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Les légendes du Graal

La mort de Lancelot de Sallembier

10 Février 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #La Mort, #Lancelot de Sallembier, #1983

Dans les dernières années de sa vie, après avoir pris sa retraite en 1963 pour s'éloigner de l'agitation politique et administrative, Lancelot de Sallembier s'était retiré au manoir de Fléchigné, situé dans le « Passais », à la croisée de la Normandie, de la Bretagne et du Maine,. Ce lieu, qu’il qualifiait de « désert » protecteur, était devenu le sanctuaire de sa vie intérieure et de sa quête spirituelle.

Le logis est marqué par une forte symbolique familiale. Sur le linteau d'une fenêtre près de l'entrée principale, on peut voir le blason sculpté de deux trèfles, qui évoque des thèmes chers à la lignée, ( L'Histoire de Lancelot, du pays de Passais -2- - Les légendes du Graal ).

Fuyant l'intérieur de la maison lorsqu'il y avait du monde, Lancelot s'isolait dans son bureau situé hors de la maison principale,. Il s'agit d'une petite construction d'une seule pièce, que nous appelons '' la guérite '', abritée par un corps de ferme. Ce bureau est un lieu d'érudition et de bricolage. Il y travaillait, dos à la fenêtre sur une immense table très encombrée de dossiers, de manuscrits et de livres. Un fauteuil confortable et une table basse chargée de livres neufs complétaient ce décor. Dans un atelier attenant s'entassaient de vieux postes de radio et du matériel électronique dans un désordre que « personne ne devait toucher ». À l'intérieur du manoir, la bibliothèque du salon regorge de belles éditions, notamment de La Comédie Humaine de Balzac, des œuvres de Romain Rolland et de nombreux auteurs que j'ai découverts ici.

Lancelot préférait vivre seul. Lorsqu'il n'avait pas de visites, il refusait toute aide domestique et insistait pour « se débrouiller » par lui-même. Il n'hésitait pas à se montrer acerbe ou désagréable envers ceux qui le dérangeaient, ou s'il ne parvenait pas à se faire comprendre.

Sa fille Elaine était la seule dont il appréciait véritablement le soutien. Lorsqu'elle venait avec des invités, il lui déléguait entièrement l'organisation des journées et l'intendance, préférant s'isoler pour travailler. Un couple du village venait alors l'aider pour les repas et l'entretien des extérieurs.

Ses journées étaient rythmées par l'étude méthodique de la philosophie (notamment Whitehead et Simone Weil) et des mathématiques. Le soir, il pratiquait la lecture en silence ou jouait aux dominos avec ses proches présents.

Passionné de radio, il avait remplacé son vieux poste par un combiné radio-tourne-disques moderne en bois d'acajou. Il écoutait fréquemment des chants grégoriens de l’abbaye de Solesmes, comme le Miserere mei Deus, qui lui procuraient une grande émotion.

Bien que retiré du monde, il restait fasciné par les avancées scientifiques, comme l'informatique naissante, rêvant même de construire son propre ordinateur en kit.

Lancelot envisageait sa fin de vie comme un « accomplissement ». Nourri par les écrits de Louis Lavelle et de Simone Weil, il pratiquait la méditation sur la mort, non par morbidité, mais pour accéder à une « vie surnaturelle » qui pénètre le quotidien. Pour lui, le passé et les défunts continuaient d'exister dans une « quatrième dimension » temporelle, rendant les souvenirs de Fléchigné aussi réels que les pierres du manoir.

Nous nous souvenons d'une certaine rugosité dans ses relations. Certains visiteurs vivaient mal, sans doute, que la plupart des échanges ordinaires lui paraissaient non seulement inutiles, mais presque invasifs.

Je comprenais que la solitude n’est pas chez lui un refuge occasionnel, elle était une condition de respiration. Recevoir une visite ne lui demandait pas simplement du temps, mais une dépense d’énergie mentale qu’il jugeait souvent déraisonnable. « S’occuper » de quelqu’un, converser, ajuster ses paroles, tolérer le bruit, les digressions, les banalités, lui donnait l’impression de détourner ses forces vitales de ce qu’il considérait comme l’essentiel. De là venait ce refus net, parfois abrupt, de la sociabilité ordinaire.

Dans la conversation, il ne cherchait pas la rondeur mais la justesse. Lorsqu’il sentait que ses paroles glissaient sur de l’incompréhension, son agacement montait vite. Ce n’est pas tant l’autre qu’il repoussait, que l’idée même d’être mal lu, mal entendu, mal compris. Sa parole devenait alors plus sèche, plus coupante, comme si elle se raidissait pour ne pas se dissoudre.

Son absence d’humour participait du même mouvement. Lancelot ne pratiquait ni l’esquive, ni la légèreté comme zones tampons. Il parlait droit, parfois trop droit, avec cette gravité nue qui pouvait donner le sentiment d’un homme « désagréable », alors qu’il était surtout un homme sans amortisseurs.

Elaine était l’exception qui confirme ce que j'en dis. Avec elle, il ne se protégeait plus, il partageait. Elle le comprenait. Elle ne troublait pas son silence, elle l’accompagnait. Elle devenait la seule présence humaine qu’il ne voyait pas comme une intrusion, mais comme une prolongation naturelle de sa propre vie intérieure.

Ainsi, le caractère de Lancelot n’était pas celui d’un homme dur, mais celui d’un homme densément habité, dont la richesse intérieure exigeait tant d’espace qu’elle repoussait presque tout ce qui l’approchait. Une personnalité faite de profondeur, de raideur, de pudeur et d’une fidélité absolue à ce qui, pour lui, méritait vraiment d’être vécu.

Les derniers jours de Lancelot se déroulèrent dans un silence encore plus dense que d’ordinaire. À Fléchigné, l’air semblait retenir son souffle. La guérite restait éclairée tard, non par agitation, mais parce qu’il y restait assis, dos à la fenêtre, les mains posées à plat sur la grande table encombrée. Il ne travaillait presque plus. Il classait, il relisait, il touchait les papiers comme on touche des reliques personnelles. Chaque feuillet devenait une pierre qu’il replaçait à sa juste place dans son propre monument intérieur.

Il ne parlait presque plus, sinon à Elaine.

Elle fut présente plus longtemps que d’habitude. Elle comprenait sans qu’il eût besoin d’expliquer. Elle s’occupait de la maison, filtrait les passages, gardait la guérite comme on garde une chapelle. Elle lui apportait du thé, des livres qu’il ne lisait pas, mais qu’il ouvrait tout de même, qu'il feuilletait...

Lancelot de Sallembier est mort à Fléchigné le 1er septembre 1983.

Mais la mort n’est pas arrivée comme une surprise. Elle avait déjà commencé un mois plus tôt, le jour de l’attaque cérébrale. À l’hôpital, son corps se fermait. Il ne pouvait plus se lever. Il ne parlait plus, mais son regard restait d’une clarté presque troublante. Ce qui demeurait intact, c’était sa détermination. Il ne demandait pas à guérir. Il demandait à rentrer.

Il suppliait Elaine de le ramener à Fléchigné.

Ce n’était pas un caprice. C’était un appel de territoire, un appel d’âme. Il voulait mourir dans ses pierres, dans le silence de ses murs, dans la géographie spirituelle qu’il avait patiemment construite toute sa vie à la suite de sa mère. Elaine a insisté auprès des médecins, négocié, tenu bon. Et cinq jours avant sa mort, les médecins acceptaient. Lancelot revenait à Fléchigné.

À Fléchigné, il parlait un peu. Quelque chose s’était détendu en lui. Il n’était plus dans la résistance, ni dans la plainte. Il était dans l’attente. Une attente claire, nue, presque lumineuse. Ceux qui l'on rencontré alors, ont senti qu’il ne subissait pas la fin. Il la reconnaissait, il l'attendait.

Il était prêt. Il semblait même attendre avec une forme de ferveur calme ce qu’il appelait, le moment de Vérité.

Je n’étais pas présent à Fléchigné pendant ces derniers jours. Mais j’étais là au cimetière.

Dans ce petit enclos du Passais, entre Normandie et Mayenne, la terre s’est ouverte sur le caveau familial. On y a retrouvé le nom d’Anne-Laure de Sallembier, sa mère. On lui a fait une place à côté d’elle, comme on referme un livre à la bonne page.

Lorsque son cercueil descendait, j'étais bouleversé. Voir ce corps disparaître sous la terre, c’était perdre soudain la forme visible d’un monde entier. Une bibliothèque, une voix, un silence, une densité humaine, tout cela s’enfonçait lentement dans la terre.

Et pourtant, après ce choc, une certitude demeure, droite, presque simple. Sa Quête est achevée. À présent, il sait.

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