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Les légendes du Graal

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Thomas d'Aquin - Marie-Dominique Chenu

18 Juin 2026 , Rédigé par Régis Vétillard Publié dans #Chenu

Le Roi Arthur, selon la légende, est emporté vers Avalon après la bataille de Camlann, sur une barque menée par des dames féeriques. Avalon est un lieu mythique, entre monde terrestre et surnaturel, où Arthur est censé guérir ou dormir jusqu'à un retour prophétique.

Louis IX, lui, meurt à Carthage le 25 août 1270 lors de la huitième croisade. Son corps est traité avec des techniques de conservation, puis embarqué pour un retour solennel en France, où il sera finalement inhumé à Saint-Denis. Ce voyage de retour renforce son statut de roi saint, qui a sacrifié sa vie pour la foi.

Ces deux traversées marquent la fin d’un règne, mais aussi le début d’une postérité exceptionnelle : Arthur devient un roi éternel, un héros de légende, tandis que Louis IX devient Saint Louis, une figure vénérée. Leurs morts ne sont pas une fin, mais une transition vers une mémoire perpétuelle.

A Paris, le 10 décembre 1270, Étienne Tempier ( évêque de Paris) promulgue une première condamnation de treize propositions philosophiques ou théologiques d'inspiration aristotélicienne ou averroïste, telles que: l'éternité du monde, la négation de la providence universelle de Dieu, et l'idée selon laquelle les individus ne possèdent pas un intellect propre, mais participent à un intellect universel . Précisément sur ce dernier point - l'idée d'un intellect unique partagé par tous les humains - Thomas d'Aquin, alors particulièrement actif à l'Université de Paris, travaille sur des textes philosophiques et théologiques, en réponse aux courants averroïstes. Il rédige alors des œuvres comme De unitate intellectus contra Averroistas, et défend l'idée que chaque être humain possède un intellect propre et individuel.

Cependant l'approche de Thomas est beaucoup plus nuancée sur la question de l'éternité du monde ( De aeternitate mundi, rédigé en 1270). En général, il défend une lecture d'Aristote, en intégrant ses idées dans une vision compatible avec la théologie chrétienne.

Nous entrons ainsi dans la controverse entre Thomas d’Aquin et Bonaventure sur la relation entre foi et raison, notamment concernant le commencement du monde. Thomas d’Aquin soutient que la raison seule ne peut démontrer si le monde avait un commencement ou non. Il adopte une approche philosophique prudente, affirmant que la création du monde dans le temps, est une vérité révélée par la foi, mais qu’elle ne peut être prouvée par la seule raison. Bonaventure, théologien franciscain, critique l'idée aristotélicienne d'un monde éternel et affirme la primauté de la foi dans la connaissance, il considère que la théologie est la science suprême, car elle repose sur la révélation divine et non sur la seule spéculation rationnelle.

En miroir, au XXe siècle, le théologien dominicain Marie-Dominique Chenu relit Thomas dans un autre contexte de tension avec l’autorité ecclésiastique. Je rappelle, cependant, qu'il a été interdit d'enseigner après la condamnation de son ouvrage Une école de théologie : Le Saulchoir en 1942. Elaine a lu plusieurs articles, dont une publication d'une de ses conférences : '' Saint Thomas innovateur dans la créativité d’un monde nouveau ''.

La création : Essence et existence.

La question de l’éternité du monde permet de poser immédiatement la distinction cruciale chez Thomas entre raison et foi. Philosophes et théologiens arabes et latins (Avicenne, Averroès, Siger de Brabant) affirmaient parfois l’éternité du monde par nécessité rationnelle. Thomas, tout en affirmant que la raison seule ne peut trancher ce débat, affirme avec la foi chrétienne que le monde a été créé ex nihilo. Cette position lui permet de déployer sa métaphysique originale : Dieu n’est pas simplement une cause première extérieure, mais celui qui donne l’être (esse) à toute créature, librement et sans nécessité.

Pour Thomas, cette distinction entre essence et existence :

Je rappelle : l'essence (ce qu’une chose est) est la forme comprise en puissance, ce qui confère la nature (ex. : nature humaine) ; et l'existence, chez toute créature, (esse) (le fait qu’elle soit) est l’acte d’être, reçu en participation de Dieu.

Cette distinction - selon laquelle l’essence d’une chose n’implique pas son existence - permet à Thomas de penser un Dieu absolument libre, transcendant, et cependant intimement présent à chaque être par un don constant. C’est une doctrine centrale pour comprendre son réalisme chrétien : le monde n’est pas Dieu, mais il reçoit son être de Dieu, dans une relation de dépendance et de gratuité.

Pour Chenu, l’homme n’est pas un être statique, il est agent dans l’histoire et co-créateur de son monde, responsable devant Dieu et devant l’histoire. Chenu met l'accent sur l’incarnation de l’existence, comme engagement, dans l’histoire humaine, notamment à travers l’action sociale et la théologie du travail.

L’homme, la liberté et la Providence.

La réflexion sur l’éternité du monde débouche sur la question de la liberté de l’homme. Si Dieu crée librement, l’homme, lui aussi, est créé comme être libre, capable de choix, de finitude et de conversion. Thomas développe ainsi une anthropologie de la participation : l’homme participe à l’être divin, non par nature, mais par don, et cela fonde sa grandeur, sa responsabilité et sa vulnérabilité.

Cette liberté n’annule pas la Providence divine, mais s’y inscrit. Pour Thomas, la Providence désigne l’ordonnancement sage de Dieu qui gouverne le monde par l’immanence de son action dans les causes secondes. Dieu, cause première, soutient l’être (existence) de toutes les réalités, agissant par “causes secondes” (nature, habitudes, libres décisions humaines).

Pour Thomas, l'Humain est libre, puisque l’existence n’est pas enfermée dans l’essence, l’homme est un sujet ouvert, capable de dépasser son donné naturel. L’exercice de la liberté humaine s’inscrit donc dans une ontologie du don, où l’existence humaine est un appel auquel il faut répondre, non un destin figé.

Chenu appuie cette réflexion, par la dynamique historique : Dieu agit à travers les événements historiques et sociaux, et non seulement par des lois immuables. l'Église doit discerner les évolutions sociales et culturelles pour mieux répondre aux besoins des hommes. Les "signes des temps" ne sont pas seulement des indicateurs passifs, mais des appels à l'action et à la transformation du monde.

Contemplation et action, union du corps et de l’âme.

Thomas renouvelle la tradition chrétienne. Il invite à “contemplari et contemplata aliis tradere” : ce qui signifie "contempler et transmettre aux autres ce qui a été contemplé" ce qui est souvent associé à la vocation des Dominicains.

La Contemplation n’est pas un refuge mystique, mais l’acte d’intelligence par lequel l’âme saisit, dans la mesure possible, l’ordre et la finalité des créatures. Action est le déploiement créatif de la liberté, éclairé par la contemplation.

Thomas, dans la lignée d’Aristote mais aussi en fidélité à la foi chrétienne, insiste sur l’unité de l’homme : corps et âme forment une seule substance. Il s’oppose à une vision dualiste du salut (fuite du corps), et fonde une spiritualité incarnée. Cela débouche sur une conception unifiée de la vie : la contemplation n’est pas opposée à l’action, elle l’oriente et la purifie.

Chenu retrouvera cette intuition dans son combat pour une spiritualité engagée. Il rappellera que Thomas voyait dans le travail, la culture, et la vie sociale des lieux de sanctification possible. Il faut donc penser une théologie de la présence dans le monde, non une fuite hors du monde.

La contemplation, chez Chenu, est lectio mundi : la lecture des signes des temps. Elle fonde une action sociale (justice, solidarité, engagement politique) qui prolonge l’amour agapique de Thomas.

La vie vertueuse, fondée sur les vertus morales (prudence, justice, force, tempérance) et théologales (foi, espérance, charité), est un mouvement : de la contemplation naît l’amour, qui oriente l’action vers le Bien ultime. La nature humaine, en tant qu’union corps-âme, est le lieu où cette dialectique s’accomplit.

Loi naturelle et histoire.

Dans ce cadre, Thomas développe une vision de la loi naturelle : l’homme, en tant qu’être rationnel, est capable de discerner ce qui est bon, juste, conforme à sa nature. Ses principes fondamentaux (conserver la vie, rechercher la vérité, vivre en société…) sont universels. Cette loi n’est pas imposée du dehors : elle est participation de la loi éternelle dans la raison humaine. Elle oriente l’homme vers sa fin : la béatitude, à travers des actes vertueux.

Et, cette loi n’est pas statique. Elle se déploie dans l’histoire, au fil des sociétés et des expériences : d’où la possibilité du droit, des lois civiles, de la transformation du monde. Thomas sait que leur application varie selon les cultures et les situations. Chenu, dans les années 1950-1980, relit cette pensée thomiste en l’inscrivant dans une théologie de l’histoire : la loi naturelle n’est pas pure abstraction, mais appel inscrit dans les conditions concrètes de la culture, du travail, de la justice.

La théologie du Christ et de l’Eucharistie

Au cœur de la pensée de Thomas se trouve la christologie. Le Christ est la manifestation parfaite de l’union entre Dieu et l’homme. En lui, la nature humaine est pleinement assumée, sans être détruite. Cela signifie que le salut n’est pas une déshumanisation, mais une humanisation accomplie dans la grâce.

L’Eucharistie, chez Thomas, est l’acte central de cette union : e l'Eucharistie est intimement liée à la Trinité, car elle est le sacrement où le Christ, Fils de Dieu, se donne aux fidèles, en union avec le Père et l'Esprit. Le Christ y est vraiment présent, dans son corps et son sang, pour nourrir les croyants, les unir à lui, et les faire participer à sa vie divine. Ce mystère de foi est aussi un mystère d’incarnation : Dieu se rend présent dans la matière, dans le quotidien, pour sanctifier le monde.

Chenu, dans son propre parcours, reliera cette centralité du Christ à une ecclésiologie ouverte : l’Église est le lieu où se manifeste cette présence eucharistique dans le monde. Il voit dans l’Eucharistie le ferment d’une société plus juste, plus fraternelle, où la charité devient principe de transformation.

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