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Voyage en Allemagne 1 - Baden-Baden

Publié le par Perceval

Pont de l'Europe - le Rhin - Strasbourg-

A l'occasion de mon propre voyage en Allemagne cette année 2019 ; je suis accompagné des commentaires de voyageurs plus anciens, de cette deuxième moitié du XIXe siècle... Il y a de cela, donc, près de 150 années … !

 

Les aïeux d'Anne-Laure de Sallembier, ont très souvent été attirés par l'Allemagne ( beaucoup par le Royaume Uni, aussi), précisément par la littérature et la philosophie allemandes. Anne-Laure, veuve un brin fortunée a profité de l'accueil et du confort germanique, ainsi que des nouvelles commodités pour voyager ; et visiter des lieux cités dans les documents que lui avaient laissé Charles-Louis de Chateauneuf, son grand-père, et Jean-Léonard de la Bermondie, le grand-père de son grand-père …

 

Ce qui anime Anne-Laure avant de partir, c'est le fameux ''Sturm und Drang'', la tempête et le transport passionné du mouvement pré-romantique... Se mettre dans les pas de Hector Berlioz, quand il écrit dans le pays de Goethe : « J'essayai donc, tout en roulant dans ma vielle chaise de poste allemande, de faire des vers destinés à ma musique (…) Je l'écrivais quand je pouvais et où je pouvais ; en voiture, en chemin de fer, sur les bateaux à vapeur ; et même dans les villes, malgré les s oins divers auxquels m'obligeaient les concerts que j'avais à y donner... »

 

Pour Anne-Laure, comme pour son grand-père Charles-Louis, il s'agit de mettre ses pas sur les chemins des romantiques ( les voyageurs de l'obscur), empruntés eux-même jadis par les Minnesänger, ménestrels et chevaliers errants comme Parsifal, Tristan ou Tannhäuser, par les Meistersinger, voyageurs de commerce des villes hanséatiques et maîtres chanteurs comme ceux de Nuremberg, tirés de l'histoire par les littérateurs d'Iéna, de Heidelberg et de Berlin, par le romantique comme Novalis, Heine ou par Richard Wagner.

Le virus est contagieux, les récits de voyage en Allemagne en témoignent ; quinze ouvrages de Guides paraissent pour la seule année 1842...

Voyage en Allemagne 1 - Baden-Baden
Voyage en Allemagne 1 - Baden-Baden

La Frontière :

Nous sommes là, avant 1870, avant que l'Alsace soit annexée par l'Allemagne...

Kehl, sur la rive allemande du Rhin en face de Strasbourg: pour s’y rendre ils traversent le pont du Rhin nouvellement construit en 1861.

« Le Rhin ne coule pas à Strasbourg : c'est dommage; il ferait un beau miroir à cette grande cité. Il en est éloigné d'environ quatre kilomètres. (…) C'est un fleuve large et sévère, roulant des eaux profondes dans des rives plates et de verdoyantes prairies. Ce n'est pas là que le poète ira cueillir la fleur enchantée des ballades, ni prêter l'oreille aux chansons de Lorely, la fée des eaux. »

 

« Cette rive, c'est l'Allemagne, l'Allemagne de Goethe, de Mozart, de Leibnitz et d'Albert Durer. C'est la terre de la musique, de la rêverie, de l'amour naïf, de l'idylle, des vertus et du bonheur domestiques. Cette terre a vu naître et le vieux Faust et la jeune Marguerite, et Louise et Dorothée, et tant d'êtres mélancoliques et charmants créés par la poésie.»

 

« Un magnifique pont de fer relie aujourd'hui les deux rives. Dieu sait ce qu'il en a coûté à la diplomatie pour poser ce trait d'union : jalousies commerciales, jalousies politiques, que d'obstacles s'élevèrent! On finit pourtant, par s'entendre. Nos ingénieurs reçurent la tâche là plus difficile ; c'est eux qui établirent dans ce vaste lit les piles qui supportent toute la masse. Le reste fut confié aux ingénieurs badois. Ils en ont fait un très-bel ouvrage. Chaque extrémité du pont est ornée d'un portique monumental en style gothique, chaque arche de clochetons et de tourelles. Cette porte de l'Allemagne est solennelle comme elle, et comme elle un peu pesante. L'aigle impériale regarde fièrement la rive française, dont elle semble garder l'approche. A l'autre bout, le griffon badois, d'un air moins belliqueux, fait avec bonhomie la même faction, et, comme dit Commines, « tous deux, se tournant le dos, ne risquent pas de se mordre. »

Voyage en Allemagne 1 - Baden-Baden
Voyage en Allemagne 1 - Baden-Baden
Voyage en Allemagne 1 - Baden-Baden
Voyage en Allemagne 1 - Baden-Baden

La guerre franco-allemande de 1870 va opposer, du 19 juillet 1870 au 28 janvier 1871, la France et une coalition d'États allemands dirigée par la Prusse et comprenant les vingt-et-un autres États membres de la confédération de l'Allemagne du Nord ainsi que le royaume de Bavière, celui de Wurtemberg et le grand-duché de Bade. Cette guerre est considérée par Otto von Bismarck, qui a tout fait pour qu'elle advienne, comme une conséquence de la défaite prussienne lors de la bataille d'Iéna de 1806 contre l'Empire français. Il dira d'ailleurs, après la proclamation de l'Empire allemand à Versailles en 1871 : « Sans Iéna, pas de Versailles » : par là, il parvinet à ses fins, unifier la nation allemande.

Voyage en Allemagne 1 - Baden-Baden

Selon le traité de Francfort ( 10 mai 1871) ; l’Alsace et une partie de la Lorraine sont cédées, et deviennent une terre d’Empire (Reichsland), propriété commune de tous les Etats allemands de l’Empire.

 

Entre 1871 et 1914, la chaîne des Vosges constitue pour les Alsaciens - dont le territoire est alors annexé à l’Allemagne - une limite à la fois distinctive, dans la mesure où elle permet aux populations de revendiquer une singularité culturelle, et intégrative, parce qu’elle est aussi ce qui lie l’Alsace à la France et préserve donc la région d’un point de vue symbolique face aux tentatives d’assimilation au Reich. 

Baden-Baden

« Vous arrivez, non par une route pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d’un jardin anglais. A droite, des bosquets, des grottes taillées, des ermitages, et même une petite pièce d’eau, ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se vend au verre dans tout le pays de Baden […] Une longue allée de peupliers d’Italie ferme, ainsi qu’un rideau de théâtre, cette décoration merveilleuse qui semble être la scène arrangée d’une pastorale d’opéra. »

« Je doute qu’on puisse trouver un pays plus charmant, il n’a que l’inconvénient de laisser douter si l’on n’est pas sur les planches de l’opéra, et si les montagnes et les maisons ne sont pas des décorations […] car, à vrai dire, et c’est là l’impression dont on est saisi tout d’abord, toute cette nature a l’air artificiel. Ces arbres sont découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles tendues de châssis (…)

« La nuit est tombée: des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines. Au milieu d’un vaste parterre entouré d’orangers, la maison de Conversation s’illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide de ses salons. À gauche est le café, à droite est le théâtre, au centre l’immense salle de bal dont le principal lustre est grand comme celui de notre opéra. […] L’orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes, auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. […]

Cette retraite romanesque, cette chartreuse riante est, dit-on, l’hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grandes amours […] 

La rivière de Baden coule au pied des murs, mais n’offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d’un désespoir tragique: son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres, mais une fois dans la plaine unie, ce n’est plus qu’un ruisseau du Lignon, un paisible ruisseau de la carte du tendre, le long duquel s’en vont errer les moutons du village, bien peignés et enrubannés dans le goût de Watteau. Vous comprenez que les troupeaux font partie du matériel du pays et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la Petite-Suisse de Trianon. Comme en effet le pays entier de Bade est l’image de la Suisse en petit. La Suisse moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut aller vivre à Baden […]

On revient à Baden en suivant le cours de la rivière, et quelle rivière ! Elle n’est guerre navigable que pour les canards; les oies y ont presque pied partout. Pourtant des ponts orgueilleux la traversent de tous côtés, des ponts de pierre, des ponts de bois et jusqu’à des ponts suspendus en fil de fer. Vous ne vous imaginez pas à quel point on tourmente ce pauvre filet d’eau limpide qui ne demanderait pas mieux que d’être un simple ruisseau. »

Gérard de Nerval - '' Lorely – Souvenirs d’Allemagne ''

 À l’été 1838, Gérard de Nerval entreprend un voyage en Allemagne. Fervent admirateur de littérature et de poésie allemande, Il a déjà traduit Klopstock, Goethe, Schiller, Burger et publié quelques années plus tôt une anthologie de la poésie allemande.

Baden-Baden

A l'hôtel :

« Nous sommes réveillés dès le point du jour; de tous côtés les portes s'ouvrent et se ferment avec fracas : l'un, affublé de sa robe de chambre, descend pour prendre son bain ; l'autre va, la canne à la main, parcourir les montagnes voisines ; celui-ci crie après les domestiques pour avoir ses habits ; celui-là à peine éveillé, sonne à coups redoublés pour qu'on lui apporte du thé ; les ordres donnés dans toutes les langues se croisent et se confondent. »

Baden — est la perle de la forêt Noire; nul autre lieu ne rime plus naturellement avec Eden.

Baden-Baden 2019
Baden-Baden 2019
Baden-Baden 2019
Baden-Baden 2019
Baden-Baden 2019

Baden-Baden 2019

Le site est charmant. On dirait que tout y fut combiné par une main savante dans l'art de plaire.

Les_Climats de la Comtesse Anna_de_[...]Noailles * Les Nuits de Baden

Figurez-vous une jolie ville, mi-partie sur la montagne , mi-partie dans le vallon ; des collines dont le cercle riant l'entoure; sur les pentes et sur les hauteurs, des forêts de sapins égayées par de sinueux sentiers et de lointaines perspectives; un ruisseau d'idylle où se mirent des maisons blanches comme des villas, riches comme des palais; aux environs, des ruines, des rochers, des châteaux, où conduisent de charmantes promenades; partout des chemins plantés d'arbres, des routes entretenues comme des allées; en un mot, une nature de vignette et d'album, pleine de gentillesse et de coquetterie, au sein de laquelle on se sent plus amolli qu'ému, plus disposé à jouir qu'à penser, dans d'excellentes dispositions pour passer quelques jours d'insouciance et de farniente.

Là vous n'aurez que d'agréables idées incapables d'agiter, le cœur et d'absorber l'esprit. Poète, vous ferez des sonnets ou des madrigaux; musicien, des romances; peintre, des aquarelles. Le pays tout:entier n'est qu'une grande aquarelle aux contours adoucis, aux couleurs demi-voilées , quelque chose d'indécis et de flottant, dont l'attrait est infini.

Baden - son nom l'indique - est un lieu de bains. Cent mille étrangers y viennent chaque année prendre les eaux.

« D'eau, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé, Mais qu'on n'en puisse voir je n'en mets rien en gage. Je crois même entre nous que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goût salé. »

Un grand portique de marbre est élevé pour lés baigneurs; la maison de Conversation est voisine : c'est le nom allemand du casino. Un parc princier l'entoure. Tout le jour un excellent orchestre fait entendre sous les fenêtres une délicieuse musique. Mais il s'agit bien de musique ! ..

Entendez-vous d'ici le cliquetis des pièces d'or et la voix nasillarde des croupiers? Il n'y a pas pour les joueurs d'harmonie comparable, et Bade est le rendez-vous des joueurs. Ici la roulette est souveraine; elle tient toute la journée sa cour. Les courtisans sont nombreux. Il y en a de toutes les nations, de tous les âges, de toutes les humeurs. L'Europe et l'Amérique sont représentées autour de ces grands tapis verts jonchés d'or. L'observateur peut surprendre comme en un miroir le caractère de chaque peuple. L'esprit national perce jusque dans nos vices. L'Anglais joue avec une prudence habile et un coeur maître de soi. Dépouillé, il se retire les dents serrées, et déguise son dépit sous une morgue hautaine. Le Russe témoigne au jeu l'emportement sauvage qui paraît dans toutes ses passions. L'Allemand n'y perd rien de son flegme : il semble croire, avec le proverbe, que la fortune vient en dormant. L'Italien, l'Espagnol, tous les Méridionaux ont de bruyants transports de joie ou de désespoir. Le Français joue avec une étourderie babillarde et une aisance impertinente. Sur cent joueurs de pays différents, s'il en est un qui dans la perte ou le gain garde le même sourire, déploie la même verve, et se venge du destin par un bon mot, dites hardiment : C'est un Français. La comédie du Joueur n'était possible qu'en France. Partout ailleurs le jeu tourne au drame. »

source  : ''Le Danube allemand et l'Allemagne du Sud...'' - par Hippolyte Durand (1833-1917). ...

1821-1853_Maison-de-Conversation - Casino Baden-Baden

Réalisation néoclassique (1821 à 1824) due à Friedrich Weinbrenner, elle était la « maison de conversation », le lieu de rendez-vous de la haute société qui organisait là bals et concerts. Le casino occupe l'aile droite. Les quatre salles de jeu furent aménagées dans l'esprit des salles d'apparat des châteaux français.

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Villégiature à Suresnes... -5/5- Les Esprits, le mari...

Publié le par Perceval

On avait fait apporter des liqueurs et des cigares. Ce n’était pas une raison parce qu’il y avait un mort dans la villa pour faire chacun une mine qui ne le ressusciterait pas, bien sûr. D’ailleurs, après une pareille émotion il fallait du montant, un peu d’alcool et le cordial d’un papotage en commun. Quand la camarde a passé quelque part, les hommes éprouvent à l’ordinaire un besoin de se rassembler comme pour mieux se défendre contre l’ennemi commun. Il leur semble qu’ainsi réunis et surtout en disant des choses profitables sur son compte, la Mort hésitera de longtemps à choisir l’un d’entre eux. Pourquoi viendrait-elle les prendre puisque—affirment-ils—ils ne la craignent pas, au contraire? Ce serait pour elle une piètre victoire d’emporter une victime que la chose comblerait de joie. En lui décernant des aménités, ils espèrent confusément la désarmer, car l’infatigable Raccrocheuse ne peut vraiment pas, sans indiscrétion, se montrer démunie de toute urbanité avec des êtres qui ont d’elle une opinion si favorable.

Le premier, Molaert, qui avait ouvert dans Paris un cours spécial où il enseignait à quelques grandes bourgeoises et à cinq ou six femmes de hauts fonctionnaires de la République le symbolisme des gestes du prêtre à l’autel, le premier, Molaert fut en mesure d’obéir à ce sentiment.

L'heure de la Mort, 1900 - Alfred Kubin

Il parla d’un ton de voix cafard, qui avérait de façon formelle qu’il avait dû passer le meilleur de sa jeunesse à surveiller la blennorrhagie des cierges dans quelque sacristie du Brabant, ou à se faire épouser dans les jésuitières par les professeurs de chattemites du pays marollien. La mort, dit-il, est la récompense du croyant, l’acte le plus probant, par lequel Dieu manifeste sa bonté. Tout a été dit sur elle par les pères de l’Église et il serait ridicule de vouloir y ajouter. Cependant son caractère n’est réellement compris que dans les couvents et les cloîtres où on la salue comme la glorieuse, la sublime Salvatrice qui libère la créature de ce monde effroyable et la précipite dans le giron de Dieu. Dans la vie laïque, dans la Société ouverte, même parmi les plus pieux, elle est encore honnie et redoutée parce qu’elle tranche les vaines attaches qui unissent les êtres entre eux. Lui, Molaert, ne craignait pas la mort, non; il la désirait même comme une récompense à lui dévolue pour avoir vécu dans la règle parfaite de Jésus. Il ne désirait qu’une chose: qu’elle attendît quelques mois encore, afin qu’il pût briser tout à fait la vile enveloppe de sa corporalité, qu’il pût se maintenir dans la pure extase spirituelle du chrétien, n’escomptant plus d’autre joie que le commerce perpétuel avec son Créateur. Oui, dans peu de temps il aurait éliminé pour toujours la basse sensualité que le limon de son origine avait fait perdurer jusque-là en lui... Cependant, il s’angoissait à la pensée que le malheureux défunt avait pu mourir en état de péché mortel... Ces sculpteurs, cela vit toujours avec d’affreux modèles; cela n’a pas de mœurs et ils ne connaissent Jésus que pour en faire de honteuses reproductions en plagiant l’académie des individus les plus déplorables. Au moyen-âge, au moins, la mort subite ou sans confesseur n’impliquait pas forcément la perte du salut, puisque tout le monde se confessait, communiait à peu près chaque matin et que les prêtres veillaient jalousement sur leur troupeau. Ce qu’on pouvait risquer de pire, c’était le purgatoire, tandis qu’en l’heure présente où l’Église se trouvait honnie pour vouloir, quand même, dans son abnégation admirable, sauver les hommes malgré eux; quand elle succombait sous les coups des Dioclétiens de sous-préfectures, la porte du paradis ne devait pas s’ouvrir souvent... Ah! non! C’était à frémir...

Der-beste-Arzt_The-Best-Doctor- Alfred Kubin

- J’étais athée à vingt ans, mais depuis que le bonheur m’a visité, je ne suis pas loin de croire, dit Jules H., en coulant vers la Truphot un regard mouillé. Je n’adopte pas tout entier certes, le credo de Monsieur Molaert, poursuivit-il après un léger arrêt et en cédant au besoin de faire un calembour avec un mot de Renan qu’il n’avait pu comprendre, pour moi, Dieu n’est pas, il se fait... comme le camembert et le livarot.....

Et il s’esclaffa, se laissant tomber sur une chaise, les paumes battant les rotules, rendu hilare jusqu’aux larmes par son propre esprit.

La veuve fronçait le sourcil.

- Voyons, il ne serait jamais sérieux, même dans les minutes les plus graves. Elle n’aimait pas qu’on plaisantât sur un sujet aussi élevé.

Modeste Glaviot, debout, une main passée dans l’entournure du gilet, s’affirma panthéiste et déterministe en même temps.

- Dieu est dans tout: dans moi, dans vous, dans Madame Truphot, dans la terre du jardin, dans l’air du ciel et jusque dans l’âme de Nénette qui dort, là-bas, en jappant dans un rêve. Oui, il était partisan d’un panthéisme sans dualité, assez voisin du matérialisme, en somme, affirmait-il, mais qui avait conservé quand même un brin de spiritualisme, le rien de sentiment sans lequel on ne peut point vivre. Pour lui, la Conscience et la Force primordiales qui avaient ordonnancé l’Univers, s’étaient absorbées, résorbées dans leur œuvre. Attenter à quoi que ce soit qui existât, c’était faire souffrir cette Conscience, cette Déité si on voulait la nommer ainsi.

Donc, si Dieu était dans tout et si tout était en Dieu, on ne mourait pas. La formule actuelle de la personnalité s’effaçait pour faire place à une autre formule aussitôt suscitée après la disparition de la première. Ainsi quand je récite, ajoutait il, quand je dis mon œuvre, j’emploie, tour à tour, ces deux forces universelles qui sont la Pensée et le Verbe; j’utilise ces forces qui m’ont élaboré, moi, pour me déterminer ainsi, selon leur vouloir préconçu, et sans que j’aie la possibilité de me déterminer autrement. Je ne suis pas libre, en effet, de n’être point poète et d’agir dans un sens différent. Si je viens à disparaître, je ne meurs donc pas pour cela; je cesse d’user du monde dans le sens et le mode où vous m’avez constaté, voilà tout, mais le monde, l’œuvre universelle continuera à user de moi. Plongé dans l’immense creuset où se retrempent les Apparences et où bouillonnent les Causes, j’y puiserai une nouvelle Forme sous laquelle, derechef, je serai convoqué. Mais je devrai, encore et toujours, œuvrer pour la Pensée et pour le Verbe, puisque je fais partie du lot de créatures que ces deux Forces ont choisies et modelées pour arriver à leur but terminal, pour accomplir leur fin, ici-bas...

Ce n’était pas très clair, cependant toute l’assemblée approuvait de la tête.

- Il ne m’appartient pas de m’effacer, non... acheva-t-il, en envoyant sa main en l’air, comme pour marquer la grandeur en même temps que l’effrayante fatalité d’un pareil destin.

Sarigue, qui devait opiner à son tour, s’exhiba sentimental quoique païen. La Mort, pour lui également, n’existait pas puisqu’un seul baiser suffisait à donner la Vie. Il n’y avait que l’agonie de douloureuse et l’agonie c’était de ne point être aimé. D’ailleurs, il regrettait l’Olympe favorable aux amours, les dieux du passé, bons enfants, en somme, que les franches lippées passionnelles mettaient en joie, les dieux de l’Hellas et de la latinité qui versaient dans les querelles du traversin, les chichis de l’adultère, les potins de l’alcove ou du privé, tout comme les hommes... Dans ces temps bénis, on honorait les amants; on les glorifiait en public; on leur permettait même de s’égorgiller un peu. La passion ne déférait à aucun code, ne s’endiguait d’aucune mesure. Le philosophe, sur l’Agora obstrué de foule, pouvait recouvrir de son manteau deux jeunes êtres accouplés, de sexe différent ou identique, sans encourir, de la part de l’Héliaste, le reproche de complicité immorale. Hier, même, il avait lu une fort jolie chose, qui résumait de façon parfaite l’antiquité amoureuse. Et il cita sa lecture: Dans la sylve profonde de Délos clamant les gloires de l’Été, souvent le promeneur, qui errait en se récitant les vers de Moschus ou de Bion, croyait entendre le pivert frapper plusieurs fois de son bec acéré l’écorce des bouleaux argentés. Erreur! C’était l’œgipan qui, avant d’étreindre l’hamadryade, sur le tronc des chênes, essayait sa jeune vigueur...

Il recula son siège au milieu d’un murmure flatteur et la comtesse de Fourcamadan, délirante à la pensée de posséder un tel amant, le ceintura de ses bras et culbuta sa tête sur son épaule en lui faisant embrasser tout ce qu’un érésipèle antérieur avait bien voulu lui laisser de cheveux.

La Truphot, ensuite, notifia qu’elle était chrétienne et spirite. A son avis, l’Esprit, décortiqué par la mort de son enveloppe matérielle, ne pouvait pas consentir à s’éloigner, immédiatement, des lieux et des êtres qui lui avaient été chers. Les vérités de l’occultisme s’appuyaient sur le péremptoire des vérités catholiques, pour former le Tout du Surnaturel. Morbus, en somme, ne faisait qu’apporter des réalités tangibles aux déductions des théologiens. Le Pape était mal inspiré qui refusait d’enregistrer le miracle des tables tournantes. Il y avait là une preuve manifeste de l’existence de Dieu et de la Sainte Famille, une preuve équivalente au miracle de Lourdes, puisque c’était une manifestation incontestable de l’Au-Delà. Dieu, qui voulait que les sceptiques fussent confondus, ne s’opposait pas à ce que l’Astral du trépassé continuât à séjourner encore quelque peu ici-bas et répondît à l’appel des initiés... Tout à coup elle se frappa le front d’une main inspirée. Ah! elle avait une idée. Pourquoi ne profiterait-on pas de la circonstance qui n’était point susceptible de se renouveler; oui, pourquoi n’évoquerait-on pas, de suite, l’âme à peine envolée du sculpteur, qui certes, devait rôder dans les environs?

Siemans, muet jusque-là, arriva à la rescousse. Il déclara qu’il possédait une médaille bénite, une médaille sanctifiée par Monseigneur Potron, lui-même, au triduum des missionnaires, une pièce au profil de la vierge. Si l’on venait à la jeter sur un guéridon en giration, comme il l’avait vu faire chez un ami, le dit guéridon se démenait, ruait, se cabrait aussitôt en un cake-walk désordonné, pour se débarrasser de l’effigie bénéfique qui horrifiait le Malin, lorsque celui-ci habitait sournoisement l’acajou ou le poirier noirci du meuble. C’était un moyen infaillible pour se rendre compte si l’on se trouvait ou non confronté avec une âme bienheureuse. Il confia aussi, qu’à l’exemple de l’assistance, la Mort ne lui faisait pas peur. Il l’accueillerait en brave, en honnête homme qui n’a rien à se reprocher. Il voulait seulement un grand nombre de cierges et beaucoup de chants à son enterrement, car la pompe chrétienne était ce qu’il y avait de plus beau sur la terre et il aimait follement la musique.

Dans quelques années - il avait le temps encore - il commencerait à mettre de l’argent de côté afin de réaliser un projet caressé. Il voulait doter sa paroisse du brassard gratuit pour les premiers communiants pauvres. Un capital d’au moins vingt mille francs était nécessaire pour cette œuvre. Mais pour en revenir à son trépas, il désirait être enterré au Cimetière Montmartre, une nécropole bien famée, où il y avait beaucoup de grands hommes, et où l’on ne rencontrait que des morts qui se respectent. Il aurait bien aimé dormir près du général en bronze couché dans son manteau, près du général Godefroy Cavaignac qui se tenait dans la grande allée, à gauche, mais toutes les places étaient prises à ses côtés. Il avait toujours rêvé, comme monument funéraire, d’une dalle de granit gris cendré entourée de pensées et de myosotis au printemps, d’un petit portique grec en ruines où deux déesses éplorées, en drapé phrygien, soutiendraient un médaillon offert par ses amis, avec son prénom seul et cette simple inscription: A Adolphe, tous ceux qui l’ont aimé.

La Truphot menaça d’être emportée, derechef, par un Niagara lacrymal; elle se tamponna les yeux en gloussant, et cette manifestation d’attachement ravagea Jules H. qui croyait désormais posséder victorieusement son esprit. Depuis une heure, il cherchait le moyen de mettre tout le monde dehors pour passer la nuit seul avec elle, ce qui parachèverait sa conquête. Mais son indigente imagination n’avait suscité nul expédient. Mme Truphot que l’évocation funèbre de son amant avait remuée et reportait au mort, larmitait et se lamentait par saccades.

- C’est mon bon cœur qui m’a valu cela encore... On a beau dire, c’est trop stupide à la fin d’être pitoyable... Me voilà maintenant avec un mort sur les bras... Un cadavre qu’il va falloir faire enterrer.

Le prosifère dut la consoler pendant que Siemans montait quérir sa médaille et que l’on préparait la table.

- Il ne sert à rien de vous désoler, Amélie, lui disait-il. Ne sommes-nous pas là pour vous assister. Grâce à vous, la science psychique va faire un pas décisif. Cette mort aura donc eu, en somme, un côté profitable.

Les lampes baissées, on avait fait place nette autour de la table, pour qu’elle ne fût pas gênée dans les cabrioles et l’épilepsie que Modeste Glaviot transmué en médium allait lui conférer. La veuve, elle-même, avait désigné l’histrion en se portant garant de sa fluidité et de son ésotérisme. Molaert, avec une moue d’improbation, s’était fait disparaître. Il répugnait à l’occultisme qui, ainsi qu’il l’avait confié à Sarigue, lui apparaissait «comme les sentines, le goguenot de l’au-delà.» L’horloge de l’église proche égouttait lentement la dixième heure et, par delà les fenêtres ouvertes, les beuglements des pochards attardés et les sifflets des trains excoriaient le silence nocturne. Les lumières qui illuminaient les vitres, dans les maisons voisines, s’éteignaient une à une. C’était le moment où, ensuite de la bâfrerie du dimanche, les bourgeois se préparaient à barater leur épouse ou leur concubine, afin de parachever la liesse hebdomadaire. Justine avait tiré sur leurs tringles les anneaux grinçants des vieux rideaux de brocard encuirassés à la base par la poussière et le pissat des chiens. Tous étaient assis, encerclant le guéridon d’un pourtour de mines graves et solennelles. La comtesse poussait de petits cris effarés devant l’imminence des esprits d’outre-monde, et la Truphot avait reconquis un visage attentif et sapient de vieille sorcière, qui se pourlèche devant un sabbat attendu. Déjà ils s’étaient rapprochés, les paumes maintenant à plat sur le bord du guéridon et les yeux fixés au centre, avec, au fond d’eux-mêmes, comme venait de le commander Modeste Glaviot, «l’énergique vouloir que la table tournât.»

Mais, subitement, tous tressautèrent, et restèrent les mains suspendues, immobiles, et pleins d’une indicible terreur. Un à un et à intervalles réguliers des coups résonnaient dans la cloison. C’était distinct et net, précis et métallique. Aucun d’eux ne douta que ce fût l’esprit du mort qui, plein de déférence, manifestait son bon vouloir à sa façon, avant de venir se domicilier dans la table. Cet imprévu déroutant, qui n’avait pas été consigné au programme, les glaçait. Modeste Glaviot eut un redressement de son front penché qui signifiait nettement: hein, vous voyez! Mais Sarigue, compatriote d’Apulée, ne put se tenir d’aller le premier enregistrer le miracle. Il se leva et dans l’autre pièce constata la présence de Molaert qui, armé d’un fleuret, la figure zébrée de rides coléreuses, tirait au mur entre deux lampes placées par lui sur un meuble.

- Coupé-dégagé; je lie en sixte... et je me fends... proférait-il, rageur... Et il boutonnait la cloison...

- Ah! fichtre, vous nous avez fait peur avec votre escrime, dit Sarigue, au moment même où Madame Laurent, dont la valise attendait dans le corridor, survenait à la porte du salon, pour prendre sèchement congé de la veuve. Juste en cette minute, deux coups de sonnette, un spondée: deux appels longs et impératifs, retentirent à la porte d’entrée. La Truphot s’était dressée toute pâle sous la couperose ordinaire de son faciès, et le père Saça, le jardinier-concierge, accourait, en trottinant, prendre des ordres, son dos circonflexe sautillant dans le noir de la cour. Une inquiétude poignait la veuve. Si c’était le mari? Après une seconde d’indécision, elle se décida pourtant à accompagner le vieil homme pour parlementer à travers la porte et n’ouvrir qu’à bon escient. Les spondées et les dactyles de la sonnette avaient repris et, maintenant, c’était un carillon endiablé qui menaçait de ne point s’apaiser et déchaînait l’émoi de tous les chiens d’alentour. Seuls, ceux de Mme Truphot, en bonne chiennerie scabreuse, s’étaient tapis sous les meubles pour y cacher leurs affres et y évacuer les liquides de l’effroi. Dans le salon, Jules H., le couple Sarigue, Siemans, qui venait de redescendre avec sa médaille, et Modeste Glaviot, la main en l’air, encore dans l’attitude injonctive propre à commander la sarabande du meuble possédé, se frottaient les uns contre les autres, travaillés eux aussi d’un malaise inexplicable. Enfin la veuve, accotée à l’huis, s’était mise à faire jouer le petit judas encastré dans le panneau et elle interrogeait.

- Qui est là, à pareille heure?

- Moi, Jacques Roumachol, que vous connaissez bien, Madame Truphot. Ouvrez-moi vite; je viens pour une affaire importante et j’avais peur que vous ne fussiez déjà couchée.

Mme Truphot, en effet, connaissait ce Roumachol, un peintre qui avait dîné quelquefois chez elle, il y avait déjà plusieurs années, mais elle restait inquiète quand même, ne se hâtant pas de faire jouer la serrure.

- Êtes-vous seul, bien seul? ajouta-t-elle.

Un rire s’éleva derrière la lourde porte.

- Non, mais croyez-vous que je suis accompagné d’un escadron de cavalerie, comme le Petit-Père ou le Schah de Perse en vadrouille.

Mme Truphot, rassurée par cette gouaille d’atelier, se décidait enfin à ouvrir. Elle tournait elle-même la clef. Alors, on vit une chose inattendue. Le père Saça fut soudain enlevé de terre comme s’il avait servi de projectile à quelque invisible catapulte, et son corps, qui se ployait aux reins, tournoya ainsi qu’un gigantesque boomerang, vira tel un de ces énormes morceaux de bois convexe qui servent aux aborigènes de l’Australie à chasser le Kanguroo. Il vint s’abattre avec un bruit crissant de feuillages écrasés au beau milieu d’une touffe de lilas, où il se mit à geindre éperdument.

- C’est lui! C’est lui, hurlait la Truphot, hispide, déchevelée, en se sauvant, les bras au ciel.

Comme elle le laissait entendre, c’était Laurent qui, accompagné de Jacques Roumachol, son ami, emmené par lui dans le but unique de se faire ouvrir la porte, fonçait, tel un taureau échappé, et le revolver à la main par surcroît. Il paraissait exaspéré, hors de lui, vociférant d’effroyables choses, et son compagnon se pendait à son bras, s’efforçant de lui arracher l’arme qui, d’un instant à l’autre, pouvait produire un irréparable malheur.

- Ma femme! Ma femme! toute seule dans ce mauvais lieu.... Ma femme tombée dans un prostibule!...

Rentré à Paris, vingt-quatre heures plus tôt qu’il ne le pensait au départ, il avait trouvé au logis un mot de Madame Laurent, épinglé à la dépêche apocryphe, et lui expliquant qu’elle se rendait à Suresnes selon ses conseils. Sans perdre une minute, devinant le traquenard, il était allé chercher Roumachol, pour forcer par subterfuge—car sans cela on l’aurait laissé dehors—la villa de Mme Truphot et reconquérir sa femme, coûte que coûte. Près de la porte entr’ouverte du salon, il s’était enfin saisi de la Truphot, et il la secouait comme un prunier.

- Où est-elle? dites-le tout de suite si vous ne voulez pas que je vous étrangle. Et il lui fouaillait le visage de sauvages épithètes: Misérable, vous vouliez la donner à votre amant, à votre Belge saumoné pour mieux le river à vos sales jupons d’entremetteuse bourgeoise et de brehaigne frénétique...

Il se méprenait cependant sur les mobiles de Mme Truphot, car si celle-ci faisait du proxénétisme par amour de l’art, elle était innocente du comportement trivial qu’il lui imputait et qui consiste à s’adjoindre des aides. Elle s’estimait, bien au contraire, et pour longtemps encore, apte à faire le nécessaire et même à distancer qui que ce fût sur les couettes d’amour.

Mais déjà, Madame Laurent était dans ses bras et ils s’étreignaient farouchement, cette dernière l’apaisant d’un coup par cette seule protestation.

- Est-ce donc que tu n’avais plus foi en moi pour verser dans un émoi pareil?

Siemans, J. H., Glaviot, Molaert et le couple Sarigue, tous les animalcules de la putréfaction, tous les protozoaires du croupissement, avaient disparu, s’étaient obnubilés comme par miracle. Un instant, sous la lumière fadasse de la lune qui s’était dégagée, on put voir l’auteur de Julius Pelican faire des efforts désespérés pour hisser l’ichtyomorphe de la Truphot pardessus le chaperon du mur. Un jupon rose traînait sur une plate-bande pelée, que la comtesse avait dû perdre dans sa fuite, puis un bruit de verre brisé et des jurons s’entendaient chez le maraîcher voisin, émanant du grimacier montmartrois, qui pataugeait et s’empêtrait, dans sa fuite, parmi les châssis de salades, les cloches à cucurbites, où il s’était imprudemment jeté en risquant les crocs du molosse ou les coups de fusil du propriétaire. Les chiens Moka, Spot, Nénette et Sapho, ayant enfin retrouvé l’usage de leur vaillantise, aboyaient à l’unisson, vitupéraient furieusement Laurent qui avait attiré sa femme dans le salon et, près de la table, où l’esprit du mort, privé de l’adjuvant de Modeste Glaviot, n’avait pu s’insinuer, sanglotait de joie, laissant tomber sur ses mains les gouttes chaudes de ses larmes, rien qu’à les retrouver intacte parmi ce lupanar non autorisé. Cette scène eut même le don d’attendrir la veuve, car les spectacles de tendresse ou de passion vécue précipitaient toujours, jusqu’au déluge, l’activité de ses sécrétions intimes. Bien qu’elle eût tout intérêt à ne pas s’exhiber d’aussi près et à laisser le peintre, Laurent et sa femme quitter en paix la maison, elle n’y put résister.

- Vous l’aimez donc? questionna-t-elle d’une voix passionnée, d’un timbre ravagé, où pantelait toute son âme de vieille amoureuse. Puis comme Laurent ne lui répondait pas et se contentait de botter Nénette et Sapho qui s’étaient approchées trop près de ses chausses, elle pointa autour d’elle un coup d’œil circulaire, aperçut les deux bonnes qui avaient quitté la veillée du mort pour ne rien perdre de l’esclandre, la cuisinière accourue elle aussi tout en torchant une casserole, et elle se précipita sur leur sein, à tour de rôle, hululant contre leurs joues, faisant dodeliner sa tête caduque, dans l’envol des mèches grises, des épaules de l’une aux épaules de l’autre.

- Ah! mon Dieu, si j’avais su! Ce n’est pas ce qu’on croit! Je suis une honnête femme. On m’a diffamée, insultée!...

Roumachol lui-même ne put l’éviter: avant qu’il ne se fût mis en garde, elle était dans ses bras.

- Si on peut me traiter ainsi, mon seul tort est d’avoir voulu inviter Madame Laurent, malgré tout. Je l’aime comme ma fille... Je l’aurais défendue comme mon enfant...

Quand le peintre fut hors de son étreinte, se secouant, luttant contre la nausée que lui avait value cette embrassade, la Truphot chercha des yeux quelqu’un encore sur le cou de qui elle pourrait tomber. Chacun, hélas! hormis l’auteur dramatique et sa femme, avait reçu son lot d’étreintes désolées, et en cette circonstance, les cinq cents poitrines d’un bataillon d’infanterie en front de bandière, sur lesquelles elle aurait ruisselé successivement, n’eussent point apaisé l’accablement attendri de la veuve. Les yeux obscurcis de larmes, n’y voyant plus très clair, elle se lança en avant, plongea des épaules, se préparant, dans son deuil effréné, à accoler une des colonnes de fonte soutenant, à la porte du salon, la plafonnée du vestibule et que la cécité de son affliction lui faisait prendre sans doute pour une personne humaine. La femme de chambre dut se précipiter et la retenir juste comme elle allait s’arracher les joues contre le métal sans aménité. Elle revint alors délirante vers Laurent et sa femme qui, amusés tous deux de la scène, riaient maintenant.

- Je vous en prie, mes chers amis, ne nous quittons point en ennemis... Je vous adjure, je vous objurgue, ne me gardez pas rancune....

Certainement elle allait les investir quand Roumachol arrêta son élan en lui tendant une glace de poche, et en lui conseillant de s’expédier dans le jardin où elle pourrait se donner un coup de peigne au clair de lune... elle en avait besoin.

La sortie de Laurent, de sa femme et du peintre s’effectua entre quatre gendarmes, muets et bien alignés, que Siemans et J. H. étaient allés quérir en leur conseillant de se placer à la porte d’entrée, et qui vinrent, comme il est décent, protéger la morale et la propriété représentées par la veuve et sa trôlée d’entretenus. Cependant ils ne se décidèrent pas à verbaliser ou à arrêter les envahisseurs, malgré toute l’éloquence et l’impeccable argumentation usagées par le gendelettre pour obtenir ce profitable résultat.

Siemans ayant fait son devoir et confié à la maréchaussée le soin de veiller sur la sécurité de la Truphot se sentit sans entrain pour rejoindre la villa. Il déclara que d’importantes affaires l’appelaient à Paris pour le lendemain; il lui fallait s’entendre avec l’architecte, donner des congés, signer des engagements de locations, car il gérait les immeubles de la veuve; d’autre part Laurent et Roumachol pourraient revenir, et il était trop pacifique pour endurer deux fois la vue des armes à feu, bref il préférait rentrer à Paris par le dernier train. Et il prit délibérément le bras de Jules H., pour le mener lui aussi à la gare. Mais celui-ci se démena; il argua à son tour qu’il avait laissé son manuscrit dans la maison, le manuscrit d’Eros et Azraël pour lequel il devait signer un traité avec le plus gros éditeur de Paris. Il lui fallait, de toute force, reconquérir le précieux papier. Ils se retrouveraient sur les deux heures de l’après-midi au café de la Rotonde, car il ne voulait pas le faire attendre. Siemans eut un rire équivoque, tapa sur le ventre du camarade en l’appelant... sacré viveur.. et lui souhaita bonne nuit, de l’air bien tranquille d’un Monsieur dont la situation est inexpugnable et contre qui on se démène bien vainement. Puis il entra prendre son billet pendant que le prosifère dégringolait à toutes jambes la sente chantournée et rocailleuse qu’ils avaient ascensionnée pour arriver à la station du Haut-Suresnes.

Dix minutes après, il était de retour près de la veuve qu’il trouva rassérénée, assise devant une bouteille de fine et occupée à griller des cigarettes. La Prévôté était partie; la porte se trouvait libre de baudriers jaunes. Les bonnes avaient abandonné définitivement la chambre du mort et tenaient compagnie à Madame. Le père Saça, vautré sur le canapé, se faisait frictionner à l’arnica par la cuisinière, déclarait qu’il souffrait de lésions internes et qu’il était estropié pour le restant de ses jours, bien sûr. Il jura qu’il intenterait un procès à Laurent et que Madame Truphot servirait de témoin, mais Mme Truphot ayant protesté qu’elle ne voulait pas d’esclandre, il parla alors d’un viager qu’on devrait lui faire et, comme il finissait d’ingurgiter un grog, il poussa de grands cris ininterrompus, exigeant qu’on fît venir un prêtre, car ses douleurs augmentaient... Certainement il ne passerait pas la nuit... La cuisinière affirmait qu’elle avait vu rôder des fantômes dans le jardin, qu’un esprit depuis une heure s’acharnait à lui donner des coups de pied dans l’estomac, qu’elle avait les sangs tournés, et que le saisissement allait la rendre hydropique. Tous ses gages désormais devraient passer en médicaments, certes elle aimait bien Madame, mais le service de Madame était trop difficile avec des événements pareils. Elle entrerait le lendemain à l’hôpital, après avoir fait constater son état; son dévouement ne pouvait aller jusqu’à mourir de gaieté de cœur pour Madame. Jules H., que les incidents avaient servi, car il restait maître du champ de bataille dont la veuve était le trophée, Jules H. victorieux de tous ses rivaux qui, pour la seconde fois, allait dormir avec Mme Truphot et profiter de la récidive pour sceller, sans doute, leur union de définitifs serments, fut obligé de fuir avec elle devant les piaillements ancillaires servant de prélude à leurs félicités nocturnes.

—J’ai l’foie décroché, j’ai pour l’moins attrapé une bonne hernie étranglée... j’sens déjà mes boyaux couler sur mes cuisses! J’veux ma suffisance, ma goutte et mon tabac pour l’restant d’mes jours, lamentait le père Saça.

—Qu’est c’qui m’gagnera mon pain quand je vas me gonfler d’eau comme un cuvier à lessive, et que j’suis condamnée à tomber un beau jour en cacalepsie, sur mes fourneaux, à la suite des souleurs de c’soir... Faut qu’elle assure ma vieillesse, appuyait la cuisinière.

—C’est elle qu’a fait mourir l’beau jeune homme, ce pauvre sculpteur d’en haut pour en hériter, surajoutaient Justine et Rose, l’autre bonne, en coulant leurs menaces dans la cage de l’escalier.

Dans les bras de Mme Truphot, pour qu’elle goûtât en toute béatitude les voluptés que propulsaient sa voltige amoureuse, le prosifère dut se porter garant qu’avec seulement deux billets de cinq louis, il apaiserait, le lendemain, la sédition de toute cette racaille.

Je termine ici, la publication de ces extraits d'un récit beaucoup plus long....

Ce texte extravagant, extrait du ''Salon de Madame Truphot'', paru en 1904, fut la cause de ruptures entre écrivains...

Il fut écrit par Fernand Kolney (Ferdinand Pochon) ; peut-être même arrangé avec la complicité de son beau-frère, l'écrivain Laurent Tailhade (1851-1919)...

Mme et M. Tailhade

Dans ce foisonnant roman, on peut y reconnaître, la veuve d'un M. Pruvost et son tendre secrétaire Jules Herman... On reconnaît l'anecdote jouée par Madame Prévost et Jules Herman à Tailhade ; quand ils emmènent la femme de Tailhade à Luchon, en espérant la « caser » auprès du jeune Frédéric Boutet … !

Dans d'autres passages, Jaurès est dépeint sous le sobriquet de Truculor, Achille Essebac sous celui de Cyrille Esghourde, Sébastien Faure est Aurélien Faible et enfin Octave Mirbeau devient Georges Sirbach.... Kolney va également s’acharner sur Alice Regnault, jusqu'à l'insulte ! Et, Tailhade finira par se brouiller avec Kolney...

 

En 1901, Tailhade – poète et anarchiste - ( après deux mariages) épouse Eugénie Pochon, sœur de son ami, Fernand Kolney. La mariée a vingt-deux ans de moins que l'époux. Madame Tailhade participe étroitement à la vie littéraire de son mari. Bonne cantatrice et excellente pianiste, ils faisaient un duo original lors de conférences.

Après sa mort, elle écrit plusieurs romans érotiques sous le nom de Marie-Louise Laurent-Tailhade...

 

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Villégiature à Suresnes... -4- Un mort...

Publié le par Perceval

Pour la suite, de ce véritable vaudeville, la connaissance d'autres personnages, me semble nécessaire :

- Molaert, exégète belge, « se réclamait d’un hellénisme transcendantal, (...) parlait le cophte et le sanscrit, par surcroît, disait-il, était venu à Paris, il n’y avait pas un an dans l’intention de prêter ses lumières à la renaissance triomphale du catholicisme... Il était présentement engagé dans un duel, pour lequel il devait se préparer...

Madame Gougnol : ''la Gougnol'', est la directrice à Montmartre d’une boîte dénommée le Théâtre Fontaine ; chez qui Molaert « vécut donc chez la Gougnol des jours consolateurs de toutes les disettes et de tous les déboires passés. », alors qu'il quittait sa femme enceinte...

- Un sculpteur, ancien ami de M. Truphot, avait atterri ici : - malade, après que deux médecins se soient disputés à son chevet, c'est Morbus qui tentait de le sauver ...etc

- Morbus : le docteur ès ésotérisme, ''sauve'' non pas avec de la vulgaire thérapeutique mais avec des passes et des incantations.

Suite des extraits :

L’Exégète belge n’avait pas cru pouvoir mieux choisir qu’en désignant comme témoins, Siemans, un compatriote, et le noble comte dont le nom jetterait sur cette affaire un lustre indéniable.

- L’adversaire de Molaert est un lâche, disait Fourcamadan; le voilà qui se dérobe piteusement. Il excipe que notre client n’est plus qualifié pour faire tenir un cartel à qui que ce soit. Alors, mon cher, nous allons porter la chose devant un jury d’honneur. Et nous vous avons choisi comme arbitre.

- Que ton incorporel résiste à l’attirance du Super-Monde... Les nitidités astrales ne doivent pas encore aspirer ton entéléchie... Que l’influx de mon rayonnement diffuse dans ta dolence la luminosité du pollen cosmique et curateur...

C’était Morbus qui continuait ses passes et ses exorcismes. La cloche du dîner sonna comme il descendait enfin, très rouge, remettant en hâte la redingote qu’il avait enlevée pour gigoter bien à l’aise. Il ne pouvait pas rester, non, la Truphot lui faisait beaucoup d’honneur en l’invitant, mais après ces séances, outre qu’il était exténué, il devait se maintenir à jeun, sous peine de perdre son pouvoir de médium: car l’émanation occulte qu’il hébergeait ne pouvait entrer en contact avec de viles nourritures. Un autre jour, il se ferait un plaisir de revenir. D’ailleurs on pouvait être sans inquiétude, le malade était sauvé. Et il demanda seulement à la veuve si elle ne possédait pas, par hasard, un bout de ruban violet, un cordonnet quelconque, car il avait perdu là haut ses palmes académiques. Un mauvais tour, sans doute, de quelque esprit plaisantin. La veuve donna un vieux ruban de corset, et il partit, après avoir refait le nœud de sa rosette, en serrant les mains de J. H. et de Modeste Glaviot qui, venant du jardin, rapatriait à pas lents sa déconfiture.

On ne pouvait pas se mettre à table, car la comtesse et Sarigue ne s’étaient pas encore fait paraître. Puis la cloche du dîner n’avait pas ramené non plus Siemans qui était allé faire un tour durant l’après-midi. Il sonna enfin, accompagné de Molaert lui-même, qu’il amenait dîner, tous deux les bras encombrés d’articles d’escrime, fleurets, masques, plastrons, gants à crispin, sandales. Ils avaient même une boîte de pistolets de combat.

- Demain, dès la première heure, dit Siemans à J. H., nous allons faire des armes; il faut que Molaert s’entraîne dur et puis quand il sera sûr de son coup, il giflera en plein café le bonhomme de la Gougnol qui est cause de tout; alors celui-ci sera bien forcé de marcher.

Ce dont il ne se vanta point, c’était d’une scène affreuse dont ils avaient été victimes près des cafés du pont. Ils s’étaient heurtés subitement à la femme de Molaert qui avait dû, pour ne pas périr de faim, utiliser sa maternité en se plaçant comme nourrice dans une famille bourgeoise. A la vue de son mari elle avait laissé là l’enfantelet qu’elle poussait dans une petite voiture et s’était jetée les ongles en avant à la face du Belge. Tout en prenant les consommateurs des terrasses à témoins, elle l’avait traité de sale entretenu, de marlou, etc.

- Si ce n’est pas une indignité, hurlait-elle, moi qui suis d’une bonne famille, dont le père est commandant de la garde civique à Molenbeck, je suis obligée de vendre mon lait, pendant que ce cochon, mon mari, vit aux crochets d’une gaupe...

Les deux hommes avaient dû fuir sous une averse de huées et devant l’approche des torgnoles, car la foule avait pris parti pour la femme. Siemans et Molaert en étaient blêmes encore.

Comme le couple Sarigue ne descendait toujours pas, la Truphot monta frapper à leur porte en les traitant de paresseux. Au bout d’un quart d’heure, on les vit venir, les yeux battus, les joues vernissées par la salive et les succions d’amour, mais très dignes l’un et l’autre. Alors une scène inénarrable eut lieu. A leur vue, la veuve entra en ébullition; une flambée de pourpre irradia sa face parcheminée, cependant que des frissons secouaient son buste maigre. La tête penchée en avant, elle avançait et dérobait le cou, cherchant sans doute à ramener du fond de sa gorge une salive que l’émotion avait fait disparaître.

Et tout à coup, elle se précipita, se rua sur eux, les flairant, les frôlant avec des délices visibles, leur prenant les mains, les approchant pour les réunir, après avoir dessiné dans l’air un geste qui commandait le silence. Alors, debout devant eux elle se mit à détailler d’une voix volubile quoique chevrotante tous les défauts du comte de Fourcamadan. Leur sort l’attendrissait, elle, qui voulait voir tout le monde heureux; elle qui ne pouvait souffrir, près de soi, le marasme sentimental des gens ayant mal convolé. Et son émoi était tel que ses phrases s’entrecoupaient d’une abondante larmitation. Oui, le mari était joueur, coureur et quelque peu aigrefin. Par surcroît, il avait des maîtresses, toutes les souillons des petits théâtres montmartrois qu’il entretenait avec l’argent soutiré à sa belle-mère. Certes, la comtesse qui était jeune ne pouvait consentir à lier pour toujours sa vie à celle d’un si triste monsieur. Par miracle, elle avait rencontré Sarigue, un cœur généreux et chevaleresque qui avait beaucoup souffert, mais que le malheur avait ennobli. Dignes, ils étaient l’un de l’autre. Et, elle, la Truphot, aurait la consolation d’avoir coopéré à réparer une monstrueuse iniquité du sort, de leur avoir donné le bonheur. Oui, leur mère leur avait octroyé la vie sans savoir; elle les gratifiait du bonheur, ce qui était bien davantage... Désormais,[194] s’ils n’étaient point des ingrats, ils n’oublieraient pas sa maison...

Elle fit une pause, pendant laquelle elle étancha son ruissellement, puis brusquement questionna:

- Voulez vous être fiancés par moi? Voulez-vous, devant nous tous, prendre l’engagement définitif d’être l’un à l’autre jusqu’à la mort, en attendant que j’aide de tout mon pouvoir au divorce que nous sommes assurés d’obtenir?...

La comtesse et Andoche Sarigue, enchantés de leur essai préalable, se regardèrent. L’oariste entre ces deux futurs époux fut très court. Un sourire marqua la bonne opinion qu’ils avaient l’un de l’autre et la haute estime en laquelle ils tenaient leur savoir et leur entraînement réciproques. Spontanément, lui, d’une voix chaude, et elle, la fiancée, d’une voix timide, répondirent oui.

La paranymphe, alors, se dressa sur les pointes, se recueillit un moment et fit sur leur tête circuler ses bras osseux, en un geste de bénédiction digne de l’antique. Puis elle leur donna la double accolade, durant que J. H., Siemans, Modeste Glaviot et Molaert venaient, à tour de rôle, féliciter les deux amants, que la Truphot avait promis l’un à l’autre avec non moins de dignité que son mari pouvait en avoir mis jadis à distribuer l’hyménée légal.

 

En ce moment, Justine, la bonne, dépêchée près du malade revint dire qu’il était très tranquille, apaisé désormais, les paupières closes et les doigts roulant les draps de son lit, d’un geste machinal et continuel.

Le dîner auquel Madame Laurent, qui préparait son départ, n’assista pas, fut morne bien qu’un peloton de bouteilles de crus notoires constituassent un abreuvoir stimulant. Siemans, seul, était à nouveau placé devant sa fiole de lait cacheté, car il ne buvait que du lait pour ne pas abîmer son teint ni la roseur de ses branchies. La veuve et Modeste Glaviot paraissaient maintenant accablés. Aussi, dans l’espoir d’écarter l’idée qui pourrait leur venir à l’un et à l’autre d’atténuer l’amertume de leurs pensées en s’appariant et en couchant ensemble, Jules H. déclencha une faconde inaccoutumée.

Il donna la réplique à la comtesse de Fourcamadan que ses dislocations passionnelles avaient mise en veine, à l’encontre de Sarigue, et qui citait des calembours de son mari,—la seule chose qu’elle regretterait de lui, affirmait-elle. Tous deux réhabilitaient le vaudeville que l’Odéon, du reste, venait de rénover. Mais ils tombèrent d’accord pour honnir le drame ibsénien. La comtesse énonça qu’elle n’avait jamais pu supporter la pièce de Bjornston, où «je vous le demande un peu, sept jeunes femmes viennent affirmer à la queue leu leu qu’elles ont perdu la foi» et le gendelettre lui donna raison. Il voua «le génie fuligineux du Nord» à la réprobation des artistes et des gens de goût. Puis tous deux, par ricochet, se mirent à esquinter Verlaine et à exalter Rostand et Alfred Capus, deux talents bien français au moins ceux-là, et qui avaient réalisé ce tour de force de conquérir le public, de lui nouer les entrailles d’une émotion de bon aloi, en répudiant la langue française et tout esprit inventif. Jules H., aussi, avait trouvé un solécisme dans Baudelaire et un autre dans Mallarmé. Glorioleux il les signala. L’auteur des Fleurs du mal avait écrit dans sa préface: «Quoi qu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris.» Mallarmé dans les Fenêtres parlait «d’azur bleu». Molaert fut, lui aussi, très verbeux. Il expliqua que le sort l’ayant uni à une femme sans culture, à un être fruste, à un « tas quasi informe de vile matière », qui ne comprenait point l’ascèse des pures intelligences vers les sublimités mystiques, il avait dû s’en séparer. La Providence, alors, l’avait fait entrer en conjonction avec Madame Gougnol, un noble esprit, qu’il avait ramené à Dieu, après lui avoir ouvert les yeux sur les splendeurs chrétiennes.

Tous les deux désormais voulaient vivre d’une existence liliale, dans la contemplation sereine des mystères catholiques, purifiant, rédimant leurs corps souillés, par la flamme ravageante et délicieuse que coulerait en leur être la continuelle lecture, la patiente méditation des textes inspirés. Certes, leurs corps étaient toujours peccables; ils n’étaient point arrivés à conquérir d’un coup l’abstraction des basses attirances, mais avant peu, ils n’auraient plus d’autre contact que les effusions purement spirituelles. Déjà, Madame Gougnol avait chassé la volupté des rapprochements sexuels: elle n’éprouvait plus d’autre joie que d’apaiser son ami encore tenaillé, lui, par l’esprit du mal et les affres de la concupiscence charnelle. Si l’un d’entre eux avait pu sortir ainsi du cycle scélérat où le Malin tient l’humanité prisonnière, c’était une preuve manifeste que Dieu veillait et leur avait conféré la Grâce. Sa guérison à lui n’était qu’une affaire de temps, et ils entreraient sûrement dans la gloire sereine des prédestinés. Ce ne serait plus alors que l’embrassement de deux esprits victorieux, le coït immarcescible des âmes.... Et il citait Ruysbroëke l’admirable, évoquait sainte Thérèse, Marie d’Agréda, saint Alphonse de Liguori, Angèle de Foligno. Mais, comme il finissait d’élucider son ichtyomorphie à l’aide de saint Thomas d’Aquin, la femme de chambre survint, terrifiée.

- Madame! madame! il est mort! cria-t-elle, effondrée tout à coup sur une chaise, dans une crise nerveuse, pendant que des pleurs convulsifs glougloutaient sur sa grosse face ridée. On courut voir. En effet, le pauvre diable de typhique était trépassé, et, maintenant, la bouche crispée, ses paupières ouvertes montrant la sclérotique jaunâtre des yeux révulsés, il s’agrippait aux draps qu’avait roulés en boudins, pendant une heure, son tic acharné de moribond.

Cela jeta un froid. Modeste Glaviot, Sarigue et la comtesse parlaient de s’en aller et complotaient même leur départ à l’anglaise, d’autant plus que l’endroit était contaminé et que le coli-bacille devait pérégriner bien à l’aise dans cette maison sans antisepsie. Cependant la Truphot fut à la hauteur des circonstances. Elle exigea qu’on la laissât seule après qu’on eût apporté deux bougies, le rameau de buis et le grand crucifix de sa chambre. Alors, elle tomba à genoux et pria longuement, puis quand elle se fut relevée, sanglotante et toute émérillonnée par les larmes, elle manda Siemans et lui enjoignit de courir à l’église, de s’adresser à l’abbé Pétrevent, son confesseur, de le prier de venir et de lui rapporter de l’eau bénite. Elle voulait que le défunt reçût le sacrement pour n’avoir rien à se reprocher. Car Dieu est une Entité très formaliste, il exige que les nouveau-nés, pour être rachetés, soient saupoudrés de sel et traités telle une entrecôte, et il n’accueille les morts, dans les dortoirs de l’au-delà, que si ces derniers ont été préalablement assaisonnés d’huile et accommodés ainsi qu’une escarole. Mais Siemans préféra charger Jules H. de la commission, dans la crainte de rencontrer la femme de Molaert qui avait déclaré « qu’elle saurait bien les retrouver », lorsqu’ils galopaient tous les deux.

Justement, comme le prosifère ouvrait la porte, une femme exagérément mamelue, coiffée d’un bonnet tuyauté auquel pendait un grand ruban outre-mer, en tablier blanc à poches que gonflait l’hypertrophie de deux énormes mouchoirs ayant dû servir dans la journée à torcher l’enfançon, surgit à l’improviste et irrupta dans la maison. Elle vociférait avec un fort accent belge.

- Où est-il ce sale maq.... cette ordure qui m’a jetée dehors pour se faire entretenir par une guenuche... Je veux l’étrangler... sayes-tu... Il fallut que la Truphot, dont la maigre natte grise s’était dénouée dans son émotion et coulait derrière son dos, à peine plus grosse qu’un lacet de soulier, lui expliquât qu’il y avait un mort dans la maison, lui promît de s’occuper d’elle et lui donnât vingt francs pour qu’elle consentît à s’expédier dans les lointains.

Toute la maisonnée finit par se réfugier dans le salon, après avoir décidé que les deux bonnes passeraient la nuit près du mort et le veilleraient à tour de rôle. La cuisinière devait leur préparer du café véhément; de plus une demi-bouteille de rhum Saint-James et un paquet de cigarettes leur seraient attribués, car les bonnes, chez Madame Truphot, qui n’était pas une bourgeoise selon qu’elle aimait à le déclarer souvent, avaient le loisir de fumer le pétun comme leur maîtresse après chacun de ses repas. Mais elles furent en partie exonérées de cette corvée. Au chevet du décédé elles trouvèrent Madame Laurent qui veillait silencieuse. Malgré tout son désir de quitter cette sentine, elle n’avait pas cru devoir se dérober devant cet hommage à la douleur humaine et à la majesté de la mort.

Le salon, qui attenait à la salle à manger et ouvrait aussi sur le jardin, était, comme toutes les autres pièces, meublé de vieilleries et de rogatons d’un bric-à-brac sans discernement. Des guéridons Louis XVI, pieds-bots et vermiculés, faisaient face à des consoles Louis Philippe, d’un acajou semé de dartres; des fauteuils pompadour en faux aubusson alignaient leurs marquises en casaquins, que les mouches et les mites avaient variolées; un canapé hargneux s’embossait dans un angle pour mieux travailler la croupe du visiteur de ses pointes sournoises dissimulées sous une soie enduite de tous les sédiments humains. Une vieille tapisserie, acquise pour cinq louis à l’Hôtel des Ventes, devant laquelle, sans doute, des générations et des générations de hobereaux et de bourgeois avaient flatulé et mis à jour, à la fin des repas, toute l’imbécillité congénitale dont ils étaient détenteurs, pendait lamentable, et évacuait sa scène flamande, par la multitude polychrome de ses ficelles désagrégées. Puis c’était un invraisemblable fouillis d’abat-jour en dentelles huileuses, de lampes dignes de la préhistoire, un chaos de terres cuites atteintes de maladies de peau, dont la plastique avait succombé dans les successifs déménagements, qui se poussaient partout, haut-dressées sur des selles. Et derrière tout cela, les chiens de Madame Truphot, Moka, Sapho, Spot et Nénette, qui couchaient dans la pièce, circulaient hypocritement, flairant le pied des meubles et levant la patte sur les étoffes suppurentes et dans les coins d’ombre propice.

A suivre : Les Esprits, le mari...

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Villégiature à Suresnes... -3-

Publié le par Perceval

- Hein! mon petit, dit-elle, remise, en désignant du pouce ramené en arrière la chambre de l’adultère et de l’index tendu la pièce où se débattait le moribond, ici la Vie; là-bas, la Mort! l’éternelle antithèse! et chez moi, dans la même minute... Est-ce assez décadence et XVIIIe siècle?... On ne dira plus maintenant que je ne suis pas une artiste, bien que je ne sois plus de l’école romane et que j’aie répudié l’allure inspirée apte à vous faire sacrer telle par les imbéciles...

Alors entraînant la veuve dans le jardin où l’effort désespéré de quelques lilas atteints d’étysie avait abouti à de maigres thyrses dont les folioles, flétries et dispersées par la brise tiède, tachaient la terre d’un rose évanescent, sous un petit tilleul ceinturé d’une frange sanglante de géraniums, Jules H., rechaussé, se mit en devoir de lui placer son boniment. La tête penchée, en une pose d’amoureux élégiaque, il flûta la chose d’une voix attendrie...

—Ah! si sa chère Amélie voulait! Comme on serait heureux... pas plus tard, non, tout de suite... Quelle place on se taillerait à deux dans la littérature! Déjà... elle pouvait se faire connaître dans la Revue héliothrope... La signature Camille de Louveciennes deviendrait avec un peu d’effort... une signature bientôt prépondérante parmi celles de son sexe qui ont conquis leur public... Et puis son livre, Eros et Azraël, qu’ils allaient écrire à deux, quel triomphal succès, on en pouvait escompter déjà sans trop d’optimisme. Lui y mettrait son sentiment du paganisme, sa passion, sa fougue, l’humour qui le spécialisaient au Napolitain; elle sa conception originale de la vie, son alacrité souveraine et sa facilité d’émotion...

Ils allaient perpétrer un chef-d’œuvre, certainement, le chef-d’œuvre attendu des foules lasses enfin d’apaiser leur fringale dans le restaurant à vingt-deux sous de l’esthétique contemporaine... La Truphot l’avait pris au cou, nouant autour de son faux-col, dans un bel élan d’enthousiasme, ses deux vieilles mains parcheminées que boursouflaient les ficelles violâtres de ses veines engorgées...

—Ah! merci, Jules, je n’attendais pas moins de votre noble cœur... On a plaisir à vous aimer... Vous êtes reconnaissant au moins... Oui... Oui... C’est entendu, mais allons faire de grandes choses... Si je pouvais être Desbordes-Valmore ou qui sait? une George Sand tardive, toi alors peut-être serais-tu Musset à ton tour, dis? On a vu des choses plus inattendues, et entre nous il n’y aurait point de Pagello, va... Et elle se mit à l’embrasser à pleine bouche en des baisers qui rendaient un bruit d’ossements, mais dont l’horreur n’arriva point cependant à tempérer le délire intime de J. H., en lequel une voix profonde clamait intérieurement: tu touches à la Fortune, ô favori des dieux!

Cependant Mme Truphot semblait ne pouvoir encore tenir en place. Elle rajustait à grand renfort de tapes et de tractions sa jupe et son corsage, à l’ordinaire pleins d’hostilité et de mésestime l’un pour l’autre, qui ne pouvaient consentir à la stabilité, et dont la course à travers les escaliers avait encore outrecuidé la répulsion chronique qu’ils éprouvaient à se conjoindre. Et voilà qu’à nouveau elle tirait Jules H. derrière elle, en le tenant par le bout des doigts.—Venez... j’ai quelque chose encore à vous montrer...

Parvenus ainsi à l’extrémité de l’allée principale qui ondoyait, bordée par des tentatives de végétation avortée, ourlée de maigres et impubères arbustes, tordus et recroquevillés, n’ayant pas cru devoir mieux faire, évidemment, que de copier la convexité dorsale de leur habituel éducateur, le père Saça, le prosifère et la veuve débouchèrent à quelques mètres d’une tonnelle faite d’un lattis de bois peint en vert, adossée elle-même à une tente de toile bise. Et de cette tonnelle, une envolée de rire frais et moqueur montait, emperlant le silence de ce jardin râpé d’une ondée de notes cristallines...

- Savez-vous ce qui se passe là? disait la veuve. Eh bien, Modeste Glaviot est en train de réussir ce que vous avez raté tout simplement... petit maladroit... Ce soir Madame Laurent sera sa maîtresse... J’ai déjà préparé leur chambre à côté de celle de Sarigue... Hein? les nuits de Suresnes, quand nous écrirons cela dans mes mémoires!

Sans doute, les choses ne devaient pas aller aussi facilement que le pensait Mme Truphot car, tout à coup, des intonations cassantes, remplaçant les rires, parvinrent jusqu’à elle et à son actuel gigolo.

Dans la tente de toile où ils s’étaient glissés à pas feutrés, le couple savoura nettement ce tronçon de dialogue.

Modeste Glaviot grasseyait de sa voix molle et Madame Laurent lui donnait la réplique.

- Je vous assure que je suis un amant très discret, chère madame. Je n’ai jamais aimé que vous! Avec moi ce serait la sécurité parfaite. Lorsqu’on a le bonheur d’être remarqué par une femme du monde, la discrétion, n’est-ce pas? devient une règle morale. Quand bien même, sachez-le, toute la littérature affirmerait que vous êtes ma maîtresse; par la plume, par la parole et par les actes, je mettrai la littérature à la raison. J’irai même plus loin, quand bien même vous crieriez partout que je suis votre amant, je vous démentirai sans trève ni repos...

Et l’on entendit son poing qui heurtait le bois de la charmille en un geste de matassin.

Un rire arpégé s’éleva.

—Eh bien! c’est entendu. Dès que ma nature pervertie m’enjoindra de goûter à un nègre, vous pouvez être assuré que je vous choisirai la veille, pour que la transition ne soit pas trop brusque...

La Truphot et J. H. virent alors Madame Laurent sortir, le torse redressé, son érugineuse chevelure flambant dans un rais de soleil comme une coulée d’or roux, la pointe de l’ombrelle dardée en une défense répulsive vers Modeste Glaviot, contre la poitrine de l’histrion pâle de colère qui renonça cependant à la poursuivre..

Une heure durant le pître avait mis en œuvre toute sa politique et toute sa stratégie pour circonvenir la femme de l’auteur dramatique. Il avait peint son amour avec les meilleurs vers de son répertoire, allant même jusqu’à lui décerner, debout devant elle, deux ou trois de ses plus déterminants Merdiloques. Il lui avait fait entrevoir que son mari était fini, et que, jolie comme elle l’était, il ne lui fallait pas s’attarder davantage avec un homme dont l’art était inacceptable. Madame Laurent l’avait laissé s’exténuer dans son discours, paraissant même l’encourager par des silences ou des rires qu’il avait escomptés favorablement; puis, selon qu’elle en avait coutume avec tous les crétins qui l’assaillaient, elle l’avait finalement exécuté sans retour possible. Maintenant, l’ombrelle rouge sur l’épaule, elle rejoignait la maison d’une allure lente et placide.

La Truphot rageait à froid. Jules H., réhabilité par l’échec de l’autre, se pavanait dans un sourire béat. Hé, hé! il n’y avait pas que lui qui ratait Madame Laurent. Mais comment diable, était elle venue, seule, à Suresnes?

Ce que le gendelettre ignorait, c’était la machination de Mme Truphot pour obtenir ce résultat. Elle avait joué gros jeu, très gros jeu, dans la certitude que Modeste Glaviot l’emporterait sans difficulté. Laurent s’étant trouvé dans la nécessité d’aller passer deux jours à Bruxelles pour diriger la mise à la scène d’une de ses pièces, la Truphot, au courant de la chose, avait fait expédier de cette ville à sa femme une dépêche fausse—signée de lui Laurent—et lui conseillant de se rendre à Suresnes où elle était invitée et d’y attendre son retour. Le truc devait bien se dévoiler tout seul, plus tard, mais cela n’aurait plus la moindre importance puisque Madame Laurent serait alors la maîtresse de Glaviot et que le mari, à la rigueur, ne pouvait rien contre elle. Certainement il crierait, mais il lui serait impossible de se venger d’une façon efficace. Adresser une plainte au Parquet pour faux? c’était faire éclater son cocuage et ce n’était du reste pas dans les mœurs de l’auteur dramatique de se plaindre à la police. Même s’il s’avisait de conter la chose dans Paris, on ne le croirait pas. Pourquoi la Truphot lui aurait-elle joué des tours aussi noirs puisqu’elle n’y avait en somme aucun intérêt visible, aucun mobile discernable? Donc si quelques petits ennuis étaient présumables, ils ne balanceraient pas sa joie d’avoir enfin détruit la quiétude de Laurent et d’avoir ourdi un collage de plus. Et puis n’était-elle pas belle joueuse? Si la chose avait été exempte de tout aléa elle n’aurait point éprouvé, en s’y risquant, la forte émotion de celui qui s’en remet à la chance du soin de décider.

Installé maintenant dans un rocking d’osier, les jambes étendues, Jules H. tirait de larges bouffées d’un cigare bagué de rouge prélevé dans la provision de Mme Truphot et il promenait sur la villa, le jardin, et tout ce qui l’entourait le sourire protecteur du Monsieur qui en sera bientôt le propriétaire légitime. On devait dîner dans la salle à manger ouvrant de plain-pied avec ses trois baies sur la petite cour, d’où l’on découvrait le bois de Boulogne, les cubes blanchâtres, le hérissement de la masse imprécise de Paris. Le jour agonisait, les frondaisons du bois, la masse des taillis qui dentelaient l’horizon par delà la Seine, se violaçaient, enlevés en crudités sombres par le ciel frotté de cendre rose, des nuages mauves s’étiraient, indolents et paresseux, ouatant l’ithyphallique tour Eiffel d’écharpes couleur d’améthyste, et le soleil sombrait en une hémorragie d’or et de rubis, pendant que la ferveur sereine du soir conquérait lentement les êtres et les choses. Par la fenêtre de la chambre du typhique des bouffées de paroles arrivaient.

A suivre … : La mort, les Esprits, et le mari ...

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Villégiature à Suresnes... -2-

Publié le par Perceval

Villégiature à Suresnes... -2-

Le dimanche, les Parisiens viennent comme des touristes à Suresnes.

La gare de Suresnes-Longchamp est située sur le territoire de la commune de Suresnes, à proximité de l'hippodrome de Longchamp, elle est inaugurée avec la ligne le 1er mai 1889; en plus des trains réguliers, elle accueille de nombreux trains facultatifs les jours de fête et de courses à l'hippodrome de Longchamp, situé sur l'autre rive de la Seine, d'où son nom. Beaucoup de Parisiens l'emploient aussi pour se rendre aux guinguettes, qui bordent à l'époque les quais de Seine de Suresnes

* Suite du récit : Extraits …

Trois jours après, Jules H. trouva dans son maigre courrier une lettre de ''la Truphot'' le conviant à venir dîner à Suresnes, dans la villa où elle passait une partie du printemps et qu’elle avait rejointe depuis l’avant-veille. Venu par la gare du haut.... (…)

Il se trouva soudain prisonnier d’un extraordinaire écheveau de ruelles tortueuses et puantes qui dispersaient une pestilence de souterrain mal famé, venelles serpentines bordées de maisons dont les murailles découragées (…)

D’invraisemblables négoces s’abritaient en ces endroits. En nombre incalculable, des marchands de vin, aux vitres boueuses, au sol de terre battue constellé de crachats, dispensaient les litharges, les furfurols et les trois-six aussi redoutables que le venin du trigonocéphale ou les prussiates sans appel. (…) Des pâtisseries sanieuses élaboraient des tartes aux mouches, des flans à la stéarine, des chaussons aux pommes fourrés d’une gélatine couleur de beurre d’oreille, des éclairs au cambouis et des babas spongieux dont les gamins rôdeurs, aux morves verdâtres, arrêtés un instant devant la boutique, suçaient le simili-rhum, insidieusement. Plus loin, des charcuteries s’ouvraient en contre-bas de la chaussée, Des triperies défilaient avec toute leur affreuse boyauderie appendue aux crocs de fer de l’étal (…)

Des papeteries venaient ensuite rayonnant sur le dehors, par la porte entr’ouverte, la tiédeur ammoniacale de l’urine de chat, et dans lesquelles de vieilles dames en bigoudis et en lunettes régnaient sur des parallélipipèdes de pains à cacheter, des feuilles de soldats coloriés ou sur les volumes visqueux des œuvres de Dumas père, tout en sortant de-ci, de-là, sur la devanture, pour fixer à nouveau, sous l’épingle de bois, le dernier numéro du Petit Scélérat illustré ou de la Lune du dimanche représentant, pour l’éducation artistique des masses, «Tolstoï excommunié par le Saint-Synode» ou bien «le Roi de Portugal au tir aux pigeons»: (…) Deux ou trois marchands de frites maniaient la boîte à sel au-dessus de leur cuvette de fer blanc, où chantait une graisse évidemment prélevée—à en juger par sa mofette—sur les laissés-pour-compte d’équarrisseurs. (…)

La sortie des courses de Longchamps commençait et Jules H., dans la rue principale, tenaillé par l’envie de s’offrir l’apéritif avant les agapes de la Truphot, stationna amusé de cette foule suscitée comme par miracle. Le pont était noir, le bois par toutes ses allées vomissait des multitudes en marche; les ombrelles claires, les toilettes polychromes des femmes, les dos sombres des hommes roulaient sous la poussière dense, les cris d’appel, la galopade des voitures déferlant comme une déroute, les cornes beuglantes des autos laissant derrière eux un sillage empesté. Et subitement les trois cents mètres de chaises des limonadiers voisins du pont furent emportés d’assaut parmi un hourvari prolongé. Chaque dimanche d’été et même souvent le jeudi, la petite localité suburbaine voyait ainsi la foule agitée des parieurs s’abattre, lasse d’émotions, à la terrasse de ses cafés. (…)

Parmi les élégances des filles de music-hall et des bookmakers endiamantés qui, dédaigneux des viles promiscuités, se hâtaient vers la gare voisine, passaient des spirales continues de bicyclistes échauffés, venus de Versailles ou du bois. Ceux-ci ne s’arrêtaient un moment devant la stimulante absinthe que pour transsuder à l’aise sous le maillot et exhiber, en des dialogues semés de mots techniques, le paupérisme de leur entendement. Et des terrasses dont les cafés obstruaient la rue jusqu’à la chaussée, montait une rumeur sourde coupée de strideurs et de vociférations, car des gens discutaient avec passion, en brandissant des journaux de couleur, sur l’issue du prochain handicap, ou sur le brio d’un jockey célèbre qui n’avait pas son pareil pour rafler, chaque réunion, à la pelouse par un beau coup, deux ou trois mille louis de ses paris. (…)

Des tramways vacarmeux passaient saturés de voyageurs agglutinés les uns aux autres, durant que le flot des turfistes attardés dégorgés par le bois coulait impitoyablement. (…)

Et dans le calme du bois proche et de la Seine endormie, que pointillaient d’or, de chrome ou de vert, les lucioles des bateaux amarrés, jusqu’au dernier train, les vociférations des poivrots, les chansons ordurières, les appels aigus des femmes, les paquets de clameurs des «sociétés» qui en étaient venues aux mains, perforaient le silence impuissant à triompher. (…)

L’antique Suresnes du bord de l’eau, frais et feuillu, au dire des vieux conteurs, n’existait plus. (…) Sur les hanches de la colline, s’érigeaient maintenant, à l’exclusion de tout accessoire bucolique, de nombreuses propriétés (…) Il y avait là des maisons normandes, des terrasses à l’italienne, des isbas russes et des castels gothiques, (…)


Dans la villa de Truphot dont le père Saça, le jardinier, un vieil homme courbé qui marchait ployé en deux pour avoir, sans doute, pendant quarante ans, biné des salades et repiqué du céleris, vint lui ouvrir la porte, le gendelettre fut étonné de l’inaccoutumé silence. A l’ordinaire, la maison d’été de Mme Truphot s’emplissait continuellement d’un bruit de vie surexcité car il lui fallait toujours deux ou trois couples, de préférence hilares, énamourés et jacasseurs.

—Chez moi, disait-elle, on décamérone et l’on ne s’ennuie jamais.

Cette fois, tout semblait dormir; nul bruit ne s’élevait de l’intérieur et le prosifère eut un instant de crainte à l’idée que la Truphot pouvait ne pas l’avoir attendu. Lui, qui apportait à la veuve l’offre d’une collaboration à la Revue Héliotrope où elle ferait la critique d’art, les Salons et les Expositions! Même, il lui avait trouvé un joli pseudonyme littéraire; elle épaulerait ses articles de cette charmante signature: Camille de Louveciennes. (…)

Après avoir longé l’étroite courette resserrée entre la façade de la villa et le petit pavillon délabré servant de logement au concierge jardinier, courette qui aboutissait à un jardin en contre-bas de plusieurs mètres, Jules H. se désespérait.—Ça y est, se disait-il, la Truphot a filé sur Paris..

Enfin il poussa une porte ouvrant de plain-pied sur le pavé capricieux et moussu de la petite cour, et il se trouva nez à nez avec la veuve..

- Ah! le malheureux! le malheureux! il a ses bottines, clama-t-elle, à sa vue, les bras dressés, et ses mèches grises encore plus envolées qu’à l’ordinaire devant le saugrenu que présentait, pour elle, l’équipage de J. H. en ce moment. Celui-ci, en désarroi, considérait ses pieds, ses escarpins à 12,50; même, il n’était pas loin de leur concéder un air avantageux.—Mais oui, Amélie, répondait-il d’un air tendre, mes bottines... qu’est-ce qu’elles ont donc?... La Truphot, appelait la bonne.

- Justine, vite, déchaussez-le; ah! le pauvre, c’est vrai, il ne sait pas!... Et elle poussa le gendelettre sur une chaise pendant que la femme de chambre s’acharnait après les boutons. Atterré, Jules H. se laissait faire, non sans mauvaise grâce car il n’était pas très sûr de l’impeccabilité de ses chaussettes. Dieu fasse qu’un orteil indiscipliné et malicieux ne se soit pas avisé de tenter une randonnée au travers d’une des nombreuses reprises conditionnées par sa mère en ses heures de loisir.

- C’est sûrement une épreuve, pensait-il,... les vieilles femmes ont souvent de ces idées baroques.. celle-ci avant de m’épouser veut m’évaluer à sa manière... Mais déjà la Truphot l’entraînait, le tirant par le bras au travers de l’escalier.

- Surtout, pas de bruit, mon petit, disait-elle, montez le plus doucement possible... le moindre craquement ferait tout rater... Et elle poussa à demi une porte feutrée d’une épaisse tenture...

Dans la pénombre de la pièce aux rideaux tirés, donnant sur le jardin, Jules H. aperçut un lit défait dont les draps en désordre tordus comme des linges mouillés, traînaient sur le tapis, et, dans ce lit, rougeoyait, congestionnée, la face barbue de brun d’un homme d’une trentaine d’années, aux joues caves, aux yeux cerclés d’un croissant violet, qui paraissait délirer en une fièvre violente car il agitait les bras convulsivement et proférait des phrases sans suite.

- Ah! la sacrée chauve-souris, hurlait-il... la v’là qui vient sur moi..., pan... (…)

Il reprit haleine et se précipita sur la Truphot et Jules H. totalement médusé qu’il venait d’apercevoir:—Aidez-moi, cria-t-il, il faut placer son lit dans l’axe magnétique de la terre ou sans cela, il va se dissocier dans le Devenir... Ce qui voulait dire, sans doute, que, sans cette précaution, le malheureux allait trépasser... Maintenant la veuve et son compagnon s’arc-boutaient à la couche ravagée...

—Pas comme cela, reprenait l’homme... l’axe magnétique de la terre est dans la direction Nord-Sud... Comment, êtres inconsistants et sans fluidité, n’avez-vous pas encore reçu ce primordial Savoir?... Et il les chassa tous deux avec des gestes exorcisateurs pendant que, tout seul, il s’agrippait aux matelas sur lesquels le fiévreux continuait à trépider et à panteler sans arrêt...

Dans le corridor, Jules H. était vert; il fallut que la Truphot le menât dans la salle à manger et lui fit avaler coup sur coup deux verres de raspail pour qu’il reconquît la salive et l’usage de ses cinq sens. Alors, elle expliqua: le pauvre diable qu’il avait vu dans le lit était un sculpteur, un ancien ami du temps de M. Truphot, perdu de vue depuis cinq années environ. Le vendredi de la précédente semaine, il y avait par conséquent neuf jours, un fiacre était venu le déposer à sa porte, grelottant déjà la fièvre. Un camarade qui l’accompagnait l’avait informée que, se sentant malade et désargenté, le manieur de glaise avait demandé à être conduit chez elle, sachant combien elle était bonne et assuré d’avance qu’elle ne le laisserait point aller à l’hôpital. (…)

- Venez encore que je vous montre quelque chose. Avec moi, il faut toujours s’attendre à l’imprévu.. Vous n’avez pas froid, n’est-ce pas? Vous pouvez marcher encore un peu sur vos chaussettes?

Et, le faisant grimper devant elle jusqu’au second étage, elle s’engagea dans un étroit couloir de service; puis posant le doigt sur les lèvres pour lui recommander le silence, elle écarta une tapisserie masquant à l’intérieur une porte dérobée, tout en collant sa main à plat sur la bouche de J. H. pour étouffer d’avance un probable cri d’étonnement.

Dans la chambre meublée de pichtpin et tendue de cretonne rose, dans le lit de milieu, ce n’était plus un moribond qui s’agitait dans les bonds d’agonie. Non, cette fois, c’était un couple, sans doute apaisé par les préalables conflagrations épidermiques, qui dormait placidement enlacé. Jules H. roulait de stupéfaction en stupéfaction. Un moment, il eut l’envie de mettre cette hallucination—car ce ne pouvait être qu’un phantasme—sur le compte du raspail.

Etait-ce possible?

- Parfaitement, répondit d’un plissement du front la Truphot interrogée d’un cillement d’œil. Oui, il ne se trompait pas. La comtesse de Fourcamadan dormait avec Sarigue, car le fils des croisés ayant eu l’imprudence d’amener ce dernier dîner deux fois chez lui, la comtesse, à la vue d’un amant si fatal, s’était mise à fermenter à un tel point qu’il avait fallu l’écumer au couteau de chaleur comme une pouliche de sang.

Et, connaissant que rien n’était plus agréable à la veuve que ces sortes d’aventures, les deux amants étaient venus requérir l’hospitalité pendant un déplacement de l’époux. Présentement, la femme du patricien se vautrait couchée en travers de la poitrine osseuse de Sarigue. Replète et courtaude, sa tête aux cheveux parcimonieux, aux petits yeux en virgule tapis dans un emmêlement de frisettes en chèvre de Mongolie, exprimait, dans le sommeil, tout l’infini des béatitudes. Ses joues de pâleur maladive, en paraffine scrofuleuse, étaient ocellées de taches rouges, de petites plaques d’herpès que l’excès du plaisir avait poussées au cramoisi véhément. (…)

A suivre …. : Adultère... Mme Laurent ?

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Villégiature à Suresnes... -1/5-

Publié le par Perceval

En cinq articles, je vous propose une ''récréation estivale'', avec ce récit extravagant, drôle, et typique - dans un milieu d'écrivains qui n'ont pas froid au yeux - d'une ''Belle Epoque'' plus vraie que nature ...

Ce texte qui suit, est l'un des extraits recopiés par Anne-Laure de Sallembier, qui proviendrait d'un manuscrit ou d'anecdotes qui lui auraient été rapportées... Des ''gens de lettres '' pourraient se reconnaître … dit-elle : aussi, les noms, ont été modifiés, pour n'offenser personne....

 

Pour faciliter la lecture de ces extraits, je présente quelques uns des protagonistes de ce récit '' à clés '', puisqu’ils font allusions à des personnalités connues ...

- Madame Truphot, ( qualifiée par le narrateur de '' la Truphot'' ou même de ''vieille femme''; son amant - Siemans - étant bien plus jeune qu'elle... ; à l'inverse du couple Laurent )... Le gros Siemans, est un Belge à la face poupine, qui rêve d'épouser '' la vieille'' …  « Il avait gagné sa fortune à écrire des partitions avec son beau-frère, le compositeur—car sa sœur avait épousé un vague maëstro roumain qui pastichait Wagner et intriguait pour accéder à l’Opéra-Comique. »

- Marie-Louise Laurent, ou Madame Laurent, nommée ici parfois ''la femme de l'auteur dramatique''...

- Jules H. ou ''gendelettre'' : il « avait débuté dans les lettres par un livre qu’il avait intitulé: Drames dans la Pénombre. Sa prose chassieuse et la molle pétarade de ses métaphores ataxiques y faisaient sommation à la Vie, aux Êtres, aux Choses, à l’Univers lui-même, de livrer, sur l’heure, l’atroce mystère de leur Absolu, non moins que l’incognescible de leurs Futurs et de leurs Au-delà. Il est inutile d’ajouter que tout ce qui vient d’être énuméré n’avait rien révélé du tout, hormis la seule inanité de l’auteur. »

Jules H. écrivain ''en peine'', est un habitué du cénacle de Madame Truphot, rue de Fleurus, qui, « deux fois par semaine, traitait des peintres, des orateurs, des gens de lettres et toutes sortes d’autres phénomènes. Peut-être de ce côté-là, y avait-il quelque chose à espérer. L’événement imprévu, la circonstance fortuite qui le tirerait d’affaire pouvait se produire dans ce milieu. Cependant il ne spéculait sur rien de précis, n’arrivait pas à fixer ni même à formuler son espoir. Enfin, il se tiendrait aux aguets de la moindre conjoncture. On verrait bien. Et il se représentait la femme, repassait son curriculum. »

Jules « était décidé; il coucherait avec la Truphot au premier soir. Ah! certes, ce n’était pas par débordement libidineux qu’il consentait à la chose; on ne pouvait pas espérer de la veuve des nuits dignes de l’antique Babylone, mais enfin, cela serait toujours plus rémunérateur que la littérature. Ainsi, il gagnerait loyalement la pension qu’elle lui avait fait entrevoir et qu’il ne pouvait plus espérer, puisqu’il avait raté Madame Laurent. D’ailleurs, s’il parvenait à supplanter Siemans, sa situation serait assise pour toujours, car il irait jusqu’à épouser la veuve s’il le fallait. »

- Le Comte de Fourcamadan, « comte indiscutable à son dire et irréfragablement apparenté, nous devons le croire, aux plus augustes familles et même à un duc de l’Académie, qui trouvait le moyen de notifier à la société son lustre indéniable d’ancien lieutenant de vaisseau. Chaque mortel, en effet, après deux minutes de conversation avec ce fils des croisés, ne pouvait plus ignorer que, sorti du Borda, il avait été promu, au bout de quelques années, à la dignité d’aide de camp de l’amiral Aube, mais qu’il lui avait fallu briser sa carrière et quitter la marine à la suite d’un duel retentissant avec le prince Murat. » (…)

« Sans un décime d’avoir personnel, d’ailleurs, après une vie affreuse de bohème, après avoir été courtier au service d’un marchand de papiers peints, après avoir vendu dans Paris aux mercières désassorties des boîtes de carton pour leurs rubans ou leurs collections de boutons de culotte, il avait fini par épouser, à Béziers, la dernière descendante d’une lignée de négociants en graines oléagineuses, qu’avait esbrouffée le titre de comte dont il se réclamait.

- J’ai épousé ma cousine, disait-il à tous venants. Ma cousine qui est par les Montlignon et les Boisrobert.... une brave fille et qui ne crache pas dessus.... achevait-il, avec un sourire égrillard et une claque sur l’épaule de l’interlocuteur, car M. de Fourcamadan, désireux de rénover les meilleures traditions aristocratiques, estimait congru d’initier le prochain au tempérament de sa conjointe. »

- « Andoche Sarigue, un grand garçon sec et blond, au nonchaloir affecté... » : « Un matin du printemps de 1890, on l’avait trouvé dans la chambre à coucher d’une villa du littoral algérien, la joue éraflée d’une égratignure, faisant de son mieux pour répandre des hémorrhagies apitoyantes et copieuses, et simulant des râles d’agonie près du cadavre de la femme d’un protestant notable de l’endroit, réputée jusque-là pour son rigorisme et son horreur des illégitimes fornications. L’épouse du momier, d’une beauté péremptoire quoique déjà aoûtée, avantagée par surcroît d’une fortune impressionnante, avait le front fracassé d’une balle et, préalablement à la minute où elle fut décervelée par Andoche Sarigue, elle avait répudié ses derniers linges: ce qui est un sacrifice conséquent, comme on sait, pour les personnes conseillées par Calvin. De ce dernier fait, l’assassin argua la passion, la frénésie sentimentale et charnelle qui peuvent, à la rigueur, précipiter dans ce que le bourgeois appelle l’inconduite, les mères de famille jusque là placides et que la quarantaine semble avoir mises hors l’amour. ( ….) Il avait expliqué que les voluptés cardiaques ou génésiques n’étaient pas suffisantes pour le couple sublime qu’ils formaient tous deux; qu’ils avaient décidé d’y surajouter celle de la mort, que la conjonction dans le néant avait été résolue d’une commune entente, mais qu’après avoir tué froidement la malheureuse, la Fatalité avait voulu qu’il se manquât, à la minute suprême.

Ah! il ne s’était pas fait grand mal; il ne s’était pas dangereusement blessé, lui. Non, le revolver s’était senti sans entrain pour saccager une peau d’amant aussi reluisante, et, c’est à peine, si au lieu de cervelle—en admettant qu’il en possédât une—il s’était fait sauter quelques poils de la moustache. Il avait fait cinq ans de bagne sur les huit qui lui furent octroyés et, maintenant, il cuvait son désespoir et promenait son âme inconsolablement endeuillée (…) Très couru d’ailleurs, il était l’amant inquiétant et trouble, le survivant tragique d’une épopée de traversin, et il procurait le frisson romantique dans le XVIIIe arrondissement et les alcoves mieux famées où l’épiderme sans imprévu des agents de change est devenu insupportable. Un grand journal du matin s’était même attaché sa collaboration et, plusieurs fois par semaine, ce cabot de l’assassinat passionnel, plus vil et plus lâche, certes, que le dernier des chourineurs, car il avait histrionné dans le suicide et dupé sa maîtresse avec les contorsions d’un Hernani de sous-préfecture, ce grimacier algérien notifiait la Beauté et l’Amour à deux cent mille individus. »

- Modeste Glaviot, est l'un des invités ordinaires de madame Truphot, - célèbre auteur des Merdiloques du déshérité - il peut débiter, sur les onze heures, un monologue inédit, au Cabaret des Nyctalopes, rue Champollion... Le narrateur, ici, le nomme ''le pître'' sensationnel ou le ''grimacier'' ; pour lui toutes les femmes minaudent, en des poses avantageuses, dans l’espoir d’être chacune remarquées...

« Modeste Glaviot est grand, très grand, avec un teint de panari pas mûr et une tête élégiaque de Pranzini sans ouvrage. » « Ce sordide grimacier des plus basses farces atellanes avait vécu longtemps dans les milieux réfractaires, et, un beau jour, la tentation lui était venue de jaculer, lui aussi, une déjection nouvelle sur la face du Pauvre, du Grelottant et de l’Affamé, sur lequel il est de mode aujourd’hui, pour les pires requins, d’essuyer avec attendrissement les mucilages de leur nageoire caudale. La chose a été inventée, jadis, par Jean Richepin, qui chanta «les Gueux» et qui riche depuis, pourvu de tout ce que l’aise bourgeoise peut conférer d’abjection à l’artiste parvenu, fit condamner, il n’y a pas deux ans, un malheureux chemineau qui s’était hasardé à éprouver la sincérité du Maître en cambriolant son poulailler. Six mois de prison enseignèrent à ce pauvre diable qu’on peut chanter, en alexandrins monnayables, la liberté farouche, la flibuste pittoresque et les menues rapines des outlaws et trouver intolérables ces sortes de comportements lorsqu’il leur arrive d’attenter à une personnelle propriété acquise à force de génie. »

Par exemple, je peux révéler, que Jehan Rictus (1867-1933) s'est ici reconnu : poète français, célèbre pour ses œuvres composées dans la langue du peuple du Paris de son époque ; tel Les Soliloques du Pauvre...

Extraits : ..« (…)

Entrée en matière … à Paris, dans le salon de Madame Truphot.

Madame Truphot, débarrassée du mari, avait réalisé un rêve longtemps caressé. Elle avait ouvert un salon littéraire. Le symbolisme alors battait son plein... (…)

Madame Truphot fut donc préraphaélite ardemment.  (…)

Après quelque résistance, le Sar Péladan, coiffé d’une brassée de copeaux à la sépia, d’une bottelée de paille de fer, le Sar Péladan, lui-même, finit par céder et, pendant une année, honora son logis de ses pellicules et de ses oreilles en forme d’ailes d’engoulevent. Grâce à ses bons soins, la veuve fut, sur l’heure, immatriculée dans la religion de la Beauté et n’ignora plus tout ce que le Saint Jean du Vinci ou la sodomie vénale dérobe aux profanes de splendeurs cachées.

Son argent et sa personne furent, longtemps, l’âme du salon des Rose-Croix où elle figura sous les apparences d’une Salomé maigre;

(...)

A cet endroit de son discours, la Truphot se levait et, s’emparant délibérément du bras de Jules H., elle le forçait à arpenter la pièce à son côté, puis volubile:

- Mon petit, j’ai décidé que vous seriez l’amant de Madame Laurent et cela, dès demain, car c’est tout simplement une indignité, Laurent a dix-huit ans de plus que sa femme qui n’en a pas vingt-cinq, elle; or, cela ne peut durer, il faut à toute force rompre une pareille union. La pauvre petite ne peut pas, ne doit pas aimer son mari. Je l’ai deviné. Or, moi, je veux que tous ceux qui m’entourent soient heureux. L’amour seul vaut de vivre n’est-ce pas? Et puis il y a des caractères qui ne savent pas vouloir: il faut les placer devant le fait accompli et aller ainsi au devant de leurs secrètes aspirations. C’est le cas de Madame Laurent, j’en suis sûre....

Un peu ahuri par cette proposition quasi-injonctive... (...)

Oui, nous pouvons, vous et moi, réparer une grande injustice, une des pires de la vie et du Destin: libérer une jeune femme d’un homme déjà vieux. Je fais appel à votre caractère chevaleresque. D’ailleurs, vous allez passer des jours sans rancœur. Ah! mon cher! Quels yeux! quelle plastique! une gorge à déchaponner un sénateur inamovible, comme dit mon scélérat de coiffeur... Et puis, si vous réussissez, ce qui n’est pas douteux, ma maison est à vous, vous en pourrez disposer, car vous n’avez pas de garçonnière... hein? Les garnis sont coûteux et si répugnants, n’est-ce pas?...

- C’est entendu, dites, vous voulez bien?... Ah! quelle bonne odeur, quel charme cela mettra dans ma maison si triste parfois... Une odeur d’amour, la meilleure brise pour parfumer l’existence... Vous me connaissez, j’adore qu’on s’aime autour de moi... Mon Dieu! Entendre le bruit des baisers! voir des caresses! pressentir les étreintes voisines! C’est jeter un défi victorieux à la mort et c’est ne plus vieillir... Aussi, avec moi, pas de fausse honte, pas de gène ridicule. Si vous avez besoin d’argent, un signe, et je suis à votre disposition. Du reste je m’arrangerai avec Madame votre mère pour qu’à partir d’aujourd’hui vous ne lui coûtiez plus un sou...

(...)

Jules H., placé à côté de Madame Laurent, venait d’épuiser le lot de ses comparaisons favorables et de ses épithètes avantageuses. Présentement, il n’avait plus à sa disposition un seul vocable littéraire pour exprimer l’extraordinaire couleur des prunelles de sa voisine. Après l’avoir successivement confrontée à Bethsabée, à Cléopâtre, à la reine de Saba, elle-même, après s’être porté garant qu’elle ravalait, par simple comparaison, les fées Mélusine, Viviane ou Urgande, après avoir affirmé qu’elle détenait des yeux comme il devait en brasiller jadis, dans les coins d’ombre de l’Alhambra, palais des rois Maures, il restait coi, effroyablement muet, et, de la prunelle, faisait le tour de la table comme pour implorer quelque improbable et mystérieux secours. ...

 

- Monsieur, je vous en prie, lui dit la femme de l’auteur dramatique, amusée de son désarroi et trop parisienne pour le laisser barboter en paix dans les marécages de sa maladive sottise; il vous reste encore les évocations stellaires, les étoiles et les météores, les soleils et les comètes. Ne me jugez-vous pas digne de ces dernières? Il y en a justement une au zénith en ce moment.

Cette pointe éberlua encore un peu plus le malheureux Jules H., qui disparut cette fois dans l’hébétude comme si un boulet de 80 l’eût tiré par les pieds. Pour toute réponse, il ouvrit et ferma convulsivement les yeux, se démena frénétiquement sur son siège, avec la grâce d’un jeune pingouin qui se serait laissé choir sur quelque hypocrite harpon. Madame Laurent, renversée au dossier de sa chaise, riait maintenant d’un rire cristallin et cruel dont les fusées railleuses perforaient le lamentable gendelettre qui, les paupières closes et la bouche pincée, s’enfonçait les ongles dans les cuisses pour se punir, sans doute, d’être à ce point idiot. Certes, il aurait dû prévoir la chose: cette femme l’impressionnait trop pour qu’il pût jamais la conquérir. 

(...)

Mais Madame Truphot avait vu la scène et avait assisté à l’effondrement du malheureux. Elle haussa les épaules, eut une lippe de pitié. Un homme qui, en une heure, n’était pas capable de se faire agréer d’une femme n’était qu’un imbécile ou un castrat pour elle. Elle décida que, désormais, Jules H. serait réservé pour ses bonnes, puisqu’il n’était bon qu’à cela.

Et elle se frotta avec plus d’insistance à son voisin de gauche, à Sarigue, un grand garçon sec et blond, au nonchaloir affecté, qui s’efforçait de maintenir son masque au point voulu de mélancolie et de byronisme, comme il sied à un mortel sur qui pesa le Fatum, selon une expression de lui favorisée.

A suivre : ….Chez la Truphot, on ''décamérone''... !

 

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La vie mondaine -3- Judith Gautier - L'occultisme

Publié le par Perceval

Théophile Gautier, le père de Julie, est l'auteur d'Avatar, de Jettatura et d'autres contes fantastiques ; il a entretenu des rapports avec les milieux spirites.

Honorine Huet (1840-1915) est l' institutrice de Judith, et sans-doute la maîtresse de Théophile Gautier; il parle d’Honorine en ces termes: : « Elle était affiliée à toutes sortes de sociétés singulières, à des êtres inspirés, qui fréquentaient chez les esprits, et ne voyaient que le monde invisible. » 

Judith Gautier - 1885 - Sargent

 

Edmond de Goncourt, dans son Journal, dimanche 28 décembre 1873, note :

«Au convoi de François Hugo, nous sommes accostés, Flaubert et moi, à la sortie du Père-Lachaise, par Judith. Dans une fourrure de plumes, la fille de Théo est belle, d'une beauté étrange, presque effrayante. Son teint est d'une blancheur à peine rosée, sa bouche découpée comme une bouche de primitif sur l'ivoire de larges dents, ses traits purs et comme sommeillants, ses grands yeux, où des cils d'animal, des cils durs et semblables à de petites épingles noires, n'adoucissent pas d'une pénombre le regard, donnent à la léthargique créature l'indéfinissable et le mystérieux d'une femme-sphinx, d'une chair, d'une matière dans laquelle il n'y aurait pas de nerfs modernes. (…) Puis, afin que tout fût bizarre, excentrique, fantastique dans la rencontre, Judith s'excusa auprès de Flaubert de l'avoir manqué la veille: elle était sortie pour prendre sa leçon de magie - oui, pour prendre sa leçon de magie!»

 

(…) Quelques jours auparavant, le 4 décembre, Victor Hugo avait noté dans ses carnets: « Mme Mendès ( Julie est alors mariée à Catulle-Mendès) m'a amené son sorcier, qui n'est autre que l'abbé Constant, jadis mari de la belle Claude Vignon, aujourd'hui occupé de Kabbale sous le pseudonyme d'Éliphas Lévi, petit homme à barbe blanche. »

Eliphas Levi

 

Éliphas Lévi (1810-1875) - De 1857 à 1864, il tient boutique de magie 19, avenue du Maine. Il s'installe ensuite au 155, rue de Sèvres, d'où il ne bougera plus jusqu'à sa mort, le 31 mai 1875, des suites d'une maladie de cœur.

Le 29 juin 1874, il écrit à Judith cette lettre si tendrement fleurie où l'on voit qu'il s'inquiète de ses chagrins: « Que devient ma belle déesse antique? Que fait ma ravissante jeune amie? Son autel domestique est-il encore debout? a-t-il été brisé par la foudre? S'il était en marbre comme son cœur ou divisé par un trait de scie, s'il était en bois comme les arbres qui donnent les rosiers et les roses? oh la scie conjugale! je la connais... bref donnez-moi de vos nouvelles, je vous ai dit qu'autrefois j'avais peur de vous regarder c'est-à-dire de vous aimer. Maintenant le mal est fait; je vous ai regardée et vous m'oubliez! je ne vous dis pas que je voudrais en faire autant, mes souvenirs y perdraient trop: faites donc l'aumône de quelques lignes (je n'ose pas dire d'une visite) au vieux sorcier qui vous adore. Je baise respectueusement vos belles mains. »

Par Judith, Éliphas Lévi (1810-1875) connut Mendès, par Mendès connut Villiers de l'Isle-Adam, etc. De proche en proche, il étendait ainsi le cercle de ses relations mondaines, ce qui lui permettait de sélectionner ses élèves en sciences ésotériques, Mme Veuve Balzac, par exemple.

 

Durant l'été de 1869, Judith rencontra à Munich, Édouard Schuré (1841-1929), écrivain, philosophe et musicologue français, le jour même où elle fit la connaissance de Liszt, chez une amie très chère de Cosima von Bülow, la gracieuse comtesse Schleinitz, femme du ministre de la Maison royale de Prusse et célèbre salonnière allemande.

Richard Wagner in Bayreuth [de gauche à droite, au premier rang : Siegfried et Cosima Wagner, Amalie Materna, Richard Wagner. Derrière eux : Franz von Lenbach, Emile Scaria, Fr. Fischer, Fritz Brand, Herman Lévi. Puis Franz Liszt, Han Richter, Franz Betz, Albert Niemann, la comtesse Schleinitz ( assise), la comtesse Usedom et Paul Joukowsky / [reprod. photomécanique d'une peinture à l'huile de G. Papperitz] – 15 mars 1884 -Bnf-Gallica

Edouard Schuré, alors, lui loue une autre femme : la comtesse Keller, polonaise de grande allure, née Marie-Victoire de Risnitch, nièce d'Éveline Hanska ( l'épouse de Balzac) par sa mère Rzewuska... Il évoque son « esprit supérieur », et n'hésite pas à l'inscrire dans la valeureuse cohorte des Femmes Inspiratrices ; qui elle aussi serait en recherche du ''Grand-secret''. Elle est riche, et appartient au cercle des intimes de l'impératrice Eugénie....

<- La Comtesse De Keller (marquise de Saint Yves d'Alveydre) 1873 - (Alexandre_Cabanel)

Et précisément, à Paris en 1876, Alexandre Saint-Yves d'Alveydre (1842-1909) - théosophe et occultiste, fait sa connaissance ; c'est le tournant de sa vie... D'Alveydre est un rebelle, qui enfant déjà est contraint à la ''colonie pénitentiaire'' ; puis l'armée et l'école de médecine navale … A Jersey, il rencontre Victor-Hugo ; et en Angleterre, Sir Edward Bulwer Lytton, grand maître de la société rosicrucienne et auteur d'un livre ''Zanoni'' ( publié la première fois en 1842, Zanoni préfére perdre son immortalité, que de sacrifier son amour...) qui sous le couvert d'une histoire 'fantastique' raconte les différentes étapes d'un développement spirituel... Edward fut un écrivain favori de Mary Shelley...

Edward Bulwer Lytton, va publier en 1871, '' The Coming race'' où il met en scène la mystérieuse société secrète du '' Vril '', composée d'une race d'hommes souterraine qui disposent d'immenses pouvoirs psychiques d'origine divine et d'une connaissance approfondie des secrets de la nature d'où découle le suprême bonheur... ( A lire dans de prochains articles...)

Saint-Yves d’Alveydre, le théoricien de la Synarchie

En 1895, Alexandre Saint-Yves d'Alveydre perd son épouse; inconsolable, il quitte Paris ( pour Versailles..) , et ses relations... et se consacre dans la solitude à l’élaboration de "l’Archéomètre"...

Le Musée d'Orsay possède ce très beau portrait (1873) de la comtesse Keller, devenue plus tard, après son divorce, marquise de Saint-Yves d'Alveydre...

 

C'est Judith Gautier qui a introduit Joséphin de Péladan (1858-1918) au wagnérisme et à Bayreuth. Du fait de ses tenues excentriques, Cosima Wagner, ne voudra pas le recevoir...

En 1890, il fonde l'Ordre de la Rose-Croix du Temple et du Graal... En 1892, il lance une exposition d'art annuelle intitulée Le Salon de la Rose + Croix, qui englobe le mouvement symboliste, et touche des milliers de visiteurs...

Sâr Peladan 1892

Joséphin de Péladan publie le résumé des opéras de Wagner en français accompagné de ses notes dans un ouvrage intitulé Le Théâtre complet de Wagner en 1894. Il dédie cet ouvrage à Judith Gautier :

« Combien d'heures wagnériennes j'ai passées auprès de Vous en ce Pré des Oiseaux, nid de verdure et de pensée où vous accueillez vos amis, l'été ! 

Parmi ces heures très nobles, je veux en célébrer une. Il y a cinq ans de cela, j'habitais plutôt la mer de Bretagne que la terre de Bretagne, sur ce fin voilier le Mage (capitaine Poirel), qui a cassé son amarre une nuit et s'est brisé sur les cailloux, malgré les pentacles qui l'étoilaient, C'était un soir de Vaisseau Fantôme, nous avions dansé singulièrement au passage du Décollé; et à grand' peine, par un vent debout, nous avions jeté l'ancre à Dinard : tandis que mon ami Poirel, suffète de la Rose-Croix, mettait des béquilles à la nef des initiés, dans la nuit tempétueuse, je cherchai le Pré des Oiseaux : je parvins à la grève et non à la porte, et ce fut par la porte-fenêtre du salon que j'entrai couvert d'embrun, avec un coup de vent à éteindre tous les cierges de la piété espagnole. 

     C'était, pour qui connaît Votre glorieux esprit, la meilleure façon d'être le bienvenu : il y avait là Benedictus le maestro de Turandot et de la Sonate du Clair de Lune, et Fournier, l'auteur de Stratonice : on parlait de Wagner, je fis ma partie en ce quatuor d'enthousiasme ; mais quelles basses formidables l'océan pédalait ce soir-là, couvrant nos voix, faisant craquer les vitraux en leur liséré de plomb ! 

     Soudain, vous vous levez disant, très grave : "Je vais chercher les reliques." Revenue avec une sorte de reliquaire, en effet; après avoir étendu une nappe blanche, vous exposiez à notre dévotion : des cheveux blancs, du pain séché et une liasse de lettres. Ces cheveux avaient couvert la tête sublime qui conçut la Tétralogie; ce morceau de pain, le maître l'avait porté à sa bouche, au banquet de Parsifal; ces lettres en français étaient toutes de la main qui écrivit Tristan.  

     A haute voix, dans une émotion incessée, je lus ces pages évocatrices de la plus belle réalité qu'une femme ait jamais rêvée; et ce fut là vraiment une belle nécromancie, une inoubliable nuit, car l'aube posait sa face livide aux fenêtres avant que nous fussions revenus de notre extase. Fille de Théophile Gautier, amie de Wagner, après ces honneurs, y a-t-il place pour louer Vos visions d'Orient : Dragon impérial et Conquête du Paradis, Vieux de la Montagne et Iskender? Tout pâlit devant Votre naissance et la tendresse de Wagner pour Vous, Oublieux des beaux loisirs de Saint-Enogat, de l'intellectuelle hospitalité, je ne commémore ici que cette insomnie wagnérienne où j'ai senti le frisson même déjà vibré à Bayreuth.

     Que ce livre de prosélytisme soit pour Vous le souvenir de mon amitié et de ma gratitude. » Péladan

Judith est intéressée par la Rose + Croix Catholique du Sâr Péladan... Malgré les outrances de celui-ci, elle reçoit son initiation ésotérique, et écrit en 1900 le ''Livre de la Foi nouvelle'' publié anonymement, sorte de testament métaphysique …

Aussi, quand en ce début du siècle, j’imagine la rencontre entre la jeune Anne-Laure et Judith, qui a passé cinquante-cinq ans : la discussion pourrait être celle ci ( reprenant les termes de ce que Judith dit dans son livre...) :

- La gnose établit-elle que la matière, serait tournée vers le mal... Et, l’esprit vers le bien... ?

- Pourquoi, le Bien et le Mal … ? Effectivement, à la création, la nature se présente sous deux pôles, l'esprit et la matière, qui s'interpénètrent... Nous développons alors une image : celle de L'esprit, qui en descendant dans la matière, se ''sacrifie''... La bonne nouvelle, c'est que de ce sacrifice naît la conscience de l' homme.

- Justement, si par sa conscience l'humain se libère de la matière... en quoi a t-il besoin du Divin ?

- C'est vrai, l'homme peut par sa conscience et sa volonté obtenir la délivrance... Ce serait un peu, comme si en possession de la Pierre, tu aurais la possibilité d'en faire un diamant...

- Ce serait quoi, cette Pierre ?

- C'est ton âme … ! «  la fine pointe de l’esprit... » Nous avons notre vie, pour arriver à parvenir à ce travail alchimique … Pour qu'au moment de la mort, notre âme autonome, puisse ainsi se dégager de la matière ...

Anne-Laure, qui a reçu une éducation catholique, demanderait alors, en insistant : - par notre seule volonté … ?

- Notre volonté, c'est vrai nous permet d'accéder à une Connaissance, à un savoir … mais les mystiques nous enseignent que le savoir n'est pas une possession, mais seulement le ticket d'entrée vers une contemplation d'un mystère. ..

Notre volonté nous permet plus ici d'accéder à une forme de patience, que d'une force ou d'un pouvoir...

- Cette patience, ce pourrait être de l'amour... ?

- Exactement... !

 

Finalement, Anne-Laure, dans le Livre de la foi nouvelle, trouve un écho aux grands romantiques allemands ; comme Schelling que lui a transmis sa tradition familiale...

 

Sources : de Agnès de Noblet : ''UN UNIVERS D'ARTISTES Autour de Théophile et de Judith Gautier'' - dictionnaire – L'Harmattan 2003

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La vie mondaine -2- Judith Gautier

Publié le par Perceval

La vie mondaine -2- Judith Gautier

Anne-Laure évoque aussi Corisande de Gramont, comtesse de Brigode (1850-1935), mariée en 1871 au fils d'Annette, Gaston de Brigode ( 1850-1937). Elle est la sœur d'Alfred de Gramont (1856-1915)...

<- Famille de-Gramont, avec ici, Elisabeth de Clermont-Tonnerre et Louis-René de Gramont avec son père, Antoine XI-Agénor

Le père d'Alfred et Corisande, est donc Antoine Agénor de Gramont, qui alliait prestige et séduction... Ses aventures galantes l'ont porté vers la tragédienne Rachel, la marquise de Païva, et surtout Marie Duplessis, la '' Dame aux camélias '' d'Alexandre Dumas... En 1848, il a épousé Emma Mackinnon, d’une ancienne famille écossaise... Ils ont quatre enfants, dont Alfred ( le dernier) et Corisande ( l'ainée) qui épouse Gaston de Brigode ; Agénor (1851-1925), et Armand.

Alfred de Gramont est l'ami fidèle du duc d'Orléans – Philippe VIII, arrière petit-fils du roi Louis-Philippe – et contraint à l'exil par la loi de 1886... Il regrette l'état du parti royaliste, du à l'erreur boulangiste et accéléré par le Ralliement du pape, la tentative de coup d’état de Paul Déroulède ( 23 février 1899)... Il constate le rôle néfaste des militants de l'Action française ; regrette l'extrémisme le sectarisme, le goût de la violence et les provocations des militants du mouvement de l'athée Maurras...

Diane d'Andouins - la belle Corisande

La tradition de cette grande famille de Gramont, garde en mémoire Diane d'Andouins, la '' belle Corisande '' mariée à Philippe de Gramont, mère du premier duc de Gramont et amie de Montaigne. Elle a laissé une correspondance avec Henri IV, dont elle fut l'égérie pendant les huit années qui ont précédé son accession au trône... Le comte de Guiche, libertin de la cour du jeune Louis XIV, est son petit-fils...

 

Je reviens à Annette, baronne de Poilly (1831-1905), dont parlait souvent Élisabeth de Gramont : elle racontait que Barbey appelait la baronne de Poilly Sémiramis, « à cause de son charme oriental » : « Toujours belle, de cette beauté étrange et aphrodisiaque qui ensorcela tant de gens, elle recevait dans son hôtel, 34, rue du Colisée, - un petit hôtel tendu de peluche, de portières et d'étoffes chinoises - les jeunes hommes de lettres et les personnages brillants. La baronne de Poilly ressemblait à ces belles femmes opulentes, comme les peintres se sont plu à en décorer les plafonds des palais et des Opéras. Mais elle avait aussi un esprit cultivé, subtil, raffiné, et savait écouter… Barbey était le commensal attitré des dîners de la baronne, qui lui réservait toujours ses vins préférés : du bordeaux ancien et du vieux porto. Cet hôte de choix illuminait le salon du feu d'artifice de sa parole. ». ( source : Elisabeth de Gramont publie chez Grasset, une biographie sur le Connétable, 1946)

Chez la baronne, Anne-Laure pouvait rencontrer, outre Barbey d'Aurévilly ( le ''connétable'' est mort en 1889), Judith Gautier (1845-1917), la fille de Théophile, séparée de Catulle Mendès, et dernier grand amour de Wagner... C'est elle qui inspire à Wagner les « filles-fleurs » de Parsifal et près d'elle, il a écrit le troisième acte de Siegfried. Sa première rencontre avec Wagner date de juillet 1869. Judith Gautier lui enseigne les subtilités des mystiques orientaux. Elle est alors une spécialiste de la littérature et de la civilisation chinoise...

Judith Gautier, par John Singer Sargent,

Elle a refusé de devenir une princesse persane; et épouse le 17 avril 1866, Catulle Mendès.

Quand Anne-Laure de Sallembier fait connaissance de Judith Gautier, elle a trente de moins que la fille de Théophile Gautier qui fait déjà autorité. Elle a reçu plusieurs prix littéraires, et écrit ses souvenirs '' Le Collier des jours, '' ...

 

« La fille du poète est dédaigneuse et belle,

Elle hait nos cités et, loin du sol natal,

S'envole et va songer, ses rêves, beaux comme elle,

Ont l'étrange splendeur du rêve oriental. »

 

Judith Gautier participe à la création du jury du Prix Femina - Vie Heureuse. Elle sera élue à l'Académie Goncourt le 28 octobre 1910.

 

A cette même époque, elle continue de fournir un recueil de nouvelles, Le Paravent de Soie et d'or. Son ami Pierre Louÿs écrit, dans une annexe du Pré aux oiseaux, sa plus célèbre œuvre, Aphrodite. Judith fréquente Péladan ou encore Pierre Loti...

Dans la dernière époque de sa vie, Judith Gautier est accompagnée d'une jeune fille toute à sa dévotion, Suzanne Meyer-Zundell. C'est elle, qui racontait que Judith regrettait de ne pas avoir eu d'enfant de Wagner …

Muse du Parsifal de Wagner - elle a écrit sur Parsifal – Judith intéresse fortement Anne-Laure, qui va bénéficier d'une source d'informations importantes dans sa quête ...

 

Judith Gautier (1845-1917)

A Paris, Judith Gautier reçoit le dimanche, 30 rue de Washington, dans un appartement, sous les toits, au cinquième étage au cadre bohème, avec tentures et tapis et où traînent de précieux manuscrits de ses admirateurs, comme Wagner ou Victor Hugo... Judith a passé la cinquantaine, et, un portrait d’elle (de Sargent) rappelle sa beauté... Anne-Laure y croise Robert de Montesquiou, l'espagnol Carlos de Battle, Pierre Louÿs, Louis Bénédictus ( musicien, compositeurs accrédités par l'Ordre des Rose-Croix, et épris de Judith ), la duchesse Élisabeth de Clermont-Tonnerre ( c'est ainsi que femme mariée, Élisabeth de Gramont signe ses ouvrages …), et Joséphin de Péladan...

«Dans son appartement de la rue Washington, au décor exotique, parmi ses chats et ses chiens, Judith avait l'air d'une vieille impératrice byzantine ou chinoise, hiératique et taciturne, immobile et comme figée dans son embonpoint, que dissimulaient mal des soieries à ramages multicolores. Malgré tout, malgré ses airs de tireuse de cartes, on se rendait compte qu'elle avait été très belle. Son profil resté pur, son teint resté mat et ses yeux noirs faisaient encore une forte impression. ..» André Billy

 

L'été Judith Gautier, reçoit ses familiers à la villa du Pré des Oiseaux à Saint-Enogat ( en fait, Dinard) : une maison à deux étages un peu en retrait derrière les hautes demeures qui dominent la plage. Elle y passe tous les étés depuis 1877, puis ses dernières années jusqu'à sa mort le 26 décembre 1917.

A l'écoute des légendes celtes, elle étudie aussi l'occultisme...

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Fin du siècle – La vie mondaine -1-

Publié le par Perceval

Élisabeth de Gramont en 1889. ( Nadar)

Dans le cercle restreint de cette géographie politique, Anne-Laure rencontre, celle qui deviendra l'une de ses amies : Élisabeth de Gramont (1875-1954)

En effet, Albert de Mun, a pour cousine, Élisabeth de Gramont, duchesse de Clermont-Tonnerre. De plus, le frère d'Albert : Robert de Mun, a épousé le tante de la duchesse, Jeanne de Gramont.

Si Albert de Mun, joue le ''père la rigueur'', Élisabeth lui rappelle, qu'il ne fut pas toujours exemplaire, des études médiocres, puis après sa sortie de Saint-Cyr, il sert dans les cuirassiers en Algérie (1862-1867) ; il y mène dit-on joyeuse vie.... Lors de la guerre, il est capturé à Metz, et emmené en captivité à Aix-la-Chapelle avec son ami René de La Tour du Pin, rencontré sur le champ de bataille de Rezonville. Prisonniers sur parole, les deux hommes partagent le même désarroi devant la défaite...

A 26 ans, il épouse sa jolie cousine ( au troisième degré ) Mlle Simone d'Andlau... Son père était comte de Briouze, seigneur de Mesnil-Jean et de Sainte-Marie. Il avait conjoint à cet héritage celui de sa mère, héritière de la baronnie de Cuy, à l'âge de huit ans, toutes terres situées dans l'Orne....

Albert de Mun

Cependant, le couple n'hérite d'aucune terre, d'aucun château... Ils mènent une vie sage et bourgeoise... Albert de Mun, à la fin du siècle, se targue de l'élégance avec laquelle son épouse «vêtue d'une simple robe noire» et indifférente aux lorgnette des loges puisse aller s'asseoir au parterre de l'Opéra, ce que madame Verdurin n'aurait jamais imaginé.... !

Pourtant, depuis le second empire, on considère que les salons aristocratiques et même de la cour impériale, entretiennent une vie dissolue. C'est aussi en cela que voulait se distinguer le célèbre salon de Juliette Adam... Il était devenu l’un des principaux salons républicains de Paris et il a joué un rôle important dans la vie politique française. Au salon du boulevard Poissonnière se rencontraient hebdomadairement certains des plus importants hommes politiques républicains. L’hôte le plus influent fut sûrement Léon Gambetta, ami d’Edmond Adam, qui instaura aussi une relation très amicale avec Juliette Adam ; jusqu'à ce que Gambetta semblât montrer des signes de sympathie envers l’Allemagne de Bismarck... Ce fut l'un des éléments de la rupture entre le « tribun » et son ancienne « égérie ». Le ''mythe'' de Juliette Adam : '' la grande française'' n'a cessé de se développer...

 

Si Juliette Adam avait été très proche d’Émile Girardin (1802-1881)... ''La Revue des deux Mondes'', avait des sympathies orléanistes. Le Directeur de la revue est Ferdinand Brunetière (1849-1906). Antidreyfusard, mais non antisémite : il publie en 1886 une réfutation ferme de La France juive, de Drumont, il accuse, en 1898, les intellectuels dreyfusards de se dévoyer... Son amie Flore Singer - importante salonnière de Paris - dreyfusarde, tente à plusieurs reprises de lui faire changer de position...

Dans l'intimité des salons, et du cercle restreint de l'aristocratie ; parcourons le Paris mondain...

Si, Anne-Laure se dit l'amie d’Élisabeth de Gramont (1875-1954), Elisabeth est la fille d'Agénor et de sa première épouse, et la demi-sœur d' Armand de Gramont (1879-1962) duc de Guiche, ami de Marcel Proust (1871-1922), marié avec la fille d'Elisabeth de Caraman-Chimay Greffulhe qui règne sur le tout-Paris... D'ailleurs la duchesse publiera un livre en souvenir de son amitié avec Marcel Proust qu'elle a côtoyé jusqu'à la fin. Dans ses Mémoires, elle évoquera nombre de personnes qui inspirèrent Proust pour À la recherche du temps perdu.

acquise par la baronne de Poilly


 

Ainsi, Anne-Laure a connu la baronne de Poilly : Annette du Hallays-Coëtquen (1831-1905), une égérie du Second-Empire... A 14 ans le comte de Brigode l'avait demandée en mariage, qu'elle épousa trois ans plus tard... Elle devint vite veuve (1859), libre et sans frein d'aucune sorte … Elle s'investit dans son salon, au 50, avenue des Champs-Élysées...

Qui ne rêve de se rencontrer autour d'un foyer de vie et de beauté... ? Les plus habitués du salon, furent le docteur Albert Robin, le ''connétable '' Barbey d'Aurevilly, un jeune poète François Coppée, Edmond de Polignac, et Paul Bourget... Elle est une des meilleures amies de Judith Gautier ( la fille de Théophile). La belle se remarie avec le baron de Poilly (1860) qui décède deux plus tard...

chez la baronne de Poilly

On dit qu'elle aima l'amour sans fausse honte... Dame d'honneur de l'impératrice, on raconte qu'elle tenta de ''dégeler'' Louis II lors d'une fête aux Tuileries (1867), en vain … Dans son salon, on pouvait rencontrer les fameux docteurs Robin et Pozzi auréolés d'avoir connu bibliquement Sarah Bernhard (1844-1923), Guy de Maupassant en quête de documents vécus, et le jeune Paul Deschanel toujours admirablement bichonné et bourreau des cœurs et habitué des ruelles de la baronne de Poilly, de Mme Beer, de Mme de Loynes, de la comtesse Diane... et promis à devenir le président de la République tombé de son sleeping, errant pieds nus sur la voie ferrée du côté de Montargis...

 

Note : Affaire Dreyfus : Les intellectuels ont pris parti ; parmi les antidreyfusards se comptent Cézanne, Degas, Renoir, Lorrain, Valéry, Louÿs, Léautaud, Arthur Meyer, le propriétaire du Temps, Barrès, F. Brunetière, Lemaître, Coppée, et chez les femmes de lettres, Gyp alors fort en vogue à l'époque, Colette et Rachilde. Dans les rangs des dreyfusards, Zola bien sûr, mais aussi Anatole France, Lugné-Poe, Fénéon, Courteline, Monet, Tristan Bernard, Rostand, Martin du Gard, Jean Jaurès, Léon Blum...

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Fin du siècle - Être orléaniste...

Publié le par Perceval

Fin du siècle - Être orléaniste...

Nous allons entrer dans le monde des salons et de la culture dans le Paris mondain, entre 1895 et 1915. Nous pouvons le faire - grâce aux documents qu'Anne-Laure de Sallembier a laissé à son fils - puisqu'elle eut le privilège du titre, pour côtoyer les personnes qui ont le prestige de l'aristocratie ou de l'argent, ou chose recherchée, le don artistique, médiatique, politique...

Anne-Laure a eu cette chance, de savoir – toute jeune – ce à quoi elle devait se consacrer... Sa Quête allait consister à suivre un fil – déjà tendu par ses ancêtres – et passer de rencontre en rencontre, de réflexions en théories, d'anecdotes en expériences à traverser... Les mondanités vont la conduire à modifier ses convictions politiques, à côtoyer le mystère avec l'occultisme, rencontrer la théosophie, se passionner pour la recherche scientifique... Anne-Laure va vivre avec la même intensité ''religieuse'' : l'art, et l'amour ; la philosophie et la Quête du Graal ...

 

Le salon de la comtesse Potocka

« Un salon, c'est d'abord une femme... ». Un salon est ouvert, mais intime ; c'est un lieu de rencontre et de conversation.

Anne-Laure a suivi l'évolution du salon, mondain : qui met en relation le monde, conforte les alliances, arrange les mariages, accélères les carrières … ; jusqu'au cénacle : à forte identité culturelle et engagé...

Anne-Laure de Sallembier, par les titres de son mari, accède aux salons qu'il fréquentait... La plupart sont marqués politiquement...

Monsieur de Sallembier, tout comme la famille d'Anne-Laure, étaient ''orléanistes'', proche du duc de Broglie (1821-1901), et de son fils Victor de Broglie (1846-1906) .

Ce peut être l'occasion de se rendre compte du milieu intellectuel, social et politique, dans lequel Anne-laure va évoluer, jusqu'à la ''Grande guerre''... Les opinions qui environnent alors Anne-Laure et qu'elle partagera, peut-être, ne nous sont pas familières ; et même nous choquent …

Revenons à la politique :

 

Les convictions des orléanistes, proches d'une droite libérale, vont être ébranlées par la reconnaissance du pape Léon XIII, de la République... Les catholiques qui soutiennent cette position constituent un parti catholique et républicain, « l'Action libérale ». Les légitimistes, en majorité, ont du mal à suivre l'avis pontifical, et certains font même courir le bruit que le souverain pontife serait franc-maçon... !

L'écueil principal reste les conséquence de l'affaire Dreyfus... Affaire qui commence, trois années plus tard après la condamnation d'Alfred Dreyfus en 1894 quand l'opinion est mise au courant de l'erreur judiciaire... Elle va alors se diviser en deux composantes : '' dreyfusards et anti-dreyfusards '' jusqu'à déstabiliser la République, en 1898... En effet, les partis de droite soutiennent l'autorité de la chose jugée. Ils vont même préférer s'opposer à la révision d'un procès qui serait dangereux pour l'honneur de l'armée.

La majorité des catholiques va se ranger aux côtés des antidreyfusards, ce qui ranime l' anticléricalisme, et permet à la gauche alors divisée sur la question sociale, de se souder...

L'affaire Dreyfus semble rendre impossible la réconciliation des droites avec le régime républicain et empêche les orléanistes de participer à la République avec ce que l'on appelait un ''esprit nouveau''...

 

Malgré tout, plus tard en ce début du XXe siècle, les orléanistes rejoignent les milieux affairistes et l'idéologie libérale du « juste milieu »: ordre et liberté, protectionnisme, tolérance en matière religieuse. 

En 1905, la ligue d'Action française est créée ; elle devient un groupe d'agitation permanente. Les orléanistes du camp royaliste sont scandalisés par ces « trublions » qui prétendent servir la même cause qu'eux.

L'aristocratie se rattache à une terre... Celle des ''Sallembier' se situe dans la Basse-Normandie, celle d'Anne-Laure de Fléchigné, entre Mayenne et Orne...

Victor de Broglie est conseiller général du canton de Craon et député de l'arrondissement de Château-Gontier en Mayenne.

<- Pauline, Marie, Laure de Broglie, née en 1888, est la seconde fille et le 4ème enfant du prince Victor de Broglie (1846-1906)

Ce cercle de relations, les rend proches d'un royaliste comme Albert de Mun (1841-1914) dont je vais parler...

Plus proche géographiquement, Émile de Marcère (1828-1918) est né à Domfront dans l'Orne. Dès 1871, il s'était rallié à l'idée républicaine en soutenant Thiers : il affirme à la tribune de l'Assemblée Nationale : « Dans un pays de démocratie et de suffrage universel, la République est seule possible ».

Cela n'empêche pas E. de Marcère d'admirer le royaliste Albert de Mun et de s'opposer au républicain Gambetta.

Juliette Adam (1836-1936)

Comme beaucoup de républicains il fréquente le cercle de Juliette Adam... « On se rencontrait dans les lieux où se tenaient d'habitude les réunions des groupes mais de préférence dans les salons, comme il était naturel : les divers partis correspondant à peu d'exceptions près à des catégories sociales différentes »

A propos du salon de Juliette Adam :« Pendant une dizaine d'années, de 1874 à 1884, ce salon fut le centre du mouvement politique qui se produisait à Paris et dans les groupes parlementaires et son influence se fit sentir soit dans les délibérations de l'Assemblée et des chambres, soit dans la composition des ministères... Toutes les manifestations de la vie publique y avaient leur contrecoup, plusieurs mêmes furent préparées dans ce milieu un peu enfiévré et dont l'ardeur était entretenue par la maîtresse du logis. » E de Marcère

Le salon de Juliette Adam, est un lieu d'agrément où l'on «cause politique» au même titre que de littérature, de peinture et aussi de science...

Albert de Mun, - dans le sillage des positions de Léon XIII et de la Doctrine sociale de l'Église (encyclique Au milieu des sollicitudes de 1892) - prône le ralliement des catholiques à la République. Il défend nombre de réformes sociales dans un esprit particulier, inspiré du corporatisme d’Ancien Régime...

<- Par l'encyclique Au milieu des sollicitudes (1892), Léon XIII invita les Français à se rallier à la République pour la réformer de l'intérieur.

Après avoir soutenu le général Boulanger, il devient anti-dreyfusard... Il n'est pas le seul : il rejoint les peintres Edgar Degas et Auguste Renoir, les poètes José-Maria de Heredia et Pierre Louÿs, le compositeur Vincent d'Indy, Jules Verne, et bien-sûr Maurice Barrès, Maurras...

Il fonde l’Action libérale populaire après la victoire du Bloc des gauches en 1902... Il va ensuite s'opposer de façon virulente à la loi de séparation des Églises et de l’État...

En 1909, Albert de Mun prend position contre l'Action française...

A suivre: La vie mondaine - 1900

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