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Les légendes du Graal

Stanislas Breton : Traverser Plotin, et Thomas d'Aquin

30 Novembre 2025 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Thomas d'Aquin

Elaine a repris cette conversation avec le père Breton, soucieuse d'ancrer son néoplatonisme, dit-elle, dans une rationalité qui l'aiderait à le défendre éventuellement contre la philosophie actuelle.

Stanislas Breton refroidit son enthousiasme, en l'invitant à s'en servir pour élargir ses propres convictions et ne pas craindre de passer au thomisme, puis à Pascal, et par exemple, à Nietzsche, Simone Weil, Michel Henry... Tout un programme !

Avec Pascal, ce pourrait être pour ancrer un ordre invisible et supérieur, dans la condition humaine tragique. Avec Nietzsche, ce serait pour critiquer quelques illusions de la métaphysique classique, et Simone Weil, pour penser Dieu à partir de l’absence, de la blessure, du retrait. Miche Henry permet de revenir - dans une démarche proche de la phénoménologie - à la métaphysique à partir de l’immanence vécue, du pathos de la vie.

Cependant, puisque, Elaine - en médiéviste - souhaite exploiter tout le Moyen-âge ; le père Breton l'encourage à traverser son néoplatonisme, pour traverser aussi le thomisme mais en profondeur... Cela en vaut la peine... !

Pour Elaine, il s'agit de passer outre cette réputation contemporaine d'une pensée thomiste perçue comme dogmatique, aride, et réfractaire aux questions modernes.

Le thomisme serait trop abstrait, indifférent à l’histoire, à la temporalité, au corps, à la subjectivité.

Stanislas Breton est persuadé que Thomas d'Aquin peut effectivement aider à réfléchir à un nouveau paradigme, en particulier dans le sens où notre conception actuelle de la réalité ( assez réductrice...) est insuffisante pour épuiser le Réel, parce qu’elle repose trop souvent sur des catégories closes, des logiques de maîtrise, ou des métaphysiques de la présence.

 

- Pour Thomas, le Réel ne se réduit pas à ce qui est observable. Il distingue ce que les choses sont (essence) du fait qu’elles sont (existence). Le réel est fondé dans un acte d’être (actus essendi) qui dépasse ce que la science peut capter.

- Pour Thomas, dire que : - le monde a une cause première, non matérielle, que l’on peut atteindre par la raison : Dieu, comme Être pur, Acte pur, source de tout ce qui existe. C'est dire que le réel a une profondeur ontologique, pas seulement empirique.

- Pour Thomas, l’humain, avec son intelligence et sa capacité à connaître l’être, se situe à une charnière entre le matériel et le spirituel. C'est intégrer la conscience, l’esprit, comme étant des éléments réels, et non pas des épiphénomènes.

-Thomas propose une voie rigoureuse et réaliste. Il affirme que le monde est connaissable parce qu’il est intelligemment structuré – et que notre esprit peut en capter l’intelligibilité, car il y est ordonné.

 

Donc : Dieu - conçu comme l’être même - donne l’être à toute chose. Ce cadre valorise le monde sensible, et reconnaît l’autonomie relative des créatures, et permet d'articuler philosophie et théologie.

Ceci dit, ajoute le père Breton, il ne faut pas en rester là, et clôturer l'être dans cette conception. L’être n’est seulement ce que l’on saisit, possède ou définit ; il est, ce qui se dérobe, ce qui appelle, ce qui se donne en se retirant. Dieu est cette altérité radicale, ce fondement ; mais également, Il est ce qui se dit dans l’incarnation, la croix, la pauvreté. Il ne s’agit pas d’abolir la métaphysique, mais de la transformer, de la rendre hospitalière à l’événement, au tragique, au mystère.

Giacometti

 

Le nouveau paradigme que propose le père Breton à Elaine, est en partie le suivant:

Il ne s’agit plus de penser l’être comme plénitude ou comme système, mais comme ce qui se manifeste dans la fêlure, dans le manque, dans l’événement. L’être surgit non comme évidence massive, mais comme appel discret, comme présence fragile. Cette approche accueille l’expérience humaine dans sa finitude : ce n’est pas l’ordre qui garantit le sens, mais la traversée de la brisure.

C’est en ce sens que Stanislas Breton propose une ''transcendance discrète'' : Dieu ne s’impose pas comme un objet de savoir ou une puissance éclatante, mais se manifeste subtilement dans le retrait, dans le silence, dans l’appel intérieur. Il s’agit d’un Dieu qui se laisse approcher dans l’humilité, qui ne se montre pas mais fait signe, qui n’annule pas le manque mais l’habite. Cette posture rejoint Pascal : « Dieu se cache », et invite à penser une théologie de la trace, de l’absence signifiante, plutôt qu’une théologie de l’évidence.

Ainsi, habiter l’inconfort du réel implique plusieurs déplacements : penser sans clôture ni synthèse, assumer la vulnérabilité du sujet, renoncer à la maîtrise du divin. Breton transforme la métaphysique en une philosophie de l’accueil : accueil de l’altérité, de la fragilité, de l’inattendu. Ce n’est pas une fuite hors du réel, mais une manière d’y demeurer avec lucidité, de penser à partir de l’écart plutôt que de l’identité. En ce sens, sa démarche rejoint les intuitions de Simone Weil, de Michel Henry, ou de Levinas, qui placent l’altérité, la pauvreté et l’exposition au cœur du penser.

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