Souvenirs – Le récit d'Yveline
Lorsque je rencontre Régis, en 1974, je sors d'une relation un peu étrange avec un individu mystérieux qui se dit israélien et anarchiste, passionné par la vie communautaire du Kibboutz ..
Je n'ai jamais su la réalité de ce qu'il m'a conté La seule chose dont j'ai pu être sûre c'est qu'il était juif, bien circoncis ..
J'avais croisé cet homme au Larzac alors que je participais en tant qu'animatrice bénévole à un camp de vacances pour handicapés physiques et mentaux. .
C'était en 1973. Les normes sanitaires et de sécurité n'étaient pas aussi contraignantes qu'aujourd'hui.. Le vent de liberté post soixante-huitard soufflait. Nous dormions avec eux sous la tente et nous nous lavions dans la rivière..
Je revois encore le sourire émerveillé du jeune garçons de dix ans qui dormait sous ma tente canadienne au moment où je l'avais libéré de l'attelle qui maintenait sa jambe paralysée,. Et aussi à ce jeune homme que mes collègues avaient plongé à deux dans l'eau fraîche de la rivière pour qu'il goûte le plaisir sensuel du contact d'une eau naturelle. Je repense à Carlos qui chaque matin se levait avant tout le monde pour faire la vaisselle et aussi ses promenades improvisées et solitaires qui nous obligeaient à le chercher partout : joie de la liberté pour eux et pour nous, à cette époque post révolutionnaire où il était interdit d'interdire.
Le soir, un feu de camp nous avait réunis avec les militants présents sur ce campus du Larzac que l'on occupait pour empêcher l'armée d'envahir ces lieux de pâturage pour d'immenses troupeaux de moutons. Un enjeu, une lutte essentiels qui déjà préfiguraient ce combat de la mort contre la vie qui prend tout son sens aujourd'hui avec la prise de conscience du réchauffement climatique..
J'avais beaucoup d'admiration pour toutes ces personnes qui s'engageaient dans cette lutte pour la survie de ces paysans bergers qui voulaient rester sur leurs terres.
Ce soir là, j''ai rencontré Michael.. Avec sa barbe et ses cheveux longs , il me faisait penser à Abraham.
Lorsqu'en septembre 72, je suis revenue de Worms, en Allemagne où j'avais travaillé un an comme assistante de français pour les élèves allemands, j'avais bien changé.. Je n'étais plus la petite étudiante ''bien sage'' qui avait passé sa licence avant de partir.
En Allemagne, l'émancipation des filles me semblait encore plus avancée que chez nous et les jupes rivalisaient d'audace pour découvrir les jolies gambettes des demoiselles ; et cette émancipation n'était pas pas seulement vestimentaire... On se lâchait, et m'éloignant de mon milieu familial conservateur, j'avais aussi découvert d'autres modes de pensées plus révolutionnaires qui décuplaient ma curiosité pour ceux qui les défendaient et que j'avais tendance à idéaliser...
Ceci explique aussi mon attirance pour celui qui allait devenir mon mari ..
Je croisais Régis au 'Resto U' en compagnie d'un copains Alain, lui même ami d'un de mes copains cathos, Eudes.
Eudes et Alain étudiants très sérieux, logeaient dans le couvent de dominicains qui à l'époque accueillait l'aumônerie étudiante. Une amie germaniste m'y avait introduite et j'avais aussitôt aimé cet endroit avec ses salles voûtées, le jardin clos, le lieu d'échange et de rencontres où soufflait un vent de liberté, impulsé côté église catholique, par le concile Vatican 2. Moi, qui commençait sérieusement à remettre en question la foi inculquée par ma mère et le catéchisme des années 50, j'étais séduite par cette nouvelle façon de vivre sa foi et cela me réconciliait, un peu, avec l'Eglise.
On se retrouvait dans ce couvent ou lors de week-end entre jeunes étudiants, pour une messe toute simple improvisée autour d'une table, animée par deux dominicains, Paul et Pierre très proches de nous en âge, l'un étudiant en médecine et l'autre en philosophie. J'avais beaucoup d'amitié pour Pierre mais je n'aurais jamais osé l'aborder autrement que comme un prêtre. J'ai appris plus tard que l'un et à l' autre avaient choisi de se marier.
Un jour j'avais croisé Alain au resto U et tout naturellement , il m'avait présenté son copain Régis, nouvellement débarqué de Marseille et qu'il avait rencontré lors d'un job en Écosse.
Avec son écharpe blanche, ses petites lunettes rondes et sa redingote noire qui flottait au vent sur sa mobylette, Régis , par son allure libre, dénotait de mes amis cathos, bien classiques dans leur façon d'être et de se comporter.
Il avait une petite étincelle de folie dans le regard noir et profond qui rejoignait mon besoin d'aventures et me l'a rendu aussitôt attirant... Il me parlait de ses voyages en Ecosse en stop et au bout du monde mais aussi, malgré sa formation scientifique, de son goût pour la littérature et la poésie.
Il habitait un appart qu'il partageait avec des copains dont le fameux Alain, dans un vieil immeuble en face de la cathédrale.
Je me souviens qu'on y accédait par un vieil escalier de pierres avec au milieu de l'escalier, des toilettes à la turque que tout l'immeuble devait se partager. Autant vous dire que ces messieurs les locataires ne se battaient pas pour les récurer. Quant à la cuisine, il valait mieux ne pas être maniaque sur l'hygiène, mais j'avais trouvé sa chambre très sympa avec une déco personnelle qui reflétait bien son côté artiste. Je me souviens d'un collage, qu'il avait réalisé, montrant un enfant crucifié dans un camp de concentration... Il m'avait dit : c'est le Christ, et il m'avait aussi parlé de son passé de séminariste...
Il m'a invité à ses soirées dans l'appart avec ses copains et ses copines anglaises... Un rock endiablé qui me révèle son sens de la musique et du rock, finit de me séduire. Un jour nous nous retrouvons dans une manif contre une énième réforme de l'éducation ou alors peut être pour défendre les langues régionales, en particulier l'occitan.. En tout cas, la manif va se terminer, d'abord par une crêpe au "1513 ", une crêperie pleine de charme avec ses caves voûtées, dans l'une de ces vieilles rues clermontoises aux maisons de pierre de lave et ensuite dans la chambre de mon militant qui achèvera de me convaincre de ses dons de séducteur...
C'est ainsi que commence notre histoire…
Il faut croire que mon nouveau chéri me porte chance car je réussis enfin mon CAPES d'Allemand qui déjà à l'époque se méritait car il n'y avait que 6 à 10 % de réussite à ce concours et j'ai mis 3 ans pour y parvenir... Régis m'avait bien soutenu dans cette épreuve, suant avec moi sur le poète Hölderlin qui visiblement l'inspirait plus que moi, et surtout , en m'offrant la veille du concours à Paris, une belle et longue robe style western, rose à carreaux. C'était l'époque baba cool où les filles passaient de la longue robe à dentelles, à la minijupe au raz des fesses.
Nous avons fêté cette réussite bien méritée en prenant le bateau pour un voyage en Écosse. Le voyage malgré ma robe de princesse s'avère cependant moins romantique que prévu avec la 4L de Régis qui tombait en panne à chaque sommet de côte, nous obligeait parfois à dormir recroquevillé à l'intérieur en attendant de redémarrer et de retrouver l'hospitalité toute relative des Youth Hostels avec ses obligations de "duty" à la fin de notre séjour ..
Cela mettait un peu de piment dans notre relation qui me sembla à ce moment là un peu en panne... Si bien qu'à notre retour, à Clermont, Régis, ayant abandonné la 4 L au bord d'une rue à Edimbourg, je ne me sentais un peu désabusée et sachant que Régis allait repartir pour un an pour des études de Civil-engineering à Dundee en Ecosse... Je n'avais plus trop d'attente de ce côté ; et surtout j'avais enfin mon précieux diplôme en poche et je goûtais au plaisir d'une vie clermontoise sans souci...
A cette époque la préparation pratique au CAPES pour valider le diplôme était vraiment des plus "light".. Quelques heures de cours seulement par semaine et toujours en présence d'un tuteur ; cela me laissait beaucoup de temps pour folâtrer et m'amuser à droite à gauche...
Mon avenir professionnel étant pour ainsi dire assuré, je pouvais m'offrir le luxe d'un logement un peu plus grand : une grande chambre avec douche, WC et coin cuisine. Elle était située dans un très vieil immeuble de pierre dans une petite rue sombre de la ville. Aujourd'hui, je ne voudrais sans doute pas y mettre les pieds car je ne m'y sentirais pas en sécurité, mais à l'époque je trouvais ça très romantique...
Mon amoureux "écossais" ne m'oubliait pas, cependant, et je recevais souvent des missives enflammées de mon chéri qui m'envoyait des poèmes jusqu'au jour où une lettre arriva qui me laissait dans un état de stupeur... Régis me demandait en Mariage. !.
Je lui répondis aussitôt, et lui demandait de ne pas interrompre son séjour d'études pour moi, qu'il ne devait pas agir sur un coup de tête. Mais, quelques jours plus tard, on frappait à ma porte et c'était Régis qui apparaissait. Il était parti avant d'avoir reçu ma lettre... Le sort en était jeté…
Quelques mois plus tard, nous décidions de nous marier : le 21 février 1976.. Ce fut un mariage tout simple entre copains... L'un d'entre eux, J.Claude, un ami, militant du mouvement occitan Poble d'OC, nous avait prêté son appartement pour que nous puissions faire une petite fête entre amis... Ma mère nous a invité à midi à un repas dans un bon restaurant avec ma mère, mes frères, l'oncle et la tante de Régis, sa sœur et sa cousine et nos témoins de mariage, Alain et mon amie Françoise ..
Les parents de Régis ont refusé de venir.. Notre refus d'un mariage à l'Eglise suscita leur indignation..
Et pourtant 50 ans plus tard, nous sommes toujours ensemble...