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Abbaye de Solesmes
Après avoir obtenu sa mise à la retraite ; Lancelot ressent le besoin impérieux de plus de solitude. Il s'agit de marquer la fin d'une période, et le début d'une autre dans le cours de cette Quête.
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Il le fait aussitôt, sous le signe de Simone Weil ( et de ses ouvrages), et de Solesmes.
Dans une lettre à la mère de Simone Weil datée du 11 février 1951, Albert Camus écrit : « Simone Weil est le seul grand esprit de notre temps. »
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De l'arrivée sur le pont sur la Sarthe, se déploie la silhouette massive, haute et majestueuse de l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes, haut-lieu du chant grégorien, fondé au début du XIe siècle. Impressionnant !
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Lancelot est accueilli par le père hôtelier, avec qui il a correspondu. Il dépose sa valise dans sa chambre et suit le moine qui le conduit dans l'abbatiale, étonnamment étroite pour cet ensemble monastique : il est frappé par l'odeur de la pierre, sans-doute de l'humidité, et surtout de l'encens. La lumière traverse des vitraux, et se reflète sur les murs des chapelles, aux motifs géométriques des années 30. Le chœur des moines date de dom Guéranger en 1865. Dom Guéranger (1805-1875), à qui on doit la vitalité de Solesmes, et en particulier ses recherches sur les origines du chant liturgique, et la restauration du chant grégorien.
Le père hôtelier présente Lancelot au père abbé, avant le repas, qui lui verse de l'eau sur les mains avec une aiguière à ablutions au-dessus de son bassin.
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Les hôtes mangent au centre de l'immense réfectoire, entourés de tous les moines, dans le silence et accompagnés par une lecture spirituelle.
Lancelot va suivre, seul, dans le silence, la journée au rythme des cloches, et des offices ; en commençant par les matines à 5h30 ( autrefois au cours de la nuit).
Dans l'abbatiale, les hôtes ( masculins, logés) ont le droit de passer la petite barrière métallique, et s'asseoir avant les stèles des moines. Dans le chœur, on remarque un imposant pupitre ( un griffon) qui sert aux chantres lors des fêtes.
Les rituels des offices, et le déplacement des moines, sont adaptés au chant grégorien.
Lancelot n'est pas ordinairement assidu à la messe dominicale, même s'il reconnaît dans le rituel eucharistique, la place du Graal et surtout du mystère de l'incarnation. Il a plaisir à suivre dans son missel, un livre à couverture de cuir et papier bible, la traduction et selon les fêtes divers compléments marqués par les images de communion des amis ou de la famille...
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Ici particulièrement, Lancelot goûte la beauté du chant, du geste, du rituel où tout est allégorie.
Lors des office se rassemble toute l'énergie produite par ce lieu monastique hors du temps, des bâtiments au travail et à la prière des moines ; jusqu'à, et surtout, l'offre pour chacun des bienfaits de l'Esprit-Saint.
Quel miracle, en ce milieu du XXe siècle, de trouver encore cette tradition doublement millénaire ; sachant qu'elle n'est faite que de simplicité, d'humilité, de joie et d'hospitalité...
Lancelot tente de faire corps à la musique grégorienne, et il s'imagine Simone Weil, à Solesmes ici, écoutant ces mêmes chants, en souffrant des maux de tête, et arrivant a les maîtriser par la contemplation du beau...
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Lancelot se fait témoin de Simone Weil. Avec sa douleur et devant les yeux, ce Christ en croix ; soudain dans une intuition fulgurante, elle « comprend la possibilité d'aimer l'amour divin à travers le malheur ». Pendant la durée de cet éclair, Simone Weil a échappé aux lois de ce monde. « Instant d'arrêt, de contemplation, d'intuition pure, de vide mental, d'acceptation du vide moral. C'est par un de ces instants que l'homme est capable de surnaturel. »
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Au transept sud de l'église, une impressionnante scène sculptée par un artiste inconnu de la renaissance , la mise au tombeau du christ, grandeur réelle. Se détache, en avant Marie-Madeleine confiante et en contemplation : image du moine, et peut-être de Simone Weil ?
Deux ''notables'', un sur la droite, Jean d'Armagnac, Seigneur de Sablé soutient le drap mortuaire, maintenu à gauche par Joseph d'Arimathie enturbanné, à ses côtés Nicodème. Marie, mère de Jésus, vacille soutenu derrière elle par le jeune saint Jean ; puis deux pleureuses.
En face, dans le transept nord, la ''chapelle des merveilles'' à la gloire de Marie. Sur son linceul, la ''dormition'' de la Mère de Dieu, avec au centre Saint-Pierre, image de l'Eglise, qui prend le relais...
Le témoignage de Simone Weil.
Lancelot prend sa retraite, et souhaite se replier à Fléchigné.
Geneviève a quitté le parti communiste en même temps que Dominique Desanti. C'est aussi avec elle, qu'elle a rencontré Simone de Beauvoir à l'époque du Congrès du Mouvement de la Paix, en 1955. Plusieurs fois, il lui arrivait de passer chez elle, rue Schoelcher, et d'aller manger dans un petit restaurant de la place Denferts-Rochereau. Dominique Desanti partait souvent à l'étranger, en particulier en Afrique.
Geneviève s'intéresse à l'action de l'inconscient, donc à la psychanalyse. Les relations entre Lancelot et elle s'apaisent ; sans-doute essaie t-elle de pratiquer son propre discours, à savoir qu'il est nécessaire dans le couple de préserver et reconnaître l'altérité de l'autre, et de ne pas limiter la liberté de l'autre en l'enfermant dans une seule histoire. Cela évoque le ''contrat sartrien'' du couple.
Geneviève se réfère souvent à l'ouvrage majeur de Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe.
Geneviève occupera, avec sa fille, l'appartement boulevard Victor-Hugo ; Elaine fera très souvent le trajet entre Paris et Fléchigné.
Elaine poursuit ses études à la Sorbonne. Après avoir passé en 1962, le certificat d’études littéraires générales ( propédeutique), elle se décide pour des études d'Histoire.
Lancelot ressent le besoin de se consacrer à sa ''quête''. Même s'il eut la chance de l'avoir plus ou moins conduite tout au long des événements qui se sont présentées à lui au cours de sa vie, il regrette de n'avoir pas eu le temps d'approfondir certaines rencontres.
Comment ne pas contempler des existences comme celles de Simone Weil, de Camus qui ont été si brèves, inachevées sûrement.. ? Lancelot ressent le bonheur, mais aussi le malheur d'avoir raté l'occasion de donner du fruit à ces rencontres ; il reste leurs œuvres : cadeau inestimable. Lancelot invoque aussi Teilhard de Chardin, qui avec Simone Weil, nous offrent leurs réflexions à notre étude ( je parle de l'édition de leurs textes), alors qu'ils se sont retirés sans bruit...
Pour débuter cette nouvelle période de sa vie, Lancelot est décidé à passer quelques jours dans un monastère. Lequel ?
Alors qu'il recherchait des documents sur Simone Weil, à la Bibliothèque nationale de France, on lui indique une personne, conservatrice ici, qui a été l'une de ses amies d'études. Lancelot sollicite, ainsi un rendez-vous auprès de Melle Pètrement.
Simone Pètrement, agrégée de philosophie, connaît très bien le grec et on la dit spécialiste des origines chrétiennes du gnosticisme. Elle fut avec Simone Weil, étudiante au lycée Henri IV dans la khâgne d’Alain, et élève de l’École normale supérieure ( promotion 1927).
Après plusieurs échanges, Lancelot à la chance d'être invité dans son appartement, un dimanche soir, moment où Melle Pètrement reçoit des étudiants mineurs provinciaux d'Henri IV qui devaient avoir à Paris un correspondant, ce qui est le cas pour Pierre Magnard ( né en 1927).
Il profite ainsi de son témoignage quant au travail accompli par les deux Simone, sur leur lecture de Platon. Pour toutes les deux, le grand problème était celui du Mal. Que faisait Dieu ?
Alors que nous sortons à peine du ''désastre'', sans bien comprendre ce qui s'était passé... Simone Pètrement rappelle que cette question - qu'elles s’étaient toutes les deux posée - était d'où vient le Mal ? Comment le Mal est-il possible ? Que faisait Dieu ?
Et pour en revenir à la lecture de Platon ; '' il ne s'agit pas, comme beaucoup le font, en donner une lecture gnostique ou manichéenne, en donnant au mal une réalité. Ce travail, elles l'ont fait toutes les deux pour se convaincre que le Mal était irréel, que le Mal était un néant ; que le monde que les méchants croyaient bâtir était une nuée. Leur cité était bâtie d'illusions, elle n'existait pas. Il faut vous convaincre que le royaume du Mal est un royaume des ombres, et que ceux qui veulent s'en prévaloir se fondent sur le néant, et ne sont eux-mêmes que rien.'' ( propos recueillis par Pierre Magnard.)
Simone Pètrement raconte à Lancelot les circonstances du séjour de Simone Weil au monastère de Solesmes. Auparavant en juin 1937, elle racontait :« étant seule dans la petite chapelle romane du XIIe siècle de Santa Maria degli Angeli, incomparable merveille de pureté, où saint François a prié bien souvent, quelque chose de plus fort que moi m’a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux. »
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« En 1938 j’ai passé dix jours à Solesmes, du dimanche des Rameaux au mardi de Pâques, en suivant tous les offices. J’avais des maux de tête intenses ; chaque son me faisait mal comme un coup... »
Cependant, elle prend « une joie pure et parfaite dans la beauté inouïe du chant et des paroles ». L’expérience de sa propre souffrance physique, due a ses maux de tête violents, et la contemplation de la souffrance du Christ lui font découvrir la possibilité d’aimer l’amour divin a travers le malheur : « Il va de soi qu’au cours de ces offices la pensée de la Passion du Christ est entrée en moi une fois pour toutes ».
(…) « les histoires d’apparition me rebutaient plutôt qu’autre chose, comme les miracles dans l’Évangile. D’ailleurs dans cette soudaine emprise du Christ sur moi, ni les sens ni l’imagination n’ont eu aucune part ; j’ai seulement senti à travers la souffrance la présence d’un amour analogue à celui qu’on lit dans le sourire d’un visage aimé. »
Elle assiste à tous les offices et aux solennelles célébration de la Passion et de la Résurrection.
« Quand on écoute Bach ou une mélodie grégorienne, toutes les facultés de l’âme se tendent et se taisent, pour appréhender cette chose parfaitement belle, chacune à sa façon » (…) « Musique grégorienne. Quand on chante les mêmes choses des heures chaque jour et tous les jours, ce qui est même un peu au-dessous de la suprême excellence devient insupportable et s’élimine. »
Grâce à un retraitant anglais, qu'elle qualifie de messager, elle découvre les poètes métaphysiques anglais du XVIIe siècle, notamment George Herbert et son poème Love, qui va devenir très important, puisque dans les moments de crise de maux de tête, elle se réfugie dans la beauté de ses rimes, « Je me suis exercée à le réciter en y appliquant toute mon attention et en adhérant de toute mon âme à la tendresse qu'il enferme. »
« Je croyais le réciter seulement comme un beau poème, mais à mon insu cette récitation avait la vertu d'une prière. C'est au cours de ces récitations que, comme je vous l'ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m'a prise. »
Elle vit le détachement de son corps douloureux, et fait l’expérience de l’amour «transcendant».
Simone Weil raconte au père Perrin, sa grande surprise. Jamais, avoue-t-elle, elle n'avait prévu la possibilité d'un contact réel, « de personne à personne, ici-bas, entre un être humain et Dieu ». « J'avais vaguement entendu parler de choses de ce genre, mais je n'y avais jamais cru. »
- N'allez pas croire qu'elle se soit rendue aussitôt à cette révélation ! Son amour s'y rend, mais son intelligence s'y refuse. Elle décide alors de chercher ce que cette illumination peut receler de vérité, avec toute son attention. Elle ne craint pas de se lancer dans ce genre d'enquête ; puisque le Christ est vérité... C'est lui qu'elle trouvera en y accédant. C'est donc vers lui qu'elle reviendra, tout naturellement.
- Simone Weil, n'était pas « une âme faible », elle n'aurait pas cherché consciemment une consolation dans une religion.
« (...) la certitude d’avoir touché quelque chose de réel au-delà de la subjectivité (...) quelque chose au-delà de soi- même; (...) au-delà, mais par l’intérieur. Interior intimo meo. (...) On a touché en soi-même quelque chose de plus grand et de plus ancien que soi.»
Simone Pètrement ajoute, que c'est sa vie même - le fait qu’elle vit sa pensée avec une radicalité rare – qui nous indique la réalité et la véracité de son expérience spirituelle.