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1942 - Drieu la Rochelle – Jacques Decour

Publié le par Régis Vétillard

En mai 1940, Drieu avait décidé de ne plus travailler avec la NRF, une revue qui publiait le communiste Aragon. Il avait conservé un désir de vengeance envers elle, alors que Paulhan avait suspendu sa publication. Il s'engagea avec le soutien d'Abetz, de la republier ; Gallimard soucieux de ne pas tout perdre, a choisi le moindre mal. Paulhan, refusait la co-direction, mais gardait certaines responsabilités...

Drieu écrit dans ''Je suis Partout'', des articles antisémites, comme celui intitulé «  De Ludovic Halévy à André Maurois ou l'impuissance du juif en littérature. ». Le 23 juin 1941, « Ils n'ont rien oublié, ni rien appris. », il s'en prend à Mounier et à Esprit qui reparaît à Lyon.

« La Revue Esprit - qui représenta si parfaitement pendant les dernières années le culte de la confusion, le barbouillage des esprits sous prétexte de mesure et de scrupule et bref, qui sut maintenir par des moyens, tantôt inconscients, tantôt sournois, une partie de la jeunesse française dans l'esprit du plus vieux centre gauche - a reparu à Lyon cet hiver. Emmanuel Mounier persévère dans son libéralisme camouflé, dans sa méthode de pieux sabotage de tous les efforts français pour sortir de l'hésitation. (…) »

Goebbels Accueil Weimar

Drieu fréquente assidûment les réceptions de l'ambassade ( Abetz) et les manifestations organisées par l'Institut allemand. Il sympathise avec Karl Epting ( directeur de l'institut allemand), Ernst Jünger et le lieutenant Heller. En 1941, du 5 au 11 octobre , il est présent au congrès de Weimar, organisé par les services de Goebbels, il est accompagné de Robert Brasillach, Ramon Fernandez, et de Jacques Chardonne et Marcel Jouhandeau, grands stylistes qui se disent ''apolitiques''...

Weimar, ville culturelle emblématique empreinte d’une tradition de philosophie, d’art et de sciences éclairées. Cette jolie ville, vit dans la fumée des crématoires nazis, situés à proximité, à Buchenwald.

Ce camp de concentration, érigé en 1937 par les premiers détenus allemands qui déboisèrent la forêt de hêtres de l’Ettersberg. Sur l’esplanade du camp, un arbre a été conservé : celui où Goethe aurait conversé avec Eckermann.

A présent, ici, arrivent des centaines de personnes, entassées, une centaine de corps serrés, soudés, par wagon. Un voyage de plusieurs jours.

Un train pour Weimar

C'est un autre type de train, qui a été affrété par le Ministère du Reich à l’éducation du Peuple et à la Propagande, de Joseph Goebbels, aux représentants des intellectuels français avec de nombreux autres venus de toute l'Europe. Ces écrivains traversent le Reich et visitent les ''hauts-lieux'' de culture. Jacques Chardonne, est séduit : « Les Allemands d’aujourd’hui ne sont pas un peuple de guerriers. C’est un peuple de constructeurs » (La Gerbe, Paris, 13 novembre 1941). il applaudit Goebbels, à son initiative de créer à Weimar « l’Association des écrivains européens ».

Le message de cette invitation, est de faire entendre à toute l'Europe, la voix de l'Allemagne : il s'agit de de « convaincre l’Europe de la force spirituelle de la nouvelle Allemagne pour intervenir elle-même spirituellement dans l’histoire du monde, ce qui se réaliserait avec une ampleur inimaginable après le victoire » Rudolf Erckmann.

Dans le hall du bâtiment du NSDAP se trouve un stand présentant des livres and-bolcheviques. Les organisateurs veulent ainsi, comme l’a dit Rudolf Erckmann, « montrer combien il faut garder à l’esprit, même pendant ces journées de Weimar, la signification profonde de la guerre en Russie ».

Et il poursuit : « Ce n’est pas le culte du passé qui motive une telle action. Elle ne peut trouver son origine que dans la force interne et externe du Reich et l’autorité du Führer. Le miracle de Weimar dans la construction d’une nouvelle Europe réside peut-être dans ce que l’Allemagne, à la confiance qui règne parmi les peuples européens, ajoute maintenant aussi une base culturelle ».

 

Tous les hôtes étrangers sont invités à s'incliner devant les tombes des grands de Weimar , dans le palais Wittum éclairé par des centaines de bougies. C’était la résidence baroque où Anna Amalia veuve, passa les trente dernières années de sa vie (1775-1807), et reçut les grands noms de la culture allemande, tels que Wieland, Goethe, Herder et Schiller.

Jacques Decour

 

Au même moment, Jacques Decour (1910-1942) - que Lancelot ne connaît pas – jeune professeur d'allemand au lycée Rollin, professe que le germanisme était un humanisme et fait partager son amour de Heine, Hölderlin, Nietzsche. Il fait lire Lessing, dont le ''Nathan le Sage'' condamnait par avance les persécutions hitlériennes, il rappelle le «Guillaume Tell» de Schiller, et que Goethe reste le champion de la diffusion des Lumières. Il travaille à faire connaître ''l'Homme sans qualités'', de l'Autrichien Musil. Résister au fascisme, pour lui, c'est faire lire les auteurs allemands condamnés par le IIIe Reich, parmi lesquels le juif Heine. C'est encore , par des tracts en allemand, rappeler aux forces d'occupation qu'en servant Hitler, elles trahissent Kant, Hegel, Bach, Beethoven ou Dürer, et c'est imprimer en allemand, à la une de ''la Pensée libre'', l'épitaphe de Goethe: '' Mehr Licht'' (''Plus de lumière'').

<-  Jacques Decour au Lycée Rollin

Jacques Delcour, est aussi communiste. Grand, le visage fin et la bouche moqueuse ; il est devenu en 1932, le plus jeune agrégé d'allemand de France. « Il ne faut pas oublier que c'est à toute la littérature allemande qu'Hitler a déclaré la guerre. » dit-il.

Il fait avec Georges Politzer et Jacques Solomon, ''la Pensée libre'' qui paraît au début de 1941.

Avec Paulhan - alors qu'il cède sa place à Drieu la Rochelle - Jacques Delcour, épaulé par Aragon, ont le projet des Lettres Françaises, c'est-à-dire du journal du Comité National des Écrivains (C.N.E) naissant.

 

Un mois après le retour à Paris de Drieu la Rochelle et ses collègues de ce voyage à Weimar, Jacques Decour les accuse dans "Une lettre ouverte à MM. Bonnard, Fernandez, Chardonne, etc., anciens écrivains français" : « Vous revenez d'Allemagne. Tandis qu'à Paris, la Gestapo emprisonnait cinq membres de l'Institut de France, vous alliez, "invité" par l'Institut allemand, prendre à Weimar et à Berlin les consignes de M. Goebbels (...) Honneur, fidélité, patrie: pourquoi faire sonner à vos oreilles des mots dont le sens vous échappe? (…) Vous avez choisi l’abdication, la trahison, le suicide. Nous, écrivains français libres, avons choisi la dignité, la fidélité, la lutte pour l’existence et la gloire de nos lettres françaises. ».

Jacques Decour sera arrêté et exécuté deux mois plus tard.

Le 17 février 1942, Decour ( il a 32 ans) est arrêté, avec ses camarades, par la police française. C'est cent seize militants communistes, qui seront arrêtés et transférés en tant que terroristes à la Gestapo, et dont le tiers va être fusillé comme otages au Mont Valérien.

Jacques Decour est fusillé le 30 mai 1942 à 14 h, une semaine après Georges Politzer et Jacques Solomon.

Dans sa dernière lettre à ses parents, il écrit: «  (…) Vous savez que je m’attendais depuis deux mois à ce qui m’arrive ce matin, aussi ai-je eu le temps de m’y préparer, mais comme je n’ai pas de religion, je n'ai pas sombré dans la méditation de la mort : je me considère un peu comme une feuille qui tombe de l’arbre pour faire du terreau. La qualité du terreau dépendra de celle des feuilles. Je veux parler de la jeunesse française, en qui je mets tout mon. Espoir... »

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