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Edith Wharton en Italie -2-

Publié le par Perceval

Hôtel Bellevue, Cadenabbia, Lac de Côme

A l'hôtel Bellevue de Cadenabbia un extraordinaire et heureux hasard va faire rencontrer – pour un jour - nos deux couples voyageurs avec des ''connaissances'' et composer un joyeux, cultivé et improvisé colloque sur le thème de l'écriture d'un roman. Et j'ose émettre une hypothèse littéraire: et si c'était ce jour là que serait né l'idée du roman ''Madame Solario'' promis à un beau succès... ? Je vais m'en expliquer …

Winston_Churchill et Clementine_Hozier

Ces ''connaissances'' vont s'assembler grâce à Clémentine Churchill-Hozier, qui admire Edith Wharton, et surprise de la trouver là s'empresse de lui présenter son mari, le jeune député et récent président du Board of Trade, Winston Churchill, avec qui, elle vient de se marier... Les présentations incluent une jeune américaine, Gladys Parrish, amie de Clémentine et qui possède une maison sur le lac de Côme, et qui va se joindre au groupe...

Cette rencontre sera très productive, si j'en crois les notes d'Anne-Laure, qui laissent entrevoir l'idée d'un roman dont l'intrigue serait située dans cet hôtel même...

Ce jour là, Anne-Laure de Sallembier avec Jean-Baptiste de Vassy, Edith Wharton avec M.F., Winston et Clémentine Churchill, et Gladys Parrish – la plus jeune et célibataire – ensemble, vont donc beaucoup parler littérature.

Edith Wharton, 1905

De tous les sept, l'écrivain reconnu est Edith Wharton; en 1905, elle a publié ''The House of Mirth'' qui fut un grand succés...

De tous, l'un ( et ce n'est pas E. Wharton...) recevra le prix nobel de littérature... Il s'agit de W. Churchill (1874-1965), il est un jeune homme passionné par l'aventure, l'action... Alors qu'il termine ses études à l’académie royale militaire de Sandhurst, son désir le porte vers d’autres continents... N'ayant point de rente, il participe aux campagnes miltaires comme correspondant de guerre notamment pour le Daily Telegraph. Il commente, et ose même critiquer les stratégies militaires de ses supérieurs. Il relate ses propres exploits en Inde, au Soudan, en Afrique du Sud. Par exemple, il sauve son régiment lors d’une mission de reconnaissance à la frontière nord-ouest de l’Inde, et il parvient à s’échapper des geôles des troupes ennemies au Soudan.

Mais, pourrait-il écrire un roman ...? Il avoue lui-même avoir peu d'imagination; mais il répète à l'envie: « J’aime que les choses arrivent et, si elles n’arrivent pas, j’aime les faire arriver »

Le jeune homme a soif d'action, et ne cache pas son ambition... Après avoir compté ses exploits, sa carrière littéraire est lancée, et il compte en faire une voie royale vers la politique... Il vient d'écrire la biographie de son père, député et ministre, mort 13 ans plus tôt.

Churchill ( 12 ans plus jeune) est ravi de rencontrer Edith Wharton, qu'il ne connaissait pas; mais son épouse Clémentine, lui assure qu'étant lui-même l'enfant d'une américaine ravissante, fortunée et fantasque: Jenny Jerome, il ne peut qu'être intéressé par ses écrits, sa mère pouvant être l'héroïne de l'un des romans de Wharton ... Valentine ajoute que le surnom de l'ecrivaine – selon Henry James - serait « l'ange de la dévastation », car elle a le don de parler calemement de choses bouleversantes... Winston - qui ne connaît pas non plus H. James - trouve tout ceci fort intéressant...

Winston Churchill et son épouse Clementine, 1910

Il est à remarquer que tous ces gens se retrouvent en Italie; et qu'ici, ils savourent une réelle liberté; il serait inconcevable de retrouver la même assemblée et la même désinvolture en Angleterre ( ou pire, aux Etats-Unis...).

Déjà à Paris, Edith Wharton elle-même a pu s'aventurer dans l'adultère... Il est vrai que son mari, malade, va rentrer en Amérique. Ensuite, la littérature procure à l'écrivaine, un intérêt particulier de l'élite culturelle à son égard: « À Paris, personne ne peut vivre sans littérature, et le fait que je fusse un écrivain professionnel, au lieu d’effrayer mes amis élégants, les intéressait beaucoup. (...) La culture est, en France, une qualité éminemment sociale, tandis qu’on pourrait aussi bien dire qu’elle est antisociale dans les pays anglo-saxons. En France, où la politique divise brutalement les classes et les coteries, les intérêts artistiques et littéraires les unissent ; et, partout où deux ou trois Français cultivés se rencontrent, un salon se constitue aussitôt » ( E. Wharton - Les Chemins parcourus)

"Edith-Wharton" photographié par Annie Leibovitz

 

De cette mémorable journée et soirée, à l'hôtel Bellevue de Cadenabbia... Je note que, Edith Wharton, admire Balzac, pour ce qu'il est le premier « à considérer ses personnages, physiquement et moralement, dans leurs habitudes de vie, avec toutes leurs manies et leurs infirmités, et à les montrer ainsi aux yeux du lecteur, mais aussi à concevoir l'intrigue de ses romans autant en fonction du lien des personnages avec leur lieu d'habitation, leur milieu social et leurs opinions personnelles, qu'en fonction de l'action qui résulte de leur rencontre. »

La pruderie des romanciers anglais, les contraint à l'hypocrisie quand il s'agit de l'amour et des femmes... « Scott remplaça le sentiment par le sentimentalisme, et réduisit ses héroïnes au rôle d'ornements insipides.. » alors que dans la volonté réaliste de Balzac, ses personnages féminins, les jeunes comme les vieilles, sont des personnes vivantes, autant pétries de contradictions et déchirées de passions humaines, que le sont ses personnages d'avares, de financiers, de prêtres, de médecins. »

"Edith-Wharton" photographié par Annie Leibovitz

« La nouveauté, en Balzac comme en Stendhal, est d'avoir avant tout considéré leurs personnages comme des produits de leurs conditions matérielles et de leur milieu... »

 

Clémentine Churchill interroge Edith sur les nouvelles tendances littéraires, celles qui mettent l'accent sur les '' flux de conscience'' ( ''The Stream of Consciousness " est, à l'origine, un concept philosophique que William James ( le frère d'Henry) formula en 1892.).

Cette méthode « note les réactions mentales comme les réactions visuelles, (…) elle les livre comme elles viennent, sans considération pour le rapport qu'elles peuvent ou non avoir avec le sujet, ou plutôt avec l'idée que leur masse hétéroclite constitue en soi un sujet.

Cette volonté de noter chaque sensation, chaque mouvement d'une pensée à demi consciente, chaque réaction automatique aux impressions passagères, n'est pas aussi neuve que semblent le prétendre ses défenseurs. La plupart des grands romanciers l'ont manifestée, non pas comme une fin en soi, mais en ce qu'elle pouvait servir un dessein général... »

"Edith-Wharton" photographié par Annie Leibovitz

 

Edith Wharton préfère insister sur le besoin d'une nouvelle vison... Observer son objet suffisamment longtemps pour le faire sien; l'alimenter de ses recherches, de son savoir et de son expérience... D'ailleurs ne pas s'en tenir là, connaître un grand nombre d'autres choses... Expérimenter, voyager...

Aller en Italie..! et, Winston Churchill rappelle la formule de Mr Kipling: « Que peut-on savoir de l'Angleterre si l'on ne connaît que l'Angleterre ? »

Mais, qu'en est-il de l'inspiration...? Personne, dans cette assemblée ne semble y croire, sinon en la comparant à une enfant titubant et bredouillant... L'imagination doit tirer parti de l'expérience spirutuelle et morale... Pour qui écrit-on? L'un privilégie son public, et l'autre « pour un autre moi avec qui l'artiste créatif est toujours en mystérieuse correspondance »...

Un point inquiète Gladys Parrish: au moment d'écrire le romancier ne se demande t-il pas: quel personnage va voir cette chose que je veux raconter... ? Par qui vais-je la décrire ? Deux personnes décriront forcément la même chose de façon différente...

Effectivement, rapporte E. Wharton: « le romancier qui a choisi le point de vue d'un personnage doit alors s'efforcer de ne communiquer rien de plus, rien de moins, et surtout rien d'autre, que la façon dont sent, pense et réagit ce personnage.»

A suivre...

Sources: ''Les règles de la fiction'' d'Edith Wharton

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