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Jésus, l'héritier - histoire d'un métissage culturel

Publié le par Perceval

Ci-dessous, de larges extraits de l'Introduction de ce livre ( à lire ...) :

Jésus, l'héritier ; histoire d'un métissage culturel

  • Christian Elleboode (Auteur) , Editeur : Colin; Date de sortie : 30/11/2011Couv-jesus-l-heritier-Elleboode.jpg
  • Description
    À l´heure du grand retour des fondamentalismes religieux et des crispations identitaires, n´avons-nous pas, plus que jamais, besoin de mettre en évidence le ciment culturel qui unit les hommes ?  À tous ceux qui craignent les « chocs de civilisations », nous nous devons de rappeler qu´une civilisation, quelle qu´elle soit, est inséparable des autres. Faire appel à l´Histoire, à des faits avérés, à des sources partagées, voilà sans doute la meilleure manière d´inviter les religions au dialogue.  L´auteur de ce livre original et courageux nous offre les résultats d´un travail monumental : il a remis en perspective les croyances et les pratiques des peuples contemporains des Hébreux et de leurs ancêtres, qui ont vécu à un prodigieux carrefour culturel où se sont exercées les influences des grands empires de Mésopotamie, d´Asie mineure et d´Égypte.  Cette enquête nous montre à quel point, humainement parlant, il est absurde qu´une religion s´imagine marquée du sceau de la « pureté ». Tout dès le départ est partage. Le rappeler ne saurait porter atteinte à la part du divin, bien au contraire, c´est nous ramener aux racines communes des fois distinctes.  Christian Elleboode enseigne à la faculté catholique de Lille.

 

La culture religieuse, brassage de convictions, est ce par quoi l’homme développe ses héritages, ce par quoi il donne et exprime le sens de son existence. Le fait religieux est présent dans toutes les cultures humaines, même les plus primitives : fondamentalement, le fait religieux lie l’homme à des puissances qui sont plus qu’humaines.

La religion est ambivalente, car elle est à la fois source de communion et de confrontation. Elle favorise la communion entre les membres d’une même communauté, mais aussi la confrontation avec ceux d’une autre culture. En même temps, les religions sont travaillées de manière interne par des logiques contradictoires qui tendent parfois à l’ouverture à l’autre, parfois à la fermeture sur soi. À des degrés divers selon les religions, on trouve des messages de paix mais aussi des messages intolérants et des prescriptions rituelles excluantes pour les autres, qui favorisent le mépris.

il n’y a pas de culture « pure », c’est-à dire authentique. Toute culture est métissée car faite d’emprunts. L’étude attentive de la rencontre des cultures révèle que celle-ci se réalise selon des modalités multiples et qu’elle aboutit à des résultats extrêmement contrastés selon les situations de contact. Les recherches sur l’acculturation, que l’on peut définir comme l’ensemble des changements socioculturels entraînés par le contact prolongé entre des groupes et des sociétés de cultures différentes, ont permis de dépasser nombre d’idées reçues sur les propriétés de la culture, et de renouveler le concept même de culture. L’acculturation n’apparaît pas comme un phénomène occasionnel, mais comme une des modalités habituelles de l’évolution culturelle de chaque société. Cela est bien évidemment vrai pour la culture religieuse.

Revenons au concept de culture. Le propre de l’homme n’est ni l’émotion, ni la station debout, ni la fabrication d’outils. Le propre de l’Homme, c’est le langage ; et par le langage, il peut communiquer aux autres ce qu’il a appris : au commencement « était le Verbe » ! À cause du langage, les mutations de l’humanité ne sont plus génétiques », mais culturelles. Capable de se projeter dans l’avenir, l’homme n’est pas totalement soumis à la loi de la génétique. Il est à même de faire des choses que les animaux ne font pas, pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire : les animaux ne sont ni bons ni méchants, car ils font ce que leur « programme génétique » leur prescrit. Il n’y a donc pas de meurtre chez les animaux. À l’inverse, dans le souvenir originel de toutes les religions, nous affirme René Girard dans son livre Des choses cachées depuis la fondation du monde6, il y a le meurtre, « le péché originel », le meurtre du Frère (Caïn), celui du Père (Oedipe). L’homme peut transgresser la loi génétique et assassiner son frère. D’où l’absolue nécessité pour les hommes d’établir des lois morales ou religieuses afin de supplanter à la carence des lois naturelles. L’homme est ainsi cet être qui a doublé son code génétique par un code culturel. Admettre que notre patrimoine culturel est aussi celui des autres, c’est s’ouvrir aux autres et proscrire notre ethnocentrisme spontané, consistant à estimer la culture des autres comme inférieure ou méprisable. Il y a dès la Préhistoire une « culture » humaine toujours menacée d’oubli. Admettre l’héritage ne veut pas dire sombrer dans le relativisme culturel qui consiste à affirmer que tout fait culturel n’a de sens que dans le contexte de leur propre culture. Sous une forme extrême, le relativisme culturel refuse l’existence de valeurs universelles puisque toutes les cultures se « valent ». C’est bien pourquoi les religions modernes doivent s’attacher à reconnaître et à retrouver l’héritage des croyances plus anciennes, tout en affirmant leurs propres ruptures et innovations par rapport à ces mêmes croyances. Admettre ses dettes n’est aucunement en contradiction avec le fait de mettre en avant ses apports. Le travail n’est certes pas aisé, car si prendre conscience des césures ne va pas de soi (le Christ était juif et ne souhaitait pas créer une nouvelle religion), interpréter les croyances de nos ancêtres est peut-être encore plus difficile. Même si l’interprétation d’un texte sacré fait sens pour nous, rien ne prouve qu’elle corresponde à l’intention des rédacteurs. C’est pourquoi il faut toujours garder une certaine prudence dans ce domaine et maintenir en éveil notre capacité de discernement. Aborder l’aspect ésotérique des enseignements ne doit pas devenir un prétexte pour débrider notre … Il faut donc se méfier de certaines interprétations qui, pour être habiles, n’en sont pas moins suspectes, par exemple cette façon douteuse d’interpréter les lettres INRI, Jesus Nazarenum Rex Judeorum : Jésus, le Nazaréen, roi des Juifs par Igne Natura Renovabitur Integra, « la nature sera renouvelée totalement par le feu » ! Procéder ainsi reviendrait à ramener l’exégèse, soit l’herméneutique des textes sacrés, à un simple jeu de langage et ignorer son caractère rationnel ou scientifique ; jeu qui n’a rien d’anodin, surtout en ce domaine. Il n’est pas question dans ce domaine de chercher à se faire plaisir en jonglant avec des significations supposées.

 

Un autre risque serait de prendre pour argent comptant les théories évolutionnistes (développées au XIXe siècle parallèlement aux travaux de Darwin sur l’évolutionnisme biologique), qui considèrent que l’humanité prise dans son ensemble progresserait par étapes, des formes archaïques d’organisation sociale vers des formes complexes de civilisation. Même si l’évolutionnisme ne s’identifie pas à une vision linéaire et gradualiste de l’histoire dans la mesure où il peut exister des ruptures, il considère que les différentes sociétés emprunteraient le même chemin. Ce sont les fameuses séquences « historiques » de Comte, Marx ou Frazer (on y reviendra). Au dire des évolutionnistes, un progrès serait associé à un développement continu, nécessaire, qui se répète d’une société à une autre, même si les rythmes sont inégaux. Les différentes sociétés représenteraient des stades différents de l’évolution universelle et les sociétés dites primitives seraient les témoins résiduels de l’« enfance de l’humanité ». En matière de religion, nous savons désormais que les thèses d’un Lewis Henry Morgan ont montré leurs limites : au départ, les premières religions n’étaient pas inintelligibles, comme il le supposait, même si les premières sociétés semblaient « saturées » de religion. Le passage progressif du naturisme au fétichisme, qui était déjà une première forme d’idolâtrie, puis du fétichisme à l’animisme et au totémisme, puis enfin du totémisme au polythéisme et au monothéisme, n’est plus admis. La thèse de Lucien Lévy-Bruhl sur les mentalités primitives qui avaient une aversion pour le raisonnement, comme celle de James G. Frazer sur les trois stades de la pensée (magique tout d’abord puis religieuse et enfin scientifique) témoignent déjà, en leur temps, de la limite d’une telle approche. Non pas que ces travaux soient dépourvus d’intérêt, bien au contraire : l’histoire des religions a été inaugurée avec l’évolutionnisme. Mais ils correspondent bien à l’esprit du xixe siècle encore très marqué en Occident par l’esprit chrétien et par le siècle des Lumières qui le précède, où le progrès est vu comme le fruit de la raison. Mais comment prouver qu’il existe un sens unique de l’évolution, sans régressions, ni blocages, ni pertes ?

À l’opposé de l’évolutionnisme, la thèse, au XIXe siècle, d’un monothéisme originel suivi d’une déchéance conduisant à l’animisme a eu un certain succès. Il est peut-être vrai que de nombreux peuples partagent la croyance d’un être divin ayant créé intentionnellement notre monde, qui aurait été, à l’origine, un océan infini. C’est donc de la mer qu’émergent les terres dans les premières mythologies. Pour les Égyptiens, cet océan primordial était le Noum. Pour le peuple alaskien Tigikak (Arctique), c’est Corbeau qui créa le monde en harponnant une grande baleine, laquelle, en flottant, devint la terre ferme. Parfois deux êtres se partagent l’acte de modeler le monde, tels le Premier Créateur et l’Homme solitaire des Mandans, une tribu de l’Ouest nord-américain. Ils envoyèrent une poule faite de boue ramasser de cette même substance au fond des eaux afin d’en confectionner la première terre. En s’interrogeant sur les mystères de l’Univers, les hommes ont conçu de nombreuses représentations du cosmos. Beaucoup de peuples pensent que le monde est né d’un oeuf cosmique. En Chine, ce sont les forces opposées et complémentaires du yin et du yang, présentes dans l’oeuf, qui ont créé le premier être, Pan Gu. Les Dogons d’Afrique de l’Ouest évoquent un oeuf en vibration qui éclata pour libérer l’esprit créateur. Au Japon, les Aïnous croyaient que six cieux situés au-dessus de la Terre, et six mondes situés en dessous, abritaient des dieux, des démons et des animaux. Il est à noter que le monde a, de longue date, été perçu comme rond. Une légende inuit raconte que deux familles parties dans des directions opposées se croisèrent alors que leurs membres étaient devenus très vieux : ils étaient retour à leur point de départ. Selon les Mangaians de Polynésie, l’univers est contenu dans une noix de coco géante. En lisant Claude Lévi-Strauss, on sait maintenant que les mythes des peuples lointains ne sont pas plus ridicules que ceux de la Grèce ou de la Rome antique, tant admirés par les humanistes.

Les scientifiques pensent aujourd’hui que l’univers est né du « Big Bang », une gigantesque explosion survenue il y a 13 milliards d’années. Celle-ci projeta la matière dans toutes les directions, lançant l’univers dans une expansion qui se poursuit de nos jours. On pourrait considérer cette version très récente de la Création comme un nouveau mythe de l’âge scientifique. Dans son essence, il n’apparaît guère différent des mythes anciens de nombreuses civilisations, qui racontent qu’un monde ordonné est né du chaos primitif. Alors, monothéisme initial, naturisme ou polythéisme ? Que savons-nous des origines après que tant de théoriciens ont supposé, sans aucune preuve solide, que la religion provenait de l’expérience des rêves pour l’un, de la crainte de phénomènes inexplicables de la nature pour l’autre, ou encore de la fascination face à l’unité et la diversité du monde ? L’idée d’un « grand dieu », chez les pseudo-primitifs, dominant une foule de petits dieux qui lui sont soumis, n’est que l’idée d’un Être suprême dans certains polythéismes et non l’idée fondamentale d’un monothéisme. Et le polythéisme est bien plus répandu dans l’histoire de l’humanité que le monothéisme, dont rien ne prouve qu’il se place, soit à l’origine, soit comme état terminal des croyances.

Venons-en maintenant au fait : la recherche des noyaux historiques, pour tenter un début de décodage de la Bible. Notre objectif est de tenter de mettre en avant les héritages de ce que l’on qualifie de premier monothéisme, ce judaïsme dont se réclame Jésus-Christ puisqu’il est né juif et mort juif (comme disait Luther), mais aussi de comprendre en quoi Jésus, pris dans une mouvance universalisante, pour ainsi dire en voie d’autodépassement, montre que l’homme peut se libérer du culte de Dieu. Dieu, d’ailleurs, n’a jamais eu besoin et n’en réclame pas. Le meilleur culte à Lui rendre, c’est le service du prochain, l’amour des autres, la justice rendue à tous, à la suite de Jésus lui-même. Bref, c’est le message de l’Évangile, qui se traduit littéralement par la « Bonne nouvelle ». Jésus lui-même se sait héritier et à aucun moment ne pense provoquer une rupture radicale avec la religion de ses pères. Nous savons en outre que, s’il y a pu avoir des frictions avec ce qu’il appelait la « tradition des pères », car il entretenait une attitude critique à l’égard des institutions juives de son temps, il n’était pas le seul à critiquer les pratiques cultuelles du judaïsme. D’autres, comme les Esseniens dont on a découvert les célèbres manuscrits dans les grottes de Qumrân en 1947, avaient pris leurs distances par rapport au Temple et à la caste sacerdotale de Jérusalem. En tout cas Jésus ne pensait pas à fonder une autre religion, dissidente par rapport au judaïsme : il attendait le « Royaume de Dieu » ! À l’époque de Jésus, le judaïsme était en pleine évolution, très éclaté, très ouvert à la culture et la pensée grecques. Rappelons que la Palestine (que l’on n’appelait pas encore ainsi) était sous l’occupation grecque puis romaine depuis trois siècles. Par la force des choses, la question d’une ouverture plus universaliste, dans un environnement païen omniprésent, se posait à tout le judaïsme. De plus, le prosélytisme des prédicateurs juifs auprès des païens cultivés connaissait beaucoup de succès. Le judaïsme avait peut-être autant de chances que le christianisme de devenir une religion universelle. Pour des raisons historiques, culturelles et proprement religieuses, c’est un autre choix qui a été fait car il y a eu rupture avec le judaïsme. La Bonne Nouvelle qu’annonce Jésus, c’est bien déjà le christianisme ; ce n’est pas un rituel liturgique nouveau ni des prescriptions légales supplémentaires et détaillés, mais une autre façon de voir Dieu. Le message de Jésus est « transfrontalier », et c’est son ouverture totale qui va provoquer la rupture, d’autant que le judaïsme rabbinique se refermera sur lui-même, en réaction notamment à la persécution romaine.

Tant de disciplines s’occupent du religieux — l’anthropologie religieuse, la sociologie religieuse, l’histoire des religions, la philosophie des religions, les théologies, etc. – que le projet que nous nous sommes donné peut sembler ubuesque. Il faudrait être inconscient ou d’une prétention inouïe pour oser affirmer faire la synthèse de ces savoirs, alors que la science des religions est en miettes. Cette réflexion s’inscrit dans une démarche transversale, pluridisciplinaire, qui ne cherche qu’à aborder quelques problèmes essentiels. Nous n’allons poser que quelques hypothèses, et surtout beaucoup d’interrogations. L’accent est mis sur la sociologie, l’histoire des religions et l’anthropologie, qui voient la religion comme une partie de la culture, afin de tenter d’expliquer les ressemblances et les différences entre phénomènes religieux dans des sociétés diverses, de l’Égypte à la Mésopotamie.

Cet ouvrage aborde les religions anciennes jusqu’au message de Jésus mais il traite essentiellement d’un concept, celui de l’acculturation, qui comprend les phénomènes qui surviennent lorsque des groupes d’individus de cultures différentes (et donc de religions différentes) entrent en contact direct et continu, et que se produisent des changements à l’intérieur des modèles culturels de l’un ou l’autre des deux groupes, ou chez les deux. Le judaïsme est le fruit de multiples rencontres culturelles, d’acculturations spontanées et forcées, mais il est devenu une religion à part entière, même si les reprises de rites ou de croyances nous renvoient parfois au plus profond des religions premières. Prendre en compte la situation relationnelle dans laquelle s’élabore une culture ne doit jamais conduire à négliger de s’intéresser au contenu de cette culture, à ce qu’elle signifie en elle-même. Jésus est celui qui bouscula l’édifice entier mais lui aussi, malgré ses rejets, gardera, consciemment ou non, nombre de traits des cultures anciennes. Après tout, il n’a à aucun moment rejeter sa religion.

 

- Voir précedemment: Eloge du métissage culturel et religieux

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