guerre froide
Le Vatican et la guerre froide 3
Le point de vue anti-communiste, est ancré dans le stalinisme, avec le soutien sans faille du PCF, et son secrétaire national Maurice Thorez qui conduit le culte de Staline.
La personnalité qui est la plus consciente des dangers d'une idéologie qui se cache derrière la défense des opprimés est Raymond Aron. Déjà avec avec le nazisme ; il prend conscience que chaque système totalitaire se présente comme une « religion séculière ». Pour ce qui est du communisme, dès avant la guerre, il remarquait qu' « en dépit de Staline, à cause de Hitler, nous inclinions à mettre le communisme du bon côté de la barricade. »
|
Raymond Aron (1905-1983) , est un philosophe, sociologue, politologue, historien et journaliste français. Le plus célèbre représentant de la pensée libérale en France après 1945 |
A Londres, Aron a entendu parler les polonais des massacres de Katyn : en 1940, 4000 officiers polonais furent exécutés d'une balle dans la tête, par les agents du NKVD ( police politique soviétique). En 1944, il constate la tentative d’hégémonie soviétique sur une partie de l'Europe. En 1945, il envisage sous le titre « La chance du socialisme », la perspective d’une alliance entre le libéralisme politique et le socialisme démocratique. Il dénonce « par voie d’autorité un socialisme d’État. », et estime qu' « un socialiste partisan de la famille occidentale s’oppose à un communiste dévoué au destin de l’Union soviétique »
En novembre 1946 devant les élèves de l’ENA ( Perspectives sur l’avenir de l’Europe) Aron rejetait une fois de plus le modèle soviétique : « Quoi que l’on pense du communisme, ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar »
Aron s'interroge sur la participation des communistes à un gouvernement pluraliste : peut-on rejeter « ceux qui ne songent qu'à le détruire ? L’anticommunisme finira peut-être, entraîné par sa logique, par détruire la démocratie. La non-résistance au communisme la détruirait plus sûrement encore. »
Comme religion séculière, et parce que « le marxisme est une hérésie chrétienne. », le communisme est « l’incarnation actuelle de l’anticatholicisme », et « se pose en Eglise rivale. »
Début des années 50, par ses contacts avec Rome, Lancelot comprend que le but des soviétiques serait d'utiliser, en France en particulier, l'institution de l'Eglise pour détruire la foi populaire. Il s'agirait de la stigmatiser comme oppressive, autoritaire, emplie de préjugés et arrogante afin que le clergé n'ait pas d’autre choix que de l'ouvrir au monde et affaiblir l'institution romaine.
Derrière le rideau de fer, le clergé catholique est persécuté, le plus souvent accusé d'espionnage.
Cette prise de contrôle soviétique est à l’œuvre en Pologne. Boleslaw Piasecki , un ex-agent nazi, a lancé le réseau Pax, un service de propagande soviétique, dirigé par un prêtre orthodoxe et colonel du NKVD, Vassili Gorelov qui contrôle l'ensemble des publications religieuses polonaises et diffusent une pensée ''progressiste''... Gorelov aurait mis en place à Lviv en Pologne, une école de formation religieuse pour ''faux prêtres'' ?
L'objectif est aussi d'étendre l'influence de Pax en dehors du monde communiste, en France notamment. L'abbé Jean Boulier, en 1946, avait emmené Emmanuel Mounier en Pologne, en vue d'une collaboration entre Esprit et Pax.
/image%2F0551881%2F20231008%2Fob_d93437_espions.jpg)
Après la création de l'OTAN ( avril 1949) pour « la sauvegarde de la liberté et de la sécurité de tous ses membres par des moyens politiques et militaires. » par douze pays occidentaux, dont la France. Lancelot apprend la mise en place par les Américains et les Britanniques de réseaux appelés «Stay Behind», destinés à réagir en cas d’invasion soviétique, pour mener la résistance, et dépendant de la CIA, et du MI6. En Italie, un réseau similaire serait sous la supervision du ministre de l'intérieur. Il est censé rester passif et s'activer en cas de danger. Il pourrait agir également en cas de «subversion interne», comme empêcher le Parti communiste italien (PCI) de former un gouvernement.
Lancelot prend ses renseignements auprès des diplomates qui se doivent de répondre aux différentes sollicitions tels que les réceptions, événements ; mais aussi auprès de nos services de renseignements qui traitent avec le Vatican, en particulier dans ce contexte de guerre froide.
Aristocrate, Wladimir d’Ormesson, est au cœur d'une vie mondaine romaine ( ancrée Villa Bonaparte) qui contraste avec la progression du communisme en Italie et à l'étranger ; par exemple, il sert d'intermédiaire entre une certaine ''noblesse pontificale'' et l'Ordre de Malte. L'ambassadeur se définit comme d'Eglise, qui a la confiance des évêques, et se veut le porte-parole de l’Église de France. « Il devient paroissien de Saint-Louis-des-Français, il reçoit à genoux la bénédiction du pape quand il le voit, il choisit un confesseur, communie et se confesse souvent. Il admire aussi la grandeur des rites romains. » ( Thèse de Sophie Gauthier )
Émouvant, ce que l'ambassadeur raconte à Lancelot, à propos de la messe de padre Pio, à laquelle il avait assisté : « Je le dis parce que c’est la vérité, jamais de ma vie je n’ai assisté à une messe aussi bouleversante. Et cependant toute simple. Le Padre Pio n’agissait que selon les rites traditionnels. Mais il récitait les textes liturgiques avec une telle netteté et une telle conviction ; il se dégageait de ses invocations une telle intensité ; ses gestes, si sobres qu’il fussent, étaient d’une telle grandeur que la messe prenait je ne sais quelles proportions et devenait – ce qu’en réalité elle est et ce que précisément nous avons trop oublié qu’elle est – un acte absolument surnaturel. » ( Wladimir d'Ormesson - Le Figaro, 28-29 septembre 1968. )
Mais, d'Ormesson, lui-même se plaint de n'avoir qu'un Mgr Montini, avec de grandes qualités mais sans pouvoir, ou Mgr Tardini proche de l'Opus Dei, comme interlocuteurs. Tardini est un expert en relations internationales. L'ambassadeur joue de passer de l'un à l'autre, pour arriver à ses fins.
Le Vatican et la guerre froide 1
Après un long conflit historique, la France, souhaite trouver un nouvel équilibre politique avec le Vatican.
Après le départ de Schuman du ministère des affaires étrangères ( 1953), Lancelot travaille, pour le compte d'un service de renseignements qui dépend depuis 1945, directement de la présidence du Conseil, rattaché au pouvoir politique, et non militaire.
Le cabinet, lui explique le contexte de son travail, qui doit se concentrer sur le Vatican : ses contacts avec l’Église de France ; et son influence sur les conflits dans lesquels notre pays est engagé.
Quelques faits, pour montrer les répercussions de la guerre froide.
La Pravda, le 31 décembre 1944, accuse le pape de faire l' « Apologie des crimes nazis » dans son message de Noël. Un mois plus tard, c'est le nouveau patriarche orthodoxe de Moscou, Alexis, qui accuse, sur la radio publique soviétique, Pie XII de fascisme, essayant d'excuser l'Allemagne pour ses crimes. Et, en 1949, dans une conférence, le métropolite Nikolai, au nom de l'église orthodoxe russe, dénonce le pape comme « antichrétien » et « agent de l'impérialisme américain ».
En juillet 1949, Pie XII excommunie tous les membres de l'Église catholique « qui font profession de la doctrine matérialiste et antichrétienne des communistes ».
/image%2F0551881%2F20231005%2Fob_9239d3_democrazia-cristiana-4.jpg)
Une campagne anti-catholique cherche sans-doute à discréditer le pape, en questionnant son attitude devant le massacre des juifs. Cependant cette question est présente chez les chrétiens qui tentent de comprendre ; François Mauriac dans sa Préface au « Bréviaire de la haine » de Léon Poliakov, livre publié en 1951, écrit : « Nous surtout, catholiques français… n’avons pas eu la consolation d’entendre le successeur du Galiléen Simon Pierre condamner clairement, nettement, et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables « frères du Seigneur ».
Mais Mauriac dit ensuite: « Nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles et que le silence du pape et de la hiérarchie n’ait été un affreux devoir; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu'un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n'ont pas crié et quelles qu'aient été les raisons de leur silence. »
/image%2F0551881%2F20231005%2Fob_2642ea_democrazia-cristiana-3.jpg)
Depuis 1949, la CIA développe un programme d’infiltration d’agents en URSS, et collabore avec le Vatican, au travers du '' Pontificium Collegium Russicum'' qui forme des prêtres envoyés clandestinement en URSS.
La France souhaite s'y associer et ne pas laisser cette initiative aux seules mains de la CIA et du MI6.
Symétriquement, le Vatican est alerté que les Soviétiques mettent sur pied une Section spécialement chargée de la pénétration des Églises, en particulier dans les pays satellites, comme la Pologne où sévit déjà un ancien prêtre Vassili Gorelov ; mais aussi dans les pays européens.
Lancelot se familiarise avec les arcanes du Vatican.
Le Vatican, à propos duquel, il est nécessaire d'apporter quelques précisions.
L'institution catholique, possède un gouvernement, le Saint-Siège, qui a à sa tête le secrétaire d'état ( nommé par le pape) et constitué de la Curie ; et aussi d'un Etat indépendant, créé en 1929 ( accords du Latran, avec ) nommé la Cité du Vatican ( 44 hectares) .
A noter que les ambassadeurs sont nommés auprès du Saint-Siège et non pas auprès du Vatican ; ce qui exprime un'' respect particulier à l’égard de l’Église catholique''.
Beaucoup de congrégations, interviennent également sur le plan diplomatique, en plus du nonce apostolique.
L’ambassadeur Wladimir d'Ormesson entend également représenter l’Église de France auprès du Pape....
Cet enchevêtrement ne facilite pas la lisibilité de l'action pontificale, et ses conséquences sur la société française ; c'est une des missions de Lancelot, que de classer les informations pour établir des rapports contradictoires et argumentés auprès des ministres.
/image%2F0551881%2F20231005%2Fob_621f80_pape-pie-xii-1949.jpg)
Lancelot observe Pie XII, Eugenio Pacelli (1876 - 1958), pape et souverain, un homme au visage émacié, au port altier et à la voix théâtrale ; il lui semble être l'objet d'un cérémonial dépassé.
1950 est '' l'Année Sainte '', promulguée tous les vingt-cinq ans. L'année jubilaire est proclamée par Pie XII à l’occasion de la définition du dogme de l’Assomption de la sainte-Vierge. Le pape s'était très senti concerné par les trois messages de Fatima, dont le dernier restait encore secret ; un proche, le Cardinal Tedeschini, témoignera en 1951 à Fatima, que Pie XII lui avait confié avoir était témoin lui-même du phénomène analogue à celui des trois jeunes enfants voyants : la vision du soleil qui dansait, à quatre reprises.
En ces années 50, au Vatican, on peut se demander si l'Eglise perçoit que notre civilisation s'affirme de moins en moins chrétienne, et que notre tradition politique ne peut pas comprendre ce que Pie XI, lui-même reconnaissait, le 18 septembre 1938: « S'il existe un régime totalitaire – totalitaire de fait et de droit – c'est le régime de l’Église, (…) parce que , l’homme tout entier appartient à l’Eglise ».
Bien-sûr, on peut tenter de corriger la formule, en expliquant que le pape Pie XI (de 1922 à 1939) exprimait ainsi son opposition à l'idée politique de totalitarisme, en évoquant la seule acception du terme s'il se rapportait à la conduite des âmes par l'Eglise catholique. Et d'ailleurs, à la racine de cette affirmation, l'Eglise affirme que les ''droits fondamentaux'' sont inhérents à la ''loi naturelle'' ?
| Thomas d'Aquin (1225-1274) est un religieux italien de l'ordre dominicain, célèbre pour son œuvre théologique et philosophique. |
Qu'est-ce que la ''loi naturelle'' ? Dans la ''Somme théologique'' Thomas d'Aquin s'interroge sur ce que contient la loi naturelle, après l'avoir définie comme : « la participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable » ou rationnelle qu'est l'homme ( soumis et participant à la providence divine.. (cf .. Ia IIae, q. 91, art. 2)
Cette loi naturelle contient le précepte premier de faire le bien, et d'éviter le mal ; avec les lois de conservation de son être, de reproduction, et de vivre en raison.
Ainsi pour l’Église, absolutiser la race, ou la classe est un danger à l'autonomie de la personne qu'assure la loi naturelle. Et, l’Église apparaît comme la gardienne de la ''loi naturelle'' et présente une doctrine qui peut combattre la violence des idéologies totalitaires, comme les fascismes ou le communisme. Cependant, on peut regretter la prudence diplomatique du Vatican, au point que le pape Pie XI a signé pas moins d'une quinzaine d'accords ( concordats) durant son pontificat avec des régimes qu'il désapprouvait; il reconnaissait être prêt à signer avec le diable en personne, s'il s'agissait de « sauver des âmes, de prévenir de grands maux capables de les perdre... »
Après la deuxième guerre , Pie XII se dit qu'il reste un ultime combat pour sauver la civilisation chrétienne, c'est la lutte contre l'idéologie soviétique. Il appelle à un « nouvel ordre mondial, qui pour maintenir la paix, devra s'imprégner de la richesse de la civilisation chrétienne ».
Et, tournant majeur, le pape décrit « la démocratie comme la forme de gouvernement la plus compatible avec la dignité et la liberté des citoyens. ».