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Les légendes du Graal

umberto eco

Le Nom de la Rose : Umberto Eco à la « porte du mystère » médiéval

8 Juin 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Umberto Eco, #1980

En 1982, paraît la traduction française du roman de Umberto Eco '' Le nom de la Rose''. Il reçoit le Prix Médicis étranger cette même année.

Elaine de Sallembier rencontre Marie-Madeleine Davy pour établir une critique du roman. Elle la retrouve dans son vieil appartement près du théâtre de l'Odéon à Paris, dans un bureau envahi de livres du sol au plafond...

- Après le résumé du livre, je vous reproduis l'article qui a été tiré de ce dialogue.

Le Nom de la Rose (1980) d’Umberto Eco est un roman policier médiéval empreint d’érudition, mais aussi une profonde méditation sur le savoir, le langage, la foi et le mystère. Dans une abbaye bénédictine de 1327, le franciscain Guillaume de Baskerville est convoqué pour un débat théologique sur la pauvreté du Christ, alors que des meurtres inexpliqués frappent la communauté monastique. Accompagné d’Adso de Melk, jeune novice et narrateur, Guillaume mène une enquête où chaque événement est un signe à interpréter, chaque trace une énigme sémiotique.

Le nom de la rose Umberto Eco par Milo Manara

Le roman met en tension l’intellect investigateur et la transcendance. Guillaume, héritier d’Occam, croit à la raison humaine, mais ses certitudes vacillent face à l’opacité du mal. À travers la bibliothèque-labyrinthe, Eco figure une quête du savoir devenue prison. La foi y devient soupçon, et le langage, privé de sacralité, se fragmente.

Le rire devient un enjeu central : objet de la querelle autour du livre perdu d’Aristote, il symbolise la liberté de l’esprit et son pouvoir corrosif sur les dogmes. Jorge de Burgos, aveugle et fanatique, voit en lui une menace diabolique qui doit être réduite au silence.

Adso, quant à lui, vit une expérience charnelle éphémère avec une jeune fille anonyme, figure de l’amour incarné, de la tendresse fragile, de la grâce offerte, mais perdue. Le procès mené par Bernard Gui révèle un monde religieux perverti par la peur et la violence inquisitoriale.

Film de JJ Annaud - 1986

Enfin, la bibliothèque incendiée symbolise l’enfer, non tant comme punition que comme oubli radical du sacré. Le feu devient purgation et châtiment.

Le Nom de la Rose, se veut être un titre non explicite. La rose, ici, incarne la puissance du symbole et du langage : ce qui reste du passé, ce ne sont pas les choses, mais les mots qui les nomment.

Je reproduis ci-dessous, l'article paru dans la Revue des Médiévales de l'Université.

- Umberto Eco à la « porte du mystère » médiéval -

Lors d'un échange critique et érudit, les médiévistes Marie-Madeleine Davy et Elaine de Sallembier ont décrypté la résonance du roman d’Umberto Eco, Le Nom de la Rose (1980), pointant ses limites dans la restitution de la « chair spirituelle » du Moyen Âge. Si l'œuvre est saluée pour son érudition et sa profondeur intellectuelle, elle révèle surtout la fracture entre une foi vivante et le scepticisme moderne.

L'érudition sans l'abandon mystique

Dès l'ouverture du dialogue, Elaine de Sallembier a soulevé la question de la prétendue neutralité historique d'Eco, notant qu'il regarde le Moyen Âge avec les yeux du « soupçon » moderne. Marie-Madeleine Davy a abondé dans ce sens, soulignant que le savoir d’Eco, bien que rigoureux, « reste à la surface » du mystère. Pour les deux spécialistes, l'auteur adopte une posture agnostique qui le maintient « à la porte du mystère ».

Cette retenue, propre à la modernité, est perçue comme un obstacle majeur, interdisant à Eco de saisir l'« union vivante entre savoir et expérience mystique » qui définissait l'âme médiévale. Au lieu d'un monde habité spirituellement, le lecteur se voit offrir un Moyen Âge réduit à un « objet de musée, un décor pour ses jeux intellectuels ».

Guillaume de Baskerville : le rationalisme coupé

Le personnage du franciscain enquêteur, Guillaume de Baskerville, incarne parfaitement cette limite. Guillaume est un « homme du doute, qui enquête et déchiffre, mais ne croit pas ». Il est le reflet de l'attitude critique d'Eco, adoptant « l’esprit du soupçon et de la déconstruction ».

Mme Davy a déploré que cette approche réduise l'alliance entre foi et raison, telle que théorisée par Thomas d’Aquin, à une simple « rationalité critique et froide ». Au lieu d’un « intellect sanctifié » ouvert à l'« esse divin », Guillaume reste prisonnier d’un rationalisme coupé, ne s'élevant « jamais vers la lumière ». Sa quête, symbolisée par la bibliothèque labyrinthique, devient un « labyrinthe intellectuel sans fin ni lumière », figure emblématique de la modernité « enfermée dans le scepticisme ».

l'escalier-labyrinthe de la bibliothèque

Le nominalisme et la désolation du signe

Le dialogue a longuement exploré la crise du langage, identifiée comme la racine du désenchantement moderne. Au Moyen Âge, la parole était un « acte créateur » et une manifestation du divin : « Le langage est la voie par laquelle le visible communique avec l’invisible ».

Or, le roman illustre la fracture causée par le nominalisme, qui fragmente le lien entre le signe et la réalité. Le signe devient une « convention arbitraire », et le monde se « désenchante quand le signe cesse de participer à l’être ». La peur du langage se manifeste concrètement dans le roman par l'incommunicabilité et la méfiance.

La peur du mystère et l'appel à la réconciliation

En abordant le rôle du mal et du rire, les expertes ont noté que Eco traite le mal uniquement comme une « énigme à résoudre », une énigme « effrayante, froide », sans jamais l'affronter comme un « appel au combat spirituel ». De même, le rire dans le roman est souvent réduit à une dérision cynique, servant d'« arme contre le mystère ».

En conclusion, si Le Nom de la Rose témoigne avec brio de la complexité des débats médiévaux, il ne parvient pas à transcender sa propre posture moderne. Les deux spécialistes appellent à une réconciliation pour dépasser l'opposition entre raison et foi, en réhabilitant le langage sacré. Il est urgent de retrouver la tradition médiévale où la parole est « acte créateur » et la liturgie « théologie en acte », afin que le savoir s’ouvre à la lumière divine.

L'analogie de l'Érudition d'Eco : L'œuvre est comme une carte parfaitement dessinée de la cathédrale médiévale (maîtrise des concepts et de l'architecture intellectuelle), mais l'auteur reste à l'extérieur, observant le plan, incapable de franchir le seuil pour expérimenter le silence, la lumière et la prière qui habitent l'intérieur (l'expérience mystique).

Références

  • Aquin, Thomas. Somme Théologique.

  • Davy, Marie-Madeleine. Mystique et pensée médiévale.

  • Davy, Marie-Madeleine. Foi et raison dans la tradition chrétienne.

  • Davy, Marie-Madeleine. Langage et sacré au Moyen Âge.

  • Elaine de Sallembier. Néoplatonisme et pensée médiévale.

  • Eco, Umberto. Le Nom de la Rose.

  • Plotin. Ennéades.

PS/ Je note, que les médiévistes structuralistes des années 1980 ont généralement accueilli Le Nom de la rose avec admiration pour sa virtuosité sémiotique et intertextuelle, tout en exprimant parfois une réserve : Eco, en « sémiologue devenu romancier », donnait l’impression de transformer le Moyen Âge en laboratoire théorique plutôt qu’en objet historique.

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