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1930

1930 - L'Allemagne - 9 - ''La Montagne Magique'' Thomas Mann (suite)

Publié le par Régis Vétillard

Thomas MANN, 1875-1955

Ensuite, Lancelot ose exposer à l'écrivain, la quête dont il est porteur depuis de nombreuses générations; et la lecture de son roman lui semble s'inscrire dans cette même recherche... Pense t-il qu'il est possible de faire le rapprochement...?

Thomas Mann, loin de se montrer sceptique, s'exclame qu'il s'agit tout à fait de cela ....

- Avec celui du temps, qui lui est lié, j'ai tenté d'aborder le thème de ce que l'on appelle en alchimie la '' sublimation '' . En effet, Hans Castorp est un héros ordinaire; pourtant dans l'atmosphère fébrile de sa réclusion hermétique, en haut de la montagne magique, cet homme simple connaît une sublimation qui le rend apte à des aventures morales, spirituelles, et sensuelles...

Le voyage long et sinueux qui conduit Hans Castorp ''là-haut'' est d'emblée comparé à celui d'Ulysse au royaume des ombres... Settembrini, le met en garde contre un séjour prolongé: " Evitez ce marécage, cet îlot de Circé, vous n'êtes pas assez Ulysse pour y séjourner impunément."

S'installe un rituel, au rythme des températures, des '' caprices du mercure ''... De nombreuses allusions parsèment le cours du récit, comme cet élévation de température qui annonce le processus de spiritualisation... Le médecin-chef est présenté comme un allié des puissances supérieures, le second officie en sous-sol, et ausculte les âmes...

Naphta qui s'identifie à Hermès, puis Settembrini délivrent à Castorp une véritable leçon d'alchimie. Clawdia Chauchat, initiatrice à Eros et Thanatos, est vue par Settembrini comme la ''Béatrice'' qui guide le ''chercheur''...

- Pourtant, à la lecture du roman, Joachim, Clavdia Chauchat, Peeperkorn, Settembrini, sont des personnages bien réels...

- Vous me rassurez... Le roman utilise les méthodes du roman réaliste, mais en fait il n’en est pas un. Il passe au-delà du réalisme par le symbolisme, et fait du réalisme un vecteur d’éléments intellectuels et idéaux.

- Les personnages apparaissent au lecteur comme des porteurs de plus qu’eux-mêmes

- C'est cela, en fait, ils ne sont rien d’autre que des représentants, des émissaires de mondes des domaines de l’esprit.

A la sortie du livre, certaines personnes, et beaucoup de gens encore aujourd’hui, le voient comme une satire sur la vie dans un sanatorium pour patients tuberculeux...! Il a même causé une petite tempête dans les revues médicales.

Mais la critique des méthodes thérapeutiques du sanatorium n’est qu’au premier plan du roman. Son actualité réside dans la qualité de ses arrière-plans. Settembrini, rationaliste et humaniste, relève ce qui peut y avoir de malsain dans un tel milieu ; il n’est cependant qu’une figure parmi tant d’autres , une figure sympathique, en effet, avec un côté humoristique; parfois un porte-parole pour l’auteur, mais en aucun cas l’auteur lui-même.

( Thomas Mann, parle de lui à la troisième personne... )

- Pour l’auteur, la maladie et la mort, et toutes les aventures macabres que son héros traverse, ne sont que l’instrument pédagogique utilisé pour l'aider à accomplir une sorte d'initiation, puis une évolution, à partir de ses propres compétences... Et, il semble que la méthode soit la bonne ; en effet, Hans Castorp, au cours de ses expériences, surmonte son attirance innée pour la mort et arrive à une compréhension d’une humanité qui n’ignore pas bien sûr la mort, qui ne méprise pas ce côté sombre et mystérieux de la vie ; mais en tient compte, sans la laisser prendre le contrôle de son esprit.

Ce qu’il comprend, c’est que l’on doit passer par l’expérience profonde de la maladie et de la mort pour arriver à une plus haute santé mentale, de la même manière qu’il faut avoir une connaissance du péché pour trouver la rédemption. « Il y a, dit Hans Castorp, deux modes de vie : l’un est le moyen régulier, direct et bon; l’autre est mauvais, il conduit par la mort, et c’est la voie du génie. » C’est cette notion de maladie et de mort comme voie nécessaire à la connaissance, à la santé et à la vie qui fait de La Montagne Magique un roman initiatique.

 

- Cela va vous intéresser.... C'est étrange que vous m'ayez parlé de ''Quête du Graal'' ...

J'ai reçu un manuscrit d’un jeune chercheur de l’Université Harvard, Howard Nemerov, intitulé « Le héros de la Quête, un Mythe comme symbole universel chez Thomas Mann », et il a considérablement rafraîchi la conscience que j'avais de mon travail... Nemerov place La Montagne Magique et son héros - un homme ordinaire - dans la lignée d’une grande tradition non seulement allemande mais universelle. Il s'agit de la légende de la Quête qui remonte très loin dans la tradition et le folklore. Faust est bien sûr le représentant allemand le plus célèbre de ce genre ; mais derrière Faust - l’éternel chercheur - se cache un groupe de compositions généralement connues sous le nom de Conte du Saint Graal ( ou Holy Grail romances) . Le héros, qu'il se nomme Gauvain, Perceval ou Galaad est ce héros en Quête qui parcourt le ciel et l’enfer, s'y accorde et conclut un pacte avec l’inconnu, avec la maladie et le mal, avec la mort et l’autre monde, avec le surnaturel, avec ce qui est nommé dans La Montagne Magique comme le «questionnable ». Le héros est toujours en quête du Graal, c’est-à-dire toujours ce qu'il y a de '' Plus Haut '': la connaissance, la sagesse, la consécration, la pierre philosophale, le ''aurum potabile '', l’élixir de vie.

Nemerov, et vous encore, déclarez que Hans Castorp est l’un de ces chercheurs. Peut-être avez-vous raison.

Hermann Hendrich, Parsifal

Le Questeur de la légende du Graal, au début de ses pérégrinations, est souvent traité d’imbécile, de grand imbécile, d’imbécile rusé. Cela correspond à la naïveté et à la simplicité de mon héros. C’est comme si une faible conscience de cette tradition m’avait fait insister sur sa qualité.

Le personnage de Wilhelm Meister, de Goethe, n’est-il pas lui aussi un imbécile rusé ? Dans une large mesure, il est identifié à son créateur; mais même ainsi, il est toujours l’objet de son ironie. On voit ici que le grand roman de Goethe, tombe lui aussi dans la catégorie des ''Quester''. Et après tout, qu’est-ce que le Bildungsroman allemand (roman éducatif) - une classification à laquelle appartiennent à la fois La Montagne Magique et Wilhelm Meister - sinon la sublimation et la spiritualisation du roman d’aventure ?

Le chercheur du Graal, avant d’arriver au Château Sacré, doit subir diverses épreuves effrayantes et mystérieuses, comme celle qui se passe dans une chapelle de bord de route appelée l’Âtre Périlleux. Probablement ces épreuves étaient-elles à l’origine des rites d’initiation, les conditions de pouvoir approcher un mystère caché... L’idée de la Connaissance, de la sagesse, est toujours liée à « l’autre monde », et donc du côté de la nuit et de la mort.

Dans La Montagne Magique, on parle beaucoup de pédagogie alchimiste et hermétique, de la transsubstantiation. Et moi-même, naïf comme le chercheur, j’ai été guidé par une tradition mystérieuse, car ce sont ces mots mêmes ( de transsubstantiation) qui sont toujours utilisés en relation avec les mystères du Graal.

Ce n’est pas pour rien que la franc-maçonnerie et ses rites jouent un rôle dans La Montagne Magique, car la franc-maçonnerie est la descendante directe des rites initiatiques. En un mot, la montagne magique est une variante du sanctuaire des rites initiatiques, un lieu d’investigation aventureuse sur le mystère de la vie. Et mon Hans Castorp, le Bildungsreisende, a une ascendance chevaleresque et mystique très distinguée : il est le néophyte curieux typique , curieux dans un sens élevé du terme , qui embrasse volontairement, trop volontairement, la maladie et la mort, parce que son tout premier contact avec eux promet une illumination extraordinaire et une avancée aventureuse, liées bien sûr, à de grands risques.

Ce qu'écrit ce jeune Nemerov, à ce propos est juste; et je viens de le reprendre pour m'aider à vous l'expliquer ... Il m'a beaucoup aidé moi-même à comprendre cette part inconsciente de mon écriture dans ce roman...

Gustav-Klimt-TodLeben- détail

Hans Castorp est un questeur du Saint Graal. Peut-être si on lit mon livre avec ce nouveau point de vue. Peut-être, est-il possible au lecteur de découvrir ce qu’est le Graal...? La connaissance et la sagesse...

Mais le livre lui-même cherche, il interroge... Regardez dans le chapitre intitulé « Neige », où Hans Castorp, perdu sur les hauteurs périlleuses, rêve de l'humanité. S’il ne trouve pas le Graal, il le devine, dans son rêve mortel, avant d’être arraché de ses hauteurs vers le gouffre de la catastrophe européenne.

Il y a l'idée de la conception d’une humanité future qui traverse et survit à l'épreuve terrible de la maladie et de la mort. Le Graal est un mystère, mais l’humanité est aussi un mystère. Car l’homme lui-même est un mystère, et toute l’humanité repose sur la révérence devant le mystère qu’est l’homme. »

Sources : - Thomas Mann, Introduction à la 'Zauberberg',1939 - Conférence à l'université de Princeton.


 

Lancelot retourne à Berlin, pour assister le 20 août 1931, à la succession de M. de Margerie, par André François-Poncet (1887-1978) comme nouvel ambassadeur qui siège à Berlin au 5 Pariser Platz, près de la porte de Brandebourg en haut de l'avenue Unter den Linden. Il a reçu pour mission de coordonner la coopération et le rapprochement économique entre l’Allemagne et la France...

Heinrich Brüning (1885-1970) devenu chancelier d’Allemagne en mars 1930 tente de sortir son pays de la tourmente dans laquelle l'a plongé la crise économique; il souhaite la suppression des conditions du Traité de Versailles.

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1931 - L'Allemagne - 8 – ''La Montagne Magique'' Th. Mann

Publié le par Régis Vétillard

Lancelot rejoint ensuite Munich, pour rencontrer André d'Ormesson (1877-1957), ministre plénipotentiaire chargé de la légation de Munich entre 1925 et 1933.

Karlstor Munich 1931

L'actualité est à l’« incident Naviasky » survenu à la suite d'un cours de Hanz Nawiasky professeur de droit administratif sur « le Traité de Versailles et le traité de Brest-Litovsk ». Il défend la thèse de « la force qui crée le droit » ; c’est-à-dire l’idée que les vainqueurs imposent toujours les conditions de paix aux vaincu : « A Versailles, nous avons été traités de la même manière que nous avions employée envers les Russes à Brest-Litowsk ». Immédiatement, s'organisent de grandes manifestations patriotiques contre le Traité de Versailles et ses « défenseurs allemands ». Le recteur de l’université doit « appeler la police, pour évacuer les salles et les couloirs » et « suspendre les cours pendant 4 jours et procéder à une enquête contre le Professeur de droit international, M. Naviasky ».

En 1931 le parti nazi totalise environ deux cent mille adhérents, il s'implante assez vite, et les étudiants nazis de Munich ont réussi à devenir une force politique importante et représentent 35% des voix au conseil des étudiants de l’université.

 

Elaine et Lancelot retrouvent à Munich Jean Cavaillès qui parcourt aussi l'Allemagne pour ses recherches. Il a rendu visite à Husserl, suivi un cours d'Heidegger, et doit rencontrer le père jésuite Przywara, directeur spirituel d'Edith Stein...

Ils se rendent tous les trois dans une brasserie de la vieille ville, et le hasard les amènent à entendre Adolf Hitler encadré par sa garde en uniforme. Son visage retient l'attention, autant par sa mâchoire que par son regard qui fixe le vide, il mine ses slogans et s'en prend aux parlementaires...

 

D'Ormesson est un ami de Thomas Mann, qui est installé avec sa famille dans une villa de la Poschingerstrasse à Munich. Lancelot s'arrange pour accompagner le ministre chez le prix Nobel de littérature ( depuis 1929); il n'en espérait pas tant...!

Thomas Mann habite avec sa grande famille dans une maison dont le style correspond au goût de l’époque wilhelminienne et au climat culturel au temps de  Guillaume II...

Le beau temps permet une visite du jardin ; et la présence d’un groupe de frênes sur le gazon devant sa maison, permet à l'écrivain de signaler à ses visiteurs français que c'est cet arbre qui fournit à Wotan la hampe de sa lance, et son bois desséché va permettre d’embraser le Walhalla; lui a son arbre préféré, et c'est un bouleau. Ils ont emménagé dans cette maison, qu'il a fait construire et entourée de deux cours d'eau, en 1914. Le matin, Thomas Mann, s'enferme dans son bureau pour travailler; et le laisse ouvert l'après-midi pendant lequel le couple lit, ou reçoit des amis,

D’Ormesson évoque les troubles particulièrement violents des jeunes nazis à l’université...

Ces jeune nazis - pour désavouer l’humanisme et restaurer la barbarie en politique - brandissent les notions philosophiques à la mode du sang, de l’instinct, de la pulsion et de la violence. Ils le font contre les pensées prétendument abolies, les pensées de liberté et de démocratie. Ces jeunes, incapables de toute vie spirituelle, se fabriquent un culte romantique brutal du passé, un mélange de révolution et de réaction qui se donne des airs d’un avenir juvénile et s’entend ainsi à séduire. »

Thomas Mann s'inquiète des résultats des élections du Reichstag de septembre 1930... Effectivement, le parti national-socialiste remportera une spectaculaire victoire électorale : près de six millions et demi de voix contre 800 000 deux ans plus tôt, cent sept députés au Reichstag au lieu de douze.

Un mois plus tard, à Berlin, Thomas Mann va s'engager contre le national-socialisme dans un discours qu'il nomme « Un appel à la Raison » ; il appelle à s'unir autour de la social-démocratie, pour faire barrage au nazisme...

 

Lancelot réussit à revenir le lendemain, avec Elaine, à Poschingerstrasse pour interroger Thomas Mann sur le livre qu'il classe parmi ses dix essentiels: ''La Montagne Magique'':

- « En 1912, ma femme souffrait d’une maladie pulmonaire, heureusement pas très grave; pourtant, il lui fallait passer six mois en haute altitude, dans un sanatorium de Davos. En mai et juin, j’ai donc rendu visite à ma femme pendant quelques semaines à Davos. Il y a un chapitre dans La Montagne Magique, intitulé « Arrivée », où Hans Castorp dîne avec son cousin Joachim dans le restaurant du sanatorium, et goûte non seulement l’excellente cuisine Berghof, mais aussi l’atmosphère du lieu et la vie « bei uns hier oben. » Si vous lisez ce chapitre, vous aurez une image assez précise de ma rencontre avec ce lieu étrange, et de mes propres impressions à ce sujet. Ces impressions sont devenues de plus en plus fortes au cours des trois semaines que j’ai passées à Davos... Ce sont les trois mêmes semaines que Hans Castorp devait à l’origine passer à Davos, bien que pour lui ils se soient transformés en sept années de conte ''magique''. Je peux même dire qu’elles auraient pu annoncer la même chose pour moi. L'une de ses expériences est un transfert assez exact à mon héros de ce qui m’est presque arrivé; je veux parler de l’examen médical du visiteur insouciant, et de la nouvelle qui en résulte, à savoir qu'il devient lui-même, un patient!

En effet, j'étais là , au Berghof, depuis dix jours, et assis sur le balcon par un temps froid et humide, quand j’ai pris un coup de froid bronchique assez gênant. Deux spécialistes étaient dans la maison, le médecin en chef et son assistant, alors j’ai pris la décision de les consulter. J’ai accompagné ma femme au bureau, elle-même ayant été convoquée à l’un de ses examens réguliers. Le médecin en chef, qui ressemblait bien sûr un peu à Hofrat Behrens, m’a examiné et a découvert tout de suite un endroit soi-disant suspect dans mon poumon.

Si j’avais été Hans Castorp, la découverte aurait pu changer tout le cours de ma vie. Le médecin m’a assuré que je devrais agir sagement, c'est à dire rester ici six mois et suivre la cure. Si j’avais suivi ses conseils, qui sait, je serais peut-être encore là-bas! J’ai écrit Der Zauberberg à la place.

« Le récit que j’ai planifié - et que j'ai immédiatement intitulé ''La Montagne Magique '' - ne devait être qu’un équivalent humoristique de la « Mort à Venise », un équivalent par son ampleur, c’est-à-dire une longue nouvelle... Son atmosphère devait être un mélange de mort et d’heureuse villégiature que j’avais éprouvé dans cet endroit étrange...

Quand je suis revenu à Munich, je me suis mis à travailler sur les premiers chapitres.

Puis, la Première Guerre mondiale éclata.

Il en a résulté deux choses : - cela a mis un terme immédiat à mon travail sur le livre, et - ce temps a incalculablement enrichi son contenu en même temps. Je n’y ai pas travaillé pendant des années.

Au cours de ces années, j’ai écrit Les Considérations d'un apolitique , une œuvre d’introspection douloureuse, dans laquelle j’ai cherché la lumière sur mes propres vues à propos du conflit. En fait, c'est devenu une préparation pour mon livre lui-même; une préparation qui a grandi énormément et consommé de grandes quantités de temps. Goethe a appelé un jour son Faust « cette plaisanterie très grave. » Eh bien, ma préparation concernait ce livre qui ne pouvait plus devenir une plaisanterie, ou une plaisanterie très grave...

 

- Je comprends bien ce que Hans a pu ressentir... Il entre dans une nouvelle existence ; et, en relativement peu de temps, il se coupe de sa vie '' d'en-bas''.

- Exactement... Bien sûr, ce que j'ai décrit y compris la conception du temps, je l'ai faite à échelle réduite... Le traitement est long, sur plusieurs années; mais après les six premiers mois, le jeune homme n’a plus d'autre idée en tête que le flirt et le thermomètre sous sa langue. Après, encore six mois, il a même perdu la capacité de toute autre idée; il devient complètement incapable de vivre '' en-bas ''.

Des institutions comme le Berghof étaient un phénomène typique d’avant-guerre. Elles n’étaient possibles que dans une économie avantageuse pour les grandes fortunes qui fonctionnait alors. Ce n’est que dans ce cadre qu'il était possible pour des patients d’y rester année après année aux frais de la famille. La Montagne Magique est devenue le chant du cygne de cette forme d'existence.

- Ce qui frappe le lecteur dès le début du livre, c'est que ''là-haut'', la notion de temps, change ... Joachim prévient Hans que tout ici devient étrange, en rapport avec la vie d'en bas... Le climat, et surtout le temps... Que sont trois semaines?: "trois mois sont pour eux ici, comme un jour"

- Oui, parlons du mystère de l’élément temps, traité de diverses façons dans le livre. C’est dans un double sens un temps romancé. D’abord dans un sens historique, en ce sens qu’il cherche à présenter la signification intérieure d’une époque, la période d’avant-guerre. Et deuxièmement, parce que le temps est l’un des thèmes du livre: le temps, traité non seulement comme une partie de l’expérience du héros, mais aussi en soi et à travers lui-même. Le livre lui-même est la substance de ce qu’il relate: il dépeint l’enchantement mystérieux de son jeune héros dans l’intemporel... Il essaie, en d’autres termes, d’établir un ''nunc stans'' magique ( un éternel-présent) pour utiliser une formule de la scolastique. Il prétend donner une parfaite cohérence au contenu et à la forme, à l’apparent et à l’essentiel; son but est toujours et constamment d’être celui dont il parle. »

- C'est tout à fait ça...! Le fond et la forme. C'est un livre '' magique ''!

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1931 - L'Allemagne - 7 - Berlin

Publié le par Régis Vétillard

C'est avec émotion, qu'au volant de sa berline Vivastella Lancelot et Elaine, entrent dans Berlin... Avant cela, ils ont eu la surprise de longer une suite de lacs et de plages, des coins isolés avec des naturistes ; et subitement, beaucoup de monde sur la plage de Wannsee.

Avec l'unité de l'Allemagne (1871), Berlin est devenue à la mode. Avec la République de Weimar Berlin serait la '' ville la plus extraordinaire du monde'' !

 

Même après la Guerre, la vie culturelle devient brillante alors que la population est démoralisée par la défaite, privée de ressources de première nécessité, affaiblie par l'inflation et en proie aux heurts de factions révolutionnaires ennemies... A partir de 1924, Berlin renaît de ses difficultés, l'argent anglais et américain coule à flots... Chacun pense que la République est solide.

 

Berlin qui n'a pas le passé de capitale, comme Paris, se développe et préfigure la modernité. Ce qui frappe, la propreté, l'animation des rues: il suffit de prendre un café au ''Cafe Kranzler'', pour le constater au carrefour le plus animé de Berlin: croisement de Unter den Linden et de Friedrichstrasse.

 

Lancelot tient à épater sa compagne et l'emmène au fameux Hôtel Atlon sur la célèbre avenue Unter den Linden. C'est le rendez-vous des hommes politiques, des journalistes, des écrivains, des artistes...

Hôtel Atlon - Berlin

 

Lancelot, finalement, en journée, trouve peu de temps pour visiter la ville, en compagnie d'Elaine. A l'ambassade il retrouve Xavier de Hauteclocque, qui passe quelques jours à Berlin, pour préparer un séjour plus long et s'intéresser au NSDAP. En soirée, il est chargé, tel un touriste français de visiter quelques lieux de sortie nocturne...

 

Elaine profite du confort hôtelier, puis de la capitale allemande, que ce soit dans les rues animées, jusque tard pour y voir la façade illuminée du grand magasin Hermann Tietz à la porte d'Hallesch ; ou en journée, flâner dans le Tiergarten, parc situé au centre de Berlin, et rêver devant l'étang aux poissons rouges, visiter le vieux Berlin...etc

Cinéma Lichtburg en 1929

L'Eglise Kaiser Wilhelm rappelle la piété de l'impératrice. Cependant l'avant-garde prenait son essor ; n'oublions pas qu'avant la guerre, l'Expressionnisme est né avec Kandinsky...

On parle même de style Weimar. Avant la Guerre, les intellectuels croyaient en l’irrésistible marche en avant de l'humanité, forte du triomphe de la science.

Actuellement l'artiste qui fait scandale est George Grosz, il essuie divers procès, pour blasphème en 1928 et acquitté ; puis pour offense à la pudeur...

 

Dès que la nuit tombe un alignement impressionnant de globes lumineux s'allument d'un seul coup... La vie nocturne des cabarets, des théâtres, des cinémas prend le relais ; et tout ose se montrer sans distinction de classe.

Toit-jardin de l'Eden Berlin

Pendant leur court séjour, Lancelot et Elaine goûtent les soirées qui se tiennent dans les hôtels, comme le Kaiserhof ou le Fürstenhof.

Le Kaiserhof est un hôtel, apprécié des diplomates et des aristocrates. Sa proximité avec le quartier du gouvernement en a fait un favori des politiciens.

On peut simplement boire un cocktail au bar de l’hôtel Eden considéré comme l’un des plus élégants de la ville, et les prix sont donc élevés. Des écrivains, acteurs et artistes à succès tels que Heinrich Mann, Albert Bassermann, Gustaf Gründgens ou Erich Maria Remarque, mais aussi des stars de cinéma comme Marlene Dietrich et Willy Fritsch se rencontrent ici.

 

Cependant, en 1931, le krach de Wall Street suivi de l'effondrement du commerce mondial remettent de nombreux chômeurs dans la rue... En effet, en mai 1931, avec la faillite d'une banque autrichienne, le krach financier touche l'Europe...

Manifestation de chômeurs à Berlin vers 1930.

À la merci de la fluctuation des devises, des voyageurs se trouvent coincés, n'ayant pas assez d'argent pour rentrer chez eux. Lancelot a croisé des jeunes hommes aisés d'Oxford, contraints de se présenter à l'ambassade parce qu'ils ne peuvent plus payer l'hôtel.

Des berlinois confirment que les gens ont peur de la pénurie et sont inquiets car i1s se souviennent de la période d'inflation.

 

Pour en revenir à la culture, L'Ange Bleu, sorti en 1930, et tiré d'un roman de Heinrich Mann, évoque la confusion qui règne dans l'âme allemande. La violence sous-jacente du film semble de mauvaise augure.

 

Avec le succès de son parti le NSDAP, Hitler tente de séduire l'armée et de la convaincre que ses propres troupes de choc n'ont aucune mauvaise intention à leur égard. De nombreux officiers pensent que la national-socialisme est peut-être le régime dont le pays a vraiment besoin.

Charlie Chaplin et Marlene Dietrich, Hotel Adlon

En octobre de cette même année (1931), Hindenburg rencontrera pour la première fois Hitler : « C'est – estime le président – quelqu'un d'étrange qui ne fera jamais un chancelier, tout au plus un ministre des Postes. ».

 

Hauteclocque tient absolument à ce que ses amis l'accompagnent dans un ''kneipe''; une sorte de pub où l'on boit de la bière et du schnaps. On échange facilement avec ses voisins; et dans l'arrière, des gens discutent politique ou jouent aux cartes. On peut même y danser, alors que cela n'y est pas autorisé.

On leur raconte le curieux accueil fait à Charlie Chaplin, qui est arrivé à Berlin ce 9 mars 1931, pour faire la promotion de son film ''Les lumières de la ville''... Des milliers de gens l'ont accompagné depuis la gare de Friedrichstrasse jusqu'à l'hôtel Adlon; mais parmi eux des nazis qui reprochent au '' juif Chaplin '' de détourner la jeunesse avec son personnage: Siegfried un juif, qui nuit à la race allemande...! Chaplin a quitté Berlin, plus tôt que prévu, sans attendre la présentation de son film...

 

Lancelot et Elaine quittent Xavier de Hauteclocque qui les invite tous les deux à son mariage avec Françoise de Pas, prévu le 5 décembre.

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1930 - L'Allemagne - 6 - Weimar

Publié le par Régis Vétillard

Weimar - Goethe-und-Schiller

Il est important, pour Lancelot, de passer par Weimar. C'est ici, qu'en 1919 est ratifiée la nouvelle constitution de la République allemande; la même année un jeune architecte Walter Gropius fonde une école qui réunit les arts appliqués, et qu’il baptise le Bauhaus ...

Et surtout, Johann Wolfgang von Goethe (1749–1832), y a passé la plus grande partie de sa vie; et occupé des postes importants au sein du gouvernement jusqu’en 1786. En 1791, il est nommé directeur du théâtre de la cour de Weimar. Die Leiden des jungen Werthers (1774) est un roman épistolaire semi-autobiographique. Werther est un artiste sensible, mal à l’aise dans la société et désespérément amoureux de Charlotte, qui est fiancée à quelqu’un d’autre. Ce roman, avec le suicide du héros, a fait sensation dans toute l’Europe...

En 1786, Goethe visite l’Italie... Il revient guérit de ses goûts pour le '' Sturm und Drang '' et de ses idées sur l’art, au profit du « classicisme »...

Hotel Zum Erbprinz

 

A Weimar, on y voit des maisons, de Goethe, de Schiller, de Nietzsche, de l'école du Bauhaus... qui sont devenus des musées.

L'hôtel - Gasthof Erbprinz - qui reçoit Elaine et Lancelot, est à la mesure de la ville: on ne compte plus les personnalités qui ont fait étape ici... En tant que français, ils ont la surprise d'occuper la chambre de Napoléon..!

Hotel zum Erbprinzen – Chambre de Napoléon

Entre ces murs, le grand-duc de Weimar Carl August, Goethe, Schiller et Wieland ont conversés... Des musiciens célèbres sont passés: Franz Liszt et Richard Wagner ensemble, Felix Mendelssohn-Bartholdy, Hector Berlioz, Niccolò Paganini, Carl Maria von Weber. Plus récemment, les 21 et 22 septembre 1911, s'est tenu ici même, le troisième congrès psychanalytique réunit sous la présidence du jeune psychiatre suisse Carl Gustav Jung .

Sur la photo générale prise dans le jardin, on reconnait assise Lou Andréa-Salomé, et juste en-dessous de Freud, le hongrois Sándor Ferenczi; Jung est à droite de Freud...

Franz Vältl Photo de congrès en 1911 Gruppenbild-F-farbstich

Enfin, sachez que ce bâtiment était la demeure, en 1708, de Johann Sebastian Bach - en tant que musicien de cour - et sa famille.

 

La maison de Goethe vers 1930

La maison de Goethe, est une résidence de ville, avec un hall d'entrée imposant, des statues dans des niches et de larges escaliers... On discerne ici, un goût italien. Sa chambre est petite, avec un fauteuil confortable, où, le matin, Goethe prenait son café en lisant...

Son bureau, avec une table au centre, est très fonctionnel, et on imagine très bien Goethe et Schiller y travaillant...

Lancelot voit ici, en Goethe, l'idée de l'Europe de la Culture, avant d'être celle des états... Avec son ''Faust'' Goethe nous met en garde contre une folie que la sœur de Nietzsche n'a pas hésité à nous faire croire que son frère l'avait pensé... Si Friedrich Nietzsche, passa ses dernières années dans la ville de Weimar, il était alors gravement malade et souffrait de délires et d'aphasie...

Elaine et Lancelot aimerait se comparer à Lou et Nietzsche, quand ils vivaient à Tautenburg, les conversations, pouvaient durer dix heures par jour, et « nous mènent à ces abîmes », écrira Lou, « à ces lieux vertigineux que l’on a un jour escaladés seul pour sonder les profondeurs ». Ne pas oublier qu'à Weimar, la sœur du philosophe Elisabeth, veille sur les archives de Nietzsche... et qu'elle dénonçait déjà Lou comme "juive russe".

Élisabeth Förster-Nietzsche, de retour du Paraguay, après une faillite, et le suicide de son mari, se reconvertit avec une ''falsification '' de l'œuvre de son frère ( à sa merci), pour la rendre '' vendable et diffusable''.

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1931 - L'Allemagne - 5 - Göttingen – Lou André Salomé.

Publié le par Régis Vétillard

Lou Andréas-Salomé 1935

A l'occasion d'une conversation anodine à l'hôtel, Elaine apprend d'un résident de l'hôtel, Ernst Pfeiffer (1893-1986), que vit à Göttingen, une femme disciple du grand psychanalyste autrichien Freud, connue pour ses livres, et qui fut aimée de Nietzsche et Rilke. Elle s'appelle Lou Andréas-Salomé (1861-1937). Pfeiffer, venu à dessein, pour une étude de ses écrits, a réussit à gagner sa confiance et projette de l'aider à écrire sa biographie.. On dira même qu'il est devenu le dernier compagnon et confident de Lou, et son exécuteur testamentaire...

Elaine tente auprès de lui, d'obtenir la possibilité de rencontré madame Salomé, difficilement jusqu'au moment où elle lui signifie qu'elle même est écrivaine, et a déjà publié deux romans et un recueil de poèmes préfacé par Claudel …

Lou parlait à Ernst précisément de Rilke qui lors de son passage à Paris, était sans-doute tombé amoureux ( encore...) de Camille Claudel; alors qu'il écrit sur Rodin... Lou est ravie de recevoir une écrivaine française, qui connaît Paul Claudel, actuellement ambassadeur à Washington.

Lou Andréas Salomé - Herzberger Landstraße 101 - habite une maison baptisée '' Loufried '' avec un grand jardin, une chèvre et des poulets... ! Elle a 70ans, son mari Friedrich Carl Andreas est mort en 1930; elle vit avec sa fille Mariechen et son mari...

A Zurich, elle a suivi des études en sciences religieuses et en philosophie; puis elle a perdu la foi; elle en parle dans son premier roman ''Combat pour Dieu'', paru en 1885. Depuis 1915, elle est psychanalyste après sa rencontre avec Freud, lui-même. La psychanalyse est, pour elle, la clé de lecture de ses relations avec les hommes, et en particulier avec Rilke.

Rilke et Lou Andréas Salomé

Lou avait 36ans, quand Rilke lui envoie anonymement des poèmes; il a 21ans... Elle connaît enfin, dit-elle la passion amoureuse, faite d'extase physique et de tensions douloureuses... Ils décident de vivre ensemble, dans une ferme de montagne, près de Munich... A Berlin, où elle vit avec son mari, Rilke habite tout près, et la visite souvent. Lou est pour Rilke, une amante, et une éducatrice. Avec elle, il s'est intéressé à la Russie; pour l'éloigner d'elle, elle le convie à un voyage en Italie. Ils sont partis ensuite en Russie; et elle décide d'arrêter cette relation ( en 1901).

- Vous étiez mariée...! Votre éducation religieuse ne vous a pas empêché...?

- J'ai vécu... disons... par delà le bien et le mal... Je n'ai aimé que Rainer Rilke, et pas très longtemps... J'ai besoin d'absolu.., un besoin physique d'absolu! Dieu pour moi est important, mais je ne le trouve pas dans l'église.

Lou A.S. doit à Freud d'avoir retrouvé son équilibre; même si certains points elle exprime un désaccord. En particulier sur ce qu'elle appelle le narcissisme... Pour Freud, il s'agit d'un stade intermédiaire entre l’auto-érotisme et l’amour d’objet.

Pour Lou, le ''narcissisme'' est la voie royale vers une dimension proprement ontologique de l’inconscient : cette indifférenciation entre l’individu et le monde signe la Totalité elle-même. Cette union nous accompagne tout au long des stades de notre vie. Deux types d’adulte font l’expérience privilégiée d’une telle union : l’artiste et la femme. Ce qui n'empêche pas l'artiste de tomber dans une des pathologie propre au narcissisme, comme la toute-puissance ( de la pensée chez Nietzsche) ou la mélancolie ( chez Rilke). La femme, elle, s'ouvre naturellement à l'Univers, au plus intime de son corps, parce qu'elle peut donner la vie, et au-delà d'elle-même par la capacité d'unifier le corps et l'esprit, l'activité et la passivité, l'égoïsme et l'amour, le moi et le Tout.

 

- Vous savez, maintenant que je suis vieille, je n'ai plus rien à cacher... Ernst le sait bien ... A vous, je peux dire que je suis restée vierge jusqu'à trente-sept ans. Mon mariage était ''blanc''... Peut-être était-ce parce que je n'avais pas trouvé de partenaire à ma hauteur ?

- Avec Rainer, j'ai fait l’expérience d'un érotisme spirituel.. mais, quel dommage ; il était trop fragile...

« (...) l'amour est autant ce qui rôde en nous de plus physique que ce que nous avons de plus spirituel, de plus désincarné, du moins en apparence. Il s'attache complètement au corps, mais saisit complètement en lui un symbole, une image de la totalité de l'être humain et de tout ce qui se faufile en nous par la porte des sens, et s'insinue dans le secret de notre âme, pour l'éveiller. »

(extrait du recueil Eros regroupant quatre essais écrits respectivement en 1899, 1900, 1910 et 1917 )

Lou Andréas-Salomé laisse, à Elaine, un livre sur '' L'érotisme '' qui est paru en 1910.

Lancelot avant de quitter la ville, tient à enfreindre un interdit ; celui de déposer un baiser sur la joue de la Gänseliesel... Même s'il ne part pas diplômé de la célèbre université ; il y a beaucoup appris...

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1931 - L'Allemagne - 4 - Göttingen – Emmy Noether

Publié le par Régis Vétillard

A Göttingen, l'Université est au cœur de la ville. Ici, les ''Lumières'' allemandes ont détrôné la théologie ; puis les Mathématiques se sont imposées. Carl Friedrich Gauss, le ''prince des mathématiciens'' dirigea l'observatoire, c'était dans les années 1810-1850... La TSF est quelque chose qui intéresse Lancelot ; et c'est ici en mai 1833 que Gauss et Weber ont construit et expérimenté le premier télégraphe électromagnétique au monde. Une ligne télégraphique survolait les toits de la ville sur un kilomètre.

Gasthaus-Rohns

 

Le ''gasthaus'' qui accueille Lancelot et Elaine, a été construit en 1830, à l'apogée de son propriétaire, l'entrepreneur Rohns qui faisait travailler 400 employés. Il a fait construire cette auberge dans le style classique sur le Hainberg, lieu très populaire et fréquenté par les professeurs et les étudiants ; ce n’était pas un hasard, Rohns avait fait planter des arbres pour ombrager la pente, aménager une aire de jeux et la promenade avec une vue magnifique sur la ville était gratuite... Il a construit de nombreux autres bâtiments...

Gasthaus-Rohns

 

Le propriétaire actuel, se plaint d'une baisse d'activité due à la crise économique... De nombreux étudiants étrangers ne peuvent rester davantage à l'université, la vie ici devenant trop chère...

Le patron est fier de nous dire que les savants les plus prestigieux ont logé dans cette auberge, et de nous raconter l'histoire, qui a commencé le 17 septembre 1737 dans le cadre d’une magnifique célébration divine, suivie d’un festin luxuriant dans le hall de la mairie. Ainsi est née l’université, devenue la plus prestigieuse d’Allemagne, voire d’Europe. Elle servait les objectifs des Lumières. En conséquence, la recherche scientifique a été libérée de la censure théologique et, dans le même temps, l’enseignement universitaire a acquis une grande importance. La bibliothèque subventionnée était ouverte gratuitement aux étudiants...

Georg Christoph Lichtenberg, 1,40 m de taille, est l'un de ces hommes qui ont fondé la gloire de l’université de Göttingen; professeur de mathématiques et de physique expérimentale... Parmi eux: le théologien et orientaliste Johann David Michaelis, le chercheur en antiquité et directeur de la bibliothèque universitaire Christian Gottlob Heyne, le mathématicien Abraham Gotthelf Kaestner et le publiciste et historien August Ludwig von Schlözer. Von Schlözer a d’ailleurs prononcé le slogan : « Extra Gottingam non est vita, si est vita non est ita ! »

En se promenant dans la ville, Lancelot et Elaine se rendent compte que l'hôtelier ne leur avait pas tout dit... En effet, ils sont tombés sur la maison que Otto von Bismarck a occupé pendant ses études à Göttingen en 1832-33...

Elaine ajoute qu'il n'a rien dit d'Edmund Husserl, arrivé ici en 1901, et nommé professeur titulaire en 1906.... jusqu'en 1916, quand il rejoint Fribourg... Et surtout il ne connaît sans-doute pas notre amie Edith Stein qui a vécu une période décisive à Göttingen, de 1913 à 1916, elle logeait au Lange-Geismar-Str. 2 … Sous la direction du philosophe Edmund Husserl, elle a poursuivit ses études en tant que femme douée dans le monde des hommes de l’université allemande. C’est là qu’elle a trouvé l’accès à la foi après des années de recherche.

En 1933, Edith Stein rejoindra le couvent Carmel de Cologne. Elle sera assassinée en 1942 au camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau.

Emmy Noether (1882-1935)

 

Lancelot a tenu à s'arrêter à Göttingen pour saluer, de la part de sa mère, Emmy Noether (1882-1935). Anne-Laure de Sallembier a rencontré cette jeune femme de 24ans - nous étions en 1906 – à Nuremberg ; elle étudiait alors les mathématiques, et avait accompagné la mère de Lancelot dans la découverte de la ville...

Depuis Emmy Noether a acquis une certaine notoriété, d'un accès difficile parce que femme, elle obtient le titre de Privatdozent (maître de conférences). Très populaire parmi un cercle restreint d'étudiants que l'on nomme les '' Noether’s boys '' , elle est passionnée, entièrement dévouée à son enseignement et donne aussi des cours chez elle, ou au café...

Einstein la considérait comme un génie mathématique.

Emmy Noether habite une maison, Friedländer Weg 57, qui appartient à une fraternité étudiante, la Thuringia... dont elle se fera expulser, parce que d'autres locataires ne voulaient plus vivre avec une '' juive marxiste'' … !

Lancelot et Elaine découvre une petite femme aux vêtements ample, aux petites lunettes rondes, et très gaie... Elle est très heureuse d'enseigner à Göttingen. Comme le dit l'un de ses étudiants : « Prof. Noether pense vite et parle encore plus vite. Donc, si vous écoutez, vous devez penser rapidement - et c’est toujours un excellent entraînement. ».

Einstein en 1905, a publié des articles sur la relativité qui changeaient notre vision des choses... Il y a des changements dans l'univers qui n'en sont pas ! En effet, la relation entre l’énergie et la masse est invariante, même si l’énergie et la masse elles-mêmes peuvent prendre des formes très différentes. L’énergie solaire arrive sur Terre et devient masse sous forme de feuilles vertes, créant de la nourriture que nous pouvons manger et utiliser comme carburant pour la pensée.

Nous avons tendance à considérer les choses, et non les relations, comme le cœur de la réalité. Or, c'est le contraire... !

Des ''choses'' comme l'espace, le temps... nous apparaissent ''immuables''. De fait, c'est la relation entre l’espace et le temps qui reste toujours la même... On parle de ''symétrie''.

On doit accepter que que l’espace et le temps sont des fils inextricablement entrelacés, d’un seul tissu espace-temps...

Une symétrie nous interroge : Raisonnablement, si la force de gravité dépend de la masse, plus un objet est massif, plus vite il doit tomber. Inexplicablement, ce n’est pas le cas.

Einstein a montré que la gravité est - elle-même - la courbure de l'espace-temps : les objets qui tombent suivent simplement le chemin tracé dans l'espace-temps .

Einstein, interrogeait des grands mathématiciens comme Klein et Hilbert de Göttingen, sur un problème posé par les équations de la gravitation... Ils invitèrent Noether pour les aider à comprendre le problème de l’énergie posé par la nouvelle théorie de la relativité générale. C’est le problème qu’elle réussit à résoudre trois ans plus tard.

Le théorème de Noether - nous sommes alors en 1918 - va rejoindre les questions que se posent Einstein... C'est un théorème d'algèbre abstrait, donc général ; il dit que : si il y a conservation de l'énergie, alors les lois de la physique ne changent pas avec le temps – ou - La loi de conservation de l'énergie ( l'énergie totale d'une système isolé ne varie pas avec le temps) est équivalente à l'invariance des lois de la physique...

A côté des lois de conservation ( quantité de mouvement, moment cinétique, énergie.) leur signification physique énonce : l'homogénéité de l'espace : l'espace présente les mêmes propriétés en tous points. L'isotropie de l'espace : l'espace présente les mêmes propriétés dans toutes les directions. L'homogénéité du temps : les lois de la nature ne varient pas dans le temps.

Autrement dit, l'Univers serait : Homogène (pas d'origine de temps, ou d'espace, privilégiée), et Isotrope (pas de direction privilégiée).

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1931 - L'Allemagne - 3 – Heidelberg – Edith Stein

Publié le par Régis Vétillard

Au printemps 1931, Lancelot prévoit de retourner en Allemagne; Elaine propose de l'accompagner sachant que Maritain lui a demandé – si elle passait à Spire en Allemagne - de rencontrer une jeune femme philosophe Edith Stein de sa part, et l'inviter en France... Mais surtout, elle souhaite - comme Lancelot - retrouver cette intimité partagée qu'ils avaient connue à Davos... A Paris, chacun de son côté, il est difficile de se voir; ou peut-être est-ce Elaine, retenue par son milieu, qui n'est pas à l'aise pour afficher une liaison, alors qu'elle est toujours mariée, ce que désapprouve son confesseur....

 

Pour voyager à deux, dans les meilleures conditions, Lancelot laisse le chemin de fer, et change de voiture pour une Renault Vivastella jaune à deux portes. Et si dans son précédent séjour en Allemagne, seul, il n'avait fait aucun effort pour se loger convenablement, s'en remettant aux opportunités de dernière minute; il prévoit cette fois-ci de réserver dans les meilleurs hôtels, une chambre pour un couple...

Metz est la première étape, avec une rapide promenade autour du palais du gouverneur, et sur l'avenue Serpenoise.... avant de rejoindre leur logis d'étape au Grand Hôtel de l’Europe.

Le lendemain ; il joignent Heidelberg pour plusieurs nuits à l'hôtel Zum Ritter St. Georg ; un lieu que Lancelot ne retrouve pas sans émotion, puisque alors, il n'avait que huit ans, il avait accompagné sa mère à l'occasion d'un congrès de philosophie... Il se souvient avoir pu admirer le Codex Manesse, ce qui semble difficile à présent ; la Bibliothèque ne leur permet d'admirer qu'un fac-similé.... Peut-être à l'image de l'accueil reçu, qui lui semble en général moins cordial, que le souvenir qu'il en avait gardé....

Il faut dire que le climat général est à l'austérité... L'argent semble manquer, le prix du pain est élevé, le chômage est élevé... Les gens s'inquiètent de l'avenir, et voyagent beaucoup moins...

La nouvelle Université vient d'être inaugurée. Des tensions règnent parmi les étudiants, qui se cristallisent autour d'Emil Gumbel, professeur d’origine juive, un socialiste et pacifiste qui exprime ouvertement ses convictions... Alors qu'il est promu '' professeur agrégé extraordinaire '', les nationalistes radicaux parmi les étudiants de Heidelberg, les professeurs, ainsi que les partis nationalistes et leur presse s'opposent avec véhémence à sa nomination, affirmant qu’elle est inconstitutionnelle. Le 7 novembre 1930, lors de l’un des premiers rassemblements contre Gumbel, le Dr Vogel, membre du parti nazi d'Heidelberg, a décrit Gumbel comme un traître au peuple allemand qui, étant juif, infecte « l’esprit historique » de l’université.

Proches de Speyer, Elaine et Lancelot ont prévu un rendez-vous avec Édith Stein, comme promis... Ils sont curieux de rencontrer cette femme de 40ans, connue par sa carrière de conférencière, faute de n'avoir pu, comme femme, prétendre à un poste universitaire. Elle a étudié la phénoménologie à Göttingen, et va suivre Husserl, nommée à Fribourg en Brisgau, elle y soutient son doctorat et devient son assistante, jusqu'en 1918. Sa demande d'habilitation à Göttingen est refusée, bien que soutenue par '' le maître'', mais parce que ''femme''... A Breslau, elle donne des cours chez elle, et enseigne au lycée...

Juive, Edith Stein découvre la foi chrétienne; et se convertit en 1922. Elle souhaitait entrer au Carmel, mais son directeur spirituel lui conseille de patienter... Elle devient professeur de lettres chez les dominicaines de Speyre. En parallèle, elle donne des conférences en Allemagne et à l’étranger sur les questions de la femme et de l’éducation.

Edith Stein

A l'occasion d'une demande de traduction du De ente et essentia, puis du De veritate; elle rencontre la pensée de saint Thomas, qu'elle enrichit des acquisitions modernes de la phénoménologie et de l'existentialisme... En 1929, pour les 70 ans de Husserl elle publie un article intitulé : « La phénoménologie de Husserl et la philosophie de saint Thomas d'Aquin. Essai de mise en présence ».

Elaine et Lancelot, impatients de rencontrer Edith Stein, découvre une femme ordinaire, réservée, presque froide... Elle vit ici, comme une dominicaine, humble, au service de ses élèves comme professeur d'allemand; elle donne aussi des cours de latin, et de français; elle parle bien notre langue...! Elaine, lui rapporte sa rencontre à Davos du jésuite Erich Przywara, avec qui elle eut plusieurs entretiens... Edith Stein connaît bien le théologien, et se détend tout à fait, quand Elaine lui raconte qu'elle eut beaucoup de mal à comprendre son exposé sur l' ''Analogia Entis''.... !

A l'opposé de Karl Barth, Erich Przywara pense qu'il est possible d'associer la philosophie et la théologie... Edith Stein, tente d'expliquer à sa façon, ce que le principe de l'analogie peut apporter à la pensée de Thomas... Il y a une analogie entre l'homme et Dieu, en ce qu'ils sont tous deux des ''personnes'' ; il y a donc une communication possible entre immanence et transcendance.

Przywara l'a incitée à confronter Husserl à Thomas d'Aquin. La phénoménologie est un mouvement de pensée qui montre une ouverture renouvelée à la réalité, sans nier le rôle du sujet. Elaine et Lancelot ont du mal à comprendre ce que cela signifie, plus.. concrètement.. ? Edith s'amuse à simplifier : nous sommes - conscient - d'être... Dans cet effort, se rejoignent l'homme qui pense et l'homme qui est au monde... La conscience passe par le sensible … Le sensible n'est pas un obstacle... La phénoménologie analyse le sens que la conscience donne à son rapport au monde... L’explication se clôt par des grands éclats de rire...

Leur entretien se termine par l'invitation de Maritain, à participer à Juvisy aux travaux de la Société thomiste, en septembre 1932. Edith Stein va quitter Speyrer, au printemps 1932, et enseignera à l’Institut catholique allemand de pédagogie scientifique de Münster.

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1930 – Maritain, Rougemont

Publié le par Régis Vétillard

Jeanne... par Christopher Wood

Elaine de L. qui continue de fréquenter régulièrement les Maritain, a été ébranlée par le suicide de Jeanne Bourgoint le jour de Noël 1929. Elle et son frère Jean, ami de Cocteau, vivaient une relation fusionnelle depuis leur jeunesse... Comme Cocteau, ils étaient addictifs à l'opium... Comme Cocteau, son frère s'était converti, Jeanne refusant cette foi-pansement ...

Jean

Ce qui est effroyable, c'est que dans le roman ''Les enfants terribles'' de Cocteau paru en juillet 1929; qui prenait le frère et la sœur comme modèles, dans ce roman le personnage qui représente Jeanne se donnait aussi la mort … !

 

Elaine n'appréciait pas trop le milieu surréaliste ou d'avant-garde que mettait en valeur le couple mécène Marie Laure et Charles de Noailles... Cependant, elle et Lancelot ne peuvent résister à l'une des fêtes fastueuses organisée à leur hôtel, place des États-Unis... C'est quelques temps après une projection publique au studio 28 de L’Age d’Or ( de  de Luis Buñuel et Salvador Dalí ), en décembre 1930... Des militants de ligues nationalistes avaient investi le cinéma, chassant les spectateurs et hurlant des slogans antisémites...

On ne parle que de cela, d'autant que les Noailles ont financé le film... Lancelot et Elaine, revoient à nouveau Jeanne L. accompagnée de Xavier de Hauteclocque, alors rédacteur au quotidien le ''Petit Journal '', son nouveau compagnon; c'est ce que soupçonne Lancelot – alors qu'elle est mariée depuis 1927 avec un écrivain à succès et assez flambeur.... C'est la vie délurée parisienne...!

Elaine retrouve Jean Hugo, qui a beaucoup soutenu Jean Bourgoint, et qu'elle estime beaucoup, pour sa peinture et aussi pour son tempérament mystique... Il est en contact avec Maritain et l'abbé Mugnier, et souhaite se convertir... Seulement, sa situation maritale est compliquée; Elaine le sait bien, elle qui connaît bien Valentine, son épouse; et qui s'est laissée prendre dans les filets surréalistes de Paul Eluard, qui cherchait à se faire consoler du départ de Gala; puis d'André Breton qui se moque d'elle.... Non, Elaine n'aime pas bien les surréalistes!

L'abbé Mugnier, baptise Jean, le le 11 mars 1931, rue Méchain, chez les sœurs de Cluny ; Maritain est le parrain.

Lancelot et Hauteclocque échangent sur la situation en Allemagne.

De nouvelles élections au Parlement ont eu lieu le 14 septembre 1930. Le Parti national-socialiste ouvrier allemand (NSDAP), qui reçoit notamment l’appui financier d’Emil Kirdorf (l’un des magnats de la Ruhr), de Fritz Thyssen (président du conseil de surveillance des Aciéries réunies) et de Hljalmar Schacht (ancien président de la Reichsbank), passe de 2,6 % des voix en 1928 à 18,3 %.

Simonne Vion et Rougemont

 

Au cours d'une soirée au Cercle des étudiants, il y a beaucoup de monde pour écouter une lecture de Ludmilla Pitoëf. Lancelot et Elaine sont présentés à Denis de Rougemont, et Robert de Traz invite le groupe à continuer la soirée chez lui... Denis de Rougemont est très intéressé par les propos d'Elaine qui est questionnée sur Maritain et le thomisme... Quelques jours plus tard, Elaine seule, se rend à un dîner chez Traz, où sont présents, Rougemont, Maritain, et Berdiaev...

Elaine se confie à Lancelot, du présent que lui a fait Rougemont, une édition du Tristan et Yseult de Bédier et de tous les propos qu'il lui a tenu sur l'amour, mais c'est surtout l'impression qu'elle eut, qu'il lui vantait l'adultère, à elle...! Pour qui, le fait d'être mariée empoisonne sa relation avec Lancelot.

Denis de Rougemont Avec Emmanuel Mounier (à droite) lors d’un congrès d’Esprit, 1934

Denis de Rougemont, a 24ans, suisse, élégant; il va publier '' Le Paysan du Danube'' ( un récit de voyage sur sa quête du romantisme allemand...). Pourquoi est-il venu à Paris? - «J’ai refusé un poste de professeur en Chine, au lendemain de mes derniers examens. Je voulais aller vivre, agir, écrire, au lieu où se déroulait l’Aventure de l’esprit : ce ne pouvait être alors, et pour moi, que Paris. »

Ce soir là, il se présente comme s'il défendait sa spécificité romande d'être protestant, et la défendre contre l'offensive thomiste; il est vrai que Maritain insiste toujours auprès de ceux qu'il conseille, de maintenir le ''catholique, d'abord'', ainsi auprès de Mounier qu'il met en garde contre son ''interconfessionnalisme''; et contre certaines dérives des ''hommes d'action'' trop centrés sur leur réussite, et non sur le témoignage... Pour tous ces jeunes, Maritain parait bien ''antimoderne''; même s'ils retiennent de lui, la hierarchie ''individu-société-personne'' et la dialectique ''individu/personne'' ... Ce qui les différencie, c'est le rôle des chrétiens dans la société....

Lancelot, note une réflexion sur le concept de personne, qui est réservé à l'humain et qui possède un esprit ( dont la fine pointe est divine), tandis que celui d’individu est commun à l’homme et à l'animal. L'individualisme moderne, tend à exalter l'individu - en le camouflant en personnalité - alors qu'il avilit la personnalité véritable...

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1930 - L'Allemagne - 2 -Le cercle de Sohlberg

Publié le par Régis Vétillard

A Paris, Pâques de 1930, Lancelot rencontre un professeur de dessin du lycée de Karlsruhe, francophile, Otto Abetz (1903-1958), en compagnie de journalistes de la revue ''Notre temps'', et Jean Luchaire. Présents également le romaniste Friedrich Bentmann.

Otto Abetz (1903-1958)

C'est au domicile de Jean Luchaire, que le projet s'est finalisé, avec l'aide de Cecil Mardrus, du groupement universitaire franco-allemand.

Du 28 juillet au 3 août 1930, une centaine de participants investissent l'auberge de jeunesse de Sohlberg à 800 mètres d'altitude de laquelle on peut observer les paysages français et allemands... La matinée est réservée aux conférences, l'après-midi aux excursions ; l'essentiel étant réservé aux échanges au cours d 'une vie communautaire et rustique. S'y côtoient surtout des étudiants et quelques professeurs des deux pays. Si, Luchaire affirme que cette rencontre dépasse le cadre d'une manifestation politique, Lancelot sait que du côté allemand, la dimension politique n'est pas absente, du fait simplement par l'argumentaire nationaliste qu'il leur fallut développer pour obtenir des autorités allemandes des subventions...

La première conférence est donnée par Friedrich Bentmann, un ami d'enfance d'Otto Abetz ; il développe l'idée d'un héritage commun entre la France et l'Allemagne et leur propre approfondissement d'une culture nationale... Il n'hésite pas à évoquer le Traité de Versailles, l'occupation de la Ruhr et la crise économique allemande... Cette situation nécessite « des principes nouveaux et de nouveaux maîtres ».

Heinz Dähnhardt, responsable du mouvement conservateur « Jungnationale Bund » estime que l'Allemagne n'a pas su faire de sa République, une sorte d'Etat ; pas étonnant que les jeunes soient déçus... Luchaire propose alors de trouver « au-dessus des solutions nationales, des solutions réellement européennes ».

Lancelot, estime que la rencontre du Sohlberg a fait la part belle aux exposés nationaux voire nationalistes. « Jamais on ne s'est senti autant allemand et pourtant jamais on n'a été aussi heureux de rencontrer des étrangers que l'on aime. » Témoignage d'un allemand dans Notre Temps, n°21 du 10/08/1930.

Jean Luchaire, parlant des jeunes français, décrit leur non-conformisme vis à vis des dogmes de leur parti ; et leur désir de modifier profondément la structure politique du pays.

Lancelot note à partir de discussions avec de jeunes nationalistes, que le national-socialisme se présente nationaliste et respectueux envers la France ; leur souci concerne uniquement le redressement de leur pays, après la défaite, sapé par l'inflation et le chômage, avec une préférence pour la ''révolution conservatrice''...

Les congressistes relèvent l'harmonie des rencontres, et le désir de poursuivre les contacts.

Abetz crée le cercle le Sohlbergkreis, et une revue ; il souhaite agrandir son réseau de ''correspondants'' en France... Il s’intéresse notamment au mouvement personnaliste ''Ordre Nouveau''.

Lancelot rapporte que Otto Abetz, catholique ne pratique pas sa religion, et n'a pas d'opinions politiques bien définies, même s'il affiche des vues révolutionnaires dans bien des domaines... Il est convaincu que l'Allemagne n'est pas responsable de la Grande Guerre.

En 1931, Hitler dans une interview déclare qu’une entente avec la France est de l’intérêt de l’Allemagne. Dans cet entretien, il tourne le dos à ce qu’il a écrit dans « Mein Kampf », publié en 1926.

André Gide qui s’intéresse alors au communisme, et correspond déjà régulièrement avec Ernst Robert Curtius, l'interroge sur une possible entente... Curtius estime que français et allemands ne peuvent se comprendre, leur point de vue les uns sur les autres sont inconciliables, emprunts de méfiance, un sentiment anti-français persiste en Allemagne et la France souhaite affaiblir l'Allemagne. « Ou bien faisons disparaître la méfiance et devenons alliés, ou bien, sans continuer à voiler artificiellement cette méfiance qui empoisonne nos rapports, avouons que nous sommes des adversaires et que nous le resterons. ».

 

Cavaillès réussit à obtenir une bourse Rockefeller, pour enquêter sur les mouvements de jeunesse en Allemagne... Dès le mois d'Octobre 1930, il s'installe à Berlin, puis Hambourg. Il travaille aussi sur sa thèse, et s'intéresse de près au mathématicien Cantor et ses découvertes...

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1930 - L'Allemagne - 1-

Publié le par Régis Vétillard

Lors d'une soirée, où Anne-Laure de Sallembier est à Paris; elle reçoit son amie Elisabeth de Gramont, Olivier Costa de Beauregard avec Paul Painlevé qui voulait le rencontrer et , par la même occasion, présenter à Lancelot un journaliste et ''collaborateur'' du ministère, Xavier de Hauteclocque.

Costa de Beauregard (1872-1958) est sur le point de créer une association de la noblesse française, en lien avec la noblesse européenne. Le prétexte de cette organisation s'articule autour de l'usurpation patronymique qui s'amplifie par la vente de titres ou même par le changement de nom à consonnance nobiliaire.

Xavier de Hauteclocque

De trois ans, plus vieux que Lancelot, Xavier de Hauteclocque (1897-1935) s'est distingué lors de la Grande Guerre, où il a perdu son père et son frère... Proche de François de La Rocque, Hauteclocque n'en fréquente pas moins les bureaux ministériels, de plus rédacteur au ''Petit Journal''; il a acquis une certaine notoriété, sur les traces d'Albert Londres et Joseph Kessel, en devenant grand reporter en Norvège, en Arabie wahhabite, et a réussit à pénétrer en Russie Rouge, jusque dans des bagnes soviétiques... Actuellement il s'intéresse de près à l'Allemagne, et s'offre d'ailleurs le luxe de parler allemand, avec un léger accent hongrois... Xavier de Hauteclocque s'interroge sur l'avenir du parti d'Adolf Hitler et sa particularité, dans le paysage politique européen... Il espère être admis à fréquenter ses adhérents...

Le réseau de familles nobles européennes permettra à Hauteclocque d'infiltrer le nouveau parti national-socialiste allemand. On parle, parmi les plus connus, de Philippe de Hesse-Cassel...

Ce doit-être à cette époque que Painlevé propose à Lancelot un travail régulier et reconnu dans les services de renseignements du ''2ème bureau'' de l'Etat-Major. Sa pratique de la langue allemande, son réseau mondain, sa discrétion et aussi son goût du ''chiffre'' vont lui permettre en toute discrétion la poursuite de ses contacts avec des acteurs de la culture allemande. Son contact opérationnel sera le commandant Louis Rivet, stationné à Belfort...

A partir de 1930, Lancelot va donc se rendre régulièrement en Allemagne pour des raisons culturelles...

Affiches de 1930 anti-Plan Young

Alors que se termine la deuxième conférence de La Haye sur les réparations allemandes, avec l'adoption définitive du plan Young; Hauteclocque rappelle que l'Allemagne va devoir payer à peu près deux milliards de marks par an, jusqu'en 1988; alors que le nombre de chômeurs dépasse les 3 millions...!

Les deux chefs nationalistes, Adolf Hitler (NSDAP) et Alfred Hugenberg (DNVP) ont constitué, avec d'autres organisations de droite, un Front national de lutte contre le plan Young. Heureusement, pour l'instant le référendum et le projet de « Loi contre l'asservissement du peuple allemand », soumis au Reichstag, ont été repoussé; mais jusque à quand?

Hauteclocque semble inquiet...

Les Amis du Livre français, dont fait partie Elaine, s'est réuni chez la duchesse de Broglie pour entendre une conférence des plus spirituelles et des plus documentées faite par le comte de Saint-Aulaire, ambassadeur de Fance, avec son érudition habituelle, sur '' La diplomatie en 1830 ''. Saint-Aulaire, sympathisant de l'Action française, et admirateur de Talleyrand, vante à Lancelot, les fonctions de diplomate... Talleyrand était un partisan résolu de la paix et de l'équilibre européen, Bonaparte ne l'a pas assez écouté...

Saint-Aulaire s'en prend à un parallèle diplomatique lu dans la presse, entre ''Herriot et Talleyrand'', qui présenterait une vision libérale, et ''Napoléon-Poincaré'' qui représentait la voie de l'inflexibilité... Il insiste : Talleyrand pariait sur un équilibre européen et monarchique.

Pour ce qui est du Congrès de Vienne, le conférencier rapporte de nombreuses anecdotes …

Lors de cette conférence, Elaine s'étant entretenue avec la baronne de Brimont, elle tient absolument à la revoir avec Lancelot. En effet, elles échangeaient sur la poésie, et évoquaient le poète Lubicz-Milosz qui parle du poids du mot '' père de l'objet sensible'' ou comme Valéry le dit du mythe, qui est: ce qui a le mot ( ou la parole) pour cause... Cet homme, Milosz qui a été le premier représentant diplomatique de la Lituanie en France, se consacre à présent à l'écriture et rêve de reconstruire une élite spirituelle qu'il imaginait même en son début au sein de la SDN ...!

Renée de Brimont, qui connaît Milosz depuis 1915, va leur faire connaître cet homme diplomate et philosophe qui prophétise des catastrophes, auteur de ''Ars Magna '', et ''Les Arcanes'' et anti-moderne. C'est un mystique, un alchimiste, dit-elle... Un chercheur de mots, de rythme pour déboucher sur du mystère...! Son obsession, trouver l'âme des mots...

Milosz, de haute stature un peu voûtée, se rattache à un christianisme primitif, et dans le prolongement de l'action théosophique, il évoque le projet d’un Ordre du Saint Graal.

Ils sont plusieurs à penser que seule une catholicité nouvelle, c’est-à-dire universelle, et la monarchie permettraient d’inverser cette décadence occidentale...

Malheureusement, le milieu catholique n'est pas prêt; la vogue du thomisme, l'époque nouvelle qu'amorcent 1930 et 1931... n'est pas bien favorable à sa réalisation... Les pères Félix Anizan (1878-1944), le père Clavé de Otaola, puis le père Huriet ( prédicateur à Notre -Dame de Paris) qui est son confesseur l'orientent vers d'autres directions...

Guénon, Milosz se sont rencontrés chez la baronne Renée de Brimont, et se sont vus à la librairie Chacornac, ils se connaissent donc.

Le spectre noir...

 

En février 1930, Lancelot se rend à Berlin, et se présente à l’ambassadeur Pierre de Margerie. Le diplomate se plaint de l'ostracisme allemand envers les français... Des commerçants ne craignent pas d'afficher " Franzosen und Berlgier nicht erwünscht" (les français et les belges ne sont pas les bienvenus)...

C'est pour lui l'occasion de faire un inventaire des liens franco-allemands organisés, comme le Comité Mayrisch regroupant une élite économique; représenté à Berlin par Pierre Viénot. Il retient particulièrement deux structures largement publiques qui peuvent devenir influentes: - L'association francophile Deutsch-Französiche Gesellschaft fondée en 1928 par Otto Grautoff  (1876-1937) ( la DFG fut dissoute avant la Seconde Guerre mondiale. Grautoff, ayant choisi d'émigrer, décéda à Paris en 1937.). Parmi les membres fondateurs de l'association, on trouve Thomas Mann, Otto Dix, André Gide, Georges Duhamel, Albert Einstein et Konrad Adenauer.) et – le cercle de Sohlberg (Sohlbergkreis), fruit d'une première rencontre qui a lieu sur le Sohlberg à l’été 1930.

La DFG, organise, à Berlin, des ''thés'' une fois par mois, avec des français de passage, au programme conférences, lectures ou petits concerts. Lancelot va y rencontrer ainsi Edmond Jaloux (1878-1949) qui lui parle avec ferveur de R.M. Rilke. Petit à petit le caractère mondain des thèmes fera place à des sujets plus politiques...

A Mannheim, du 16 au 21 septembre 1930, se tient le «Congrès des étudiants républicains et socialistes d'Allemagne et de France» organisé en particulier par la LAURS. Lancelot y croise des personnes qui fréquentent la DFG, un groupe d'Etudiants pour la Paneurope et même le mathématicien Ludovic Zoretti connu pour son engagement socialiste et pacifiste, et Félicien Challaye professeur de philosophie à Condorcet

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