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Ondine - F. de La Motte-Fouqué - 2 - Commentaires

Publié le par Perceval

Ondine - Illustration de Benjamin Lacombe

Ondine - Illustration de Benjamin Lacombe

Nous avons découvert Ondine (Undine, en allemand), un conte de Friedrich de La Motte-Fouqué, paru en 1811, dans lequel ce génie féminin des eaux, cherche, en épousant le chevalier Huldebrand, à acquérir l'âme dont elle est dépourvue.

 En 1803, La Motte-Fouqué épouse en secondes noces Caroline von Briest, avec laquelle il a une fille, Marie, dans l'année. Elle est une femme de lettres romantique allemande qui anime à Berlin, un salon littéraire. En 1812, elle publie un recueil de sagas et de légendes...

Nennhausen

Il donne alors sa démission de l'armée, et le couple s'installe à Nennhausen, propriété installé près de Rathenow et appartenant à son épouse. L'un et l'autre se consacrent alors à la littérature... Le 21 août 1831, Caroline meurt à Nennhausen, et ses restes sont inhumés dans le parc du château

''Curieusement'' – je rapproche ce qui suit du ''couple à trois '' ( Huldbrand , Ondine, Bertalda) du conte - le 25 avril 1833, il se remarie avec la fille d'un officier suédois, la jeune Albertine Tode (1806-1876), de trente ans plus jeune... En effet, Charles Theodor Fournel (1817- 1869) qui est étudiant de Fouqué, et loge chez eux ( courant à l'époque); a une liaison avec Albertine; il est le véritable père des deux enfants d'Albertine...

Princesse Marie anne de Prusse

Fournel fut précepteur des enfants royaux de Prusse à Berlin. Il a publié des ''Légendes dorées'' …

Friedrich de la Motte Fouqué meurt le 23 janvier 1843 ; six jours après, sa femme donne naissance à son second fils …

Fournel, à la fin de son séjour en juillet 1853, se marie avec Marie Pauline Eyrich, âgée de 23 ans, née à Schlawe en Poméranie. rentre en France, et devient professeur d'allemand à Orléans, puis à Tournon.

Je peux ajouter encore , dans la série des ''liens'' ..., que La Motte-Fouqué avait une amie, une muse ... La princesse Marianne de Prusse (1785-1846), qui est la grand-mère du roi Louis II de Bavière...

 

''Ondine'' de Friedrich de La Motte-Fouqué a eu un succès immédiat, louée par Goethe, Heine, Hoffmann...

Dans une série de contes comme La Légende de Henno ( avec une femme-dragon), la légende de Diego Lopez ( avec une femme d'origine inconnue qui ne supporte pas le signe de croix...) la légende de Peter von Stauffenberg ( belle femme inconnue qui ne peut se marier …), nous retrouvons comme dans Mélusine, le thème de la double apparence, et l'union rompue par un interdit, celui d'une certaine connaissance... On sent que l'on a voulu marquer du sceau infernal, des figures de séduction païenne liées à la nature, à l'éros, et au féminin …

On peut encore aller un peu plus loin ... Avec quelques commentaires que j'emprunte à Christine Planté - Professeure émérite de littérature française du XIXe siècle - Université Lumière - Lyon 2

Pour l'homme, la femme constitue l'Autre, au point qu'à leurs yeux il n'est pas de différenciation ... Ainsi Ondine, parmi les ondines ... «chaque Ondine est l'Ondine — chaque femme La Femme ? — ce qui suffit à la définir... « Une femme exclut l'autre par sa nature, car on exige de chacune d'elles ce qu'il incombe à son sexe tout entier de donner. Il n'en est pas ainsi des hommes » (Goethe, Les Affinités électives). La réécriture du mythe par Giraudoux va accentuer l'identification d'Ondine à l'éternel féminin...

Ondine, dans les eaux comme sur terre, est soumise aux vouloirs des hommes. Ondine attend tout de l'amour ...

Dans la recherche de l'union avec l'autre, l'individualité de la femme se trouve menacée, et non constituée — autre façon de se perdre. C'est le sens que Marina Tsvetaeva ( poétesse russe, 1892-1941) donne au destin d'Ondine lorsqu'elle parle, dans une lettre d'amour, de sa propre soif, «  avant [elle] née, la soif la plus secrète de tout [son] être, scellée comme l'eau du puits par la pierre de Ringstetten pour qu'Ondine ne puisse pas retourner chez elle - se retrouver ».

Tsvetaeva refuse : « Devenir un être humain par le biais du mariage ou de l'amour -par le biais de l'autre - et nécessairement d'un homme - n'a aucune valeur pour moi... Autrement, si c'est ainsi que l'on devient un être humain, c'est que l'on est une espèce de demi-créature, une ombre léthéenne impatiente de prendre chair et sang. »

Arthur_Rackham_1909_Undine

Bertalda, - éprise de sa propre beauté, pleine de vanité sociale et séductrice sans scrupules- est dès le commencement soucieuse de paraître et victime des apparences, attirée par les surfaces et par les images brillantes, cède à la fascination de l'eau-miroir.

Huldbrand meurt – dans la culpabilité - d'avoir trahi et renié, avec sa femme Ondine, la fidélité à sa parole et une part de lui-même...

 

Ce qui fait la vérité de la fable ďOndine et son pouvoir de fascination ; c'est l'amour malheureux, la distance, voire la rupture.

 

Ondine et sa fable sont nées du cerveau et du désir de l'homme. C'est lui qui pose que, pour la femme, il n'est d'individuation que par l'amour, d'accès à la pleine humanité que par sa propre médiation. Wagner, qui aimait le conte de Fouqué, proposait une formulation exemplaire de cette thèse dans un chapitre de Opéra et Drame intitulé : « La musique est femme » :

« La nature de la femme est l'amour […] La femme n'atteint sa pleine individualité qu'au moment de l'abandon. C'est l'Ondine du fleuve qui passe en murmurant à travers les vagues de son élément, sans âme, jusqu'à ce que l'amour d'un homme lui donne une âme. »


 

Si l'union fusionnelle signifie la paix, mais, au moins pour un des deux amants, elle signifie la mort, abolition la plus simple des différences. Dans la littérature du XIXe siècle, où l'homme demeure le sujet de référence, cet effacement est presque toujours celui de la femme, se cherchant, dit Vigny, « au miroir d'une autre âme ».


 

Cela ne peut plus s'entendre... « Qu'on m'aime moi, et non l'être idéal et faux, issu de l'imagination de ce poète.. » disait Marina Tsvetaeva

Jean Giraudoux exprime dans sa version une certaine balourdise masculine, qui prend la forme d'un désarroi et d'un ressentiment moins subtils, malgré la dérision affichée par l'auteur : « Cela va s'appeler Ondine, ce conte où j'apparais çà et là comme un grand niais, bête comme un homme. Il s'agit bien de moi dans cette histoire !... »

 

Chez Fouqué, Huldbrand meurt dans les bras d'Ondine, « tremblant d'amour et de la proximité de la mort ».

Dans son enlacement et ses baisers, Ondine apporte à la fois la conciliation et la fin. Nous savons que la mort d'Huldbrand est acceptée, désirée peut-être. Il renoue, dans cet embrassement, avec une part de lui-même et d'humanité sans laquelle la vie lui serait devenue insupportable aux côtés de Bertalda.

Il y a réparation et rédemption d'Huldbrand : c'est Ondine, cette fois, qui le rend à la pleine humanité, et lui rappelle qu'il a une âme et une conscience. La reconnaissance et l'acceptation de sa propre faiblesse apportent le soulagement et la délivrance au dominateur. » Christine Planté

 

Ondine, Mélusine, et leurs soeurs apparaissent comme des victimes; alors qu'elles auraient pu apporter bonheur, prospérité... elles sont rejetées dans le monde figé de l'éternité: qu'il s'appelle paradis ou Avalon... Et finalement '' Château du Graal '' ( après que soit achevée la Quête ...)

Ce qui nous amène à une figure similaire et masculine: Lohengrin , en son château du Graal...

Pour Lohengrin, l'animal ( monstre pour Mélusine ...) est le cygne, compagnon symbolique de l'homme-fée.... Mélusine et Lohengrin, sont aussi des figures historiques, témoins des relations – au Moyen-âge – entre la religion et le paganisme...

 

A suivre: ... Lohengrin – le chevalier au Cygne:

Ondine - Illustration de Benjamin Lacombe

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Ondine - de F. de La Motte-Fouqué - 1

Publié le par Perceval

Friedrich de La Motte Fouqué

Comme je l'ai déjà dit: Le conte de l'X. et C.-L. de Chateauneuf, eurent la chance de rencontrer – en visite à Paris - Friedrich de la Motte Fouqué (1777-1843), qui se passionne pour l'épopée du Graal, et qui recherche les sources françaises... Descendant de huguenots réfugiés en Allemagne, l'écrivain n'a plus qu'un objectif : écrire une épopée qu'il nomme '' Der Parcival''...

 

Il a commencé à écrire son Parcival, après la mort (1831) de son épouse, Caroline...

Pendant huit mois, il pratique une écriture intensive – en même temps il fréquente une jeune femme de 30 ans plus jeune – jusqu'à se fiancer en avril 1832...

Penthésilée: première Chevalière au Cygne

En 1841, le couple se rend à Berlin à la demande du roi de Prusse; qui est très intéressé par sa version de l' ''épopée du Graal''... Cependant, la Motte Fouqué ne publie pas l'ouvrage... Il meurt le 23 janvier 1843...

Il faudra attendre encore 154 ans avant la publication de "Der Parcival" ...

Pourtant, dans une lettre à son ami Carl Borromäus von Milititz en 1815; après la publication de son célèbre ''Undine''; Fouqué écrivait déjà de sa "prochaine épopée du Saint Graal": «Je pense que cela devrait être le point culminant de toute ma carrière poétique».

 

Après la mort de Fouqué, le roi fidèle à une promesse réhabilite en 1843 l'ordre des chevaliers du Cygne ( Schwanenritterorden), en la ville d'Ansbach, à 20km d'Eschenbach; dont le plus célèbre chevalier est Lohengrin ... En 1845, Wagner commence la conception de son opéra Lohengrin, créé en 1850. Et, en 1877, Richard Wagner entreprend enfin de composer son "Parsifal". C'est sa dernière oeuvre, il meurt en 1883.

 

Le ''Schwanenorden'' avait été fondé plus de 200 ans après la publication en allemand du "Parzival" de Wolfram von Eschenbach. Exactement, l'Ordre du Cygne est un ordre fondé en 1440 par l'électeur de Brandebourg ( proche de Berlin)  Frédéric II.

On ne dit pas que les Chevaliers du Cygne du Brandebourg aient formé une Société du Graal basée sur le modèle littéraire. Cependant, leurs actions semblent indiquer qu'ils auraient bien pu vivre l'histoire de Munsalvesche à Marienberg oder Harlungerberg; au point où pour certains, c'est peut-être là que se situerait Montsalvage ....

- Ondine -

Avant de revenir sur ''Lohengrin – le chevalier au Cygne:''; je vais évoquer le succès littéraire de Friedrich de la Motte Fouqué, qui est '' Ondine ''

Le point de départ de cette transcription littéraire d'un motif populaire, est du à Paracelse (1493-1541) - médecin, alchimiste et philosophe mais aussi théologien laïque suisse, d'expression allemande - il croit aux 'génies ' des quatre éléments; et il compte sept races de créatures sans âme: dont les ondines, esprits des eaux... Dans son son ''Traité des esprits élémentaires'', il raconte cette légende ...

Le père d'Ondine, puissant prince des eaux, souhaite que sa fille puisse acquérir une âme... Pour cela, il lui faut conquérir le coeur d'un homme qui accepte de l'épouser et l'élève à l'humanité par son union avec elle.

Voici, Ondine tout enfant, recueillie par un couple de vieux pêcheurs qui viennent de perdre leur propre fillette dans d'étranges circonstances ; elle a disparu au bord d'un lac... Mais une petite fille aux cheveux ruisselants d'eau est alors miraculeusement apparue chez les vieilles gens...

Les pêcheurs bien sûr l'adoptent, se prennent d'affection pour elle malgré son caractère fantasque, et la font baptiser : Ondine, puisqu'elle n'accepte pas d'autre nom.

Des années plus tard, le chevalier Huldbrand de Ringstetten traverse une forêt enchantée pour mériter le gant de Bertalda, dame de ses pensées.

II y est victime de terrifiantes apparitions, mais parvient enfin, par une nuit d'orage, à la maison des vieux pêcheurs — c'est sur cette arrivée que s'ouvre le récit de Fouqué.

Le chevalier ne tarde pas à tomber amoureux d'Ondine, et à l'épouser, mariés par le père Heilmann, un prêtre emporté ensuite par la tempête. Ondine accompagne son époux en son château ancestral de Rigstetten.

Au lendemain de la nuit de noces, totalement métamorphosée, elle abandonne ses extravagances antérieures et révèle à son époux sa véritable nature : s'il vient à la repousser, elle devra retourner vers les siens, mais demeurera désormais, au fond des eaux, « une femme dotée d'âme, aimant et souffrant ». Huldbrand décide de conserver son étrange épouse et la ramène à la ville, où elle apprend ce qu'avoir une âme signifie: - la souffrance est indissociable de la conscience et de l'amour.

Ils ont en effet retrouvé Bertalda, qui n'est autre que la fillette jadis perdue par les pêcheurs, rencontrée au bord du lac par un puissant duc et adoptée. Lors d'un repas public, Ondine révèle à Bertalda sa véritable et roturière origine. Bertalda devient l'amie du couple, et cohabite avec eux … Huldbrand se rapproche de Bertalda peu à peu et, cédant à sa séduction, en vient à regretter son union avec un esprit élémentaire, et du fait des attaches surnaturelles de sa femme, et particulièrement des apparitions de son oncle Kühleborn, esprit des cascades forestières, qui effraie Bertalda …

 

Ondine fait poser une pierre sur la fontaine dans la cour; pour que Kühleborn ni aucun autre esprit d’eau ne puissent entrer dans le château. 

Ondine, aimante, fidèle par-delà les trahisons de son mari parce qu'elle a appris « l'étroite parenté qui met entre les joies et les peines de l'amour une si douce ressemblance et les unit si intimement que rien ne saurait les séparer », Ondine pardonne et n'exige rien.

 

Mais elle n'a pas le pouvoir de s'opposer à la loi des ondines : au cours d'un voyage sur le Rhin voulu par Bertalda, en réponse à un geste innocent de sa fidèle épouse, Huldbrand prononce des paroles de colère, suffisantes pour qu'elle doive retourner aux eaux du fleuve, qui l'engloutissent.

D'abord désespéré, Huldbrand oublie bientôt son chagrin, et épouse Bertalda. Le soir de leurs noces, elle fait ôter la lourde pierre qui, sur les ordres d'Ondine, scellait le puits de Ringstetten...

La malédiction peut s'accomplir : Ondine, surgie du puits, revient et apporte - à celui qu'elle aime - la mort dans un baiser : enlaçant Huldbrand, qui ne résiste pas, elle « le fait mourir de ses larmes » qui pénètrent jusqu'au cœur.

Lorsqu'on l'enterre au cimetière du village aux côtés de ses ancêtres, une silhouette féminine voilée, blanche comme neige, apparaît dans le cortège funèbre, mais une prière la fait disparaître. On voit à sa place une petite source argentine, qui entoure en murmurant presque toute la tombe, et se jette dans un lac voisin.

Les villageois la montrent encore aujourd'hui, disant qu'Ondine et son Huldbrand sont ainsi unis dans la mort.

A suivre... les commentaires ...

Ondine - de F. de La Motte-Fouqué - 1Ondine - de F. de La Motte-Fouqué - 1
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L'homme qui a perdu son ombre... - A. von Chamisso -3/.-

Publié le par Perceval

En 1810, Adelbert von Chamisso (1781-1838) est de nouveau à Paris, il y fréquente la communauté allemande... Il a une liaison avec Helmina von Chézy (1783-1856); elle est une écrivaine et une journaliste allemande. Elle assiste aux cours que Schlegel donne à Paris et qu'elle va traduire en français avec Adelbert von Chamisso...

Avec elle, il vit un bonheur de quelques semaines ; mais, il ne peut s'établir avec elle … C'est elle, qui inspirera et donnera son prénom (Mina, diminutif de Helmina) à l'héroïne de son 'Peter Schlemihl' (1814).

 

<-- Cinq figures féminines du Romantisme allemand - Therese Hubert, Caroline Schelling, Dorothea Schlegel, Sophie Mereau et Helmina von Chézy

 

C'est à Rahel Levin, qu'il doit ce nom '' Schlemihl '' ; Rahel l'employait car elle redoutait de l'être .. Juive, elle souhaitait s'assimiler complètement ; mais, peu avant sa mort elle revendiquait fièrement son origine … Près d'elle, Chamisso a compris et a mieux vécu sa condition d'apatride...

 

Le malheur du Schlemihl, c'est qu'au lieu de se faire aussi mince qu'un ombre, il devient '' sans ombre '', et si lui ne s'en préoccupe pas ; ce sont les autres qui le distinguent et le rejettent, même et en particulier la belle Fanny... Le seul, à se fondre dans le décor, c'est '' l'homme en gris'' ( le diable), seul il est indiscernable … Je reviens sur l'été 1803 à Berlin, quand il rencontre Cérès Duvernay ... Il est tombé amoureux d'elle et a demandé en vain sa main en 1804/05. Il lui écrit des vers... Elle servira de modèle au personnage de Fanny...

 

En 1810, Chamisso rencontre Germaine de Staël ; elle réside alors à Chaumont (région de la Loire), où l’empereur Napoléon consent à ce qu’elle maintienne ses mondanités malgré la fâcherie provoquée par le roman Delphine. Adelbert von Chamisso passe un long moment au château, où se croisent écrivains, peintres, philosophes et intellectuels de renom, tels Mathieu de Montmorency et August Whilhelm von Schlegel, mais aussi Juliette Récamier et Benjamin Constant. Comme d'autres de ses amants, fasciné par Madame de Staël ; il la suit dans son exil suisse, au château de Coppet... Exil confirmé depuis le très politique ''De l’Allemagne''. Là-bas, Adelbert redécouvre la flore, notamment en compagnie d’Auguste de Staël, et ses longues marches l’emmènent à nouveau sur les traces de Rousseau et des sciences naturelles. Chamisso trouve en Mme de Staël, « un ''être complet'', à la fois une Corinne charmante et une souveraine. Elle n'est pas un être à qui il manque quelque chose, une ombre, mais quelqu'un qui parvient à faire de ceux qu'elle invite autant d'ombres qui lui appartiennent... » ( de Pierre Péju)

Quand il rentre à Berlin à l’été 1812, après un bref détour en Vendée ( qui n'est pas anodin... ! ).. En effet, il reçoit l'offre d'un poste de professeur qui lui est destiné... Mais sur place, rien ! Il n'est pas attendu .. 

Chamisso accroît ses recherches dans le domaine de la botanique. Il retourne chez Hitzig, qui l’accueille avec une amitié qui ne fléchira jamais, et s’inscrit à l’Université.

Eté 1813, Adelbert écrit '' L’Étrange Histoire de Peter Schlemihl '', pour les enfants de son hôte, œuvre qui sera très vite diffusée en Allemagne, mais qui ne connaîtra une édition vraiment satisfaisante en France qu’en 1838.

Chamisso raconte comment il aurait connu Schlemihl et comment celui-ci lui aurait remis son manuscrit : « J’ai connu Peter Schlemihl en 1804 à Berlin, c’était un grand jeune homme gauche, sans être maladroit, inerte, sans être paresseux, le plus souvent renfermé sur lui-même sans paraître s’inquiéter de ce qui se passait autour de lui [… ]. J’habitais en 1813 à la campagne près de Berlin [… ] lorsqu’un matin brumeux d’automne, ayant dormi tard, j’appris à mon réveil qu’un homme à la longue barbe, vêtu d’une vieille kurtka noire râpée et portant des pantoufles par-dessus ses bottes, s’était informé de moi et avait laissé un paquet à mon adresse. » Ce paquet contenait le manuscrit autographe de la merveilleuse histoire de Peter Schlemihl  - Préface à l’édition française de 1838, Schrag, Paris..

 

Chamisso maintient la fiction d’un Schlemihl.. Ils ont le même caniche qui s’appelle Figaro, le même domestique qui s’appelle Bendel, ils aiment les mêmes femmes : Fanny et Mina (Helmina von Chezy), la botanique, etc..

 

Dans les trois années qui suivent, l’écrivain s’éprend de la botanique, et dans une moindre mesure de la médecine, et c’est avec un bonheur non dissimulé qu’il consent à faire partie d’une expédition autour du monde, en 1815, au bord du navire russe Rurik...

Ce grand voyage durera trois ans exactement ...

Adelbert von Chamisso (1781-1838)

A la fille adoptive ( 14 ans) de Mme Piaste, orpheline élevée avec les enfants Hitzig, il promet le mariage à son retour … Antonia Piaste l'a attendu, elle a maintenant dix-sept ans. Chamisso, à trente-neuf ans l'épouse. C'est semble t-il, un mariage heureux, et sept enfants … A présent, il dit « Moi, j'ai trois ombres : la Prusse, les végétaux et Antonia. »

 

Pourtant, il eut une autre liaison : non pas avec ''Fanny'' Hertz, femme d’un des Hertz, ami de Chamisso et banquier à Hambourg ; mais,lors de ce voyage, avec Marianne Hertz, la jolie et vive maîtresse de maison, qui le reçoit si chaleureusement à Hambourg, et dont il eut un enfant (1822) qu'il a tenu à reconnaître … En 1825, il revient en France, et ressent un déchirement du à cette nationalité qui n'est pas réglée … Il a le besoin d'aller marcher des journées entières dans la solitude de la nature …

Sa jeune femme va mourir avant lui, et il ne lui survit que quelques mois... Berlin 1838

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L'homme qui a perdu son ombre... l’histoire de Peter Schlemihl - A. von Chamisso -2/.-

Publié le par Perceval

On se rappelle : que Schlemihl poursuivi par le diable, se retient de signer ce fameux contrat … Et, finit par lancer la bourse de Fortunatus dans l’abîme... ! L’homme en gris disparaît, Schlemihl se retrouve seul, soulagé, s’endort et fait un rêve où apparaissent Mina ( épousée par le méchant Rascal...) , puis de nouveau Chamisso...

Peter Schlemihl, est toujours sans ombre et dorénavant sans argent, contraint de fuir à nouveau la compagnie des hommes, erre dans tout le pays, et use ses souliers sur les chemins. Il lui reste à peine de quoi s'acheter une paire de bottes usagées. Très vite il se rend compte que celles-ci ne sont autres que les bottes de sept lieues, qui lui permettent de franchir mers et continents en quelques enjambées... Schlemihl décide alors de s'établir comme anachorète dans la Thébaïde, et de consacrer le reste de ses jours à étudier la faune et la flore de tous les continents.

La vitesse de déplacement, mais aussi la diversité des coutumes, font que ces voyages relativisent la malheur de ne plus avoir d'ombre... Le récit, beaucoup plus rapide, change de ''sens'' …

 

Un jour qu'il est tombé malade après être tombé dans les eaux glacées qui bordent la Norvège, et après avoir erré quelque temps à travers le monde dans un état de semi-inconscience, Schlemihl s'évanouit.

Il se réveille dans un hôpital inconnu, dont il constate avec stupeur qu'il porte son nom. Il s'aperçoit que ses propriétaires ne sont autres que Bendel, qui l'a fait construire avec l'argent que lui avait légué son maître, et Mina, à présent veuve. Ceux-ci ne reconnaissent pas l'homme qu'ils ont aimé dans ce vieil homme hirsute à la longue barbe blanche, mais Schlemihl surprend une de leurs conversations au cours de laquelle ils se demandent si les prières qu'ils adressent quotidiennement pour le bonheur et le repos de ''l'homme sans ombre'' l'ont soulagé de son fardeau.

Schlemihl, une fois rétabli, quitte l'hôpital sans se faire connaître, pour retourner dans la Thébaïde, Il a laissé laissé sur son lit une lettre :

« Votre vieil ami est, ainsi que vous, plus heureux aujourd'hui qu'il ne l'était alors ; et s'il expie sa faute, c'est après s'être réconcilié. »

Adelbert_von_Chamisso

Cette histoire fut écrite par Adelbert von Chamisso, né Louis Charles Adélaïde de Chamisso (1781 – 1838), et qui n’est arrivé en Allemagne qu’à l’âge de 14 ans...

 

<-- Adelbert von Chamisso pendant son voyage autour du monde , par Louis_Choris

Il en est de lui, comme de cet homme, qui s'interroge sur son identité...

Avant ''la révolution'', la famille Chamisso s'ancrait au Château de Boncourt...

« … C’est ainsi, château de mes pères,
Que tu vis toujours en mon cœur
Alors que rien de toi ne reste
Qu’une terre où va la charrue. 
»

 

« Récemment j’ai peint dans ma mémoire le jardin, jusqu’à la plus petite courbe de l’allée la plus éloignée, jusqu’au moindre buisson, et ma force d’imagination était si vive qu’elle me représentait avec la plus grande précision tous ces détails intacts. J’étais hors de moi ! » Lettre à sa sœur,

Et en 1837, (un an avant sa mort) : « Je n’ai fait que rêver du château de Boncourt .. » lettre à son ami Louis de La Foye.

Adelbert von Chamisso (1781-1838)

 

Le père, Louis Marie de Chamisso, intègre l’armée dite « des Princes » aux côtés du maréchal de Broglie, dont il devient l’aide de camp. Le château de Boncourt est bientôt entièrement démoli...


 

''Schlemihl'' est un mot yiddish : « Dans le dialecte juif, on appelle de ce nom des gens malheureux ou maladroits auxquels rien ne réussit… » lettre du 27 mars 1821 à son frère Hyppolyte

Le choix de ce mot explique à lui seul « l’intention d’écriture » de l’auteur, qui dira plus tard à Madame de Staël : « Ma patrie : je suis français en Allemagne et allemand en France, catholique chez les protestants, protestant chez les catholiques, philosophe chez les gens religieux et cagot chez les gens sans préjugés ; homme du monde chez les savants, et pédant dans le monde, jacobin chez les aristocrates, et chez les démocrates un noble, un homme de l’Ancien Régime, etc. Je ne suis nulle part de mise, je suis partout étranger – je voudrais trop étreindre, tout m’échappe. Je suis malheureux… Puisque ce soir la place n’est pas encore prise, permettez-moi d’aller me jeter la tête la première dans la rivière…»

Berlin

 

Après un passage par les Flandres, la Hollande, ensuite l’Allemagne avec Düsseldorf, Wurtzbourg, Bayreuth,... Voici les Chamisso à Berlin. À partir de 1793, Louis Charles y vit modestement avec sa mère Marie-Anne, née Gargam, et ses six frères et sœur. Les revenus sont minces, aussi la plupart des enfants Chamisso sont-ils employés à la Fabrique royale de porcelaine comme miniaturistes, ce qui permet à la famille de subvenir à ses besoins. Contrairement à ses frères et sœur, Louis Charles croise la première grande opportunité de son existence : admis comme page auprès de la reine Frédérique Louise de Hesse Darmstadt, il entre à son service en 1796.

Schauspielhaus am Gendarmenmarkt in Berlin

Il entre au lycée français de Berlin, et en devenant un membre de la Cour, le jeune Chamisso intègre plusieurs cercles, dont d’aucuns lui ouvriront les portes des salons berlinois.

Puis, Chamisso n'a pas d'autre choix que d'entrer dans l’armée prussienne en 1798

Rahel (Levin) Varnhagen_von_Ense

L'allemand est pour lui la langue de l’écrit, alors que le français – qu’il écrit mal – reste la langue dans laquelle il pense, compte et rêve. Pendant qu’il est en garnison à Berlin, il commence aussi à fréquenter les salons littéraires juifs berlinois et notamment le plus célèbre, celui de Rahel Lewin, future femme de son ami August Varnhagen. La question de l’émancipation, de l’assimilation et de la conversion – qui concernent autant Chamisso, bien que non juif, pour d’autres raisons – tourmente au plus haut point Rahel Varnhagen...

 

Mauerstraße, où Rahel levin avait son salon

En décembre 1806, il est à Paris, d’où il écrit encore à Varnhagen : « Je hais la France, et l’Allemagne n’est plus et pas encore. »

 

Il retourne donc à Berlin, sous occupation française. Ses amis allemands sont tous devenus patriotes, animés par un esprit de revanche, le cosmopolitisme est suspect, on lui montre partout une certaine mauvaise humeur critique, on lui reproche son caractère abrupt et taciturne, sa tabagie. Les années 1808-1809 sont pour Chamisso des années difficiles. En octobre 1808, il écrit à Fouqué : « Au demeurant, le monde m’est de toutes parts fermé comme avec des planches clouées, et je ne sais ni d’où partir ni où aller. »

A suivre …

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L'émigration – le Romantisme et Germaine de Staël.

Publié le par Perceval

Weimar_1803 - Le peintre Otto Knille a réuni dans sa fresque Weimar 1803 les romantiques allemands des deux premières générations, le Sturm und Drang et le Cercle d'Iéna.

Weimar_1803 - Le peintre Otto Knille a réuni dans sa fresque Weimar 1803 les romantiques allemands des deux premières générations, le Sturm und Drang et le Cercle d'Iéna.

'' De L’Allemagne''

Les émigrés vont introduire le Romantisme dans la littérature française. Le rationalisme ( façon ''Lumières'' à la française) devient suspect...

''De l’Allemagne'' de Germaine de Staël grand succès après 1815 – au moment où les émigrés rentrent en France - est un livre qui va assurer la diffusion de ces idées...

En 1810, la police impériale avait saisi en France les 2000 exemplaires imprimés et seront pilonnés.

Napoléon lui fait rapporter :« Nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.. Votre dernier ouvrage n’est point français. »

L’ouvrage paraîtra à Londres en 1813 et à Paris en 1814.

Qu’y a t-il donc de si terrible dans ce gros traité en deux volumes?

Gérard peint Mme de Staël, en son personnage: Corrine, à titre posthume.


Madame de Staël dénonçait déjà la stérilité, ou plutôt l’épuisement, du classicisme français.

Elle attendait la régénération par les auteurs du Nord, qui ont rejeté ce carcan de règles. C'est Germaine de Staël - fille des Lumières, attirée par la rêverie poétique et sensible à la relativité de choses – qui popularise le mot ''  romantisme '' : Déjà Delphine et Corinne ont fait souffler des ouragans sentimentaux.., assez proches de ceux rencontrés dans sa vie privée …

Romantiques à Iéna

« Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme. » (…) « ... en considérant la poésie classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte également aux deux ères du monde: celle qui a précédé l'établissement du christianisme, et celle qui l'a suivi. » G d St ( Chap XI De la poésie ...)

En 1803-1804, Germaine de Staël séjourne à Berlin, Francfort et surtout Weimar. Cette dernière ville lui semble une nouvelle Athènes, en moins classique. Schiller, et même Goethe, prennent peur devant cette femme qui raisonne tant et si vite...

Elle semble n'avoir peu de goût pour la philosophie idéaliste qui conduit – affirme t-elle – au mysticisme et à la superstition... Germaine de Staël, aura besoin d'être initiée au kantisme : un jeune anglais Henry Crabb Robinson (un puits de science..) va s'en charger... Puis, elle réussira à s'attacher Auguste Schlegel, avec le prétexte qu'il soit le précepteur de son fils Augustin.

Johan Christian Dahl, Dresde en 1839

En 1811, un second voyage en Allemagne va compléter ce panorama, une vision de l'Allemagne, contrastée avec un Sud presque latin et un Nord brumeux à souhait... Une Allemagne négligée : jusque-là, l’Europe attendait la lumière du Sud... Il existe, au-delà du Rhin, des écrivains, des philosophes, des peintres aussi, qui innovent, alors que la France impériale stagne. Paris doit cesser de se regarder le nombril...

Une Allemagne en pleine mutation. Politique aussi, puisque Napoléon a supprimé en 1806 le Saint Empire romain-germanique, mais aussi morale et intellectuelle. Les Français ont l’habitude d’une Allemagne faible et morcelée (elle compte environ 400 états !).. Par ses guerres, Napoléon accélère son unité comme sa «germanicité»...

 

Au contact des penseurs allemands, Mme de Staël, va accepter l'idée d'une double nature chez l’humain : d'une part l’empire des sens, auquel est abandonné le monde visible ; et le monde invisible de la pensée, du sentiment, de l’âme, donc immatériel.

 

« Le jour où l’on a dit qu’il n’existait pas de mystères dans ce monde, ou du moins qu’il ne fallait pas s’en occuper, que toutes les idées venaient par les yeux et par les oreilles, et qu’il n’y avait de vrai que le palpable, les individus qui jouissent en parfaite santé de tous leurs sens se sont crus les véritables philosophes. Faut-il donc appeler du nom de folie tout ce qui n’est pas soumis à l’évidence matérielle ? » ( G de St. De L'Allemagne )

 

Si Mme de Staël s’accorde à accepter, qu'il y a des phénomènes dont on ne peut pas saisir l’essence car l’individu ne perçoit que sa manifestation extérieure. Pour Friedrich Schlegel ( le frère d'August...), cependant, l’individu peut, à travers l’esprit poétique, percevoir dans la réalité des fragments de l’essence divine des choses...

PÉREZ VILLAAMIL Y DUGUET, Genaro (El Ferrol, La Coruña, 1807 – Madrid, 1854). San Juan de los Reyes, Toledo

Madame de Staël s’intéresse à la façon dont la religion se rattache, en Allemagne, à tout un système littéraire et philosophique basé sur un sentiment de l’infini, «positif et créateur», et sur une absence de limites, auxquels la plupart des écrivains allemands rapportent leurs idées religieuses.

Hermann Corrodi

Le sentiment religieux de l’infini, que la nature a revêtu de divers symboles, étant le véritable attribut de l’âme. Elle se rattache de nouveau aux théories des romantiques allemands sur la capacité de l’esprit poétique de percevoir des fragments de l’essence divine des choses par le biais des combinaisons - chimiques - des différents éléments qui composent la nature.

Ce sentiment religieux permet donc de lier les méditations philosophiques aux plaisirs de l’imagination et aide l’esprit poétique à souligner les contrastes dans la nature et dans l’âme. Ainsi, les poètes mystiques allemands se rattachent au sentiment d’une religion qui est loin du protestantisme ou du catholicisme.

 

Germaine de Staël se méfie de la tendance mystique de la religion... Elle va aussi évoluer sous l'influence de A. Schlegel, et de Charles de Villers, Elzéar de Sabran... N'oublions pas alors la tendance ''illuministe'' de mouvements religieux et théosophiques en Allemagne ...

Dans De l’Allemagne, Mme de Staël note aussi que les grands intellectuels allemands s’occupent d’occultisme et d’alchimie... mais, elle, ne peut pas tout accepter...

Germaine de Staël reste sceptique : « tout ce qui n’est pas susceptible de preuves peut être un amusement de l’esprit, mais ne conduit jamais à des progrès solides ». ( G de St. De L'Allemagne )

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L'émigration – Charles de Villers, Dorothea Schlözer et Germaine de Staël

Publié le par Perceval

Avant de revenir à Madame de Staël et Villers, il faut parler de Dorothea von Rodde-Schlözer (1770-1825), elle est une des personnalités féminines allemandes étonnantes de cette époque. Fille d’August Ludwig Schlözer, professeur d’histoire et de politique à l’université de Göttingen, elle est la première femme allemande à être élevée au titre de docteur en Philosophie obtenu à l’âge de dix-sept ans en passant brillamment des épreuves aussi diverses que les mathématiques, le latin et l’architecture. Cette spécificité la rend célèbre dans l’Europe des Lumières... A quatre ans, elle lit. À l'âge de cinq ans, elle étudiait la géométrie. À 16 ans, elle maîtrisait dix langues..

Buste de Dorothea von Rodde-Schlözer, par Jean-Antoine Houdon, Paris, 1806

Elle se marie en 1792 avec Mattheus Rode, un marchand et sénateur beaucoup plus âgé qu’elle, mais après sa rencontre en 1794, elle entretient une relation amoureuse, et peu conventionnelle avec Charles Villers (1765-1815).

 

En 1801, Dorothea Schlözer se rend à Paris dans le cadre d'une mission diplomatique de son mari. Villers et ses enfants l'accompagnent. A Paris , ils cherchent à rencontrer des savants : elle fait la connaissance du naturaliste Lacépède , du géologue Dolomieu et du philologue Fauriel . Elle visite des galeries, rencontre Jacques-Louis David et Jean-Baptiste Isabey. Anicet Charles Gabriel Lemonnier fait son portrait et Jean-Antoine Houdon crée un buste d'elle.

Quelques années plus tard, son mari est ruiné (1810) et Villers et deux de ses enfants meurent... Affligée et affaiblie par une santé fragile, elle décide de s’installer dans le sud de la France et meurt à Avignon en 1825.

Revenons à Charles de Villers, et sa rencontre avec Madame de Staël :

« On trouve toujours M. de Villers à la tête de toutes les opinions nobles et généreuses; et il me semble appelé, par la grâce de son esprit et la profondeur de ses études, à représenter la France en Allemagne, et l’Allemagne en France. » Madame de Staël, De l’Allemagne

 

Madame de Staël écrit on 1800 dans De la Littérature (Première Partie, chap. 11 )  « Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment ..."

 

Une active correspondance s'était engagée entre Villers et Mme de Staël : « Villers m'écrit des lettres où l'amour de Kant et de moi se manifestent » écrit-elle le 23 Octobre 1802 à Camille Jordan.

En Octobre 1803, elle fait la connaissance de Charles de Villers à Metz, alors qu'il se rend à Paris.

Charles_de_Villers (1765-1815)

 

C'est alors l'occasion d'un marivaudage entre Villers et Mme de Staël, qui insiste pour qu'il l'accompagne en Allemagne... Mme de Rodde, l'égérie de Villers, s'en inquiète fortement... Au départ de Germaine, Villers, ensuite, se cache pour lui écrire...

 

« Deux journées se sont écoulées lentement, après d'autres si rapides, deux journées pleine de mélancolie, d'amertume, de rêveries, de regrets. Je restai avant-hier comme inanimé à la place d'où je vis disparaître la voiture qui vous emportait... Ils (ces jours) laisseront en moi à jamais le sentiment profond d'un bonheur plus qu'humain, une estime de moi-même que je n'ai due qu'à vous, le souvenir ravissant d'avoir été élevé par vous au premier rang entre les hommes, la certitude de ne pas mourir sans avoir connu toute la lassitude de l'existence et l'ivresse et l’énergie dont un être est susceptible. » ( cahiers staëliens N°7 mai 1968)

La conception idéalisée de l’érotique allemande présentée par Villers dans son essai de 1806, sur la manière essentiellement différente dont les poètes français et les allemands traitent l’amour, qu’il oppose à la tradition du roman galant français dans le but de donner une nouvelle orientation à la littérature française, prend sa source dans la haute estime qu’il a pour la philosophie et la religion allemandes, exprimée dès son Essai sur l’esprit et l’influence de la Réformation de Luther de 1804.

Villers interprète les violences de la Révolution française comme la conséquence d’un très ancien matérialisme mettant l’accent sur le plaisir et sur le corps, en contraste avec la culture allemande centrée sur l’âme et la vertu.

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L'émigration – L’Allemagne, Kant : Charles de Villers et Germaine de Staël

Publié le par Perceval

Dans les années 80, J. L. de La Bermondie, le répète : « Tout semblait possible, sauf l’exécution du Roi, sauf cette révolution-là !»

Les '' Lumières'' qui enchantaient les intellectuels, les lettrés, espéraient et soutenaient une monarchie qui s'adapterait aux transformations économique, politique et sociales inévitables... D'ailleurs cela se vérifiait dans les états des Habsbourg, et surtout en Angleterre où le roi n'exerce pas par la grâce de Dieu, mais par le libre consentement de ses sujets par le biais du parlement …

 

Je ne sais rien de ces années d'émigration concernant J. L. de la Bermondie ; mais j'imagine qu'elles sont proches de celles qu'ont vécu des personnages qui à cette même époque se sont croisés avec les même intérêts. A la croisée de ces chemins, il y a Madame de Staël (1766-1817), et en lieu et place de J. L. de la Bermondie : je vois Charles de Villers ( 1765-1815), François de Pange (1764-1796), Benjamin Constant (1767-1830), des personnages du ''groupe de Coppet'' comme Auguste Schlegel, (1767-1845), Mathieu Jean Félicité, duc de Montmorency-Laval,(1766 -1826), Prosper de Barante (1782-1866), et aussi Juliette Récamier...

 

Charles de Villers (1765-1815) a consacré sa vie à faire connaître en France les richesses de la pensée et de la culture allemandes. Il fut dans ce domaine un précurseur de Madame de Staël.

Officier d'artillerie, Villers s’intéresse au ''magnétisme animal'' d'où, sa foi en la ''force vitale '' et dans la vertu thérapeutique de la nature..

Le marquis de Puységur, major du régiment et mentor de Villers ; est l'élève de Franz-Anton Mesmer. Villers est admis dans la Société de l'Harmonie... Il compose même un Manuel du magnétiseur qu'on s'arrache et qui attire à son auteur éloges et critiques. Le magnétisme prend pour lui un attrait supplémentaire lorsqu'il fait la connaissance (1783) d'un de ses partisans les plus célèbres, le comte de Cagliostro qui préside alors la loge maçonnique de Strasbourg, et de sa jeune et charmante compagne, Lorenza Feliciani, qui devient la maîtresse du jeune officier jusqu'au départ de celui-ci pour Besançon. Dès lors, dit-on, Villers partage ses loisirs entre le mesmérisme et l'amour...

Dorothea Schlözer

En 1792, il émigre, et s'établit en Allemagne où il restera jusqu'à sa mort.

En 1796 il est inscrit comme étudiant à l'université de Göttingen où il est en contact avec les professeurs les plus illustres. Il y fait la connaissance de Dorothea Schlözer, fille de l'historien August Ludwig Schlözer, première femme docteur en philosophie de cette université et épouse d'un riche marchand lübeckois Matthäus von Rodde, plus âgé.

C'est dans la maison du couple à Lübeck qu'il séjourne ensuite de 1797 à 1811, formant un ''ménage à trois'' .Villers publie en 1801 son grand ouvrage Philosophie de Kant qui suscite des critiques diverses en France et est sollicité par Napoléon pour un exposé sur cette philosophie... Suit un ouvrage consacré à Luther.

En 1803, il se rend, avec Dorothea, à Paris pour y recevoir un prix. Puis, il rencontre Mme de Staël. Exilée par le Premier Consul, elle est en route pour l’Allemagne, où elle doit rencontrer tout ce qui compte de poètes et de savants. Ils passent douze jours ensemble, partageant la même fièvre et le même enthousiasme. En bien des points le “De l’Allemagne” de G. de Staël, paru dix ans plus tard, porte la marque de la pensée de Villers.

Villers fait donc découvrir la philosophie de Kant à Mme de Staël, qu'elle approfondit par la suite grâce à A. Schlegel, mais aussi grâce au jeune anglais Henry Crabb Robinson, qu'elle reçoit à Coppet ( Janv. 1804). Ce dernier présente en effet à Mme de Staël et Benjamin Constant l’esthétique kantienne, en se concentrant sur trois thèmes fondamentaux : l’autonomie de l’art, le problème de l’évaluation critique des objets esthétiques et de l’universalité du jugement de goût et, enfin, la question du sublime. Cela alimentera dans De l’Allemagne, plusieurs chapitres consacrés à la philosophie de Kant et son impact sur la littérature et les arts .

Emmanuel Kant et ses invités

Kant (1724-1804)... La philosophie va nourrir la réflexion sur l'art.

En effet, la philosophie de Kant ouvre une brèche au discours romantique sur l’art … En Allemagne, certains se disent que tout miser sur la Raison ( avec ''les Lumières''), est trop austère : si on laissait faire l’imagination ; le sentiment … ? Un vraie question philosophique.. !

 

Kant avance que '' la chose en soi '' dont le monde est au-delà de toute connaissance sensible. est à distinguer du '' phénomène '' : '' la chose pour moi''. Si la « chose-en-soi » est inatteignable, le « moi » ne serait-il pas plus excitant.. ? L'art n'est-il pas aussi moyen de connaissance ? Et pourquoi pas une expérience subjective de « la chose-en-soi ».. ?

 

Les romantiques, défendent que l’imagination est une dimension spontanée et dynamique de la raison...

L’imagination humaine apparaît comme un pouvoir constitutif de la connaissance. Kant note dans la première Critique, que l’imagination est « un art caché dans les profondeurs de l’esprit humain ».

Ary Scheffer - Faust dans son cabinet, Méphisto

Jusqu'à présent, l'artiste était censé travailler ( et non créer) en l'honneur de Dieu et d'après des règles souvent assez strictes. Comme le disait Saint-Augustin, « creatura non potest creare » : la créature (l’homme) ne peut pas créer, l’homme peut seulement imiter ce que le créateur a crée, il est voué à se rapporter à un modèle extérieur.

Kant, lui, dit que l'imagination est un levier extraordinaire qui trouve sa source – non pas dans un modèle extérieur – mais dans l’esprit humain, dans la racine cachée de l’esprit humain.

Du coup, pour les romantiques précisément, l’artiste devient une sorte de démiurge, quasi-divin, qui peut créer grâce à son imagination. Il se met souvent en rivalité au sein du romantisme avec Dieu. C’est la thèse faustienne de la création.

Caspar David Friedrich, 'Man and Woman Contemplating the Moon', 1824

On parlera aussi d'une esthétique du sublime, dont on peut trouver la source chez Kant, dans la Critique de la faculté de juger ; voici en effet comment Kant définit le sublime par opposition au beau : « Le beau de la nature concerne la forme de l’objet, qui consiste dans la limitation ; en revanche, le sublime pourra être trouvé aussi en un objet informe, pour autant que l’illimité sera représenté en lui ou grâce à lui et que néanmoins s’y ajoutera par la pensée la notion de sa totalité ; ainsi le beau semble convenir à la présentation d’un concept indéterminé de l’entendement, et le sublime à celle d’un concept indéterminé de la raison » ( Kant : Critique de la faculté de juger ). Le sublime est ainsi lié aux notions d’illimité, d’infini, voire d’informe, alors que le beau est marqué par la limitation. ( le Rococo et le néo-classicisme sont à ranger dans le ''Beau'')...

Conversation de J. Sablet (1749-1803)

Pour Kant le sublime artistique n’est pas grec, mais il peut être égyptien ( les pyramides) ou chrétien...

 

Kant va se situer dans une position délicate, car il reconnaît à l'imagination, source des Idées esthétiques, la capacité d’usurper la place de l'entendement dans un processus qui ne relève pas à proprement parler d'un processus de connaissance, mais qui permet d'entrevoir – sous une forme sensible – une réponse aux questions fondamentales qui se posent à l'homme... Hegel remettra de l'ordre … !

 

Le ''Romantisme'' voit dans ce qui paraît ''obscur'' une expérience de ce qui est caché... Il met en avant la nuit, les légendes, le Moyen-âge, le rêve …

Schelling

 

L'esprit du monde se reconnaît dans la nature... Et d'ailleurs, y a t-il vraiment une distinction à faire entre esprit et matière ? Schelling voit en la nature : l'esprit du monde ; et il voit aussi cet esprit à l’œuvre dans la conscience de l'homme...

 

Friedrich Wilhelm Josef Schelling (1775-1854), a cinq ans de moins que Hölderlin ou Hegel ( trois camarades d'études au séminaire de Tübingen (Stift), tous trois destinés à devenir pasteur...) Cependant, Schelling semble par sa précocité les avoir dépassé... En 1794, il entend parler de Fichte (1762-1814) et le rencontre. Schelling se convertit alors à la philosophie.

à Iena...

Pour se faire une idée du climat intellectuel dans ces années, il faut se rendre à Iéna, qui vit sous sous le règne éclairé de Charles-Auguste (de 1775 à 1828) et de son ministre Goethe (1749-1832). La ville reçoit les Lumières de l'École de Weimar, ce qui suscite la renaissance de l'université. Goethe y consacre tout son zèle, pédagogique et administratif. C’est là qu'en 1794 il se lie d'amitié avec Friedrich Schiller, qui depuis 1789 était professeur et vit jusqu'en 1799 à Iéna.

L'université va recruter une pléiade de talents, avec notamment Johann Gottlieb Fichte (1794), Schelling (1798), Hegel (1801-07), faisant de la ville le centre de l'idéalisme allemand, mais aussi du premier mouvement romantique, avec August Wilhelm Schlegel, sa femme Caroline, Friedrich Schlegel, Ludwig Tieck, Clemens Brentano et Novalis.

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