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marietta martin

1928 Davos - 4 - Marietta Martin

Publié le par Régis Vétillard

Marietta Martin

Après le repas, pendant que Lancelot, s'est isolé pour ranger ses notes et écrire quelques impressions; Elaine fait la connaissance d'une française de son âge, Marietta Martin (1902-1944*), en Suisse depuis un an, contrainte de séjourner dans un sanatorium, celui de Leysin dans le canton de Vaud. Il y a trois ans, elle a passé sa thèse sous la direction de Fernand Baldensperger, ici présent, professeur de littératures comparé à Paris.

Après avoir commencé des études de Médecine, elle a changé de voie pour la littérature. Elle parle six langues étrangères; voyage dans toute l'Europe, sa soeur est mariée avec un diplomate. Elle connaît bien les auteurs du XIXe siècle, en particulier Stendhal et travaille sur le Saint-Simonisme. Elle écrit également de la poésie. Elle présente donc beaucoup d'intérêts communs avec Elaine...

 

Lancelot découvre une jeune fille menue, à la démarche de danseuse qui semble à peine toucher la terre; sur son front de grosses boucles de cheveux noirs, et des yeux étincelants.

Elle adore faire du cheval, étrangement elle ajoute: « Mourir en plein galop, ce serait magnifique. »

Balcon sanatorium Davos

 

Marietta se confie à Elaine, sur la mort qui occupe beaucoup ses pensées... Aussi, dit-elle, « La vraie vie ne commence qu'à l'excès. »

Pour elle tout s'est joué avec son année de philosophie. D'une part le choc des ''systèmes'' qui se fracassent entre eux; de l'autre la beauté et le mystère d'un monde...

«  J'ai connu le désespoir de se retrouver seule sur la terre, abandonnée de toute croyance, sans plus d'espoir d'éternité, infime, perdue, désolée dans l'espace et le temps sans limites. »

La philosophie pourrait sembler du bavardage, la religion une duperie ; du moins... aussi longtemps que la mort demeure inexpliquée.

Marietta dit vouloir regarder la mort en face: « Parlez-moi de la mort, ou taisez-vous! »... Elle y a retrouvé de quoi illuminer sa vie... « C'est la mort qui explique tout. Sans la mort, la vie est absurde. »

 

Liegekur Davos, Sanatorium

Marietta s'est liée d'amitié avec Charles du Bos (1882-1939), quelqu'un d'exquis, attentif, qui l'a aidée lorsque ses doutes lui faisaient côtoyer l'absurde.. Lui-même venait de se convertir... Pour lui l'intelligence est source d'amour : de Saint-Jean à Augustin, Thomas d'Aquin, Ignace de Loyola, etc... tous des inspirés, des spirituels... Du Bos est un critique littéraire, un critique original, qui pense que dans toute œuvre s'exprime l'âme immortelle... Mme Wharton, que Lancelot connaît bien, a confié son livre '' The House of Mirth'' ( Chez les heureux du monde ) - à Du Bos – pour sa traduction.

Une maladie chronique accompagne Du Bos, il fait souvent état de douleurs qui l'accompagnent. Marietta ressent à quel point la maladie peut permettre d'appréhender certaines valeurs essentielles. La maladie appelle, et demande une réponse... Elle met aussi à l'épreuve... Quand la souffrance empêche même de penser ; la maladie devient ''immobile'', il n'y a plus ni présent, ni passé, seulement l'instant présent... Seul le corps peut bouger... C'est pour lui, l'image de la Croix...

 

Marietta a la foi. Elle en parle comme d'un secret, parce qu'elle ne relève pas que des croyances. D'ailleurs, dit-elle, elle a retrouvé la foi, dépouillée de ses croyances...

Après son année de Philosophie, Marietta s'est dirigée vers la médecine. Là, elle croise le visage doux, d'un homme, jeune interne qui donne des cours. Elle l'aime. Il est marié. «  Je l'ai vraiment aimé ; En tout bien tout honneur (…) je sais qu'il a deux enfants... » . « Mon regard ne le quitte pas pendant les cliniques, j'essaie de l'hypnotiser, »... « Je me suis un peu brûlé le bout des ailes. » « J'en conserve un peu d'expérience, un peu de douceur. »

 

Au cours d'une promenade sur des sentiers enneigés, Lancelot et Elaine se sont pris par la main, pour s'aider à ne pas glisser... Ils se sont rapprochés, se sont serrés l'un contre l'autre, et se sont sentis aimés...

Elaine ne sait que faire de ce cadeau qu'elle désirait... « Je suis une femme mariée...»

Elle se confie à Marietta... Comment vivre en même temps, cette peur du péché et le plaisir d'aimer... ?

Marietta lui répond, « Je suis une femme qui, après expérience (oh oui!) a dû reconnaître qu'elle n'est bonne qu'à aimer et à être aimée, et qui s'y est résignée... avec ivresse. »

 

Chacun, ici, tente de profiter des belles heures qu'offrent la montagne et la météo. Le Davoser Ski-Club se met à disposition des professeurs et étudiants, et leur propose des initiations aux sports de neige. Ces exercices augmentent cette ambiance particulière communautaire, où après l'étude autour de grand maîtres réputés, la vie offre sa continuité dans une grande fraternité...

Un cortège nocturne aux flambeaux a spontanément été organisé par les étudiants : « un long serpent de feu déroule ses plis enflammés sur notre “Promenade”, de Platz à Dorf, entraînant professeurs, étudiants, curistes et Davosiens dans un mouvant tumulte »

 

Lancelot assiste à la rencontre bienfaisante entre Paul Tillich et Fritz Medicus (1876-1956) ; le premier exprimant sa reconnaissance au second pour lui avoir fait découvrir la richesse de l'idéalisme allemand avec en particulier l'oeuvre de Schelling, qui fait le lien entre théologie et philosophie...

L. Alenza - Satire on romantic suicide

On peut s'interroger ensuite sur la correspondance qui existe entre l'esprit humain et la réalité... Cela n'a t-il pas une influence sur le sens de notre vie..? La réponse idéaliste repose sur un ''Absolu'' ( la Nature, la Raison, un Sens ( de l'histoire ..) …)

La Grande Guerre fut désastreuse pour la pensée idéaliste... En effet, elle a conduit Tillich a faire l'expérience de l'abîme caché au fond de l'existence humaine, ce qui interroge et la philosophie et la théologie...

Par contre le vitalisme de Nietzsche exprime cette expérience de l'abîme... Nietzsche valorise le combat, la lutte ( Par-delà le bien et le mal) ; vivre c'est donner libre cours à une énergie créatrice, un élan, un élan vital … Si « Dieu est mort », alors la vie n'est qu'un chaos sans but où s'affrontent les êtres.

Paul Tillich, en cela, considère que dire que Dieu est mort, signifie qu'aucun nom, aucune définition ne peut être donnée de Dieu, et qu'Il nous concerne existentiellement ( c'est même une fonction religieuse de l'athéisme) ...  « Quand on est vraiment saisi par l’inconditionnel, Dieu ne peut être nié qu’au nom même de Dieu »

C'est pour cela, que le langage religieux est nécessairement symbolique.

Lancelot croise un étudiant qui a suivi son directeur adjoint de l'E.N.S. Célestin Bouglé, un sociologue positiviste. Il s'agit de, Albert Lautman, engagé à la LAURS ( Ligue d’Action Universitaire Républicaine et Socialiste); cependant, ils font état d'une connaissance commune, Daniel Gallois, normalien et maurassien, proche de Jean de Fabrègues... Mais, ce qui intéresse Lancelot, c'est le choix d'Albert Lautman pour la philosophie des mathématiques... Très vite la discussion se porte sur la confiance que nous pouvons avoir de l'intuition mathématiques et de son développement ; peut-elle rivaliser avec la perception sensorielle, dans l'appréhension de la réalité objective ?

Pour Platon, « c’est par le beau que toutes les belles choses deviennent belles » (Phédon). La beauté existe donc en elle-même... Elle est une essence, une réalité pensée par le philosophe... Les idées platoniciennes sont indépendantes du monde sensible, elle sont supérieures au monde sensible : elles constituent la vérité authentique... Et, en particulier pour les idées mathématiques... « La réalité inhérente aux théories mathématiques leur vient de ce qu'elles participent à une réalité idéale qui est dominatrice par rapport à la mathématique, mais qui n'est connaissable qu'à travers elle. »

Ceci étant, Lautman ne se satisfait pas de cette simplification. Il se donne l'objectif de travailler sur ce sujet... ( Il sera fusillé par les allemands le 1er août 1944, près de Bordeaux)

Avec Lautman, Lancelot fait connaissance d'un professeur agrégé de Littérature, Paul Desjardin présent ici comme journaliste. Ce passionné de controverses intellectuelles, organise lui-même dans une abbaye à Pontigny, des ''Décades'' ( ou Entretiens) : il s'agit d'organiser '' une libre coopération intellectuelle, ouverte au plus grand nombre et régie par «l'amour actif de la vérité et du droit» ''. Desjardin invite Lancelot et Elaine aux prochaines Décades de 1929...

Note (*) : Marietta Martin, est une résistante dès 1941, elle écrit et diffuse ''La France continue''. Emprisonnée, elle décède en Allemagne en Novembre 1944...

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