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Les légendes du Graal

Marie-Madeleine Davy

9 Janvier 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Davy, #Philosophie, #Eschatologie

Elaine, m'avait proposé de l'accompagner à une conférence à la Sorbonne de Marie-Magdeleine Davy (1903-1998), directrice de recherche au CNRS, sur la théologie et la mystique médiévales. Avec l'érudition universitaire, M-M Davy parlait en maître spirituel de la philosophie médiévale. Debout, d'une voix rauque, elle présentait avec éloquence un sujet qui l'habitait.

Nous l'entendions dire, ce qu'Elaine, était gênée d'entendre, à savoir que les clercs ont commencé à trahir la philosophie au XIIIe siècle, avec l'extension lente de la « sclérosante scolastique ». « La religion est autoritaire quand elle considère ce qu'elle nomme la vérité comme un objet. » Elle fabrique un dieu qui n'est qu'un idole, et en son nom, excommunie, allume des bûchers... A l'opposé, elle parle de la religion de l'Esprit, qui appartient aux ''hommes du Huitième jour''.

A l'inverse d'Elaine, j'étais transporté et je souhaitais lui exprimer ma reconnaissance. Nous nous sommes approchés d'elle, nous avons converser un temps, et finalement Elaine s'est présentée. Telle ne fut pas sa surprise de l'entendre dire qu'elle connaissait son père, Lancelot de Sallembier qu'elle avait rencontré pendant la guerre au château de la Fortelle, et ensuite aux éditions du Seuil; puis à Ascona aux rencontres d'Eranos....

 

De retour à Fléchigné, Elaine était impatiente d'interroger son père, sur une rencontre dont il ne lui avait, pense t-elle, jamais parlé.

Lancelot, effectivement se souvenait bien de Marie-Magdeleine Davy, il s'agit d'une personne qu'il admire beaucoup qui connaissait bien Nicolas Berdiaev et aussi Simone Weil. Il se dit très étonné qu'Elaine ne se souvienne pas d'en avoir entendu parler....

Je vais tacher de transcrire ici, ce qu'il nous en a, alors, dit:

Auparavant, je dois vous rappeler l'action de Lancelot, pendant la Guerre, elle est double: - investi en 1942 par le secrétariat général à la jeunesse ( SGJ) – suite à son séjour à Uriage, puis chez ''Jeune France'' à Lyon - il avait pour mission de faire un état pour le gouvernement de Vichy, des associations de jeunesse en zone occupée; ce qui lui a permis d'être accrédité à visiter les centres de formation.

- Toujours en lien avec le deuxième bureau de l'armée de l'armistice, il avait joint l'organisation de résistance appelée OCM ( d'Alfred Touny, ancien responsable du 2e Bureau (renseignement) de la IVe armée ), pour informer ( entre autres renseignements) l'Angleterre de possibilité d'accueil des aviateurs anglais parachutés en France. ( cf le Tome 5).

Château de la Fortelle - Environs de Rozoy-en Brie

C'est dans ce cadre que Lancelot avait été amené à passer par La Fortelle. Il s'agissait d'un vaste château situé près de Rosay-en-Brie à 60 km au Sud-Est de Paris. Marie-Magdeleine Davy avait convaincu le riche Marcel Moré, polytechnicien et écrivain français de financer une grande partie de ses projets. Ils y organisaient des colloques culturels et réunissaient des philosophes comme Jean Wahl et Maurice de Gandillac, le docteur Lacan, Lanza del Vasto, Jean Grenier, Georges Bataille et toute une jeune génération d'écrivains, Michel Butor, Gilles Deleuze, Michel Tournier ; un peu déjà à la manière dont Marcel Moré réunissait chaque semaine, à la même époque, des intellectuels parisiens dans son appartement du Quai de la Mégisserie.

Certains invités, étaient classés ''vichistes'' ( comme Lancelot, sans-doute), ce qui a permis une dissimulation de cet étonnant et privilégié espace.

En plus de l'animation d’un groupe ouvert de Réflexion philosophique et religieuse, M-M Davy se présentait avec les quelques femmes qui géraient ce lieu, comme religieuses ( et habillées en civil) appartenant à un tiers-ordre. De fait, ces réunions servaient de couverture à des activités de résistance; on cachait des juifs et des hommes qui auraient dû partir pour le travail obligatoire en Allemagne. Ils y accueillaient des aviateurs alliés. M-M Davy recevra pour son action la légion d'honneur remise par De Gaulle ainsi que des décorations anglaises, belges et américaines. A la Libération, ce même château servira à cacher et sauver des pétainistes lors des jugements sommaires.

Michel Butor se rappelle que, dans les réunions organisées à la Fortelle – un « temple philosophique » où l’on pouvait oublier qu’on était sous l’Occupation – « il y avait une entrée en force de la phénoménologie, de l’existentialisme »

Michel Tournier va y croiser Gaston Bachelard, et Maurice de Gandillac son premier professeur de philosophie, qui venait de consacrer une étude fondamentale à la philosophie de Nicolas de Cuse et à ses ascendances néoplatoniciennes. Le jeune Deleuze, à la demande de M-M Davy, se voit confier la recension d’un ouvrage ésotérique du XIXe s., les Études sur la mathèse, où s’affirme l’unité de la science et de la philosophie.

Marie-Magdeleine Davy, en 1947, obtenait son doctorat avec une thèse consacrée à Guillaume de Saint Thierry (1085-1148), dirigée par le spécialiste de la philosophie médiévale et philosophe néothomiste Étienne Gilson (1884-1978).

Le cœur de l'intervention de M-M Davy, sur la philosophie du Moyen-âge, est ce qu'elle nomme '' la voie du philosophe ''. Elle choisit le mot de ''conversion'' pour expliquer cette conversion qui tourne l'homme vers la philosophie, comme à la plus haute science, dans le sens de Sagesse; et ceci tout au long du XIIe siècle; puis, le drame d'Abélard sera de séculariser la philosophie, de la rabaisser devant la théologie qui devient ainsi une science profane.

Il s'agit bien d'une conversion et l'adhésion à la philosophie du Christ comporte un itinéraire qui, par des dépouillements successifs du corps et de l'âme, conduit à la transfiguration.

Selon Elaine, Marie-Madeleine Davy est une médiéviste reconnue, mais une médiéviste d’un genre un peu particulier. En fait, elle souhaite apparaître bien plutôt comme une initiée à la philosophie médiévale, à la « philosophie monastique », autrement dit à la Philosophie divine.

Elle dit porter une énorme admiration à quelques hommes qu'elle a croisés durant sa vie, de Henri le Saux à Nicolas Berdiaev, de Simone Weil à Henry Corbin. Elle dit aussi : « La différence entre les hommes se réduit à celle-ci : la présence ou l'absence de l'expérience spirituelle ». Son « plus grand amour », dit-elle a été Maître Eckhart qui lui a enseigné le détachement de soi.

 

Après la guerre, Lancelot a eu l'occasion de rencontrer M-M Davy, alors qu'il avait fonction de ''médiateur'' à la maison d'édition '' le Seuil '' auprès de Paul Flamand. En effet, Marcel Moré, Louis Massignon, le futur cardinal Daniélou, et M-M Davy se lançaient dans l'édition d'une revue ''Dieu vivant''. L’idée de Dieu vivant avait émergé en 1943, lors des réunions de La Fortelle. Cette revue a bien fonctionné et fut le sujet de nombreuses discussions. Davy disait d'ailleurs qu’il y avait tellement de luttes intestines qu’il vaudrait mieux l’appeler Dieu mort-né.

Pour Lancelot, ce qui posait problème était son orientation "eschatologique". Mounier, lui-même critiquait la promotion d’un « christianisme apocalyptique et existentiel », et pour lui, insensible aux problèmes sociaux.

La revue, accueillait de nombreuses participations, existentialistes, œcuméniques,

Marcel Moré refusait une modernité fondée sur le mythe du progrès, Daniélou essayait de tempérer sans succès son « ardeur eschatologique ».

 

Mettre l’accent sur l’eschatologie, c'est mettre l'accent sur l’étude des "dernières choses" : la fin des temps, le jugement dernier, la résurrection des morts et l’instauration du Royaume de Dieu. Ce courant insiste sur la dimension ultime du salut et sur l’attente active de la venue de Dieu dans l’histoire.

N'oublions pas dans les années qui suivent 1945, le contexte très particulier; les bouleversements du XXe siècle, en particulier la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences; une crise spirituelle et intellectuelle profonde en France, les angoisses de la Guerre froide, la vogue de « l’existentialisme » ... L'objectif de la revue était de rénover la pensée chrétienne.

 

N'était-il pas important, d'être capable de lier dans la foi de tout chrétien l'histoire humaine à celle surnaturelle ? Sainteté, ascèse, métanoïa renforcent la participation des catholiques à « l'affrontement cosmique » qui se joue dans l'histoire. L'engagement dans l'histoire doit s'ancrer dans la transcendance.

"Dieu vivant" s'inscrit dans le mouvement du renouveau théologique, porté par des figures comme Henri de Lubac, Jean Daniélou et Yves Congar. Ce mouvement, qui prône un retour aux Pères de l'Église.

La réflexion sur le rapport entre foi et science, et qui intègre les avancées des disciplines modernes comme la physique, la biologie, les sciences humaines; est aussi l'occasion d'une argumentation contre l'un des fruits de la science, le progrès technique.

Pour certains, cela aboutit à la faire de la science: le « cancer de notre culture profane » ( Massignon). Pourquoi? - La science moderne est essentiellement athée, négatrice de Dieu, elle « usurpe la place de Dieu », elle « prétend se substituer à l'Église pour assurer aux hommes un salut terrestre » . Enfin, en dépit d'une remarquable et redoutable efficacité matérielle, elle reste fondamentalement impuissante : comment éviter, par exemple, que le médicament, encore à inventer, qui guérira la lèpre, « dans son système de laïcisation de la médecine », ne « la dévie de sa finalité de guérir le malade pour la vie éternelle, la seule à la longue qui importe » demande L. Massignon. Tour à tour, le P. Russo, et Mounier ont réclamé pour elles le bénéfice de l’ambiguïté ; '' comme tout ce qui vient de l'homme, elles représentent à la fois une possibilité d'aliénation et une nécessité bienfaisante qu'il serait vain de vouloir méconnaître.''

Le P. Daniélou en écrivant dans la revue: « nous ne croyons pas à la civilisation et au progrès » dénonce la nouvelle idole forgée par l'homme moderne et cruellement ébranlée par l'histoire, et dans laquelle trop d'êtres ont investi leurs espoirs de salut: la raison humaine. Sans la refuser, il faut se méfier de son emprise croissante et de ses velléités totalitaires. La progression du rationnel rejette le spirituel hors du monde.

Par ailleurs la revue, rejoint la critique des existentialistes qui se vantent d'avoir tué Dieu, en accusant l'Eglise d'en avoir été complice, quand elle n'est devenue qu'une structure sociale. Dans le N°2 de ''Dieu vivant'', le P de Lubac affronte divers paradoxes: « En voulant ''incarner'' le christianisme, il arrive que réellement on le désincarne, en le vidant lui-même. On le perd, on l'enlise dans la politique, ou, au mieux, dans la morale...».

Avec le P Danielou, ''Dieu vivant '' propose une certaine relativisation de '' l'Histoire des hommes '' qui s'adresse aux émules du marxisme: « ... cette espérance humaine... est un mythe sans consistance, un grossier slogan... Le vrai opium du peuple, qui détourne des tâches réelles, c'est le mythe du paradis terrestre »

 

Un autre point abordé, consiste à dire,'' Dieu n'est pas seul dans le monde, il y a l'homme et le péché ; le temps devient donc le théâtre d'une lutte entre « le monde des forces historiques d'un côté, de la cité charnelle et de sa dialectique, et le monde de l'Histoire Sainte de l'autre, du Royaume de Dieu ».

Pour un christianisme eschatologique, '' Dieu vivant '' propose un modèle de vie chrétienne résumée en une formule empruntée à Charles de Foucauld : « vivre comme si nous devions mourir martyr aujourd'hui » 

« le christianisme eschatologique exige la conversion du cœur, la metanoia » ( Moré).  « il faudrait tout de même, que la chrétienté, affalée depuis des siècles, dans son bien-être et ses modes, se redresse » , « que l'Église n'oublie pas sa mission historique... : hâter par ses prières et sa psalmodie l'heure de la Parousie qui doit libérer le monde » ( Moré, ou Massignon )

Cet esprit de rupture est articulé à une ouverture tout aussi radicale : Dieu Vivant rassemble tous ceux qui aspirent à un retour aux sources – patristiques pour les catholiques et les orthodoxes, luthérienne pour les protestants, mais aussi hassidiques et mystiques pour les religions abrahamiques régulièrement représentées.

En 1955, ''Dieu vivant'', la revue '' meurt de vieillesse et se perd '', pour reprendre les termes de Paul Flamand du Seuil.

 

En ces années 70, c'est autour de la revue internationale de théologie, Communio, fondée par Hans Urs von Balthasar, qui paraît en 1975 avec Jean-Robert Armogathe, Jean-Luc Marion, Jean Duchesne et Rémi Brague, qu'ils entendent « confesser la foi » contre des théologies dont ils estiment qu’elles la maltraitent, ils se revendiquent d’une transcendance proche de l’eschatologie. Et, à l’arrière-plan de leur formation, se trouve le P. Louis Bouyer, qui les a nourris à la « nouvelle théologie ».

 

Enfin, Lancelot se souvient d'avoir retrouvé MM Davy aux journées du Cercle Eranos, sur le lac Majeur près d’Ascona, en Suisse ( cf le Tome 6). Elle accompagnait, en particulier Louis Masssignon (1883-1962). Je rappelle qu'il était un orientaliste et islamologue catholique de renom, et un des piliers de ces rencontres, dans l’intention de faire dialoguer Orient et Occident, entre penseurs de disciplines différentes. Massignon y a rencontré de nombreux autres invités prestigieux d’Eranos, tels que Heinrich Zimmer, Martin Buber, Mircea Eliade, Marie-Madeleine Davy, Henry Corbin. Marie-Madeleine était très amie avec Stella Corbin.

Lancelot se souvient d'un débat autour de la Quête du Graal, et de ce qu'en disait MM Davy: « La quête du Graal n’est autre au fond que la Quête de "Soi", Quête unique signifiés sous tous les mythes et les symboles.

C’est "Soi" qu’on cherche à travers tout.

Et pour cette Quête, on court partout alors que le Graal est ici, tout près ; il n’y a qu’à ouvrir les yeux. Et c’est la découverte du Graal dans sa vérité ultime ».

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