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Jacques Maritain – Nicolas Berdiaeff – Un nouveau Moyen-âge

Publié le par Régis Vétillard

C'est Elaine qui a repris contact. Elle propose à Lancelot de l'accompagner à Meudon, chez les Maritain. Si Lancelot s'empresse d'accepter, c'est autant pour rencontrer le ''maître'' du lieu, que pour revoir Elaine...

Lancelot était allé écouter Jacques Maritain lors d'une conférence à la Sorbonne sur ''Métaphysique et mystique'', c'était le 12 novembre 1925.

Jacques Maritain 1930

Elaine de L. est une habituée du dimanche après-midi, à Meudon. La maison des Maritain, profite du calme ambiant... La grille du jardin franchie, Raïssa et Jacques accueillent chacun avec chaleur, et curiosité . Lancelot et Elaine sont reçus dans un salon clair, au parquet brillant et sur le mur des tableaux de Rouault. Sur la cheminée les portraits de Léon Bloy, Saint-Thomas et Ernest Psichari ( converti et mort à trente ans, au front en 1914) ...

Jacques Maritain, le visage doux, serein, les yeux bleus et une grande mèche sur le front est le maître spirituel, que chacun interroge, autant sur des idées générales, que sur la conduite de sa vie …

On s'interroge sur l'amitié et l'amour... Maritain a une très belle formule : l'amitié, c'est de donner d'abord ce que l'on a, et indirectement ce que l'on est. L'amour c'est donner directement ce que l'on est …

Elaine, dans un entretien particulier avec son directeur spirituel, proche de Maritain, s'est confiée sur les circonstances de son mariage. C'est ce qu'elle a confié à Lancelot :

Elaine se souvient de sa rencontre avec son futur mari, présenté officiellement, lors d'une partie de chasse. Les deux fiancés se sont mesurés du coin de l'oeil, et peut-être se sont-ils plu... Ce jour là, elle craignait d'être seule avec lui, s'imaginant déjà couchée par lui, dans les joncs et la boue...

Dans le mariage s'est révélée, la tromperie dont elle a été victime : cet homme, qui - même si elle le reconnaît - la satisfaisait dans son désir sensuel ; elle ne l'aimait pas... Puis, cette connivence, pour la chair, qu'elle partageait avec son mari, s'est brisée quand elle a appris qu'il la trompait. Alors, elle s'est refusée, il l'a forcée, il est devenu violent, grossier...

Le prêtre lui avait fait cette réflexion, (qu'il avait retenu de Maritain lui-même...) :« on ne peut pas toucher à la chair de l’être humain sans se salir les doigts. Mais, se salir les doigts n’est pas se salir le cœur ». ( Maritain - Humanisme intégral 1936) .

La chair, ne sert-elle pas de langage à l'amour... ? Alors, le le cœur et la chair, ne font plus qu'un.

 

Une autre fois, chez Maritain, on parle de la ''primauté du spirituel'', un sujet d'actualité pour tous les présents dont beaucoup sont proches de l'Action Française...

L'époque qui nous semble alors un modèle, dans cet esprit, est le Moyen-âge... Pourrons-nous, dans le monde nouveau à construire, restituer ces principes spirituels... ? « C’est du point de vue de Dieu que toute chose y était regardée »

L'humanisme de la Renaissance, cependant, a réhabilité la ''créature'' ne tant qu'Homme... L'Homme n'a t-il pas une part de l’initiative dans l’œuvre du Salut, sa ''liberté'' n'est-elle pas affirmée.. ? Ensuite, le rationalisme va détacher cette liberté de la ''Grâce'' qu'elle ignore, bien-sûr... On sépare le naturel du surnaturel, avant d'exclure le surnaturel...

La Renaissance a permis la prise de conscience de soi et favorisé le développement de la science et d'une nouvelle forme d'art...

Maritain remarque que ce désir de rationalité nous a fait perdre la conscience de la souveraineté de la personne, au profit d'une entité collective, l'Etat. On décrète alors la mort de Dieu …

Nicolas Berdiaev

Maritain a rencontré en 1925, Nicolas Berdiaeff qui vient d'arriver à Paris. En 1927, au Roseau d'Or, Berdiaeff publie '' Un nouveau Moyen-Age'', il était un habitué des visites à Meudon.

Pour Berdiaeff, le monde moderne en continuité depuis la Renaissance - l'homme de plus en plus séparé de son centre spirituel - s'affronte à présent avec le bolchevisme qui présente un humanisme inhumain parce que basé sur une fausse conception de l'homme.

« Les temps médiévaux furent éminemment religieux, […] ils allaient entraînés par la nostalgie du ciel [et] […] toute la culture […] était dirigée vers le transcendant et l’au-delà » (N. Berdiaeff, Un nouveau Moyen Âge)

« Pour la pensée médiévale […], l’homme n’était pas seulement un animal doué de raison […], l’homme était aussi une personne », c'est à dire, un « univers de nature spirituelle », au-dedans duquel dieu « est et agit » tout en « respectant sa liberté » (J. Maritain, Humanisme intégral).

Berdiaeff n'idéalise pas le Moyen-âge, il en note aussi toute la barbarie ( et il pense à l'actualité, avec le fascisme italien...) et Maritain évoque et condamne les abus d’un système où les forces du temporel peuvent servir à défendre – et donc, parfois, à imposer – la religion...

Lancelot interroge Berdiaeff sur le régime politique qui pourrait accompagner ce ''Nouveau Moyen-âge''... ? Il pense à une monarchie, qui renoncerait aux castes et aux partis pour leur substituer des organes professionnels et culturels ( corporations …) unis dans une structure hiérarchique... La démocratie parlementaire est viciée par le capitalisme.

 « Le nouveau Moyen Age sera, fatalement et au suprême degré, démotique et il ne sera pas du tout démocratique… Les démocraties sont inséparables de la domination des classes bourgeoises, et du système industriel-capitaliste. Les masses sont ordinairement indifférentes à la politique, elles n’ont jamais assez de force pour arriver au pouvoir » ( Un nouveau Moyen Age )

Dans l'ordre temporel, que nous vivons ; qu'y a t-il de plus divin que le bien commun de la Cité ? Le monde, continue Jacques Maritain, souffre d'un immense besoin d'unité et d'universalité, et soutient l'attente qu'exprime Lancelot au sujet de la S.D.N. Et se différencie en cela à Maurras, qui n'a que sarcasmes pour cette organisation internationale... ( voir Jacques Maritain : Théonas, ou Les entretiens d'un sage... 1922)

Si Maritain affirme que « la cité chrétienne est aussi foncièrement anti-individualiste que foncièrement personnaliste. » ; pourtant, à sa suite, deux tendances s'opposent : Jean de Fabrègues souhaite un « État théologico-politique (…) appuyant sa légitimité et son rôle sur les valeurs du christianisme reconnues pour telles », et Emmanuel Mounier estimant que l'ordre humain ne sera véritablement ordonné ( et chrétien) que par le témoignage personnel de chacun ; il en appelle à un nouvel humanisme, ouvert au spirituel, indépendant du pouvoir politique. Mounier fait confiance à l'Homme ; Fabrègues pense l'Homme pécheur, et le besoin d'une autorité.

Lancelot et Elaine se rencontrent à présent fréquemment ; à l'occasion de conférences, d'une soirée théâtrale, ou d'une visite mondaine. Ils s’apprécient : Lancelot serait plutôt introverti, et s'efforce de répondre à l’invitation sociétale à s'engager dans l'action. A l'aise dans un groupe, Elaine se sentirait plus attirée par la relation, son physique et son caractère attirant la sympathie. Elaine apprécie sa nouvelle vie de femme indépendante ; mais ce lien d'épouse ( toujours existant) d'un homme dont elle s'est séparée, représente une anxiété qui ne la quitte guère...

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