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1942 – Vichy - Thibon

Publié le par Régis Vétillard

Lancelot retourne à Vichy. Il pense démissionner de ses fonctions, couper avec Vichy... Il voit Jérôme Carcopino, secrétaire d'état à la jeunesse et l'éducation, à qui il doit aussi remettre un courrier de son ancien étudiant Henri Marrou.

- J'ai beaucoup de respect pour lui - dit-il - ; j'admire sa liberté intellectuelle, la forme la plus accomplie de l'objectivité scientifique et de la droiture morale.

Lancelot se demande, sans l'exprimer, si Carcopino est au courant de son engagement contre la politique d'exclusion de Vichy... ?

Carcopino cependant ne craint pas de qualifier son poste actuel d' « instable galère » ...

Lancelot profite de la sympathie que le secrétaire d'état semble lui témoigner, pour l'interroger en toute franchise. Sa réponse :

- Pour beaucoup d'entre nous, hauts fonctionnaires, nous sommes ici par sens du devoir ; peut-être aussi par respect pour l'ordre public...

Quelle autre solution avons-nous ? L'Angleterre, le repli sur l'Afrique du nord signifieraient l'abandon de la gestion de notre pays aux allemands. Cela signifierait la violence totale pour nous libérer, la guerre civile. Je craindrais qu'alors, il n'y ait plus que deux solutions : le nazisme ou le communisme !

Carcopino propose à Lancelot, de continuer sa mission ; mais, en zone occupée ; pour étudier la situation actuelle des associations de jeunesse, et penser leur développement.

 

Avant de rentrer à Paris, sa mère souhaiterait revoir Gustave Thibon ; Lancelot lui, envisageait de revoir Marcel Légaut... Tous deux sont en accord pour visiter ces deux personnalités.

 

Gustave Thibon (1903-2001) , un étrange homme paysan et philosophe, qu'ils avaient rencontré chez Maritain, alors qu'il était émerveillé par ce jeune autoditacte et l'incitait à « travailler pour Saint-Thomas, et écrire».

 

Lancelot et Anne-Laure de Sallembier ont le privilège de pouvoir rouler avec une 11 CV équipée de bouteilles de gaz ( 150km d'autonomie). Il est interdit de circuler la nuit, et toute la journée du dimanche, et des fêtes.

 

Quand ils arrivent vers Saint-Marcel d'Ardèche, ils descendent vers le Mas de Libian, et croisent un cycliste que Anne-laure reconnaît aussitôt : cet homme de trente huit ans, au béret bleu qui laisse échapper des mèches de cheveux, et qui pédale avec frénésie, façon sportive, c'est bien lui. Demi-tour, et quand ils le rattrapent, Gustave Thibon leur fait signe de le suivre... Ils avaient raté le chemin de terre, à flanc de coteau ; et apparaît la vieille bâtisse familiale, une ferme bien modeste sur quatre hectares, dont deux de culture.

Ils vont rester deux jours, et beaucoup échangé dans une pièce carrelée qui, autrefois, servait à la culture du ver à soie ; aujourd'hui reconvertie en cabinet de travail, avec ses deux bibliothèques, ses chaises et ses deux fauteuils. M. Thibon père, est adorable, et tient absolument à leur parler de la vie des insectes, qu'il dit avoir observé toute sa vie. Il aime tout autant, semble t-il, la poésie... Lancelot et Anne-Laure sont en présence de deux générations d'esthètes. L'épouse de Gustave est très discrète.

Gustave Thibon est un autodidacte, il a appris l'italien et expérimenté avec des travailleurs de passage. Il a appris l'allemand, puis enchaîné avec le latin, la littérature française... Gustave et son père, connaissent par cœur presque tout Victor-Hugo!

Avec la biologie, il se passionne pour la philosophie, achète les ouvrages de Goblot, Challaye ; puis préfère passer aux textes originaux de Hegel, Bergson..., le soir, sous le rond de la lampe à pétrole.

Pourtant, dit-il: « La culture à elle seule ne mène à rien ».

Ah bon... ! Et ? Gustave Thibon, parle alors à mots couverts :

Je suis obligé d'évoquer, la foi... Vous pouvez me comprendre, sinon comment arriver à Thomas d'Aquin ? Il y a dans l'univers un ordre immanent, intelligible, et donc rationnel.

La conversion ne peut être intellectuelle. Dieu se donne lui-même... par la grâce. Je voulais comprendre ; j'ai écrit à Maritain... et vous connaissez la suite.

L'an dernier, en juillet 41; la grâce de cette guerre a été pour moi, la rencontre de Simone Weil, que vous connaissez, m'avez-vous dit, Lancelot...

- Rencontrer cette femme, ne peut vous laisser indifférent. Mais comment est-elle venue jusqu'ici ?

- Le Père Perrin m'a demandé d’accueillir une philosophe israélite qui avait connu l'expérience ouvrière et souhaitait à présent connaître le travail agricole.. J'ai hésité, le caractère juif n'est pas dans mes cordes ; et puis une agrégée de philosophie... Mon Dieu, elle se fait des illusions !

- Vous avez accepté..

- Pour faire plaisir à un ami ; et puis par charité pour ces gens qu'on persécute sans distinction...

Simone Weil et Lanza del Vasto, Marseille, 1941

Quand j'ai vu ce bout de fille, fagotée comme l'as de pique, discutant indéfiniment, refusant la chambre que je lui offrais pour dormir à la belle étoile: j'ai pensé que j'allais faire une partie de mon purgatoire sur terre ! Au bout de 48 heures, j'ai vu que j'avais un être supérieur comme je n'avais jamais rencontré.

 

Simone n'a pas réalisé l'équilibre que pratique spontanément l'homme de la terre entre la liberté et la nécessité ; il est à la fois celui qui veut et celui qui consent. Elle consent totalement, mais à une nécessité qu'elle se fixe elle-même. Dans les travaux des champs, sa bonne volonté est aussi grande que sa maladresse; et finalement j'ai préféré la dispenser des lourdes taches pour converser avec elle. Elle m'a aidé à traduire le grec que je maîtrise mal, et m'a commenté inlassablement Platon. Elle dit sans ménagement ce qu'elle pense ; mon père lui en veut beaucoup, c'était au sujet d'un poème de Hérédia.... ! De ma femme, elle a dit qu'elle lui semblait être dispensée du péché originel. Elle ne voulait pas manger plus les produits de notre ferme, que ce que les tickets de rationnement lui allouaient.. !

Elle n'a pas partagé pas ma passion pour Nietzsche. Elle voulait me vendre Homère, avec l'Iliade.

- A Vichy, on ne tarit pas d'éloges pour vous... On aime citer des passages de votre livre, '' Diagnostics '' écrit à la veille du désastre de mai 1940. Vous êtes le ''sage'' de notre temps ?

- Pas du tout ! Je suis trop attaché à l'Eglise, et à la monarchie ! Et, je ne suis pas de ce temps. Ce que j'ai à dire peut aider à nous questionner. Pour moi, le combat, l'aventure, sont intérieurs. Je réfléchis à l'échelle de Jacob et au combat avec l'ange ; chercher la Lumière n'est pas de tout repos. Ma ''Quête '' est celle du '' seul nécessaire ''.

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1940 – Vichy. 5

Publié le par Régis Vétillard

Weygand sort des réunions du Conseil de plus en plus énervé ; ses coups de gueule contre Laval, alimentent les discussions... Sa ligne de force est d’interdire aux allemands, l'utilisation de nos bases aériennes, navales, et matériels en Afrique du nord.

Il se méfie de l'Angleterre ; souhaite renforcer l'armée française d'Afrique et l'attaque de Mers-El-Kébir ( 3 au 6 juillet 1940 ), le conforte dans son idée que c'est l'Empire français qui sauvera la métropole... Il est persuadé que la revanche contre les ''boches'' se présentera ; il faut la rendre possible par un ''double jeu'' qu'il prête à Pétain. Lui-même soutient la dissimulation d'armements,

Maxime Weygand (1867-1965)

Weygand adore parler histoire et généalogie avec Lancelot ; mi-sérieux ne lui assure t-il pas qu'il est le fils de la princesse Charlotte de Belgique... Bref ! Lui qui était attentif aux ''signes'' ; qu'a t-il pu bien imaginé concernant ses deux accidents d'avion qui ont entouré son séjour à Vichy ? En effet, le 18 mai 1940, suite à un télégramme de Reynaud qui le nommait à la tête de l'armée française, à la place de Gamelin ; son bi-moteur un Glenn Martin, s'accidente à l’atterrissage à Etampes. Weygand s'extraie de la carlingue sans mal … Le 5 septembre 1940, alors qu'il vient d’être nommé délégué général du gouvernement en Afrique française, Weygand effectue à Limoges sa dernière inspection qu'il joint avec un Amiot 143. L'avion rate la piste et va buter contre le bois à proximité. Il est blessé mais le bilan est miraculeux...

 

Lancelot ne souhaite pas rester à Vichy, ni partir vers l'Afrique du nord... Son idée serait d'allier le travail dans les services de renseignements et la radio. Weygand lui propose une mission camouflée dans une branche clandestine des SR nommée Entreprise de Travaux Ruraux, bien que visible ( en faible partie, bien-sûr) en même temps par les allemands dans le Service des Menées Antinationales ( service MA). Cette double casquette lui permettrait de passer de la zone libre à la zone occupée ; et de promouvoir les liaisons radio pour une communication, clandestine, à visée anti-allemande... «  La guerre continue... » répète à l'envie Weygand.

Alors que Weygand est écarté officiellement de son poste de ministre de la Défense nationale ; ce même jour dans l'après-midi, commence le ''Blitz'' ( bombardement allemand massif sur Londres).

 

Raphaël Alibert - ministre de la Justice - proche de l'Action Française, se déclare catholique. Il prend à coeur de mettre en forme les bases du droit antisémite du nouveau régime.

L'époque est aux préjugés anti-juifs ; et l'Eglise, dit-on, les craint depuis le Golgotha. L'Eglise, également, s'inscrit dans la lutte contre la franc-maçonnerie. Les adhérents de la ligue france-catholique, sont disciples de Mrg Ernest Jouin, créateur du terme '' judéo-maçonnique''. C'est l'époque où on évoque la ''question juive '' ; et un bon catholique fait plus référence aux mesures prises par la papauté contre les juifs tout au long de son histoire, qu'aux théories racistes d'outre-Rhin. On craignait, que les allemands s'en prennent aux fortunes juives, avant les français eux-mêmes ! Alibert souhaite, dit-il, imposer une législation autochtone, avant celles des allemands. Il s'agit pour lui, de différencier les bons et les mauvais juifs ; les bons relevant de vieilles familles, dont les aïeux ont servi la France... Cependant, Maurras, ne croyait que l'on pût être juif et français...

Lancelot est presque étonné, et réconforté d'entendre une parole différente, en particulier sur les juifs... Un prêtre René de Naurois (1909-2006) ne craint pas de la porter ; passionné de culture allemande, aumônier lors d'un séjour en Allemagne, de la paroisse française de Berlin, il révèle - à qui veut - la nature réelle et profonde du nazisme ; l'organisation policière, le système de délation; et l'enfermement des juifs dans des camps de concentration.... ; mais... pour en faire quoi ?

L'abbé de Naurois, connaît bien Emmanuel Mounier, et la revue ''Esprit''. Alors qu'il étudiait et passait deux licences, en mathématique et en Lettres, il imaginait avec le groupe de Mounier, une hypothétique « troisième voie » entre capitalisme et marxisme.

 

Le 22 juillet 1940, une loi porte sur la révision des naturalisations obtenues depuis 1927.

Le 25 août 1940, est abrogé, le décret d'avril 39, qui prévoyait des poursuites « lorsque la diffamation ou l'injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura eu pour but d'exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants »

Texte du statut des Juifs, annoté de la main de Pétain.

Le 3 octobre 1940, la loi porte sur ''le statut des juifs''. Elle exclut les Français identifiés comme Juifs de la plupart des fonctions publiques et de nombreuses autres professions. Le projet du texte ( daté du 2 octobre), de l’initiative de Vichy, est annoté personnellement par le Maréchal Pétain.

Le 4 octobre, la loi organise l'internement des juifs étrangers... qui fait suite d'ailleurs à des textes de 1938 et 39, de Daladier. Le IIIe Reich, réclamait le transfert des internés, dans la convention d’armistice.

Le 7 octobre 1940, le gouvernement de Vichy abroge le décret Crémieux : les Juifs d'Algérie redeviennent des indigènes ...

Lancelot note que les fonctionnaires qui commentent les nouveaux textes, n'adhèrent pas aux thèses nazies ; pourtant chacun s'empresse de servir, selon ces actes de l'exécutif, ou loi d'exception, puisque le parlement n'est plus en fonction... - Il ne nous incombe pas de nous prononcer sur le contenu de ces mesures, disent-ils...

Pierre G., ( colocataire de Lancelot), quant à lui, exprime nettement qu'il est de son devoir de s’opposer au bolchevisme et au judaïsme pour défendre son pays et sa civilisation. Il s'étonne, s'attriste même, que Lancelot ne semble pas aussi enthousiaste qu'il serait nécessaire.

à Montoire, le 24 octobre 1940

 

Laval avait réussi à imposer à Pétain l'entrevue de Montoire avec Hitler le 24 octobre 1940. Le 15 décembre, un siècle jour pour jour après le transfert des cendres de Napoléon 1er aux Invalides ; Hitler a souhaité faire un présent amical aux français, et Laval imaginait une belle cérémonie, symbole de la fraternisation avec l'Allemagne nazie, pour recevoir les cendres de l'Aiglon. Le Maréchal a refusé, il aurait déclaré à du Moulin de Labarthète : « Si les Allemands croient que je vais m'afficher à Paris, en prisonnier, auprès d'Hitler, ils me connaissent bien mal ! ».. C'est de nuit et par un froid glacial, qu'eut lieu la cérémonie.

 

Seulement, quelques jours avant la cérémonie - à Vichy - les rumeurs, les mouvements entre le Parc et le Pavillon Sévigné signifiaient que quelque chose se préparait. En effet, le 13 décembre 1940, Pierre Laval est congédié par le Maréchal Pétain, et arrêté à la sortie du conseil des ministres.

Le lendemain, discours du Maréchal ; avant que ne réapparaisse, le 17 décembre, Laval libre et reconnaissant envers Abetz et Achenbach, qu'il amène dîner au Chantecler.

 

Lancelot quitte Vichy avec soulagement, et sans-doute le regret de quitter Me Forge et son fils Michel. Il leur dit sa reconnaissance d'avoir pu partager cet enthousiasme scout pour l'aventure, et le souci de garder des valeurs dans une époque où règne la confusion.

C'est dans cet état d'esprit que Lancelot se rend près de Grenoble, à l'école des cadres d'Uriage.

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1940 – Vichy. 4

Publié le par Régis Vétillard

Le 18 juillet, Lancelot croise à l'hôtel du Parc, Jean Luchaire qui reçoit un ordre de mission de la part de Laval : sonder les intentions de l'occupant et renseigner le gouvernement français. Luchaire se voit faire le lien entre Laval et Abetz qu'il connaît bien et depuis longtemps. Son idée est de défendre l'intégrité du territoire français sur la base d'une collaboration franco-allemande ; et isoler la Grande-Bretagne.

Jean Luchaire (au milieu)

- Franchement, vous encouragez le gouvernement de Vichy à suivre la voie du national-socialisme ?

- Les Allemands attendent de notre part, « un "Esprit nouveau" » Ils ne se contenteront pas de « l'application d'une politique de coopération », ils voudraient voir la France « dans un état psychologique de national-socialisme »..

 

Pratiquement, à Paris, Luchaire va se mettre au service des exigences allemandes en matière de presse, jusqu'à s'il le faut, appliquer la politique antisémite hitlérienne en France.

Jean Luchaire, est nommé rédacteur en chef du Matin au retour du journal en zone occupée, le 17 juin 1940 ; et en novembre 40, Luchaire fonde le journal collaborationniste Les Nouveaux Temps. Entre temps il prend la tête le 25 septembre 1940, du Groupement corporatif de la presse parisienne … I

 

13 août : Interdiction légale de la franc-maçonnerie.

Léon Brillouin

Lancelot eut la chance d'être invité à un concert organisé par Léon Brilloin et sa femme Stepha ( juive polonaise). Léon Brillouin (1889-1969) est sous-secrétaire d'Etat à la Radiodiffusion nationale depuis sa nomination par Daladier en juillet 1939, et aussi un savant, physicien au Collège de France, spécialiste de la propagation des ondes et de mécanique quantique. Étaient présents de nombreux diplomates, pour écouter en particulier Henri Sczering au violon jouer une sonate de César Frank, puis des morceaux de Brahms et de Bartok. Lancelot revient en ville, dans la Vivaquatre officielle des Brilloin. Dans la conversation, on se félicite – au contraire de Paris - de ne voir à Vichy aucun drapeau nazi, et de ce que les allemands restent discrets.

Léon Brillouin invite à Lancelot, à venir le voir à l'hôtel du Parc pour parler radio...

Le lendemain Lancelot se rend devant le siège du nouveau régime. La personne à l'accueil après vérification de l'identité, lui indique l'ascenseur où l'attend un liftier, le N° de la chambre et de l'étage ( 4ème). Accueilli par Stepha, la femme de Léon, avec du ''vrai'' café, Brillouin rassure Lancelot, ils peuvent parler, ils sont en sécurité....

Brillouin a fait détruire plusieurs émetteurs lors de l'avancée des allemands. La Radiodiffusion nationale dut cesser provisoirement d'émettre sur le territoire le 25 juin 1940, suite à la convention d'armistice. Elle fonctionne à nouveau en zone libre  depuis le 6 juillet.

On a aménagé des studios de fortune, notamment au Grand Casino, et on travaille avec des radios privées ( soumise au contrôle de l'Etat). Il s'agit de promouvoir l'idéologie du régime de Vichy, et l'image du Maréchal Pétain. Il faut rivaliser avec Radio-Paris ( contrôlé par l'occupant allemand) , et surtout avec la BBC à partir de septembre; et sa ritournelle : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand ».

On dit qu'il y aurait 5 millions de postes de TSF en France. On y a pu suivre la bataille de France, jusqu'à la déclaration de Pétain : « C’est le cœur serré que je vous dis qu’il faut cesser le combat … ». Combien de français ont pleuré ?

A présent, il est difficile d'acheter un poste dans le commerce ; mais on peut le construire...

Brillouin prévoit l'importance que prendra l'écoute de Radio-Londres, pour faire connaître des informations censurées, soutenir les auditeurs dans la ''victoire finale'' ( on ne perd pas espoir...), et dénoncer la propagande allemande. Il serait nécessaire aussi d'équiper le plus possible les français d'appareils de réception clandestins ; peut-être même s'initier aux messages codés... Ces paroles exaltent chez Lancelot des idées de projets qu'il ne peut se permettre de partager.

Hôtel des Ambassadeurs

 

A Vichy, le spectacle se trouve dans les hôtels, les cafés. Rien de plus réjouissant que de se retrouver à quelques uns autour d'une table. A l'hôtel des Ambassadeurs dans un décor de serre , on est plongé au coeur du monde, chacun s'interpellant dans différentes langues, d'un coin territoire à un autre ; les hispanisants sont les plus bruyants, les monarchies hongroise et roumaine se toisent par l’intermédiaire du comte de Khuen Hedervary, ministre de Hongrie et pour la Roumanie, Dinn Hiott, ambassadeur ; soutenus par leur femme, la belle comtesse Edervary pour le premier et sa maîtresse, pour l'autre. Les diplomates sont les personnages les plus enviés, ici, ils ont le privilège de la ''valise diplomatique'' qui permet aux messages et marchandises de passer outre les règles drastiques imposées par la guerre et les frontières.

Wanda Vulliez

Lancelot a certainement remarqué Wanda Vulliez, correspondante d’une agence de presse suisse, jolie femme très entourée dans le milieu diplomatique qu'elle fréquentait.... Ou, peut-être aussi, une petite femme "mince", au visage "ovale" et au nez "légèrement retroussé". Elle tente – avec son amant le colonel Czerniawski - de mettre en place un réseau de renseignements polonais, bientôt baptisé Interallié, en liaison avec l'IS. En contact avec des responsables français du 2e bureau, elle apprend ses rudiments du métier d'espionne.

Le soir, vêtue d'un manteau de fourrure sombre et d'un chapeau rouge, elle a pour habitude de se lover dans un fauteuil du bar de l'hôtel des Ambassadeurs, où des journalistes, raconte-t-elle, la surnomment "le chat noir", puis ''La Chatte''.

Wanda Vulliez

Il y a aussi, l'élégant hôtel Majestic - où loge la Maréchale, et quelques hauts fonctionnaires - il reçoit autant les allemands de passage, que les invités de la presse américaine qui, un verre de whisky à la main, tranchent par leurs mœurs plus franches.

Les vichyssois ont leur souverain : ils assistent chaque dimanche matin à la relève de la garde devant l’hôtel du Parc, dans l’espoir d’apercevoir le « sauveur de la France ». Quand le Maréchal apparaît, de la rumeur monte des vivats, Pétain salue et embrasse les enfants qui lui tendent des bouquets de fleurs.

 

En cette fin d'après-midi de Juillet 1940, Lancelot profite de ces instants au Cintra, assis pour observer les personnages habituels, comme le ministre de Roumanie, Dinn Hiott, toujours entouré de jolies femmes ; et non loin de là le hongrois Kuhn Edervary, l'homme au monocle. Et, quelle surprise de voir entrer, et chercher du regard une place : Drieu la Rochelle et Emmanuel Berl.

Les revoir tous les deux, après s'être fâchés et insultés par livres interposés, ramène Lancelot une dizaine d'années en arrière, quand avec Elaine, Drieu leur avait présenté Berl. C'était aussi l'époque où Elaine pilotait Victoria Ocampo dans certains cercles littéraires, et où Drieu avait rencontré cette femme argentine qui fut sans-doute la seule femme qu'il ait aimée et admirée...

Drieu la Rochelle - 1929

Lancelot leur fait signe, et indique près de lui deux fauteuils qui feront leur affaire. Ils viennent tous deux de marcher et discuter deux heures sur les bords de l'Allier. Une discussion cordiale, même s'ils reconnaissent leur désaccord quant à la suite des événements. Berl, compte sur les États-Unis avec la Grande-Bretagne pour résister, les aider, et à terme renvoyer les allemands chez eux. Drieu voit bientôt les nazis à Londres, puis dans deux mois à Moscou, et pourquoi pas à New-York... !

Emmanuel Berl veut rejoindre, à présent sa femme Mireille à Cannes. Il pense abandonner son projet d'une ''Histoire de l'Europe'', faute de documentation. Que faire alors ? - Jouer à la belote, en attendant les jours meilleurs.

Drieu, motivé par sa revanche à prendre, contre un milieu littéraire qui l'a ostracisé, dit-il, veut rencontrer l'occupant pour lui exprimer son admiration et mettre à son service, la culture française...

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1940 – Vichy. 3

Publié le par Régis Vétillard

Dès le 20 juillet 1940, Paul Morand ( né en 1888) a choisi de rejoindre Pierre Laval et le cercle d'amis qu'entretient Josée de Chambrun ( fille de Laval) … Il raconte partout qu'il n'a pas apprécié, à Londres, ce général de Gaulle qui l'a ''convoqué'' ; puis sans le remercier lui a ''emprunté '' sa secrétaire Elisabeth de Mirbel, pour taper l'appel du 18 juin... Il n'a pas craint ''l'abandon de poste'' pour venir chercher ici, un poste de ministre ; mais le nouveau ministre des Affaires Etrangères, Paul Baudoin, le congédie...

Paul Morand

Paul Morand estime ''la ruse'' de Pétain avec l'armistice, comme la meilleure décision devant un Reich victorieux.

Morand s'en retourne à Paris, où l'attend une maîtresse qui vient de lui donner un enfant ; et sa femme la princesse Soutzo, d’origine roumaine, germanophile et antisémite convaincue, qui tient salon, dans le prestigieux appartement de l’avenue Charles-Floquet au coeur du 7ème arrondissement parisien.

 

Claude Roy, ancien de l'Action Française, rejoint '' Jeune France '' association chrétienne maréchaliste, pensée par Emmanuel Mounier et réalisée par Pierre Schaeffer, pour porter une politique de rénovation culturelle dans la jeunesse, avec une émission dédié à la Radiodiffusion nationale.

 

Lancelot a eut la surprise de rencontrer Simone Weil, qui a fui Paris avec ses parents le 14 juin, après un premier arrêt à Nevers, elle prévoit de descendre plus au sud, et peut-être même de quitter la métropole. Elle exprime que les français ne veulent pas se battre, et préfèrent dormir dans un semblant de sécurité...

Gaston Bergery à Vichy en 1940

 

Lancelot retrouve Gaston Bergery, au cœur de l'agitation atour du Maréchal. Il est l'auteur d'une déclaration signée par 69 parlementaires de droite, du centre et du parti socialiste, pour réclamer un ordre nouveau, autoritaire, national et social impliquant « un dosage de collaboration avec les puissances latines et l'Allemagne elle-même ».

- Ne doit-on pas craindre l'Allemagne ?

- Il n'est pas dans l'intérêt de l'Allemagne d'écraser la France - répond Bergery – elle souhaite une nouvelle Europe, et nous observe pour connaître nos intentions. Nous devons tenter l’œuvre de réconciliation et de collaboration...

- De quel régime, l'ordre nouveau doit-il se doter ?

- L'ordre nouveau, doit être un ordre autoritaire qui restaure la Nation avec ses provinces authentiques, et son génie propre. Défaite aujourd'hui, la France de demain, sera plus grande que la France d'hier... Nous aurions dû collaborer dès 1919... !

 

Bergery, avec Déat et Chateau ( franc-maçon, comme l'ancien communiste François Chasseigne) envisagent la création d'un parti unique. Il propose de commencer par un Rassemblement pour la Révolution nationale qui pourrait évoluer vers la structure d'un parti. L'Etat a besoin du consentement des français.

- C'est anti-parlementaire ?

- Non … C'est conforme à un socialisme vrai...

Xavier Vallat, autrefois monarchiste, puis rallié à la République par raison, explique à Lancelot, qu'il n'est pas favorable au parti unique :

- Ce serait imiter l'Italie et l'Allemagne, leur situation est différente ayant eu le temps d'élaborer des programmes complets, distincts d'ailleurs... Créer rapidement un parti de toute pièce, n'aurait pas le même dynamisme. En France, l'Etat est tenu, l'Etat c'est Pétain. Nous supprimons le régime des partis.

Finalement, Pétain et Laval s'opposent à ce projet de parti unique...

Vichy semble devenir une laboratoire d'idées ; non pas que la victoire de l'Allemagne soit oubliée ; mais il subsiste le désir d'utiliser ce qui nous reste, et sauvegardé par Pétain, pour se reconstruire et à terme..., se libérer.

La plupart des gens, ici, ne font pas confiance aux Anglais ; on leur reproche notamment l'évacuation de Dunkerque à la fin du mois de mai 1940 et l'attaque britannique, en juillet 1940, de la flotte française de Mers el-Kébir, en Algérie.

 

Le voisin et co-locataire de Lancelot, Pierre G. est tout fier de lui vanter les loi du 17 et 22 juillet 1940, sur la dénaturalisation. Un mois à peine après l'installation du nouveau régime ( il devait y avoir urgence !), celui-ci se presse de réviser les naturalisations obtenues depuis 1927.

Commission de révision des naturalisations

- Cela fait combien de personnes ?

- A peu près un million, quand même...

- Un million de ''mauvais français''... ?

- Des métèques, des juifs. Des étrangers. !

- En quoi sont-ils dangereux ?

- Parmi eux, il y a des communistes, et surtout des juifs... On va s'occuper aussi, des traîtres.

- La déchéance de nationalité du père entraîne automatiquement celle de son épouse et de leurs enfants, n'est-ce pas... ? Ils deviennent apatrides... Que vont-ils devenir... ?

- Il nous faut une fois pour toutes, résoudre la question juive !

 

Cette ''question juive '' dérangent souvent les pensées de Lancelot. Depuis Drumont, puis Céline , Drieu la Rochelle aussi, on agite cette haine jusqu'à l'antisémitisme... Lancelot a bien souvent entendu répéter cette accusation de peuple déicide - qui bien-sûr ne peut satisfaire l'esprit - de non-reconnaissance de la figure christique... Péguy lui-même lie le destin des juifs à celui des chrétiens ( Le Mystère des saints innocents ).

Bernanos dit que le problème juif, n'est pas un problème religieux. Il ajoute : « Il y a une race juive, cela se reconnaît à des signes physiques évidents. S'il y a une race juive, il y a une sensibilité juive, une pensée juive, un sens juif de la vie, de la mort, de la sagesse et du bonheur.» Si cela était ; pourquoi cette haine ?

Plus politique, certains interrogent la « haute banque israélite » ; nous entendons alors les échos d'un Maurras, et de ''tout ce qui se dit...''. Bernanos a rompu avec l'Action Française, Lancelot a suivi l'exemple.

La ''question juive'' est alimentée par les antisémites ; ils agitent « un monstre imaginaire, fantasmatique, dont l’ombre menaçante courait sur les murs, avec son nez crochu et ses mains de rapace, cette créature pourrie par tous les vices, responsable de tous les maux et coupable de tous les crimes. » ( Modiano '' Dora Bruder '' ). Cette image, comme le constate Lancelot, enduit toutes les conversations sur les responsables de la défaite ; s'y ajoutent naturellement, les francs-maçons, les élites, les politiciens au pouvoir...

Pierre G. a son idée : il va plus loin que la seule responsabilité des juifs dans les scandales politico-financiers, il ajoute le délitement d'une société qui préférerait s'étourdir dans les ''congés payés''. Le responsable de la décadence : c'est le Front Populaire : il faudra traduire en justice – et le plus tôt sera le mieux – les anciens ministres qui « ont trahi les devoirs de leur charge » !

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1940 – Vichy. 2

Publié le par Régis Vétillard

Pétain devant l'hôtel du Parc

Les administrations ont réquisitionnés les grands hôtels. Lancelot doit fréquemment se rendre au Thermal-Palace ( rue du parc) ; et assez souvent au 4ème étage de l'hôtel du Parc.

Pierre. G. Fréquente également cet étage de l'hôtel du Parc, et surtout l'hôtel Les Célestins qui reçoit les bureaux du S.E. de L'intérieur.

A côté du Thermal-palace, qui abrite le ministère de la défense et de la guerre, se trouve l'hôtel des Ambassadeurs, autre lieu que Lancelot apprécie pour sa table, et pour son ambiance ; et pas seulement pour les trois '' jours avec '' ( avec alcool) qui provoquent de l’affluence.

En suivant les bords de l'Allier, par beau temps ; on peut retrouver une partie de la 'haute société' au bar ''Le Cintra'', où se traite toutes sortes d'affaires... Henry Vuitton, qui fréquente le lieu, va produire en série des objets artistiques à la gloire de Pétain dont les bustes officiels.

Pétain - l'hôtel Thermal

 

Il est frappant de voir partout beaucoup de militaires ; si nombreux, que c'est au point où ''les Ambassadeurs'' semble un mess d'officier. En général ils circulent d'un pas pressé ; on dit '' qu'ils n'ont plus une minute à perdre depuis cette honteuse défaite ''. Mais, et ils le reconnaissent, les militaires sont inexpérimentés en administration. En représailles Weygand fustige tous les parlementaires. Vichy est petit, et le lieu de toutes les rumeurs...

Très vite, chacun prend en compte l'importance que prend le directeur de cabinet de Pétain, un civil, Henry du Moulin de Labarthète. Il exprime son état d'esprit anti-allemand, son soutien à la Révolution Nationale et son rejet de la collaboration. Il va s'imposer jusqu'à contribuer directement au renvoi de Laval, ce sera le 13 décembre 1940.

Lancelot connaît, un peu et de longue date du Moulin de Labarthète, ils ont le même âge. Depuis la Faculté de droit, où il obtient sa licence en 1921. Depuis la Conférence Olivaint, où il apparaît comme un brillant débatteur, en particulier sur la question religieuse.

à droite, Henry du Moulin de Labarthète

 

Lancelot s'est permis, en toute camaraderie, de l'interroger sur la légalité du nouveau régime avec quelques questions sur le rôle du parlement, sur le principe de la séparation des pouvoirs...

Moulin de Labarthète répond sur la nécessité de ce temps de transition qui résulte de la démission de Reynaud, et d'un armistice qui a empêché que « la Wehrmacht dans les huit jours, ne traverse l’Espagne, prenne pied sur la côte du Maroc espagnol, détruise en un tournemain nos divisions d’Afrique du Nord, et donne en six semaines la razzia à nos troupes sénégalaises. »

- Oui, mais Pétain n'a t-il pas outrepassé le mandat qui lui avait été donné en s’attribuant la plénitude des pouvoirs législatif, exécutif, et même judiciaire ?

- Les actes du nouveau pouvoir sont constitutionnels. Nous sommes à présent au départ d'une révolution nationale... Elle se met en marche sous l'autorité seule et entière du Maréchal Pétain. Ensuite, pour ce qui est de l'administration, elle réagit au '' principe de délégation '' qui signifie que l'administration obéit mais ne juge pas du contenu des mesures imposées.

Lancelot prend acte que le nouveau régime est autoritaire, et remplace bel et bien la République.

Le directeur de cabinet de Pétain, estime que la place d'un gouvernement est sur le sol national ; que Pétain refusera d'en faire un ''gouvernement de subordination''... Quant à la voix solitaire de De Gaulle, elle est « sans résonance immédiate. plus aisément dans l’invective que dans la persuasion. »


 

Lancelot s'intéresse à reconnaître en ville, des personnalités connues. Ainsi,Vichy a permis à James Joyce d'être logé à l'hôtel de Beaujolais, 12, rue de Paris depuis avril ; l'établissement étant réquisitionné ; il s'en est allé. Il était accompagné de Samuel Bekett. Sans-doute était-il venu visiter son ancien ami Valéry Larbaud ? C'est en France, grâce à Sylvia Beach qu'il publie Ulysse, en 1922.

Valery Larbaud est né à Vichy en 1881, il occupe un appartement au rez-de-chaussée de l’immeuble d’angle de la rue Nicolas Larbaud ( son père) et de l’avenue Victoria.

Victime d'un a.v.c. en 1935, il souffre d'une aphasie de Broca ; ses facultés intellectuelles ne sont pas altérées ; mais il ne peut s'exprimer qu'avec grande difficulté... Ce dandy, vivait de sa fortune et partageait son temps entre la lecture et les voyages.

Jean Giraudoux

 

Jean Giraudoux a son bureau dans l’hôtel du Parc avec le gouvernement de Vichy en 1940 ; il avait été nommé Commissaire général à l’information par Édouard Daladier, président du Conseil; et le resta jusqu'au 20 mars 1940. Il était présent le 10 juillet, dans le Grand Casino de Vichy, pour assister au vote par l’Assemblée Nationale des pleins pouvoirs à Pétain. Depuis le 29 juin, il partage un bureau de l’Hôtel du Parc, mais il ne joue aucun rôle alors qu'il exprime sa confiance au Maréchal; il sera mis à la retraite le 21 janvier 1941.

Ses soucis sont partagés entre son fils qui a rejoint l’Angleterre et le général de Gaulle, et une ''liaison passionnée '' avec une jeune journaliste, Isabelle Montérou, qu'il a rencontré dans un studio de la radio, lors d'un entretien sur Ondine.

 

Ondine, est cette pièce que Lancelot et sa mère, ont vu au théâtre de l'Athénée le 4 mai. Giraudoux se demandait, de par l'actualité, si les les '' Portes de la Guerre '' allaient s'ouvrir... ( référence à sa pièce de 1935 : La guerre de Troie n'aura pas lieu, créée par Louis Jouvet.)...

Anne-Laure de Sallembier, tout comme Giraudoux le dit, a « l'âme franco-allemande ». Dans Siegfried, on retrouve le drame de ''l'homme sans ombre'' de Chamiso, que connaissent bien Lancelot et sa mère.

Les français ont vu, avec Giraudoux, s'ouvrir les ''portes de la guerre''. Il est étrange, qu'on lui offrit le contre-emploi de faire la propagande de la guerre... ! Il ne sut pas utiliser le langage simple et populaire nécessaire. Son vis à vis ennemi, n'était autre que le brutal Goebbels.

Lors de l'armistice, Giraudoux s'insurge contre la complainte pétainiste de '' nous l'avons bien mérité !'' Cependant Giraudoux hésite, Pétain du fait de son prestige peut être le bouclier attendu contre les conséquences de cette lourde défaite. Giraudoux va se réfugier dans la littérature, et exalter '' la France de l'esprit''.

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1940 – Vichy. 1

Publié le par Régis Vétillard

Le gouvernement quitte Bordeaux le 29 juin, et laisse la place aux allemands. Avec lui, Lancelot arrive à Vichy, le 1er juillet 1940. L’armistice signée le 22 juin, laissait la possibilité de rétablir son siège à Paris, mais Pétain ne le souhaite pas, sans en négocier les conditions. Vichy et ses curistes, est investie - brusquement - par les autorités de l'Etat, ses hauts fonctionnaires, et très vite par par une nuée de journalistes, de quémandeurs, d’ambitieux et d’aventuriers.

Depuis Bordeaux, le désordre règne, mais l'optimisme est de rigueur. Cela va s'arranger... et tout est encore possible, parait-il.

Quel est l'état d'esprit de Lancelot en ce début juillet 1940 ? Il rejoint l'impression commune d'avoir échappé au pire... En ces premiers jours à Vichy, on ressent même une certaine euphorie. Cette défaite ( que l'on voyait venir...) permet d'en finir avec cette situation politique qui nous a mené au chaos. Pétain apparaît comme le chef et le bouclier qui manquaient. La seule crainte est qu'il ne soit pas assez rusé pour contourner ceux qui, déjà, voient dans l'hitlérisme, non pas un ennemi, mais un allié.

Lancelot pense qu'un régime d'exception avec Pétain, ne pourrait être que transitoire. Il est dans l'attente d'un retour à la souveraineté complète de la France après que l’Empire français se soit ressaisi avec l'aide ou pas de l'empire britannique, et peut-être même des Etats-Unis...

Lancelot perçoit - en particulier dans l'entourage de Laval - une autre perspective : celle d'une restructuration européenne sous l'égide d'une révolution nationale-socialiste, en collaboration avec les nazis. Cette possibilité ne peut pas être envisagée, selon Weygand ; ce serait, dit-il, de l’intelligence avec l'ennemi !

Vichy - théâtre du Grand Casino

 

Le gouvernement à peine installé, un communiqué diffusé le 2 juillet convoque pour le 9 les députés et les sénateurs à Vichy, en vue d’une réunion de l’Assemblée nationale.

Le 3 juillet, le désastre de Mers el-Kébir ; est au désavantage de l'idée que l'on se fait d'une possible entente avec la Grande-Bretagne. Dans quel camp sommes-nous ?

Très vite, chacun comprend qu'un homme - Pierre Laval – s'attache à tout prix d'achever un combat qu'il mène depuis Bordeaux : défaire la République. Il a une semaine pour convaincre les présents, à les aider d'imaginer favorablement leur prochaine carrière dans un nouveau régime. Promesse est faite du maintien de leur indemnité et du respect qui leur est du... Laval répète à l'envie : « Je vais avoir besoin de vous ... ». Laval est un bon avocat, les yeux rusés, l'esprit vif, la voix grave. Il vous assure de lui faire confiance, comme Pétain le fait.

L'objectif premier est de réunir '' l'Assemblée Nationale ''- c'est à dire les deux chambres - pour accorder au gouvernement les pleins pouvoirs constitutionnels...

10 juillet 1940

 

Le Grand Casino de Vichy ( style rococo 1901), accueille les séances ; la scène est occupé par le Président de l'assemblée et les secrétaires sur deux tables de brasserie ; devant la niche obstruée du souffleur, une table destinée aux orateurs ; et la salle sert d'hémicycle.

Il s'agit d'abord de présenter un projet et demander à l'Assemblée d'approuver le principe de la révision de la Constitution. Le 9 juillet, sur 666, seuls 3 députés (Biondi, Margaine et Roche) et 1 sénateur (le marquis Pierre de Chambrun) le refusent...

Lancelot assiste à la séance publique de l'après-midi du 10 juillet : l'Assemblée Nationale vote les « Pleins pouvoirs constitutionnels » au maréchal Pétain. Le texte est mis au vote et adopté par 569 voix contre 80 et 17 abstentions. Il est 17h30, on crie « Vive la France ! » ; on vient de déclarer la fin de la IIIe République.

Le 11 juillet, trois « actes constitutionnels » fondent l'État français ; et Pétain s'adresse aux français. Le 12, le quatrième acte désigne Laval comme successeur de Pétain.

Le « chef de l'État français » et le premier gouvernement du régime de Vichy, photo probablement prise en juillet 1940 sur la terrasse du pavillon Sévigné à Vichy. De gauche à droite : Pierre Caziot, François Darlan, Paul Baudouin, Raphaël Alibert, Pierre Laval, Adrien Marquet, Yves Bouthillier, Philippe Pétain, Émile Mireaux, Maxime Weygand, Jean Ybarnégaray, Henry Lémery, François Piétri, Louis Colson.

A Vichy, Lancelot fait le choix de louer un appartement dans un pavillon, au 10 rue du Maréchal Joffre. Une dame et son petit garçon, habitent le rez-de-chaussée, et louent les appartements des étages aux fonctionnaires nouvellement arrivés. Sur le même pallier, emménage également un personnage bien plus jeune, et très ambitieux, Pierre G. …

Le mari de la propriétaire, madame Forge, est retenu prisonnier en Allemagne. Capitaine, il a été envoyé à l'Oflag XB en Allemagne du Nord. Me Forge fait confiance au Maréchal qui assure chacun ici du souci qu'il a du sort des prisonniers.

Son fils Michel, 11 ans, est scout-louveteau, et sa mère est elle-même engagée dans ce mouvement. Lancelot se montre d'autant plus intéressé que le jeune garçon est attiré par l'univers de la chevalerie lié au scoutisme. La loi scoute, comme dit Me Forge, est « comme un rempart infranchissable contre les compromissions, la médiocrité, le mal. ».

Entrée du ministère de la jeunesse gardé par des scouts à Vichy, France en avril 1941.

Henry Dhavernas, commissaire national des Scouts de France est nommé au Secrétariat d’État à la Famille et à la Jeunesse. Le prêtre jésuite Paul Doncoeur devient aumônier national de la route SDF ; il est un correspondant de Mauriac et de Gide, en particulier ; mais sa référence littéraire c'est Péguy. Pour lui, la cause spirituelle de la défaite est à chercher dans l'incapacité à « tenir tout ensemble une religion, une culture et une '' mystique '' tenant lieu de politique. » ; et ce programme, le père Doncoeur en est persuadé, le Maréchal Pétain peut le réaliser.

 

Me Forge est une fervente littéraire et place François Mauriac en tête de ses écrivains préférés ; en effet il consacre plusieurs œuvres à la foi et il excelle dans l'expression des débats intérieurs à propos de l'amour, du mariage, de la jeunesse... Elle nomme ''l'Adieu à l'adolescence'' et également Génitrix, Destins et Le fleuve de feu... Elle lit, en ce moment ''Le nœud de vipères''.

François Mauriac, n'a pas craint de s'opposer à son milieu intellectuel et politique d'origine quand il s'est positionné en faveur des républicains espagnols et des chrétiens de gauche. Actuellement, à l'arrivée du gouvernement de Vichy, il est plutôt séduit par le nouveau régime... Cependant, en 1941, son roman ''La Pharisienne'' opérera une critique implicite de Vichy.

Une autre fois, Me Forge, confie que son livre de chevet, est ''L'Imitation de Jésus-Christ'' : il s'agit d'une œuvre anonyme écrite entre la fin du XIVe et le début du XVe siècles. Cet ouvrage de piété chrétienne, invite le lecteur à se conformer au modèle du Christ pour vivre en bon chrétien, et ne pas vivre « dans le monde », sous peine de s'y perdre. Cette lecture l'aide dans l'actualité présente : La souffrance et la douleur y sont abordées, pour signifier qu'elles sont inévitables, mais qu'elles ne peuvent être vécues de façon chrétienne que si elles sont « offertes » à Dieu.

 

Lancelot offre à Michel, le premier tome des aventures du Prince Eric : Le bracelet de Vermeil ; livre qu'il s'est empressé de lire avant de l'offrir. Michel est alors devenu un lecteur passionné de la suite romanesque écrite par Yves de Verdilhac ( alias Serge Dalens). Ce roman publié en 1937, va lancer la collection '' Signe de Piste ''. Le roman scout met en valeur le rôle du chef, et les valeurs du scoutisme : l’action juste, le comportement franc, la vivacité d’esprit, « par définition, un scout est débrouillard », « pour nous un blessé cesse d’être un adversaire ». ; il n'est pas étonnant que les comparaisons entre les scouts et les chevaliers soient courantes.

« L'époque médiévale offre un décorum fait de châteaux forts avec souterrains, oubliettes, fantômes, bannières, armures et blasons, de commanderie de Templiers et d’églises romanes, les jeunes héros traversent des aventures pleines de mystères, truffées de serments, pardons, sacrifices et initiations. Plusieurs hauts lieux du Moyen-âge, Montségur, l’Alsace des burgs germaniques, ponctuent les moments forts de ces aventures romanesques »

L'occupation allemande va interdire les mouvements de scoutisme en zone nord (ordonnance du 28 août 1940).

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