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litterature

Edith Wharton – Les règles de la fiction

Publié le par Perceval

L'ambiance qui règne dans ce colloque littéraire improvisé semble excellente, et peut-être facilitée par quelque vin frais italien... Très vite la discussion entrevoit le thème du sujet du roman; par sujet j'entends l'enjeu, duquel les personnages et la situation sont au service...

Winston et Edith se disputent sur le sujet, que chacun rêverait d'écrire, mais - qui ne peut se faire - ... Edith raille d'ailleurs ces romans qui se voudraient résolument modernes par leur écriture ''pornographique''. Elle en revient encore à son ami, Henry James... Subjectivité et mystère, tout l'opposé d'un Maupassant ... Si l'instinct sexuel anime un personnage, et que l'auteur explique la situation, alors le personnage devient une marionnette... Ceci dit même si Maupassant est un auteur exceptionnel, par sa maîtrise de l'écriture, son style puissant et précis; il pense qu'on obtient le meilleur effet en peignant les êtres de l'extérieur plutôt que de l'intérieur; il ne tient pas compte de la nature morale de l'homme...

Churchill, reconnaît que Maupassant choque la bienséance victorienne... Edith Wharton, ajoute que la culture victorienne mêle art et morale... Au fond, à Maupassant il manque l’ambiguïté, et le mystère de James...

 « La quête du secret ne doit jamais se terminer car elle constitue le secret lui-même. » Tzvetan Todorov, critique littéraire bulgare, à propos de la nouvelle de Henry James, « Le motif dans le tapis ».

Clementine, et Winston Churchill

 

Et si nous relevions le défi - propose Clémentine - quel est le sujet le plus choquant qu'un auteur ne pourrait écrire sans talent, et que seule la vraie littérature pourrait s'emparer...?

Anne-Laure rappelle qu'Edith est déjà allée bien loin dans cette exploration... En effet, dans « L’ermite et la sauvageonne », la romancière nous plonge dans une ambiance mystérieuse pour témoigner avec finesse et subtilité de ... disons ''l'appel de la chair'', même si ici, il est encore aveugle et sans objet. Dans « Le prétexte », Edith tourne en dérision les contraintes sociales et les réticences morales qui entravent les sentiments d’une femme mûre; hélas si l'écriture est délicate, l'intrigue est cruelle....

 

Edith Wharton, se plaint amèrement de la situation dans laquelle se trouve la femme aujourd'hui... En littérature, aussi, reconnaissez - dit-elle - qu'avant Jane Austen il était possible d'aborder sans honte tous les aspects de la vie. A partir de cette époque, la pruderie s'est mise à régner...

Thackeray (1811-1863), lui-même, présentant sa merveilleuse ''Foire aux vanités'' (1848) comme un spectacle de marionnettes, reconnaissait avec amertume et tristesse: « Depuis la mort de l'auteur de Tom Jones (1749), aucun romancier parmi nous n'a été autorisé à dépeindre un ''homme'' dans toute sa vigueur »... Les romans de Charlotte Brontë (1816-1855), d'un romantisme irréel, sont accusés de sensualité et d'immoralité... !

Finalement, Morton Fullerton propose un sujet, qui lui semble tabou par excellence... Edith le sait, Morton est attiré par les relations en marge... L'amour très protecteur de sa mère, son attirance très jeune pour sa petite cousine, Katherine Fullerton, élevée avec lui comme sa sœur... Tout cela sans-doute l'amène à proposer le sujet de l'inceste... Et, précisément, Edith est interpellé depuis longtemps par ce thème...!

Alors, attention...! Je reste avec Edith Wharton, sur le plan littéraire; l'inceste n'est pas pris dans sa réalité scandaleuse... Son évocation est une stratégie d'évitement... En effet, écrire sur l'exquise découverte du plaisir sexuel, par un rapport incestueux, rend inavouable cette bouleversante révélation... Edith, sait que l'émoi féminin est condamné au mutisme...!

Donc, effectivement, évoquer l'inceste, signifie au lecteur que le plaisir sexuel, en soi, devient alors un motif inavouable, qui ne peut être écrit...

de John Singer Sargent

Et cependant, quelqu'un va relever le défi...? Winston Churchill...? Edith Wharton...? ou ... Gladys Parrish...?

 

Effectivement, Gladys Parrish (1887-1959) sera l'auteure d'un best-seller, mais l'oeuvre restera anonyme, et provoquera en partie son suicide... Et, précisément, la trame de ''Madame Solario'', pourrait bien être née, là pendant ces longues discussions autour du thème d'un futur succès littéraire... Longtemps ce roman, sera attribué à tort à Churchill....!

Les trois prochains articles seront consacrés au roman ''Madame Solario''

 

Sources: ''Les règles de la fiction'' d'Edith Wharton

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Edith Wharton en Italie -2-

Publié le par Perceval

Hôtel Bellevue, Cadenabbia, Lac de Côme

A l'hôtel Bellevue de Cadenabbia un extraordinaire et heureux hasard va faire rencontrer – pour un jour - nos deux couples voyageurs avec des ''connaissances'' et composer un joyeux, cultivé et improvisé colloque sur le thème de l'écriture d'un roman. Et j'ose émettre une hypothèse littéraire: et si c'était ce jour là que serait né l'idée du roman ''Madame Solario'' promis à un beau succès... ? Je vais m'en expliquer …

Winston_Churchill et Clementine_Hozier

Ces ''connaissances'' vont s'assembler grâce à Clémentine Churchill-Hozier, qui admire Edith Wharton, et surprise de la trouver là s'empresse de lui présenter son mari, le jeune député et récent président du Board of Trade, Winston Churchill, avec qui, elle vient de se marier... Les présentations incluent une jeune américaine, Gladys Parrish, amie de Clémentine et qui possède une maison sur le lac de Côme, et qui va se joindre au groupe...

Cette rencontre sera très productive, si j'en crois les notes d'Anne-Laure, qui laissent entrevoir l'idée d'un roman dont l'intrigue serait située dans cet hôtel même...

Ce jour là, Anne-Laure de Sallembier avec Jean-Baptiste de Vassy, Edith Wharton avec M.F., Winston et Clémentine Churchill, et Gladys Parrish – la plus jeune et célibataire – ensemble, vont donc beaucoup parler littérature.

Edith Wharton, 1905

De tous les sept, l'écrivain reconnu est Edith Wharton; en 1905, elle a publié ''The House of Mirth'' qui fut un grand succés...

De tous, l'un ( et ce n'est pas E. Wharton...) recevra le prix nobel de littérature... Il s'agit de W. Churchill (1874-1965), il est un jeune homme passionné par l'aventure, l'action... Alors qu'il termine ses études à l’académie royale militaire de Sandhurst, son désir le porte vers d’autres continents... N'ayant point de rente, il participe aux campagnes miltaires comme correspondant de guerre notamment pour le Daily Telegraph. Il commente, et ose même critiquer les stratégies militaires de ses supérieurs. Il relate ses propres exploits en Inde, au Soudan, en Afrique du Sud. Par exemple, il sauve son régiment lors d’une mission de reconnaissance à la frontière nord-ouest de l’Inde, et il parvient à s’échapper des geôles des troupes ennemies au Soudan.

Mais, pourrait-il écrire un roman ...? Il avoue lui-même avoir peu d'imagination; mais il répète à l'envie: « J’aime que les choses arrivent et, si elles n’arrivent pas, j’aime les faire arriver »

Le jeune homme a soif d'action, et ne cache pas son ambition... Après avoir compté ses exploits, sa carrière littéraire est lancée, et il compte en faire une voie royale vers la politique... Il vient d'écrire la biographie de son père, député et ministre, mort 13 ans plus tôt.

Churchill ( 12 ans plus jeune) est ravi de rencontrer Edith Wharton, qu'il ne connaissait pas; mais son épouse Clémentine, lui assure qu'étant lui-même l'enfant d'une américaine ravissante, fortunée et fantasque: Jenny Jerome, il ne peut qu'être intéressé par ses écrits, sa mère pouvant être l'héroïne de l'un des romans de Wharton ... Valentine ajoute que le surnom de l'ecrivaine – selon Henry James - serait « l'ange de la dévastation », car elle a le don de parler calemement de choses bouleversantes... Winston - qui ne connaît pas non plus H. James - trouve tout ceci fort intéressant...

Winston Churchill et son épouse Clementine, 1910

Il est à remarquer que tous ces gens se retrouvent en Italie; et qu'ici, ils savourent une réelle liberté; il serait inconcevable de retrouver la même assemblée et la même désinvolture en Angleterre ( ou pire, aux Etats-Unis...).

Déjà à Paris, Edith Wharton elle-même a pu s'aventurer dans l'adultère... Il est vrai que son mari, malade, va rentrer en Amérique. Ensuite, la littérature procure à l'écrivaine, un intérêt particulier de l'élite culturelle à son égard: « À Paris, personne ne peut vivre sans littérature, et le fait que je fusse un écrivain professionnel, au lieu d’effrayer mes amis élégants, les intéressait beaucoup. (...) La culture est, en France, une qualité éminemment sociale, tandis qu’on pourrait aussi bien dire qu’elle est antisociale dans les pays anglo-saxons. En France, où la politique divise brutalement les classes et les coteries, les intérêts artistiques et littéraires les unissent ; et, partout où deux ou trois Français cultivés se rencontrent, un salon se constitue aussitôt » ( E. Wharton - Les Chemins parcourus)

"Edith-Wharton" photographié par Annie Leibovitz

 

De cette mémorable journée et soirée, à l'hôtel Bellevue de Cadenabbia... Je note que, Edith Wharton, admire Balzac, pour ce qu'il est le premier « à considérer ses personnages, physiquement et moralement, dans leurs habitudes de vie, avec toutes leurs manies et leurs infirmités, et à les montrer ainsi aux yeux du lecteur, mais aussi à concevoir l'intrigue de ses romans autant en fonction du lien des personnages avec leur lieu d'habitation, leur milieu social et leurs opinions personnelles, qu'en fonction de l'action qui résulte de leur rencontre. »

La pruderie des romanciers anglais, les contraint à l'hypocrisie quand il s'agit de l'amour et des femmes... « Scott remplaça le sentiment par le sentimentalisme, et réduisit ses héroïnes au rôle d'ornements insipides.. » alors que dans la volonté réaliste de Balzac, ses personnages féminins, les jeunes comme les vieilles, sont des personnes vivantes, autant pétries de contradictions et déchirées de passions humaines, que le sont ses personnages d'avares, de financiers, de prêtres, de médecins. »

"Edith-Wharton" photographié par Annie Leibovitz

« La nouveauté, en Balzac comme en Stendhal, est d'avoir avant tout considéré leurs personnages comme des produits de leurs conditions matérielles et de leur milieu... »

 

Clémentine Churchill interroge Edith sur les nouvelles tendances littéraires, celles qui mettent l'accent sur les '' flux de conscience'' ( ''The Stream of Consciousness " est, à l'origine, un concept philosophique que William James ( le frère d'Henry) formula en 1892.).

Cette méthode « note les réactions mentales comme les réactions visuelles, (…) elle les livre comme elles viennent, sans considération pour le rapport qu'elles peuvent ou non avoir avec le sujet, ou plutôt avec l'idée que leur masse hétéroclite constitue en soi un sujet.

Cette volonté de noter chaque sensation, chaque mouvement d'une pensée à demi consciente, chaque réaction automatique aux impressions passagères, n'est pas aussi neuve que semblent le prétendre ses défenseurs. La plupart des grands romanciers l'ont manifestée, non pas comme une fin en soi, mais en ce qu'elle pouvait servir un dessein général... »

"Edith-Wharton" photographié par Annie Leibovitz

 

Edith Wharton préfère insister sur le besoin d'une nouvelle vison... Observer son objet suffisamment longtemps pour le faire sien; l'alimenter de ses recherches, de son savoir et de son expérience... D'ailleurs ne pas s'en tenir là, connaître un grand nombre d'autres choses... Expérimenter, voyager...

Aller en Italie..! et, Winston Churchill rappelle la formule de Mr Kipling: « Que peut-on savoir de l'Angleterre si l'on ne connaît que l'Angleterre ? »

Mais, qu'en est-il de l'inspiration...? Personne, dans cette assemblée ne semble y croire, sinon en la comparant à une enfant titubant et bredouillant... L'imagination doit tirer parti de l'expérience spirutuelle et morale... Pour qui écrit-on? L'un privilégie son public, et l'autre « pour un autre moi avec qui l'artiste créatif est toujours en mystérieuse correspondance »...

Un point inquiète Gladys Parrish: au moment d'écrire le romancier ne se demande t-il pas: quel personnage va voir cette chose que je veux raconter... ? Par qui vais-je la décrire ? Deux personnes décriront forcément la même chose de façon différente...

Effectivement, rapporte E. Wharton: « le romancier qui a choisi le point de vue d'un personnage doit alors s'efforcer de ne communiquer rien de plus, rien de moins, et surtout rien d'autre, que la façon dont sent, pense et réagit ce personnage.»

A suivre...

Sources: ''Les règles de la fiction'' d'Edith Wharton

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Edith Wharton – une américaine à Paris.

Publié le par Perceval

Elles sont nombreuses, les américaines, mondaines, actrices, mécènes, écrivaines, danseuses... ; dans le Paris de la ''Belle Epoque''... Leur point commun est d'être éprises de liberté... Sans-doute fuient-elles une Amérique puritaine.... ?

Mariage de Boni de Castellane et Anna Gould

Parmi les plus connues, qui sont-elles ?

Anna Gould (1875-1961), ''héritière'', épouse le comte Boni de Castellane. Les excentricités dispendieuses de Boni finirent par inquiéter la famille Gould... Les citoyens américains s'émeuvent que d’authentiques et solides fortunes américaines, s'en aillent chercher en Europe, de la frivolité ou simplement un titre de comtesse ? Anna Gould se remarie civilement le 7 juillet 1908 avec un cousin de son premier mari, Hélie de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan (1859-1937).

Winnareta Singer

Winnaretta Singer (1865-1943), héritière des machines à coudre Singer, se marie en 1893 avec le prince Edmond de Polignac, compositeur aristocrate, et lui ouvre les portes de l'élite de la société française. Tous deux homosexuels, ils partagent la même passion du mécénat artistique. Admiratrice des œuvres d'Edgar Degas et de Claude Manet ; elle est très amie avec Gabriel Fauré et Proust est un habitué de son salon. 

Isadora Duncan (1877-1927), danseuse américaine, elle révolutionne la pratique de la danse par un retour au modèle des figures antiques grecques. Femme libre, parfois extravagante et danseuse magique aux pieds nus et aux voiles vaporeux; elle s’installe à Paris au printemps de l’année 1900 avec sa famille. Peu après, elle débute dans les salons parisiens les plus réputés, puis en 1903, fait sa première apparition publique, au Théâtre Sarah Bernhardt.

Alice Toklas

Alice Toklas (1877-1967), femme de lettres américaine. Elle est la compagne de l'écrivaine Gertrude Stein, dès 1907. Ensemble elles tiennent au 27, rue de Fleurus un salon qui attire des écrivains tels que Ernest Hemingway, Scott Fitzgerald, Thornton Wilder, Paul Bowles et Sherwood Anderson ainsi que des peintres avant-gardistes comme Picasso, Matisse et Braque.

Romaine Brooks (1874-1970), peintre américaine, elle a 31 ans quand elle achète un grand studio, rive gauche, à Paris...

Anne Morgan (1873-1952), fille d'un grand banquier américain, elle milite pour les conditions de travail et le droit de vote des femmes. À partir de 1908, elle vit à Versailles avec deux amies. En 1914, la guerre la surprend dans toute son horreur. Loin de rentrer à New York, Anne Morgan reste pour venir en aide aux blessés.

Romaine Brooks

 

Anne Morgan 1910

 

Natalie Barney 1900

 

Natalie Clifford Barney (1876-1972), grande amoureuse homosexuelle au charme exceptionnel, et d'une grande intelligence, elle est une femme de lettres américaine qui a son salon littéraire, rue Jacob. Dans ce ''temple de l’amitié'' on croise Colette, André Gide, Ernest Hemingway, Adrienne Monnier, Jean Cocteau…

Mary Cassatt

Mary Cassatt (1844-1926), peintre américaine, elle a choisi de vivre et de travailler à Paris, où elle intègre le groupe des impressionnistes.

Dorothea Klumpke (1861-1942), la plus jeune des trois sœurs Klumpke, est la première femme à soutenir, en 1893, une thèse de doctorat en mathématiques et astronomie à la Sorbonne. Elle sera aussi la première à effectuer des ascensions en ballon libre destinées à des observations astronomiques. Directrice du Bureau des mesures de l'Observatoire de Paris, elle a été nommée chevalier de la Légion d'honneur.

Anna, l’aînée des sœurs Klumpke, elle-même peintre, devient la compagne de Rosa Bonheur. Vivant à ses côtés au château de By, près de Fontainebleau, elle en devient la mémorialiste.

Dorothea Klumpke, astronome

 

Américaines ou Anglaises, je pourrais citer encore Djuna Barnes, Sylvia Beach, Caresse Crosby, Nancy Cunard, Hilda Doolittle, Janet Flanner, Anaïs Nin, Jean Rhys,... etc...

 

 

Et, Edith Wharton (1862-1937), que je vais évoquer bien plus longuement ; parce que cette femme issue d'une bonne famille de la haute bourgeoisie du « vieux New York », intellectuelle, établie à Paris a rencontré Anne-Laure de Sallembier ; et que j'ai quelques documents qui me permettent d'en parler …

E. Wharton

Enfant, Edith a étudié le français et s'était déjà rendue à Paris avec ses parents... Elle a parcouru toute l'Europe et découvert Paris, Rome, mais aussi l'Espagne et l'Allemagne.

Dès 1880, elle publie ses créations, elle connaît le succès avec « The Decoration of Houses » (1897) et surtout avec ''Chez les heureux du monde'' (The House of Mirth) , son premier roman, en 1905.

Dans les années 1880, Edith se fiance, et rompt : elle est courtisée par deux hommes. Walter Van Rensselaer Berry qui partage son esprit intellectuel et littéraire ; mais sans fortune, il n'ose pas la demander en mariage... Edith Jones, âgée de 22 ans, épouse un rentier, neurasthénique et infidèle, Edward (Teddy) Wharton, issu du même milieu qu'elle mais avec qui elle ne partage rien de ses intérêts intellectuels et artistiques...

E. Wharton

Walter Berry va devenir en 1916 un ami de Proust, son livre ''Pastiches... '' lui sera dédié...

 

En 1903, Edith Wharton rencontre Henry James (1843-1916) en Angleterre, avec lequel elle restera liée jusqu’à la mort...

En 1907, elle s'installe à Paris. L’écriture et les mondanités la distraient d'une vie familiale triste et sans enfants. Elle habite place des Etats-Unis...

Lorsqu'elle a besoin d'un hébergement temporaire, elle utilise l'Hôtel de Crillon , qui vient d'ouvrir ses portes dans un immeuble de la fin du XVIIIe siècle situé Place de la Concorde, et qui, à son avis, accueillait une foule cultivée. Elle déteste le Ritz, où séjournent les Américains nouvellement riches mais non cultivés...

Edith Wharton

En 1910, elle va emménager 53 rue de Varenne et y reçoit Paul Bourget, Anna de Noailles,… Dans la même rue, travaillent ensemble l’écrivain Rainer Maria Rilke et Auguste Rodin … Elle écrit là Le Temps de l’innocence, tableau cynique de la haute bourgeoisie américaine pour lequel elle reçoit le premier prix Pulitzer féminin en 1921. 

Le style d'Edith Wharton pourrait se rapprocher de Balzac, Zola, Flaubert, qu'elle lit en français ; il s'approche du ''naturalisme'' tant elle observe d'un œil et d'une plume documentée les agissements de la société qui l'entoure... Selon les mots de Henry James ,dans ses romans, elle dit "plus" et dit "mieux".

The House of Mirth - Edith Wharton -

Teddy aime sans-doute sa femme ; ils voyagent, pratiquent les sports de plein air ; mais Teddy est atteint d'une maladie nerveuse, et dès 1907, dépression et manies font qu'il est difficile à vivre...

The House of Mirth - Edith Wharton - film 2000

En 1907, Edith Wharton, a quarante-cinq ans. Elle est déjà un écrivain reconnu. Son roman ''The House of Mirth'' rencontre un grand succès en Amérique, et elle est riche...

Au cours d'une soirée chez la comtesse Rosa de Fitz-James, au 142, rue de Grenelle, Edith Wharton aurait été présentée à William Morton Fullerton (1865-1952) par son ami Henry James. Morton Fullerton travaillerait comme journaliste à Paris pour le London Times.

Elle confie à Anne-Laure de Sallembier, le trouver mystérieux et très intelligent... Mais... Ce qui m’apparaît vraiment mystérieux ; c'est que la suite des documents indiquent que Anne-Laure ne croit pas à '' l'existence '' de Morton … ! Elle semble convaincue que H. James et Edith sont complices dans cette aventure fictive qu'elle attribue à leur imagination de romanciers... Jusqu'au jour, où Edith Wharton et M.F. vont proposer à Anne-Laure de l'emmener en Italie...

A suivre... 

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Jules de Gaultier – le Bovarysme.

Publié le par Perceval

En particulier au Mercure, les préoccupations et les discussions tournent beaucoup autour des relations entre les hommes et et les femmes … A ce propos, une figure de femme entretient de longues discussions, celle d'Emma Bovary... !

 

Madame Bovary est parue pour la première fois, en 1856, dans La Revue de Paris.

Nous dirions que c'est une histoire banale... et précisément, fait scandale à cause de sa banalité même : deux adultères et un suicide. Un fait divers, marqué par son époque.. Une femme insatisfaite, qui, après avoir cherché des sensations intenses dans la littérature, les images de la religion et la relation amoureuse, n’échappe à son milieu que par la mort. Ce portrait fait par Flaubert (1821-1880) semble si juste, réaliste ; qu'est adopté un néologisme basé sur ce personnage : « le bovarisme » ou « bovarysme »... Ce terme est employé une première fois en 1880 dans le Siècle pour qualifier la ''maladie'' ( Flaubert était médecin) dont souffre Emma...

Jules de Gaultier (1858-1942) - (Paris, entre 1901 et 1905)

L'homme qui entretient Anne-Laure de Sallembier, de ce sujet est Jules de Gaultier (1858-1942), que nous avons déjà évoqué...

Jules – homme élégant, à l'attitude noble - est un simple receveur des finances, qui va faire de la philosophie et publier dans les revues les plus prestigieuses… Il connaît bien la Normandie, qu'il apprécie ( Anne-Laure y est bien-sûr attachée …) ; à Paris, dit-il, il est comme « dans une chambre sans fenêtre » ...

Il soutient que le bovarysme, qui toucherait beaucoup de femmes, serait d'être amoureuse de l'amour, au lieu d'être amoureuse d'un homme ( bien réel...)... Comme Don Quichotte ( pour l'homme...), Emma Bovary mélange la vie, et ses illusions ; et ils ne peuvent pas supporter la réalité...

- Il s'agit donc d'une maladie... ?

- Non …. C'est un état de fait … !

- Vous exagérez...

- Pensez-vous que chacun d'entre nous puissions avoir la connaissance effective de la réalité … ? Le premier pas – disons créateur - de l'homme, c'est de distinguer le moi du monde extérieur … Il voit la diversité du monde, il distingue des ''phénomènes''...

- Il se fait une idée du monde qui l'entoure ….

- Oui, mais attention... Ce monde n'est pas figé. Il évolue...

- Mais, ce qui se montre à nous, peut nous mentir ! ?

- Oui... et de plus, notre perception aussi … Le tout repose nécessairement sur une illusion... !

- Alors... Comment accéder à la Vérité … ?

- « Croire ! Contempler ! ce double vœu a hanté de tout temps les cervelles philosophiques ; il a partagé le monde des philosophes en deux types rivaux et ennemis : le sacerdote et l’artiste. »

En fait, Jules de Gaultier pense « que toute vérité, qu’elle soit morale ou scientifique, n’est jamais vraie en soi, mais qu’elle ne l’est qu’en fonction de son utilité présente ou passée. »

Jules de Gaultier se rattache à à Schopenhauer, par son éducation philosophique...

« Le monde est un spectacle à regarder et non un problème à résoudre » dit-il.

Anne-Laure de Sallembier, découvre Nietzsche, grâce à Gaultier qui tient la chronique philosophique du Mercure... Il ne réside pas à Paris, mais Anne-Laure le voit régulièrement lors de ces passages. Élégant, physique d'officier de cavalerie, il parle posément en bon professeur. Il semble ne parler que de ''bovarysme'' ; il en a fait la clé de voûte de sa philosophie. C'est une manière de parler de la limite de la Connaissance ; et concerne l'humain en général... « toute réalité qui se connaît elle-même, se connaît autre qu’elle n’est. Ainsi s’énonce, resserrée en la forme d’un aphorisme, la notion du Bovarysme ».

Ce que nous appelons connaissance est en fait une création de notre part. La réalité phénoménale est autre qu'elle n'est ! Notre perception repose sur une illusion... Il ne resta au philosophe que de croire ou contempler...

Proche de Nietzsche, Gaultier reste fondamentalement persuadé que toute vérité, qu’elle soit morale ou scientifique, n’est jamais vraie en soi, mais qu’elle ne l’est qu’en fonction de son utilité présente ou passée.

Le « rationalisme » lui apparaît comme étant « une confusion des catégories de l’intelligence et de la croyance ».

Seuls les artistes ne sont pas dupes des illusions qu'ils créent. L'art est essentiel, c’est un des moyens que la vie choisit pour manifester « qu’elle veut aussi prendre conscience d’elle-même ». C'est ce que Gaultier appelle : la « justification esthétique de l'existence ». Le philosophe-artiste est critique du monde, même s'il reste sensible aux idées du temps...

 

Le philosophe tente de comprendre le mécanisme des actions humaines et de chercher quel peut bien être leur but, et si elles en ont un, ou si la vie n'est pas autre chose qu'un ensemble de gestes évoluant parmi les ténèbres du hasard.

La philosophie rejoint les mythes qui ré-enchantent la banalité du quotidien, non que ce quotidien soit banal, mais parce qu'ils en traitent avec génie ( analogue à un sujet traité avec art, ou sans art …) Schopenhauer dit, comme Shakespeare... Frédéric Nietzsche, est en même temps un grand poète et un grand philosophe.

Je peux imaginer comment ce discours a pu émouvoir Anne-Laure ; elle, qui tentait de comprendre comment l'histoire du Graal, de Perceval, des chevaliers de la Table Ronde, et des femmes-fées, pouvaient encore parler à des hommes et femmes de raison en ce début du siècle … !

 

La question posée par ''le bovarysme'', est qu'il peut se développe dans un sens absolument opposé à la personnalité réelle de l'individu. On parle alors de maladie, s'il s'agit de fausse passion, fausse vocation. Le ''non-vrai'' devient une condition de l'existence ; jusqu'au moment où le rêve se brise au contact de la réalité... Par exemple, quand Emma imite la signature de son mari sur les billets qu'elle a souscrits, malheureusement, son imagination ne change pas la loi du monde. Les effets souscrits sont représentés à leur échéance. Impayés, ils sont protestés. Emma, plutôt que d'avouer, choisit la mort.

 

Pour Gaultier, encore, l''instinct de vie'' pousse l'individu à créer de l'illusion pour vivre ( idoles …) ; à l'opposé'' l'instinct de connaissance'' en doute et démystifie...

Baudelaire disait : « … Je sortirai quant à moi satisfait d'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve. » ( Reniement de saint Pierre, des Fleurs du Mal )

 

Nietzsche affirme que le mythe est d'une manière générale « le lit de paresse de la pensée » … Et donc, s'il s'agit de nourrir sa pensée par les mythes, il faut ne pas s'y laisser enfermer, telle une croyance ; mais s'y laisser inspirer, interroger... Le mythe a cette faculté de proposer une multiplicité de sens …

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1900 - Le Mercure de France (suite)

Publié le par Perceval

Le parcours intellectuel - je n'ose dire la vie...- d'Anne-Laure de Sallembier va connaître un tournant avec son entrée dans l'intimité du cercle littéraire du '' Mercure de France ''… Non pas comme écrivain ; plutôt – j'imagine – comme femme du monde, qui soutient - à l'image de ces femmes de la bourgeoisie, retenues dans leur énergie – et gravite autour de sphères d'influence pour soutenir des causes intellectuelles...

 

A leur retour de Nouvelle-Calédonie, Anne-Laure reçoit chez elle le couple Paul et Marie Chabaneix, lui médecin, et tous les deux écrivains... Leur pseudonyme est Nervat... Anne-Laure sympathise avec Marie Nervat et exprime son émerveillement devant l'union tendre que renvoie le couple. Ils publient en 1897, les ''cantiques des cantiques'', les ''Rêves unis'' en 1905, sous leur double pseudonyme. Hélas, Marie va mourir en 1909... !

Marie Nervat. par Kees van Dongen

 

« C'est si beau, le ciel bleu, la mer, toute la vie ;

je suis jeune et l'on m'aime, et j'ai peur de mourir !

l'idée de mort me hante ainsi quand le soir tombe,

dans la tranquillité de la maison j'ai peur;

il me semble La voir glisser ainsi qu'une ombre

et puis, pour l'arrêter, ses mains touchent mon cœur.

Idée, je voudrais te chasser! Quand sous la lampe

je le vois laisser là son livre et me sourire

alors qu'il fait si noir en moi, sans rien lui dire,

je détourne mes yeux pour lui cacher mes larmes...

De son bonheur il ne faut ne parler qu'à voix basse. » Marie Nervat

 

C'est peut-être par l’intermédiaire du couple Nervat, qu'Anne-Laure de Sallembier va pénétrer le salon du Mercure de France... Elle y fera d'étonnantes rencontres, qui chacune seront une facette de cette Quête qu'elle a héritée...

Elle va rencontrer Remy de Gourmont (1858-1915) , et le visiter semble t-il assez souvent dans un appartement sous les toits, rue des Saints-Pères, encombré de livres...: rencontres surréalistes ! ( enfin, disons ''symbolistes''...)...

Dans sa mansarde, sans luxe, Gourmont semble vivre tel un grand seigneur sur de vastes domaines intellectuels... Il vit reclus ( défiguré par une sorte de lupus...) ; seule Natalie Clifford Barney (1876-1972) réussira ( par la passion qu'elle lui inspire) à le sortir... et le Cinématographe que Blaise Cendrars lui aurait fait découvrir...

 

Remy de Gourmont est un esprit curieux de tout, énormément érudit, il écrit beaucoup... Homme de passion ; Anne-Laure est touché par cet absolu qu'il donne à l’intelligence, mais aussi parce que tout son esprit accorde à l'amour, la beauté... Il lui répond « on écrit autant avec son caractère, qu'avec son esprit... »

Il semble pour Anne-Laure, être un vieux sorcier allemand hanté par des visions somptueuses, ou effrayantes...

Quand Remy de Gourmont, rencontre Natalie Barney – amenée chez lui par Edouard Champion ; elle a 34ans ( lui 52) ; Elle est belle. Il est laid. Elle est riche. Il ne l’est pas. Elle aime les femmes. Il les aime également : un amour platonique pour celle qui faisait un poème de sa vie... On dit – et c'est écrit sur sa tombe – qu'elle fut l’Amazone de Remy de Gourmont...

 

Jules Gaultier qui tient la chronique philosophique, va compléter les notions d'Anne-Laure sur Schopenhauer – auteur à la mode – et l'initier à la lecture de Friedrich Nietzsche... Elle se souvient aussi de plusieurs discussions autour de ''Madame Bovary '' de Flaubert ; et de qu'il appelle le '' bovarysme '' ( nous en reparlerons bientôt...) …

Anne-Laure se méfie de ce Paul Léautaud qui ne quitte guère la Revue ; toujours là, il a l’œil sur tout. Très indépendant, critique et brutal... Elle n'aime pas son regard sur elle...

Léautaud (1915) de Michele Catti

 

Paul Léautaud (1872-1956) - invité par Gourmont a rejoindre le Mercure comme secrétaire de rédaction – est un familier du salon de Rachilde. Il est injuste avec les femmes ( comme à son ordinaire), il affecte de se plaindre de leur « bêtise, de leur physionomie », telle Mme Kolney : « si cuisinière, femme de service, avec son éternelle rhume de cerveau et ses gros yeux de … bœuf ; Mme Danville, prétentieuse, l'idée qu'elle est spirituelle, mordante, lettrée, que dis-je ? Intellectuelle. Ah ma chère ! (…) et cette dinde prétentieuse de Madame Aurel …. etc...» Paul Léautaud dans son '' Journal ordinaire'' Il est étrange que cet homme peu sympathique, soit l'ami de Paul Valéry (1871-1945), lui qui aime tant les femmes …

 

Madame Danville pratique le spiritisme, avec son mari, Gaston Danville (1870-1933); lui-même collaborateur fidèle des premières années du Mercure de France et auteur des ''Contes d’au-delà''. Le couple est passionné de sciences et de psychologie; et, Anne-Laure s'amuse de les entendre parler d'amour, comme s'il parlait d'une expérience toute scientifique …

Les expériences sur l’esprit humain, sont très à la mode en cette fin de siècle avec les cours de Charcot, l’école de la Salpêtrière, les expériences de magnétisme, de suggestion, d’hypnose...

 

En 1905, Gaston Danville publie '' Le parfum de la luxure''. Dans ce roman,un paquebot est piégé dans les eaux de l'Atlantide ( la dérive du bateau est décrite comme un désir amoureux) lorsqu'une éruption sous-marine ramène le continent perdu à la surface( l’île joue alors le rôle de la séductrice ) et que son équipage et ses passagers sont soumis à d'étranges influences mentales qui stimulent leurs pulsions érotiques.

En ce début du XXe siècle, l'Atlantide évoquent pour certains un espace dominé par les femmes. L’île - terrae incognitae - s’incarne dans une figure féminine.

L’Atlantide est une énigme... Il s'agit d'un voyage vers le Féminin, représentée par l'île engloutie... La curiosité vers l'inconnu s'exprime en une attirance sexuelle, et l'exploration et une rencontre amoureuse. Découvrir une femme, c’est résoudre l’énigme.

En fait, ce sont les souvenirs, les émotions ou les pulsions inconscientes qui hantent les personnages et alimentent leurs actions. Sur l'île les passagers oublient leurs préjugés, libres de l'envie, de la possession, et de la pudeur... Ces transgressions seront finalement entraînées dans un cataclysme.

La vie en Atlantide est une tentation, un rêve exaltant mais irréalisable ...

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1900 - Les salons artistes et mondains -4- le Mercure de France

Publié le par Perceval

La revue s'inscrit dans la lignée du couple improbable que forment Marguerite Eymery dite, Rachilde (1860-1953) et Alfred Valette (1858-1935). Le rayonnement de Rachilde avec ses réceptions du mardi, contribue à la réussite de l’entreprise de presse puis de publication...

Femme et ''homme de lettres'', on la nomme la '' reine des décadents'' ou ''Madame Baudelaire''...

Elle tient salon, selon le mot de Paul Valéry, sur un « pandémonium de fumeurs » dans un lieu « rouge sombre » - au 26 rue de Condé… Elle y reçoit es écrivains et poètes comme Jules Renard, Maurice Barrès, Pierre Louÿs, Émile Verhaeren, Paul Verlaine, Jean Moréas, Paul et Victor Margueritte, Francis Carco, André Gide, Catulle Mendès, Léo d'Orfer (Marius Pouget), Natalie Clifford Barney, Henry Bataille, Guillaume Apollinaire, Alfred Jarry, Léon Bloy, Remy de Gourmont, Joris-Karl Huysmans, l'astronome Camille Flammarion, Stéphane Mallarmé, Henry Gauthier-Villars dit « Willy », Jean Lorrain, Laurent Tailhade, Louis Dumur et Oscar Wilde....

Léon Paul Fargue « Ces réunions célestes avaient lieu à la fin de la journée. Au bout d’une heure, le petit salon était devenu une tabagie. L’air y était épais comme une miche. On se voyait à peine. Les grands personnages y semblaient peints sur un fond de brouillard, comme les génies du Titien ou de Rubens, au point que Vallette fut un jour tout à fait obligé d’acheter un appareil à absorber la fumée. Il nous fut alors possible de voir nos grandes personnes, autrement que dans les formes de fantômes : Remy de Gourmont […], Henri de Régnier […], Valéry, tout en traits vigoureux et en nerfs, la moustache en pointe, déjà maître d’une conversation qui cloquait d’idées ; Marcel Schwob, plein de lettres et de grimoires […], Pierre Louÿs, qui avait un des plus jolis visages de l’époque […], Alfred Jarry, […], Paul Fort […], Jean Lorrain, […] aux yeux poilus et liquides […], les mains baguées des carcans, des ganglions et des cabochons de l’époque […], Jean de Tinan, Philippe Berthelot, Édouard Julia et tant d’autres, ceinturés dès la porte d’un coup de lasso par le grand rire de Rachilde! »

Rachilde 1860 - 1953.

 

En 1878, alors qu'elle travaille comme journaliste pour '' L'école des Femmes '', et qu'elle pratique l'occultisme ; elle prend le nom d'un gentilhomme dont elle rapporte la parole comme médium : un gentilhomme suédois du seizième siècle, Rachilde....

En 1884, elle publie '' Monsieur Vénus '' qui lui vaut une condamnation en Belgique pour pornographie …

Un an après elle devient une des rares femmes à obtenir un permis de la préfecture de la police pour s'habiller comme un « homme », compte-tenu de sa profession de journaliste...

Rachilde rencontre Vallette au bal Bullier en 1885... Elle fréquente les cafés à la mode, le Chat Noir et le Café du Soleil d’or, où elle gifle Moréas qui a osé déclarer : « Victor Hugo est un con ». Tailhade, Victor et Paul Margueritte, Jules Renard et Verlaine, sont déjà ses amis... Elle sort d'une passion malheureuse pour le poète Catulle Mendès...

Vallette confie à Jules Renard, qui retranscrit ses paroles dans son Journal : « Rachilde et moi, nous nous emboîtons bien cérébralement. Nous sommes égaux […], c’est une femme d’un esprit vraiment hors ligne... »

 

Le 12 juin 1889, Laurent Tailhade, est le témoin du mariage de Rachilde avec Alfred Vallette. Nous connaissons déjà M. Tailhade.... En 1897, il a une liaison avec Anne Osmont (1872-1953), traductrice, poète et romancière française qui publie au Mercure. Elle est une des plus grandes occultistes du début du vingtième siècle. Etrange liaison, entre une ésotériste et un polémiste anarchiste de droite... 

 

Je reviens au salon de Vallette et de sa femme Rachilde, qui reçoit aussi beaucoup les femmes ; comme épouses, Mme Berthelot ou Mme Jane Catulle Mendès (1867-1965)..., ou comme femmes du monde telle Anne-Laure..., et surtout comme femmes de lettres : la poétesse Lucie Delarue-Mardrus, également Liane de Pougy (1869-1950), et même la journaliste militante Séverine (1855-1929). Oui, ici, se mêlent dreyfusards et anti-dreyfusard, plutôt patriotes, plutôt conservateurs jusqu'à anarchistes de droite...

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Proust – Série sur les Salons parisiens - extraits

Publié le par Perceval

Marcel Proust publie au Figaro, en 1903-1904, une série de 6 chroniques intitulées “Salons parisiens” : salons artistiques, bourgeois et aristocratiques de Paris. 

Ces chroniques de mondanités lui valurent une réputation de journaliste snob plutôt que d’écrivain et lui fut nuisible dans sa quête d’un éditeur ( Gide ne prit pas la peine de lire le manuscrit...) pour le premier volume de son roman, Du côté chez Swann. 

Ces écrits dépassent largement la chronique mondaine ; Proust s'y livre sans retenue, sous les pseudonymes d'Horatio ou de Dominique ; son œil de journaliste observe les mœurs de la société avec beaucoup d'attention, en particulier à l'esthétique médiatique de la mondanité, à ses règles formelles, et à son inscription dans l'histoire … Ces écrits sont bien préparatoires à ''La Recherche'' et apparaissent ses goûts pour Saint-Simon et les mémorialistes...

Le salon de la princesse Mathilde - Giraud
LE SALON DE S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE

Mais aujourd’hui encore c’est une des seules maisons de Paris où l’on soit invité à venir dîner à sept heures et demie.

Après le dîner, la princesse vint s’asseoir au petit salon, dans un grand fauteuil qu’on aperçoit à droite en venant du dehors, mais au fond de la pièce. En venant du grand hall, ce fauteuil serait au contraire à gauche, et fait face à la porte de la petite pièce, où, tout à l’heure, seront servis les rafraîchissements.

En ce moment, les invités du soir ne sont pas encore arrivés. Seules, les personnes qui ont dîné sont là. À côté de la princesse, une ou deux des habituées de ses dîners de la rue de Berri : la comtesse Benedetti, si spirituellement jolie et si joliment spirituelle ; Mlle Rasponi ; Mme Espinasse, dame d’honneur de la princesse ; Mme Ganderax, femme universellement aimée et appréciée de l’éminent directeur de la Revue de Paris.

(…)

Déjà la porte du salon de la princesse s’entr’ouvre, elle reste entrebâillée, pendant que la dame qui va entrer – personne ne sait encore qui c’est – ajuste une dernière fois sa toilette ; les messieurs ont quitté la table où ils feuilletaient les revues. La porte s’ouvre : c’est la princesse Jeanne Bonaparte suivie de son mari, le marquis de Villeneuve. Tout le monde se lève.

Quand la princesse Jeanne est à mi-chemin de la princesse, celle-ci se lève et accueille à la fois la princesse Jeanne et la duchesse de Trévise qui vient d’entrer avec la duchesse d’Albuféra.

Chaque dame qui entre fait la révérence, baise la main de la princesse, qui la relève et l’embrasse, ou lui rend sa révérence, si elle la connaît moins.

Voici M. Straus, l’avocat bien connu, et Mme Straus née Halévy, à qui son esprit et sa beauté donnent une puissance de séduction unique ; M. Louis Ganderax, le comte de Turenne, M. Pichot s’empressent autour d’elle, tandis que M. Straus regarde autour de lui d’un air malicieux.

La porte s’ouvre encore, c’est le duc et la duchesse de Gramont, puis la famille bonapartiste par excellence, la famille de tous les beaux titres d’empire, la famille Rivoli, c’est-à-dire : le prince et la princesse d’Essling, avec leurs enfants ; le prince et la princesse Eugène et Joachim Murat, le duc et la duchesse d’Elchingen, le prince et la princesse de la Moskowa.

Voici M. Gustave Schlumberger, M. Bapst, M. et Mme du Bos, le comte et la comtesse Paul de Pourtalès, le prince Giovanni Borghèse, un érudit, un philosophe, qui est aussi un brillant causeur ; M. Bourdeau, le marquis de La Borde, M. et Mme Georges de Porto-Riche.

Le petit salon est déjà si plein de monde que les plus anciens habitués montrent le chemin du hall où les moins intimes vont admirer avec une certaine timidité, comme écoliers sous l’œil du maître, les trésors d’art qui y sont rassemblés.

On s’arrête devant le portrait du prince impérial par Madeleine Lemaire, le portrait de la princesse par Doucet, le portrait de la princesse par Hébert, où elle a de si beaux yeux, de si douces perles. Bonnat le regarde de cet œil bon qui brille devant la belle peinture et échange des réflexions de technicien avec Charles Éphrussi, le directeur de la Gazette des Beaux-Arts, l’auteur du beau livre sur Albert Dürer, mais à voix si basse qu’on les entend mal.

La princesse ne s’assied plus. Elle va de l’un à l’autre, accueillant les nouveaux arrivés, se mêlant à chaque groupe, ayant pour chacun le mot particulier, personnel, qui tout à l’heure, quand il sera rentré chez lui, lui fera croire qu’il était le centre de la soirée.

Quand on pense que ce salon (nous prenons ici le mot de « salon » dans son sens abstrait, car matériellement le salon de la princesse était rue de Courcelles avant d’être rue de Berri) a été un des foyers littéraires de la seconde moitié du XIXe siècle ; que Mérimée, Flaubert, Goncourt, Sainte-Beuve sont venus là chaque jour dans une intimité vraie, ...(...)

DOMINIQUE. Le Figaro, 25 février 1903.

Madeleine Lemaire
LE SALON DE Mme MADELEINE LEMAIRE

(…) dès qu’une soirée était sur le point d’avoir lieu, chaque ami de la maîtresse de maison venant en ambassade afin d’obtenir une invitation pour un de ses amis, Mme Lemaire en est arrivée à ce que tous les mardis de mai, la circulation des voitures est à peu près impossible dans les rues Monceau, Rembrandt, Courcelles, et qu’un certain nombre de ses invités restent inévitablement dans le jardin, sous les lilas fleurissants, dans l’impossibilité où ils sont de tenir tous dans l’atelier si vaste pourtant, où la soirée vient de commencer. La soirée vient de commencer au milieu du travail interrompu de l’aquarelliste, travail qui sera repris demain matin de bonne heure et dont la mise en scène délicieuse et simple, reste là, visible, les grandes roses vivantes « posant » encore dans les vases pleins d’eau, en face des roses peintes, et vivantes aussi, leurs copies, et déjà leurs rivales. À côté d’elles, un portrait commencé, déjà magnifique de jolie ressemblance, d’après Mme Kinen, et un autre qu’à la prière de Mme d’Haussonville Mme Lemaire peint d’après le fils de Mme de La Chevrelière née Séguier, attirent tous les regards. La soirée commence à peine et déjà Mme Lemaire jette à sa fille un regard inquiet en voyant qu’il ne reste plus une chaise ! Et pourtant ce serait le moment chez une autre d’avancer les fauteuils : voici qu’entrent successivement : M. Paul Deschanel, ancien président, et M. Léon Bourgeois, président actuel de la Chambre des députés, les ambassadeurs d’Italie, d’Allemagne et de Russie, la comtesse Greffulhe, M. Gaston Calmette, la grande-duchesse Vladimir avec la comtesse Adhéaume de Chevigné, le duc et la duchesse de Luynes, le comte et la comtesse de Lasteyrie, la duchesse d’Uzès douairière, le duc et la duchesse d’Uzès, le duc et la duchesse de Brissac, M. Anatole France, M. Jules Lemaître, le comte et la comtesse d’Haussonville, la comtesse Edmond de Pourtalès, M. Forain, M. Lavedan, MM. Robert de Fiers et Gaston de Caillavet, les brillants auteurs du triomphal Vergy, et leurs femmes exquises ; M. Vandal, M. Henri Rochefort, M. Frédéric de Madrazzo, la comtesse Jean de Castellane, la comtesse de Briey, la baronne de Saint-Joseph, la marquise de Casa-Fuerte, la duchesse Grazioli, le comte et la comtesse Boni de Castellane.

Cela n’arrête pas une minute, et déjà les nouveaux arrivants désespérant de trouver de la place font le tour par le jardin et prennent position sur les marches de la salle à manger ou se perchent carrément debout sur des chaises dans l’antichambre. La baronne Gustave de Rothschild, habituée à être mieux assise au spectacle, se penche désespérément d’un tabouret sur lequel elle a grimpé pour apercevoir Reynaldo Hahn qui s’assied au piano. Le comte de Castellane, autre millionnaire habitué à plus d’aises, est debout sur un canapé bien inconfortable.

Il semblerait que Mme Lemaire ait pris pour devise – comme dans l’Évangile : « Ici les premiers sont les derniers », ou plutôt les derniers sont les derniers arrivés, fussent-ils académiciens ou duchesses. Mais Mme Lemaire par une mimique que ses beaux yeux et son beau sourire rendent tout à fait expressive fait comprendre de loin à M. de Castellane son regret de le voir si mal placé. Car elle a comme tout le monde un faible pour lui. « Jeune, charmant, traînant tous les cœurs après soi », brave, bon, fastueux sans morgue et raffiné sans prétention, il ravit ses partisans et dé-

(...)

La grande-duchesse Vladimir s’est assise au premier rang, entre la comtesse Greffulhe et la comtesse de Chevigné. Elle n’est séparée que par un mince intervalle de la petite scène élevée au fond de l’atelier, et tous les hommes, soit qu’ils viennent successivement la saluer, soit que pour rejoindre leur place, ils aient à passer devant elle, le comte Alexandre de Gabriac, le duc d’Uzès, le marquis Vitelleschi et le prince Borghèse montrent à la fois leur savoir-vivre et leur agileté en longeant les banquettes face à Son Altesse, et reculent vers la scène pour la saluer plus profondément, sans jeter le plus petit coup d’œil derrière eux pour calculer l’espace dont ils disposent.

(…) Reynaldo Hahn fait entendre les premières notes du Cimetière (…) Dès les premières notes du Cimetière, le public le plus frivole, l’auditoire le plus rebelle est dompté. Jamais, depuis Schumann, la musique pour peindre la douleur, la tendresse, l’apaisement devant la nature, n’eut des traits d’une vérité aussi humaine, d’une beauté aussi absolue. Chaque note est une parole – ou un cri ! La tête légèrement renversée en arrière, la bouche mélancolique, un peu dédaigneuse, laissant s’échapper le flot rythmé de la voix la plus belle, la plus triste et la plus chaude qui fut jamais, cet « instrument de musique de génie » qui s’appelle Reynaldo Hahn étreint tous les cœurs, mouille tous les yeux, dans le frisson d’admiration qu’il propage au loin et qui nous fait trembler, nous courbe tous l’un après l’autre, dans une silencieuse et solennelle ondulation des blés, sous le vent.

(…) « Puis, tout s’éteint, flambeaux et musique de fête », et Mme Lemaire dit à ses amis : « Venez de bonne heure mardi prochain, j’ai Taomagno et Reszké. » Elle peut être tranquille. On viendra de bonne heure.

DOMINIQUE. Le Figaro, 11 mai 1903.

 

LE SALON DE LA PRINCESSE EDMOND DE POLIGNAC

(...) Souvent données dans la journée, ces fêtes étincelaient des mille lueurs que les rayons du soleil, à travers le prisme des vitrages, allumaient dans l’atelier, et c’était une chose charmante que de voir le prince conduire à sa place, qui était celle du bon juge et du soutien fervent, celle de la beauté-reine, la comtesse Greffulhe, splendide et rieuse. Au bras du prince alerte et courtois elle traversait l’atelier dans le sillage murmurant et charmé que son apparition éveillait derrière elle et, dès que la musique commençait, écoutait attentive, l’air à la fois impérieux et docile, ses beaux yeux fixés sur la mélodie entendue, pareille à « … un grand oiseau d’or qui guette au loin sa proie. »

Comtesse-de-Greffulhe par Nadar

D’une politesse exacte et charmante avec tous ses invités, on voyait la figure du prince (la plus fine que nous ayons connue) s’animer d’une joie et d’une tendresse paternelles quand entraient les deux incomparables jeunes femmes que nous ne voulons que nommer aujourd’hui, nous réservant d’en parler plus tard, devant le magnifique et naissant génie desquelles il s’émerveillait déjà : la comtesse Mathieu de Noailles et la princesse Alexandre de Caraman-Chimay. Ces deux noms, qui ont la première place dans l’admiration de tout ce qui pense aujourd’hui, riches du double prestige de la gloire littéraire et de la beauté.

(…) Ces belles heures, ces fêtes de l’élégance et de l’art reviendront. Et dans l’assistance, rien ne sera changé. Les familles La Rochefoucauld, Luynes, Ligne, Croy, Polignac, Mailly-Nesles, Noailles, Olliamson, entourent la princesse de Polignac d’une affection à laquelle la mort du prince n’a rien changé, qui s’est accrue, si l’on peut dire, d’une reconnaissance profonde pour les années de bonheur qu’elle a données au prince, lui qu’elle a si bien compris, dont elle a si affectueusement de son vivant, si pieusement depuis sa mort, réalisé les rêves artistiques.

HORATIO. Le Figaro, 6 septembre 1903.

 

LE SALON DE LA COMTESSE D’HAUSSONVILLE

(…)

Madeleine Lemaire - Après bal

En dehors des personnes que nous avons déjà nommées, on voit souvent à Coppet quelques-uns des meilleurs amis de M. et Mme d’Haussonville, leurs enfants le comte et la comtesse Le Marois, la comtesse de Maillé, le comte et la comtesse de Bonneval, leurs beaux-frères et cousins Harcourt, Fitz-James et Broglie. La princesse de Beauvau et la comtesse de Briey y venaient l’autre jour de Lausanne, ainsi que la comtesse de Pourtalès et la comtesse de Talleyrand. De temps en temps, le duc de Chartres y fait des séjours. La princesse de Brancovan, la comtesse Mathieu de Noailles, la princesse de Caraman-Chimay, la princesse de Polignac, y viennent d’Amphion. Mme de Gontaut y vient de Montreux ; la baronne Adolphe de Rothschild de Prégny. On y applaudit quelquefois la comtesse de Guerne, née Ségur. La comtesse Greffulhe s’y arrête en allant à Lucerne.

Tout le monde y admire la comtesse d’Haussonville, le merveilleux essor d’un port incomparable, que surmonte, que couronne, que « crête » pour ainsi dire, une admirable tête hautaine et douce, aux yeux bruns d’intelligence et de bonté. Chacun admire le salut magnificient dont elle accueille, plein à la fois d’affabilité et de réserve, qui penche en avant tout son corps dans un geste d’amabilité souveraine, et par une gymnastique harmonieuse dont beaucoup sont déçus, le rejette en arrière aussi loin exactement qu’il avait été projeté en avant.

HORATIO. Le Figaro, 4 janvier 1904.

Le salon de la comtesse Potocka
LE SALON DE LA COMTESSE POTOCKA

(…) Tous ses fidèles, la duchesse de Luynes douairière, Mme de Brantes, la marquise de Lubersac, la marquise de Castellane, la comtesse de Guerne, la grande cantatrice que je ne fais que citer aujourd’hui, la marquise de Ganay, la comtesse de Béarn, la comtesse de Kersaint, M. Dubois de l’Estang, le marquis du Lau, un de ces hommes de premier ordre, que les vicissitudes de la politique ont seules empêché de servir au premier rang et de briller aux premières places, le charmant duc de Luynes, le comte Mathieu de Noailles, dont le duc de Guiche vient d’exposer au Salon un portrait superbe de distinction et de vie ; le comte de Castellane (dont nous avons déjà parlé à propos du salon de Mme Madeleine Lemaire et dont nous aurons à reparler bientôt), le marquis Vittelleschi, M. Widor, enfin M. Jean Béraud dont nous avons déjà dit dans ce même salon de Mme Madeleine Lemaire la gloire, le talent, le prestige, le charme, le cœur, l’esprit – tous iraient jusqu'au bout du monde pour la retrouver parce qu’ils ne peuvent se passer d’elle.

Le portrait de la comtesse Potocka

Tout au plus, au début, lui laissèrent-ils sentir, comme elle ne paraissait pas le remarquer, qu’ils faisaient pour la voir un voyage assez difficile. « C’est très joli, lui dit le comte de La Rochefoucauld la première fois qu’il entreprit le pèlerinage. Est-ce qu’il y a quelque chose de curieux à visiter dans les environs ? » Parmi les visiteurs habituels de la comtesse, il en est un dont le nom est particulièrement aimé des lecteurs de ce journal, habitués à trouver dans ses chroniques une sorte d’opportunité philosophique, des applications saisissantes, comme dans cet article sur la manie d’écrire qui atteignait s’il ne les visait pas tant de jeunes gens du monde en mal de vocation littéraire. C’est le comte Gabriel de La Rochefoucauld. Vous avez tous vu ce grand jeune homme qui porte au front, comme deux pierres précieuses héréditaires, les clairs yeux de sa mère. Mais plutôt que de vous en parler moi-même, car ce n’est pas l’habitude ici que nos collaborateurs se louent les uns les autres, j’aime mieux citer à son sujet l’opinion d’un juge autorisé. « Il aura un extraordinaire talent, disait dernièrement M. Eugène Dufeuille ; il sera la gloire de son monde et il en sera aussi le scandale. »

(...)

Elle (la comtesse Potocka ) a connu tous les plus curieux artistes de la fin du siècle. Maupassant allait tous les jours chez elle. Barrés, Bourget, Robert de Montesquiou, Forain, Fauré, Reynaldo Hahn, Widor y vont encore. Elle fut aussi l’amie d’un philosophe connu, et si elle fut toujours bonne et fidèle à l’homme, en lui elle aimait à humilier le philosophe. Là encore je retrouve la petite nièce des Papes, voulant humilier la superbe de la raison.

(…) On comprend qu’elle puisse être bien séduisante avec sa beauté antique, sa majesté romaine, sa grâce florentine, sa politesse française et son esprit parisien.

HORATIO. Le Figaro, 13 mai 1904.

 

LA COMTESSE DE GUERNE

(…) il y a longtemps que la comtesse de Guerne a reçu ses lettres de plus grande naturalisation artistique ; et pour personne, pas plus pour les artistes que pour les gens du monde, elle n’est à aucun degré un amateur, mais une des deux ou trois plus grandes chanteuses vivantes.

la Comtesse Greffulhe et sa fille Elaine

 

Le salon de la comtesse Greffulhe...

L'article sur le salon de la comtesse Greffulhe, par Marcel Proust, hélas, n'est pas paru … Il a longtemps été considéré comme perdu...

Puis, redécouvert par Laure Hillerin lors de ses recherches pour sa biographie: ''La Comtesse de Greffulhe. L'Ombre des Guermantes ''. En explorant les archives « Je suis descendu sur une petite enveloppe bleue. Sur le recto, écrit au crayon: "article sur le suivi de Calmette". Au verso, au crayon bleu 'Soirée chez ctesse G.'. À l’intérieur, huit feuilles imprimées réunies au moyen d’un trombone, numérotées au crayon bleu. A la fin, une signature: Dominique. Mon cœur battait à tout rompre: j'avais découvert l'article inédit de Proust. »

Calmette du Figaro avait envoyé les épreuves à la Comtesse pour approbation. Apparemment, Mme Greffulhe a refusé la permission d'imprimer l'article.

Mme Greffulhe a écrit vers la fin de sa vie: « Il [Proust] m'a envoyé un portrait de moi qu'il a composé après m'avoir vu, ce qui était l'un des grands désirs de sa vie. Il m'a demandé de le lui retourner si je le trouvais bien. Mais, ayant très peur de la publicité à cause de mon mari, je l'ai caché à Bois-Boudran. Hélas! Est-il perdu? »

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Fin de siècle, décadence et Esthétisme... 2

Publié le par Perceval

''Maîtresse d'esthètes'' sort des ateliers de Willy ( le mari de Colette) ; et fut écrit par Jean de Tinan ; ce texte emblématique de '' la décadence'', est publié en 1897. Ce devait être un roman à clefs, appuyée par la documentation d'une correspondance intime donnée à Willy par le sculpteur Fix-Masseau ( qui devient Franz Brotteaux, dans le roman) ... On y retrouve décrit les milieux littéraires et artistiques du Symbolisme: le théâtre de l’Œuvre, le Mercure de France, le Sâr Péladan, Colette, Willy lui-même...

Ysolde, éprise d'Art et de Beauté, vampirise un sculpteur épuisé : « je suis la destructrive sorcière, la goule qui suce le sang des artistes, la stryge irrassasiable. (...) Ce que je veux, Moi, c'est qu'ils fassent avec ma Beauté de belles œuvres ».

Ysolde Vouillard : « Wagnérienne, Esotérique, Néo-Platonicienne, Occultiste, Androgyne, Primitive, Baudelairienne, Morbide, - Nietzschienne même lorsqu'elle éternue » : c'est l'aventure de Mina Schrader avec le sculpteur Fix-Masseau, qui servit de trame à Jean de Tinan. Mina est une amoureuse d'art et d'artistes... Elle se dit sculpteur, et sera internée ( comme anarchiste) pour avoir  tiré des coups de revolver sur le député et industriel Lazare Weiller.

 

 

Jean de Tinan Mina Schrader

Jean de Tinan (1874-1898), passionné de sciences, est plus encore attiré par les lettres ; il commence par écrire pour des revues symbolistes. Il confie à son journal : «Je veux vivre intensément parce que je dois mourir jeune». Il écrit sur ses nombreuses amantes... Il sera aussi l’amant éperdu de la femme que Louÿs aime depuis toujours, Marie, la fille de José-Maria de Heredia, qui a épousé Henri de Régnier. Il alterne entre la quête de l’«amour fou» et le constat de «l’impuissance d’aimer»...

Il meurt à 24ans.

Robert de Montesquiou

 

Robert de Montesquiou-Feznsac (1855-1921).

Dès 1875, il fréquente le monde, et les artistes et écrivains comme Mallarmé, Huysmans et Goncourt entre autres. Mondain, dandy, décadent, esthète, collectionneur, homosexuel, passionné d’art.. Il excelle en poésie : Un recueil de 163 poèmes : Les Chauves-souris, entraînera de la part de Mirbeau un article élogieux, en octobre 1892.

Il recherche les sensations rares et raffinées, il se grise de parfums, il organise de grandes fêtes qu’il met en scène lui-même...

Marcel Proust (22ans) et Robert de Montesquiou (37ans) se rencontrent chez Madeleine Lemaire le 13 avril 1893. Robert est d'une lignée qui appartient à l'histoire de France, ce que Marcel admire ; de plus il est poète ami de Verlaine et de Mallarmé... Conteur, il sait développer des anecdotes en magnifiques histoires...

«Montesquiou invitait fort peu et fort bien, tout le meilleur et le plus grand, mais pas toujours les mêmes, et à dessein, car il jouait fort au roi, avec des faveurs et des disgrâces jusqu’à l’injustice à en crier, mais tout cela soutenu par un mérite si reconnu, qu’on le lui passait […].» Proust

Comtesse de Greffulhe

Proust demandera à Montesquiou de lui « montrer quelques-unes de ces amies au milieu desquelles on l'évoque le plus souvent »... Le 1er juillet, chez la princesse de Wagram, Marcel aperçoit la Comtesse de Greffulhe pour la première fois... Marcel Proust lui écrit pour le remercier et lui faire part de son émotion : « Elle portait, une coiffure d'une grâce polynésienne, et des orchidées mauves descendaient jusqu'à sa nuque (…) Elle est difficile à juger (..). Mais tout le mystère de sa beauté est dans l'éclat, dans l'énigme surtout de ses yeux. Je n'ai jamais vu une femme aussi belle. »

Montesquiou s’est bien sûr reconnu en Charlus ; même si Marcel lui signale que le baron Doazan entre également en composition du personnage.

On le prétend aussi le modèle de Des Esseintes, dans A rebours, de Joris-Karl Huysmans; on le voit aussi dans Monsieur de Phocas de Jean Lorrain et Chantecler d’Edmond Rostand.

Il goûte le «plaisir aristocratique de déplaire» ( selon l'expression de Baudelaire). Sarah Bernhardt, Ida Rubinstein sont ses amies... Il vit avec Gabriel Yturri, son secrétaire, de 1885 à la mort de celui-ci en 1905.

Jean Lorrain, Boldini, Kate Moore, Madeleine Lemaire, Montesquiou, Jean-Louis Forain et Yturri

 «Une impression singulière, plus encore que pénible, est celle qui consiste à s’apercevoir tout d’un coup, brusquement, sans crier gare, sans presque l’avoir vu venir, que sa vie est finie. On est là, plus ou moins physiquement délabré, ou encore résistant, ses facultés, en apparence intactes, mais inadaptées au goût du jour, on se sent désaffecté, étranger à la civilisation contemporaine que l’on a quelquefois devancée, mais dont les manifestations actuelles blessent et choquent moins qu’elles ne paraissent vaines.» Les Mémoires du comte Robert de Montesquiou : ( ''Là résonnent des voix d'outre-tombe et défile le " bal de têtes " des idoles d'une Belle Epoque crépusculaire'', selon l'éditeur) ..

Dans les cent dernières pages du Temps retrouvé, le Narrateur est frappé, lors d’une réception chez les Guermantes, par le vieillissement brutal des personnages qu’il a connus, et l’influence considérable que le temps a eue sur leur corps.

« le plus fier visage, le torse le plus cambré n'était plus qu'une loque en bouillie, agitée de-ci de-là. À peine, en se rappelant certains sourires de M. d'Argencourt qui jadis tempéraient parfois un instant sa hauteur, pouvait-on comprendre que la possibilité de ce sourire de vieux marchand d'habits ramolli existât dans le gentleman correct d'autrefois. »

« J'eus un fou rire devant ce sublime gaga, aussi émollié dans sa bénévole caricature de lui-même que l'était, dans la manière tragique, M. de Charlus foudroyé et poli. »

(…)

« Mme de Forcheville avait l'air d'une rose stérilisée. Je lui dis bonjour, elle chercha quelque temps mon nom sur mon visage.. »

(...)

"Et pourtant de même que ses yeux avaient l'air de me regarder d'un rivage lointain, sa voix était triste, presque suppliante, comme celle des morts dans l'Odyssée. Odette eût pu jouer encore. (…)" Marcel Proust

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Villégiature à Suresnes... -4- Un mort...

Publié le par Perceval

Pour la suite, de ce véritable vaudeville, la connaissance d'autres personnages, me semble nécessaire :

- Molaert, exégète belge, « se réclamait d’un hellénisme transcendantal, (...) parlait le cophte et le sanscrit, par surcroît, disait-il, était venu à Paris, il n’y avait pas un an dans l’intention de prêter ses lumières à la renaissance triomphale du catholicisme... Il était présentement engagé dans un duel, pour lequel il devait se préparer...

Madame Gougnol : ''la Gougnol'', est la directrice à Montmartre d’une boîte dénommée le Théâtre Fontaine ; chez qui Molaert « vécut donc chez la Gougnol des jours consolateurs de toutes les disettes et de tous les déboires passés. », alors qu'il quittait sa femme enceinte...

- Un sculpteur, ancien ami de M. Truphot, avait atterri ici : - malade, après que deux médecins se soient disputés à son chevet, c'est Morbus qui tentait de le sauver ...etc

- Morbus : le docteur ès ésotérisme, ''sauve'' non pas avec de la vulgaire thérapeutique mais avec des passes et des incantations.

Suite des extraits :

L’Exégète belge n’avait pas cru pouvoir mieux choisir qu’en désignant comme témoins, Siemans, un compatriote, et le noble comte dont le nom jetterait sur cette affaire un lustre indéniable.

- L’adversaire de Molaert est un lâche, disait Fourcamadan; le voilà qui se dérobe piteusement. Il excipe que notre client n’est plus qualifié pour faire tenir un cartel à qui que ce soit. Alors, mon cher, nous allons porter la chose devant un jury d’honneur. Et nous vous avons choisi comme arbitre.

- Que ton incorporel résiste à l’attirance du Super-Monde... Les nitidités astrales ne doivent pas encore aspirer ton entéléchie... Que l’influx de mon rayonnement diffuse dans ta dolence la luminosité du pollen cosmique et curateur...

C’était Morbus qui continuait ses passes et ses exorcismes. La cloche du dîner sonna comme il descendait enfin, très rouge, remettant en hâte la redingote qu’il avait enlevée pour gigoter bien à l’aise. Il ne pouvait pas rester, non, la Truphot lui faisait beaucoup d’honneur en l’invitant, mais après ces séances, outre qu’il était exténué, il devait se maintenir à jeun, sous peine de perdre son pouvoir de médium: car l’émanation occulte qu’il hébergeait ne pouvait entrer en contact avec de viles nourritures. Un autre jour, il se ferait un plaisir de revenir. D’ailleurs on pouvait être sans inquiétude, le malade était sauvé. Et il demanda seulement à la veuve si elle ne possédait pas, par hasard, un bout de ruban violet, un cordonnet quelconque, car il avait perdu là haut ses palmes académiques. Un mauvais tour, sans doute, de quelque esprit plaisantin. La veuve donna un vieux ruban de corset, et il partit, après avoir refait le nœud de sa rosette, en serrant les mains de J. H. et de Modeste Glaviot qui, venant du jardin, rapatriait à pas lents sa déconfiture.

On ne pouvait pas se mettre à table, car la comtesse et Sarigue ne s’étaient pas encore fait paraître. Puis la cloche du dîner n’avait pas ramené non plus Siemans qui était allé faire un tour durant l’après-midi. Il sonna enfin, accompagné de Molaert lui-même, qu’il amenait dîner, tous deux les bras encombrés d’articles d’escrime, fleurets, masques, plastrons, gants à crispin, sandales. Ils avaient même une boîte de pistolets de combat.

- Demain, dès la première heure, dit Siemans à J. H., nous allons faire des armes; il faut que Molaert s’entraîne dur et puis quand il sera sûr de son coup, il giflera en plein café le bonhomme de la Gougnol qui est cause de tout; alors celui-ci sera bien forcé de marcher.

Ce dont il ne se vanta point, c’était d’une scène affreuse dont ils avaient été victimes près des cafés du pont. Ils s’étaient heurtés subitement à la femme de Molaert qui avait dû, pour ne pas périr de faim, utiliser sa maternité en se plaçant comme nourrice dans une famille bourgeoise. A la vue de son mari elle avait laissé là l’enfantelet qu’elle poussait dans une petite voiture et s’était jetée les ongles en avant à la face du Belge. Tout en prenant les consommateurs des terrasses à témoins, elle l’avait traité de sale entretenu, de marlou, etc.

- Si ce n’est pas une indignité, hurlait-elle, moi qui suis d’une bonne famille, dont le père est commandant de la garde civique à Molenbeck, je suis obligée de vendre mon lait, pendant que ce cochon, mon mari, vit aux crochets d’une gaupe...

Les deux hommes avaient dû fuir sous une averse de huées et devant l’approche des torgnoles, car la foule avait pris parti pour la femme. Siemans et Molaert en étaient blêmes encore.

Comme le couple Sarigue ne descendait toujours pas, la Truphot monta frapper à leur porte en les traitant de paresseux. Au bout d’un quart d’heure, on les vit venir, les yeux battus, les joues vernissées par la salive et les succions d’amour, mais très dignes l’un et l’autre. Alors une scène inénarrable eut lieu. A leur vue, la veuve entra en ébullition; une flambée de pourpre irradia sa face parcheminée, cependant que des frissons secouaient son buste maigre. La tête penchée en avant, elle avançait et dérobait le cou, cherchant sans doute à ramener du fond de sa gorge une salive que l’émotion avait fait disparaître.

Et tout à coup, elle se précipita, se rua sur eux, les flairant, les frôlant avec des délices visibles, leur prenant les mains, les approchant pour les réunir, après avoir dessiné dans l’air un geste qui commandait le silence. Alors, debout devant eux elle se mit à détailler d’une voix volubile quoique chevrotante tous les défauts du comte de Fourcamadan. Leur sort l’attendrissait, elle, qui voulait voir tout le monde heureux; elle qui ne pouvait souffrir, près de soi, le marasme sentimental des gens ayant mal convolé. Et son émoi était tel que ses phrases s’entrecoupaient d’une abondante larmitation. Oui, le mari était joueur, coureur et quelque peu aigrefin. Par surcroît, il avait des maîtresses, toutes les souillons des petits théâtres montmartrois qu’il entretenait avec l’argent soutiré à sa belle-mère. Certes, la comtesse qui était jeune ne pouvait consentir à lier pour toujours sa vie à celle d’un si triste monsieur. Par miracle, elle avait rencontré Sarigue, un cœur généreux et chevaleresque qui avait beaucoup souffert, mais que le malheur avait ennobli. Dignes, ils étaient l’un de l’autre. Et, elle, la Truphot, aurait la consolation d’avoir coopéré à réparer une monstrueuse iniquité du sort, de leur avoir donné le bonheur. Oui, leur mère leur avait octroyé la vie sans savoir; elle les gratifiait du bonheur, ce qui était bien davantage... Désormais,[194] s’ils n’étaient point des ingrats, ils n’oublieraient pas sa maison...

Elle fit une pause, pendant laquelle elle étancha son ruissellement, puis brusquement questionna:

- Voulez vous être fiancés par moi? Voulez-vous, devant nous tous, prendre l’engagement définitif d’être l’un à l’autre jusqu’à la mort, en attendant que j’aide de tout mon pouvoir au divorce que nous sommes assurés d’obtenir?...

La comtesse et Andoche Sarigue, enchantés de leur essai préalable, se regardèrent. L’oariste entre ces deux futurs époux fut très court. Un sourire marqua la bonne opinion qu’ils avaient l’un de l’autre et la haute estime en laquelle ils tenaient leur savoir et leur entraînement réciproques. Spontanément, lui, d’une voix chaude, et elle, la fiancée, d’une voix timide, répondirent oui.

La paranymphe, alors, se dressa sur les pointes, se recueillit un moment et fit sur leur tête circuler ses bras osseux, en un geste de bénédiction digne de l’antique. Puis elle leur donna la double accolade, durant que J. H., Siemans, Modeste Glaviot et Molaert venaient, à tour de rôle, féliciter les deux amants, que la Truphot avait promis l’un à l’autre avec non moins de dignité que son mari pouvait en avoir mis jadis à distribuer l’hyménée légal.

 

En ce moment, Justine, la bonne, dépêchée près du malade revint dire qu’il était très tranquille, apaisé désormais, les paupières closes et les doigts roulant les draps de son lit, d’un geste machinal et continuel.

Le dîner auquel Madame Laurent, qui préparait son départ, n’assista pas, fut morne bien qu’un peloton de bouteilles de crus notoires constituassent un abreuvoir stimulant. Siemans, seul, était à nouveau placé devant sa fiole de lait cacheté, car il ne buvait que du lait pour ne pas abîmer son teint ni la roseur de ses branchies. La veuve et Modeste Glaviot paraissaient maintenant accablés. Aussi, dans l’espoir d’écarter l’idée qui pourrait leur venir à l’un et à l’autre d’atténuer l’amertume de leurs pensées en s’appariant et en couchant ensemble, Jules H. déclencha une faconde inaccoutumée.

Il donna la réplique à la comtesse de Fourcamadan que ses dislocations passionnelles avaient mise en veine, à l’encontre de Sarigue, et qui citait des calembours de son mari,—la seule chose qu’elle regretterait de lui, affirmait-elle. Tous deux réhabilitaient le vaudeville que l’Odéon, du reste, venait de rénover. Mais ils tombèrent d’accord pour honnir le drame ibsénien. La comtesse énonça qu’elle n’avait jamais pu supporter la pièce de Bjornston, où «je vous le demande un peu, sept jeunes femmes viennent affirmer à la queue leu leu qu’elles ont perdu la foi» et le gendelettre lui donna raison. Il voua «le génie fuligineux du Nord» à la réprobation des artistes et des gens de goût. Puis tous deux, par ricochet, se mirent à esquinter Verlaine et à exalter Rostand et Alfred Capus, deux talents bien français au moins ceux-là, et qui avaient réalisé ce tour de force de conquérir le public, de lui nouer les entrailles d’une émotion de bon aloi, en répudiant la langue française et tout esprit inventif. Jules H., aussi, avait trouvé un solécisme dans Baudelaire et un autre dans Mallarmé. Glorioleux il les signala. L’auteur des Fleurs du mal avait écrit dans sa préface: «Quoi qu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris.» Mallarmé dans les Fenêtres parlait «d’azur bleu». Molaert fut, lui aussi, très verbeux. Il expliqua que le sort l’ayant uni à une femme sans culture, à un être fruste, à un « tas quasi informe de vile matière », qui ne comprenait point l’ascèse des pures intelligences vers les sublimités mystiques, il avait dû s’en séparer. La Providence, alors, l’avait fait entrer en conjonction avec Madame Gougnol, un noble esprit, qu’il avait ramené à Dieu, après lui avoir ouvert les yeux sur les splendeurs chrétiennes.

Tous les deux désormais voulaient vivre d’une existence liliale, dans la contemplation sereine des mystères catholiques, purifiant, rédimant leurs corps souillés, par la flamme ravageante et délicieuse que coulerait en leur être la continuelle lecture, la patiente méditation des textes inspirés. Certes, leurs corps étaient toujours peccables; ils n’étaient point arrivés à conquérir d’un coup l’abstraction des basses attirances, mais avant peu, ils n’auraient plus d’autre contact que les effusions purement spirituelles. Déjà, Madame Gougnol avait chassé la volupté des rapprochements sexuels: elle n’éprouvait plus d’autre joie que d’apaiser son ami encore tenaillé, lui, par l’esprit du mal et les affres de la concupiscence charnelle. Si l’un d’entre eux avait pu sortir ainsi du cycle scélérat où le Malin tient l’humanité prisonnière, c’était une preuve manifeste que Dieu veillait et leur avait conféré la Grâce. Sa guérison à lui n’était qu’une affaire de temps, et ils entreraient sûrement dans la gloire sereine des prédestinés. Ce ne serait plus alors que l’embrassement de deux esprits victorieux, le coït immarcescible des âmes.... Et il citait Ruysbroëke l’admirable, évoquait sainte Thérèse, Marie d’Agréda, saint Alphonse de Liguori, Angèle de Foligno. Mais, comme il finissait d’élucider son ichtyomorphie à l’aide de saint Thomas d’Aquin, la femme de chambre survint, terrifiée.

- Madame! madame! il est mort! cria-t-elle, effondrée tout à coup sur une chaise, dans une crise nerveuse, pendant que des pleurs convulsifs glougloutaient sur sa grosse face ridée. On courut voir. En effet, le pauvre diable de typhique était trépassé, et, maintenant, la bouche crispée, ses paupières ouvertes montrant la sclérotique jaunâtre des yeux révulsés, il s’agrippait aux draps qu’avait roulés en boudins, pendant une heure, son tic acharné de moribond.

Cela jeta un froid. Modeste Glaviot, Sarigue et la comtesse parlaient de s’en aller et complotaient même leur départ à l’anglaise, d’autant plus que l’endroit était contaminé et que le coli-bacille devait pérégriner bien à l’aise dans cette maison sans antisepsie. Cependant la Truphot fut à la hauteur des circonstances. Elle exigea qu’on la laissât seule après qu’on eût apporté deux bougies, le rameau de buis et le grand crucifix de sa chambre. Alors, elle tomba à genoux et pria longuement, puis quand elle se fut relevée, sanglotante et toute émérillonnée par les larmes, elle manda Siemans et lui enjoignit de courir à l’église, de s’adresser à l’abbé Pétrevent, son confesseur, de le prier de venir et de lui rapporter de l’eau bénite. Elle voulait que le défunt reçût le sacrement pour n’avoir rien à se reprocher. Car Dieu est une Entité très formaliste, il exige que les nouveau-nés, pour être rachetés, soient saupoudrés de sel et traités telle une entrecôte, et il n’accueille les morts, dans les dortoirs de l’au-delà, que si ces derniers ont été préalablement assaisonnés d’huile et accommodés ainsi qu’une escarole. Mais Siemans préféra charger Jules H. de la commission, dans la crainte de rencontrer la femme de Molaert qui avait déclaré « qu’elle saurait bien les retrouver », lorsqu’ils galopaient tous les deux.

Justement, comme le prosifère ouvrait la porte, une femme exagérément mamelue, coiffée d’un bonnet tuyauté auquel pendait un grand ruban outre-mer, en tablier blanc à poches que gonflait l’hypertrophie de deux énormes mouchoirs ayant dû servir dans la journée à torcher l’enfançon, surgit à l’improviste et irrupta dans la maison. Elle vociférait avec un fort accent belge.

- Où est-il ce sale maq.... cette ordure qui m’a jetée dehors pour se faire entretenir par une guenuche... Je veux l’étrangler... sayes-tu... Il fallut que la Truphot, dont la maigre natte grise s’était dénouée dans son émotion et coulait derrière son dos, à peine plus grosse qu’un lacet de soulier, lui expliquât qu’il y avait un mort dans la maison, lui promît de s’occuper d’elle et lui donnât vingt francs pour qu’elle consentît à s’expédier dans les lointains.

Toute la maisonnée finit par se réfugier dans le salon, après avoir décidé que les deux bonnes passeraient la nuit près du mort et le veilleraient à tour de rôle. La cuisinière devait leur préparer du café véhément; de plus une demi-bouteille de rhum Saint-James et un paquet de cigarettes leur seraient attribués, car les bonnes, chez Madame Truphot, qui n’était pas une bourgeoise selon qu’elle aimait à le déclarer souvent, avaient le loisir de fumer le pétun comme leur maîtresse après chacun de ses repas. Mais elles furent en partie exonérées de cette corvée. Au chevet du décédé elles trouvèrent Madame Laurent qui veillait silencieuse. Malgré tout son désir de quitter cette sentine, elle n’avait pas cru devoir se dérober devant cet hommage à la douleur humaine et à la majesté de la mort.

Le salon, qui attenait à la salle à manger et ouvrait aussi sur le jardin, était, comme toutes les autres pièces, meublé de vieilleries et de rogatons d’un bric-à-brac sans discernement. Des guéridons Louis XVI, pieds-bots et vermiculés, faisaient face à des consoles Louis Philippe, d’un acajou semé de dartres; des fauteuils pompadour en faux aubusson alignaient leurs marquises en casaquins, que les mouches et les mites avaient variolées; un canapé hargneux s’embossait dans un angle pour mieux travailler la croupe du visiteur de ses pointes sournoises dissimulées sous une soie enduite de tous les sédiments humains. Une vieille tapisserie, acquise pour cinq louis à l’Hôtel des Ventes, devant laquelle, sans doute, des générations et des générations de hobereaux et de bourgeois avaient flatulé et mis à jour, à la fin des repas, toute l’imbécillité congénitale dont ils étaient détenteurs, pendait lamentable, et évacuait sa scène flamande, par la multitude polychrome de ses ficelles désagrégées. Puis c’était un invraisemblable fouillis d’abat-jour en dentelles huileuses, de lampes dignes de la préhistoire, un chaos de terres cuites atteintes de maladies de peau, dont la plastique avait succombé dans les successifs déménagements, qui se poussaient partout, haut-dressées sur des selles. Et derrière tout cela, les chiens de Madame Truphot, Moka, Sapho, Spot et Nénette, qui couchaient dans la pièce, circulaient hypocritement, flairant le pied des meubles et levant la patte sur les étoffes suppurentes et dans les coins d’ombre propice.

A suivre : Les Esprits, le mari...

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Villégiature à Suresnes... -3-

Publié le par Perceval

- Hein! mon petit, dit-elle, remise, en désignant du pouce ramené en arrière la chambre de l’adultère et de l’index tendu la pièce où se débattait le moribond, ici la Vie; là-bas, la Mort! l’éternelle antithèse! et chez moi, dans la même minute... Est-ce assez décadence et XVIIIe siècle?... On ne dira plus maintenant que je ne suis pas une artiste, bien que je ne sois plus de l’école romane et que j’aie répudié l’allure inspirée apte à vous faire sacrer telle par les imbéciles...

Alors entraînant la veuve dans le jardin où l’effort désespéré de quelques lilas atteints d’étysie avait abouti à de maigres thyrses dont les folioles, flétries et dispersées par la brise tiède, tachaient la terre d’un rose évanescent, sous un petit tilleul ceinturé d’une frange sanglante de géraniums, Jules H., rechaussé, se mit en devoir de lui placer son boniment. La tête penchée, en une pose d’amoureux élégiaque, il flûta la chose d’une voix attendrie...

—Ah! si sa chère Amélie voulait! Comme on serait heureux... pas plus tard, non, tout de suite... Quelle place on se taillerait à deux dans la littérature! Déjà... elle pouvait se faire connaître dans la Revue héliothrope... La signature Camille de Louveciennes deviendrait avec un peu d’effort... une signature bientôt prépondérante parmi celles de son sexe qui ont conquis leur public... Et puis son livre, Eros et Azraël, qu’ils allaient écrire à deux, quel triomphal succès, on en pouvait escompter déjà sans trop d’optimisme. Lui y mettrait son sentiment du paganisme, sa passion, sa fougue, l’humour qui le spécialisaient au Napolitain; elle sa conception originale de la vie, son alacrité souveraine et sa facilité d’émotion...

Ils allaient perpétrer un chef-d’œuvre, certainement, le chef-d’œuvre attendu des foules lasses enfin d’apaiser leur fringale dans le restaurant à vingt-deux sous de l’esthétique contemporaine... La Truphot l’avait pris au cou, nouant autour de son faux-col, dans un bel élan d’enthousiasme, ses deux vieilles mains parcheminées que boursouflaient les ficelles violâtres de ses veines engorgées...

—Ah! merci, Jules, je n’attendais pas moins de votre noble cœur... On a plaisir à vous aimer... Vous êtes reconnaissant au moins... Oui... Oui... C’est entendu, mais allons faire de grandes choses... Si je pouvais être Desbordes-Valmore ou qui sait? une George Sand tardive, toi alors peut-être serais-tu Musset à ton tour, dis? On a vu des choses plus inattendues, et entre nous il n’y aurait point de Pagello, va... Et elle se mit à l’embrasser à pleine bouche en des baisers qui rendaient un bruit d’ossements, mais dont l’horreur n’arriva point cependant à tempérer le délire intime de J. H., en lequel une voix profonde clamait intérieurement: tu touches à la Fortune, ô favori des dieux!

Cependant Mme Truphot semblait ne pouvoir encore tenir en place. Elle rajustait à grand renfort de tapes et de tractions sa jupe et son corsage, à l’ordinaire pleins d’hostilité et de mésestime l’un pour l’autre, qui ne pouvaient consentir à la stabilité, et dont la course à travers les escaliers avait encore outrecuidé la répulsion chronique qu’ils éprouvaient à se conjoindre. Et voilà qu’à nouveau elle tirait Jules H. derrière elle, en le tenant par le bout des doigts.—Venez... j’ai quelque chose encore à vous montrer...

Parvenus ainsi à l’extrémité de l’allée principale qui ondoyait, bordée par des tentatives de végétation avortée, ourlée de maigres et impubères arbustes, tordus et recroquevillés, n’ayant pas cru devoir mieux faire, évidemment, que de copier la convexité dorsale de leur habituel éducateur, le père Saça, le prosifère et la veuve débouchèrent à quelques mètres d’une tonnelle faite d’un lattis de bois peint en vert, adossée elle-même à une tente de toile bise. Et de cette tonnelle, une envolée de rire frais et moqueur montait, emperlant le silence de ce jardin râpé d’une ondée de notes cristallines...

- Savez-vous ce qui se passe là? disait la veuve. Eh bien, Modeste Glaviot est en train de réussir ce que vous avez raté tout simplement... petit maladroit... Ce soir Madame Laurent sera sa maîtresse... J’ai déjà préparé leur chambre à côté de celle de Sarigue... Hein? les nuits de Suresnes, quand nous écrirons cela dans mes mémoires!

Sans doute, les choses ne devaient pas aller aussi facilement que le pensait Mme Truphot car, tout à coup, des intonations cassantes, remplaçant les rires, parvinrent jusqu’à elle et à son actuel gigolo.

Dans la tente de toile où ils s’étaient glissés à pas feutrés, le couple savoura nettement ce tronçon de dialogue.

Modeste Glaviot grasseyait de sa voix molle et Madame Laurent lui donnait la réplique.

- Je vous assure que je suis un amant très discret, chère madame. Je n’ai jamais aimé que vous! Avec moi ce serait la sécurité parfaite. Lorsqu’on a le bonheur d’être remarqué par une femme du monde, la discrétion, n’est-ce pas? devient une règle morale. Quand bien même, sachez-le, toute la littérature affirmerait que vous êtes ma maîtresse; par la plume, par la parole et par les actes, je mettrai la littérature à la raison. J’irai même plus loin, quand bien même vous crieriez partout que je suis votre amant, je vous démentirai sans trève ni repos...

Et l’on entendit son poing qui heurtait le bois de la charmille en un geste de matassin.

Un rire arpégé s’éleva.

—Eh bien! c’est entendu. Dès que ma nature pervertie m’enjoindra de goûter à un nègre, vous pouvez être assuré que je vous choisirai la veille, pour que la transition ne soit pas trop brusque...

La Truphot et J. H. virent alors Madame Laurent sortir, le torse redressé, son érugineuse chevelure flambant dans un rais de soleil comme une coulée d’or roux, la pointe de l’ombrelle dardée en une défense répulsive vers Modeste Glaviot, contre la poitrine de l’histrion pâle de colère qui renonça cependant à la poursuivre..

Une heure durant le pître avait mis en œuvre toute sa politique et toute sa stratégie pour circonvenir la femme de l’auteur dramatique. Il avait peint son amour avec les meilleurs vers de son répertoire, allant même jusqu’à lui décerner, debout devant elle, deux ou trois de ses plus déterminants Merdiloques. Il lui avait fait entrevoir que son mari était fini, et que, jolie comme elle l’était, il ne lui fallait pas s’attarder davantage avec un homme dont l’art était inacceptable. Madame Laurent l’avait laissé s’exténuer dans son discours, paraissant même l’encourager par des silences ou des rires qu’il avait escomptés favorablement; puis, selon qu’elle en avait coutume avec tous les crétins qui l’assaillaient, elle l’avait finalement exécuté sans retour possible. Maintenant, l’ombrelle rouge sur l’épaule, elle rejoignait la maison d’une allure lente et placide.

La Truphot rageait à froid. Jules H., réhabilité par l’échec de l’autre, se pavanait dans un sourire béat. Hé, hé! il n’y avait pas que lui qui ratait Madame Laurent. Mais comment diable, était elle venue, seule, à Suresnes?

Ce que le gendelettre ignorait, c’était la machination de Mme Truphot pour obtenir ce résultat. Elle avait joué gros jeu, très gros jeu, dans la certitude que Modeste Glaviot l’emporterait sans difficulté. Laurent s’étant trouvé dans la nécessité d’aller passer deux jours à Bruxelles pour diriger la mise à la scène d’une de ses pièces, la Truphot, au courant de la chose, avait fait expédier de cette ville à sa femme une dépêche fausse—signée de lui Laurent—et lui conseillant de se rendre à Suresnes où elle était invitée et d’y attendre son retour. Le truc devait bien se dévoiler tout seul, plus tard, mais cela n’aurait plus la moindre importance puisque Madame Laurent serait alors la maîtresse de Glaviot et que le mari, à la rigueur, ne pouvait rien contre elle. Certainement il crierait, mais il lui serait impossible de se venger d’une façon efficace. Adresser une plainte au Parquet pour faux? c’était faire éclater son cocuage et ce n’était du reste pas dans les mœurs de l’auteur dramatique de se plaindre à la police. Même s’il s’avisait de conter la chose dans Paris, on ne le croirait pas. Pourquoi la Truphot lui aurait-elle joué des tours aussi noirs puisqu’elle n’y avait en somme aucun intérêt visible, aucun mobile discernable? Donc si quelques petits ennuis étaient présumables, ils ne balanceraient pas sa joie d’avoir enfin détruit la quiétude de Laurent et d’avoir ourdi un collage de plus. Et puis n’était-elle pas belle joueuse? Si la chose avait été exempte de tout aléa elle n’aurait point éprouvé, en s’y risquant, la forte émotion de celui qui s’en remet à la chance du soin de décider.

Installé maintenant dans un rocking d’osier, les jambes étendues, Jules H. tirait de larges bouffées d’un cigare bagué de rouge prélevé dans la provision de Mme Truphot et il promenait sur la villa, le jardin, et tout ce qui l’entourait le sourire protecteur du Monsieur qui en sera bientôt le propriétaire légitime. On devait dîner dans la salle à manger ouvrant de plain-pied avec ses trois baies sur la petite cour, d’où l’on découvrait le bois de Boulogne, les cubes blanchâtres, le hérissement de la masse imprécise de Paris. Le jour agonisait, les frondaisons du bois, la masse des taillis qui dentelaient l’horizon par delà la Seine, se violaçaient, enlevés en crudités sombres par le ciel frotté de cendre rose, des nuages mauves s’étiraient, indolents et paresseux, ouatant l’ithyphallique tour Eiffel d’écharpes couleur d’améthyste, et le soleil sombrait en une hémorragie d’or et de rubis, pendant que la ferveur sereine du soir conquérait lentement les êtres et les choses. Par la fenêtre de la chambre du typhique des bouffées de paroles arrivaient.

A suivre … : La mort, les Esprits, et le mari ...

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