ) sur la loi naturelle et la théologie morale repose sur Thomas.

Si vous ne deviez retenir qu'une idée de Thomas d'Aquin, ce serait laquelle ? Interroge Elaine

Louis Bouyer répond : j’en resterais à la joie sacramentelle : pour Thomas, le cosmos est ordonné vers le culte de Dieu. C’est une théologie du oui, une célébration de l’être, où l’homme participe dès maintenant à la vie divine. La liturgie, loin d’être marginale, est le lieu où le monde devient pleinement lui-même.

Le monde devient lui-même non pas par son autonomie, mais par son insertion dans une relation vivante avec Dieu. C’est dans le culte que le monde cesse d’être profane, pour redevenir sacré, c’est-à-dire orienté vers Dieu.

Je pense, dit Elaine, que pour M. D. Chenu : ce serait la primauté de l’acte. Pour Thomas d’Aquin, l’être s’identifie avec l’acte. L’acte domine le possible, et où toute créature tend vers sa fin en actualisant son être.

Pour ma part, dit-elle, je renverserais en partie cette perspective : L’acte ne jaillit jamais d’une plénitude pleine. Il surgit toujours dans une faille, un inaccompli, une ouverture vide. - La Croix n’est pas un acte triomphal mais un événement de dépossession, d’anéantissement -

L’homme agit parce qu’il manque. En Dieu, le non-être (kénose, croix, retrait) est choisi. C’est un mouvement libre d’abaissement — l’acte divin devient un acte de retrait pour laisser place à l’homme.

 

Elaine en bonne pédagogue, a résumé ainsi les concepts clés de Thomas d’Aquin qu'elle a réactualisés au fil de cette conversation...

*. L’être comme acte (actus essendi). Chez Thomas : L’être est ce qu’il y a de plus positif, plénier. L’acte est supérieur à la puissance. Dieu est Acte pur, sans manque. - J'interroge cette plénitude : l’acte surgit dans une béance, une ouverture, un non-être. Loin d’un ordre stable, le réel est exposé, fragile, inachevé.

*. Finalité de la création (ordo ad Deum). Chez Thomas : Tout être est ordonné à Dieu comme fin ultime. La créature rationnelle y participe librement. - Pour Bouyer, cette orientation prend sens dans la liturgie, où le monde devient lui-même en louant Dieu. Le cosmos trouve sa fin non dans l’usage, mais dans l’offrande.

*. Participation (participatio entis). Chez Thomas : L’être créé est une participation à l’être divin. La créature tire son être de Dieu. - Je rajouterais : l’homme participe à un Dieu qui se retire, un Dieu kenotique, non pas plénier mais ouvert, absent, excédent. - L Bouyer approfondit : participation liturgique, où l’homme “rend” à Dieu ce qu’il a reçu, dans un mouvement eucharistique. L’Eucharistie est l’acte par lequel le monde, par l’homme, retourne à Dieu, révélant ainsi sa vérité profonde.

*. Théologie naturelle et loi morale. Chez Thomas : La loi naturelle découle de l’ordre de la raison inscrite dans la nature humaine, finalisée vers le bien. - J'interroge ces fondements de '' métaphysique de l’ordre'' : l’acte éthique ne procèderait-il pas plus d’un risque, que d’un savoir et d’un agir sans garantie ?

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