Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Les légendes du Graal

1895 - A. N. Whitehead

29 Octobre 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Cambridge, #1895

Je vais commencer par une lettre d'un étudiant au Trinity College de Cambridge, adressée à Anne-Laure de Sallembier, datée du 28 novembre 1895, traduite par mes soins. Nous ne savons presque rien de cet étudiant nommé Arthur H. Whitmore, elle l'aurait rencontré lors d'une réception mondaine où l'illustre astronome Camille Flammarion donnait une conférence sur des thèmes chers à l'époque : les « mondes multiples » et les lois du « fluide astral ». Il serait venu la visiter à Fléchigné, peut-être avec Flammarion … ?

En 1895, Anne-Laure de Sallembier, âgée de vingt ans, entrait dans le monde des salons et de la culture dans le Paris mondain. Elle naviguait alors entre Paris, le manoir de Fléchigné et les loisirs de la vie mondaine.

Sa quête personnelle la poussait à dépasser les clivages politiques et sociaux des salons. Elle recherchait particulièrement le contact avec des philosophes et des scientifiques.

À cette époque, elle côtoyait déjà le mystère par l'occultisme, la théosophie, et se passionnait pour la recherche scientifique. Autour de 1895, elle lisait les ouvrages scientifiques de Camille Flammarion (1842-1925), astronome et vulgarisateur, qui avait un ''penchant'' pour elle et l'aurait sans-doute visitée à Fléchigné. Elle fréquentait des salons renommés où l'on pouvait rencontrer l'élite littéraire, comme celui de Lydie Aubernon (où l'on trouvait des philosophes et des médiévistes).

A cette époque, le philosophe et mathématicien Bertrand Russell (1872-1970), qu'Anne-Laure a rencontré plus tard avec J.B., étudiait les mathématiques et les questions philosophiques au Trinity College de Cambridge entre 1893 et 1897.

Anne-Laure était attirée par le Royaume-Uni, et lors de son voyage en Angleterre ( 1911), elle s'est immédiatement intégrée aux cercles d'intellectuels et d'universitaires britanniques, notamment le groupe de Bloomsbury et les membres de l'Université de Cambridge.

 

Trinity College, Cambridge, Le 28 novembre 1895

Chère Mademoiselle,

Je crains que cette lettre, écrite du fond de ma chambre froide à Cambridge, ne vous paraisse venir d’un autre monde, monde gris, silencieux, où la brume et la logique se tiennent par la main. Depuis notre dernière rencontre à Paris, lors de cette réception où Monsieur Flammarion discourait sur les mondes multiples, je n’ai cessé de penser à votre regard, si attentif et si clair, lorsqu’il parlait du fluide astral comme d’une loi encore méconnue de la physique céleste.

Je crois que c’est là, en vous écoutant, que j’ai compris que la vraie science ne se limite pas aux formules, mais qu’elle est aussi une soif — un appel vers l’invisible.

Ici, à Trinity College, tout semble plus austère. La pierre nue, les longs couloirs, le pas des étudiants sur les dalles, les portraits sombres des maîtres du passé : tout respire l’ordre et la discipline. Mais sous cette surface grave se cache une ardeur que vous comprendriez, vous qui aimez les esprits chercheurs.

Nous vivons, je le sens, un moment de bascule. Depuis la découverte de l’électron par M. Thomson, et les doutes qui planent sur l’éther, une fissure s’est ouverte dans la physique classique. Ce que nous pensions solide devient ondoyant, presque métaphysique. Même nos professeurs, si sûrs d’eux, se mettent à parler d’« énergie subtile », de « champs », comme s’ils redécouvraient, à leur manière, les forces invisibles dont parlent vos théosophes.

Mon maître, M. Whitehead, un homme d’une rigueur presque ascétique, m’a dit l’autre jour, en marchant dans le cloître :

« Nous croyons décrire la nature ; en réalité, nous ne faisons que bâtir les cadres où elle consent à se laisser penser. »
Cette phrase me hante.
Elle me rappelle ce que vous m’avez dit, cet été, sous les tilleuls de Fléchigné : « Ce n’est pas la science qui m’attire, mais ce qu’elle laisse entrevoir. »
Peut-être cherchons-nous, chacun à notre manière, la même lumière, vous par la contemplation, moi par l’abstraction.

Je songe souvent à votre curiosité si vive, à cette manière que vous avez de passer des expériences spirites à la lecture de Pascal, comme si tout cela formait un seul tissu.

Ici, l’on se moquerait sans doute de telles passerelles entre le visible et l’invisible. Et pourtant, dans les cercles les plus secrets — ceux que vous appelleriez peut-être « ésotériques » — certains étudiants de Trinity parlent, à voix basse, des correspondances entre la matière et l’esprit.

Je pense aux Cambridge Apostles, cette société d’âmes inquiètes dont j’ai le privilège de faire partie : on y discute de tout, sans masque, sans dogme.
Hier encore, nous avons parlé de la possibilité d’une conscience universelle, d’un Esprit immanent à la nature — thème qui vous aurait passionnée.
Un de nos membres, un jeune philosophe nommé Russell, soutient que toute connaissance pourrait se réduire à des relations pures — des formes de l’esprit. D’autres, plus poètes, y voient la trace de Dieu lui-même, cachée sous les nombres.

Je vous imagine souriant à ces débats — vous qui aimez unir le calcul et l’extase.

Je crois que c’est là que nos chemins se rejoignent : dans ce désir de réconcilier la raison et le mystère. Vous cherchez dans les sphères célestes la musique du monde, et moi, dans les équations, son rythme silencieux.

Les nuits ici sont longues. Par la fenêtre, je vois les brumes de la Cam glisser sur les pelouses du cloître. Parfois, dans cette solitude studieuse, je ferme les yeux et je revois les reflets d’or du salon de Madame Aubernon, la rumeur des voix, vos bracelets de jais, et cette lumière que vous portez dans le regard — une lumière que les lampes à huile de Trinity ne savent pas rendre.

Vous m’aviez dit que la science, si elle ne s’unit pas à la beauté, devient mécanique.
Je crois que vous aviez raison. Peut-être est-ce pour cela que j’écris : pour tenter de maintenir vivante cette part de poésie dans le monde des formules.

Si un jour vos voyages vous ramènent en Angleterre, je vous en prie : venez à Cambridge.

Je vous ferai visiter la bibliothèque de Newton, le cloître où Whiston méditait sur les comètes, et les salons enfumés où l’on discute du rapport entre la gravitation et la grâce divine. Vous y trouveriez, je le crois, cet équilibre rare que vous cherchez, entre la rigueur du monde et le tremblement de l’âme.

Je vous adresse, de ce lieu de brouillard et de silence, toute l’admiration fidèle d’un esprit que vous avez troublé et éveillé.

Votre dévoué,
Arthur H. Whitmore
Trinity College, Cambridge

A suivre ...

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article