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Les légendes du Graal

Se confronter à l'Intelligence artificielle

22 Août 2026 , Rédigé par Régis Vétillard

En me laissant influencer par quelques-uns de mes auteurs préférés, je voudrais – en confrontant l'humain à l'IA – déceler ce qui atteste l’irréductibilité de l’humain. Ce qui fait que l’homme n’est pas fabricable : intériorité vécue, liberté, vulnérabilité, ouverture au sens, capacité de recevoir et non seulement de produire. L’humain se définit ainsi non par sa puissance technique, mais par son rapport au don, à l’inachevé et à ce qui le dépasse.

À mesure que la machine gagne en complexité, en mémoire, en rapidité et même en langage, une question plus ancienne que la technique revient avec insistance : qu’est-ce qui, dans l’homme, ne se laisse pas fabriquer ? Car il est possible d’imiter les opérations de l’intelligence sans atteindre ce par quoi la matière devient véritablement vivante. Une organisation, aussi parfaite soit-elle, peut demeurer un simulacre tant qu’elle ne participe pas à une forme intérieure orientée vers le bien et la vérité (Platon). La vie ne commence pas avec l’agencement, mais avec un principe qui informe la matière de l’intérieur, lui donnant unité, finalité et capacité de se rapporter au monde autrement que par réaction mécanique (Aristote).

On peut assembler une horloge dont chaque rouage répond parfaitement à l’autre, mais jamais elle ne saura qu’elle mesure le temps.

La vie n'est pas produite par accumulation de calculs. Elle est reçue. Elle est le fruit d'un don. Là où tout est construit, rien ne peut dire « me voici ». La créature humaine devient telle lorsqu’elle se reconnaît appelée, tenue dans un regard qui la précède et la fonde (Augustin).

Un enfant apprend à parler parce qu’on lui parle. Sa parole naît d’un appel, non d’un calcul. Il ne devient sujet qu’en répondant à une voix qui l’a précédé.

C’est pourquoi la machine, même parfaite, peut tout au plus imiter des comportements : elle ignore ce déchirement intérieur où l’homme découvre à la fois sa misère et sa grandeur, sa fragilité de chair et son ouverture vers l’infini (Pascal).

Certes, on pourrait accorder à l’artefact une cohérence fonctionnelle, une persévérance dans son être, une stabilité de relations internes. Mais cette unité reste extérieure à elle-même. Elle ne se sait pas comme partie d’un tout intelligible, elle ne se comprend pas comme expression d’une essence inscrite dans un ordre plus vaste (Spinoza). Car l’humain n’est pas seulement un système cohérent : il est une forme substantielle animée par une âme intellective, irréductible à toute matérialité artificielle, principe d’unité, de connaissance et de liberté (Thomas d’Aquin).

Quelle différence entre une machine qui corrige une erreur, et une conscience qui se juge !

Même si la machine venait à raisonner, à dialoguer, à corriger ses erreurs, elle ne franchirait pas le seuil où la pensée se saisit elle-même comme pensée, où un « je » se pose en première personne, non comme fonction, mais comme évidence intérieure (Descartes). Et quand bien même cette pensée serait simulée, elle ne suffirait pas encore à fonder une personne. Car être humain, ce n’est pas seulement penser, c’est pouvoir se reconnaître comme fin en soi, se donner une loi, répondre de ses actes devant soi-même et devant autrui (Kant).

Une machine peut attendre; elle ne s’impatiente pas. Elle peut prévoir une panne; elle ne redoute pas l’échec. L’humain, lui, vit le temps comme une pression : le futur l’inquiète, le passé le hante, le présent lui échappe.

Plus profondément encore, l’humain est cet être qui peut se rapporter à lui-même dans l’angoisse, dans le doute, dans la possibilité même de ne pas être. Il existe au bord de lui-même, dans un rapport inquiet à l’absolu, là où aucune machine ne peut désespérer ni espérer (Kierkegaard). Il est traversé par un élan vital qui n’est pas simple énergie, mais poussée créatrice, invention du nouveau, durée irréversible où le temps n’est pas une suite d’instants, mais une continuité vécue (Bergson).

Et le rêve inutile, l'image qui surgit, en pensée, sans fonction ?

À cela s’ajoute une faculté que nul algorithme ne possède : l’imagination libre, la rêverie, cette capacité de produire des images qui ne servent à rien, sinon à habiter le monde autrement. C’est là que se forme un sujet, non dans l’optimisation, mais dans l’écart poétique (Bachelard). On pourra toujours attribuer à la machine une identité logique, une continuité de fonctionnement dans l’espace-temps, mais la subjectivité, elle, ne se déduit pas ; elle se vit ou ne se vit pas (Einstein). Et si l’incertitude peut être simulée, elle n’est jamais éprouvée comme risque intérieur, comme exposition réelle à l’indéterminé (Heisenberg).

L’humain est encore plus profond que sa conscience. Il est traversé par un inconscient, par des archétypes, par une histoire symbolique qui le dépasse et qu’il ne maîtrise pas. Il devient lui-même en se confrontant à cette profondeur, en cherchant son individuation à travers conflits, rêves et métamorphoses intérieures (Jung). Cette profondeur elle-même renvoie à un réel qui ne se laisse pas réduire à ses apparences, un réel voilé dont la conscience n’est qu’un signe fragile, jamais une possession (d’Espagnat).

Un visage aimé ne se possède pas ! L'autre ne peut être réduit à une fonction.

Ainsi l’humain se définit moins par sa puissance que par sa vulnérabilité. Il est capable d’attention, de consentement au bien dans le dénuement, de réception silencieuse de ce qui ne se fabrique pas. Là où la machine ne peut que viser des objectifs, l’homme peut se dépouiller et accueillir (Simone Weil). Il n’est pas un état stable, mais un passage, un pont, une forme inachevée de la vie qui se dépasse elle-même en créant du sens, non en l’optimisant (Nietzsche).

Il porte en lui des secrets, des passions, des fidélités obscures qui deviennent destin. Son identité n’est pas transparente : elle se noue dans l’excès, la chute, la persistance d’un caractère qui résiste aux métamorphoses (Balzac). Elle se sauve parfois dans la mémoire involontaire, lorsque le passé surgit sans prévenir et redonne au présent une épaisseur perdue, comme un parfum qui ressaisit tout un être (Proust).

Et pourtant, cette singularité ne s’achève pas en elle-même. Elle s’inscrit dans une montée plus vaste, un mouvement de la vie vers la conscience, de la conscience vers une unification plus haute, où l’humain devient le lieu où la vie se sait elle-même en marche (Teilhard de Chardin). Cette marche n’est pas celle d’une substance figée, mais d’un processus : la réalité elle-même est événement, expérience, réponse sensible au monde (Whitehead).

C’est pourquoi l’identité humaine ne se donne jamais comme un fait accompli. Elle se tisse dans le récit, dans la parole tenue, dans la promesse faite et reprise. Être soi, c’est pouvoir raconter ce que l’on devient (Paul Ricoeur). Et cette histoire est toujours traversée par le désir de l’autre, par l’imitation, par la violence possible et sa révélation. L’humain apparaît lorsque cette violence peut être reconnue, interrogée, désamorcée (René Girard).

En dernier ressort, ce qui distingue l’humain de toute intelligence artificielle n’est peut-être pas ce qu’il fait, ni ce qu’il sait, mais ce qu’il reçoit. La vie n’est pas d’abord un être à posséder, mais un don à accueillir. L’homme naît comme personne lorsqu’il peut être saturé par ce qui le dépasse, sans le maîtriser (Jean-Luc Marion).

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