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Mondanités et érudition.

Publié le par Perceval

Vous pensez peut-être que la mondanité d’Anne-Laure de Sallembier l'écarte d'une véritable vie intellectuelle... Au contraire : en ce début du siècle, le public des salons est constitué d'une élite de politiques, hommes et femmes de lettres, et de personnes qui tiennent à incarner l'esprit français, celui qui se rattache au goût de la ''conversation'' … Même Marcel Proust, qui place la littérature bien-au-dessus de la ''conversation'' ( Contre Sainte-Beuve), sera qualifié de mondain … C'est qu'un salon est bien utile pour la création littéraire ; même si les goûts nouveaux tels le naturalisme, se sont éloignés des sphères mondaines... Anatole France, fait remarquer que « les passions d'une femme du monde sont aussi intéressantes et fécondes en observation que celles des laveuses de vaisselle et des filles » ( Enquête sur l'évolution littéraire)

 

Paul Hervieu (1857-1915) fait dire à un artiste, personnage d'un de ses romans : « J'aime le spectacle du monde parce que - si vil et si imparfait qu'il soit - je considère qu'il représente encore les résultats de civilisation les plus perfectionnés, jusqu'à nouvel ordre [...].

D'abord, un salon est l'endroit de civilisation d'où l'on a le plus banni tous ces genres de moyens matériels, affectés ailleurs à l'animalité des gens. Quelle qu'en soit la valeur, une salle à manger, un cabinet de toilette, même du dernier confort, une chambre à coucher (pour ne rien dire de plus), tout cela s'adresse aux nécessités de la bête humaine. Mais un salon, dont l'utilité n'est que d'être inutile, qui est un lieu paré pour de perpétuelles parades, où tous les actes sont oisifs et toutes les paroles convenues, tandis que le temps qu'on y passe est lui-même de luxe, ne saurais-tu.vraiment concevoir qu'il y ait un état d'art dans cette atmosphère artificielle ? »

 

Dans la mesure où il est théâtral et artificiel, ''le monde'' permet de s’abstraire des réalités matérielles et des nécessités qui nous régissent. Sa fonction même est d'être inutile puisqu'on y perd son temps, au milieu d'une société qui a pour moteur l'utile et le profit. Il serait donc de façon surprenante, le lieu même de la liberté … ( Extrait de '' Les Salons de la IIIe République'' un excellent ouvrage très documenté de Anne Martin-Fugier)

Ces ''gens du monde'' ont ce privilège - d'avoir le temps – et de pouvoir s'intéresser à la psychologie, à ''l'âme humaine''... Certains encore s’intéressent au savoir intellectuel et scientifique... Bien sûr en ce siècle bourgeois, c'est une conception toute aristocrate, qui a de moins en moins de réalité … Le mot même d'érudit va perdre de son prestige, au profit de ce qui est artistique... L'affaire Dreyfus va dans un certain milieu valoriser l'intellectuel ( substantif forgé à cette occasion) qui connaîtra ensuite sa notoriété...

Ainsi vient le temps, où l'on va mépriser Mme de Cambremer, bonne connaisseuse de Schopenhauer... Le Narrateur de La Recherche s'en étonne... :

«  (…) j’étais tellement habitué depuis que je les avais vus pour la première fois à considérer la femme comme une personne malgré tout remarquable, connaissant à fond Schopenhauer et ayant accès en somme dans un milieu intellectuel qui était fermé à son grossier époux, que je fus d’abord étonné d’entendre Saint-Loup répondre : « Sa femme est idiote, je te l’abandonne. Mais lui est un excellent homme qui était doué et qui est resté fort agréable. « Par l' idiotie » de la femme, Saint-Loup entendait sans doute le désir éperdu de celle-ci de fréquenter le grand monde, ce que le grand monde juge le plus sévèrement.. » ( le Temps Retrouvé)

 

Si il y a quelque intérêt, donc, dans les passions des femmes du monde... Alors, je n'ai encore rien dit de ces très nombreuses lettres, amoureuses, signée par Jean-Baptiste de V. et adressées à Anne-Laure de Sallembier entre 1902 et 1915...

Quelques notes d'Anne-Laure, de voyage en particulier, font souvent allusion à JB, avec qui elle entretient beaucoup de complicité, mais dont elle semble se plaindre assez souvent pour sa conduite... JB, en effet, est amoureux, mais peu fidèle ...!

Mes recherches m'incitent à penser qu'il s'agit d'un même personnage et qu'il devrait s'agir du baron Jean-Baptiste de Vassy, originaire d'Alençon. Le baron est plus jeune qu'Anne-Laure; né en 1880, il sera tué en 1915 pendant la grande guerre... Il vit à Paris et jouit d'une petite fortune, qui lui permet de se consacrer à l'érudition; et en particulier à approfondir ses connaissances scientifiques...

En effet, il a trouvé chez Henri Poincaré (1854-1912), l'intérêt affectueux d'un professeur pour un ancien élève ( il avait envisagé l'entrée à Polytechnique ...). Soutenu par le mathématicien (.« il a de l’aisance ; il peut suivre une carrière lente et peu avantageuse du côté de la fortune..» précise t-il), il a sollicité - et obtenu - auprès du ministre de l’Instruction publique une place d’employé surnuméraire à la bibliothèque du Collège de France... Ainsi, tout en négligeant une carrière plus lucrative à laquelle il se formait, il préfère ce modeste poste et servir l'illustre savant Henri Poincaré...

JBV va consacrer sa courte vie, au service et à l'admiration de deux personnalités la comtesse de Sallembier et Henri Poincaré...

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