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Versailles – Le temple de la galanterie. 3/3

Publié le par Perceval

« Je demandai un dernier rendez-vous, qu'on m'accorda sans difficulté. Madame d'Esparbès me parut d'une tranquillité qui me confondit. Vous avez voulu me voir, me dit-elle : en pareil cas, toute autre vous aurait refusé ; mais j'ai cru devoir quelques conseils à l'intérêt qu'inspire toujours une ancienne connaissance.

Une élégante à sa toilette par Michel Garnier

Vous êtes, en vérité, d'une enfance rare : vos principes, votre façon de voir, n'ont pas le sens commun. Croyez-moi, mon cousin, il ne réussit plus d'être romanesque ; cela rend ridicule, et voilà tout (Madame d'Esparbès avait quelques raisons de me faire ce reproche ; on m'avait laissé lire beaucoup de romans pendant toute mon enfance ... ). J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant ; ce n'est pas ma faute si vous l'avez pris pour une grande passion, et si vous vous êtes persuadé que cela ne devait jamais finir. Que vous importe, si ce goût est passé, que j'en aie pris pour un autre, ou que je reste sans amant ; vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes : profitez-en pour leur plaire, et soyez convaincu que la perte d'une peut toujours être réparée par une autre : c'est le moyen d'être heureux et aimable.

Vous êtes trop honnête pour me faire des méchancetés ; elles tourneraient plus contre vous que contre moi. Vous n'avez point de preuves de ce qui s'est passé entre nous ; l'on ne vous croirait pas, et on vous croirait, jusqu'à quel point croyez-vous donc que cela intéresse le public ? S'il a su que je vous avais pris, il ne s'est pas attendu que je vous garderais éternellement. L'époque de notre rupture lui est parfaitement indifférente. D'ailleurs la mauvaise opinion et la défiance des autres femmes me vengeraient de vous, si vous étiez capable de mauvais procédés. Les avis que je vous donne doivent vous prouver que l'intérêt et l'amitié survivent aux sentiments que j'avais pour vous.

— J'étais embarrassé, et je faisais une assez sotte figure : des protestations , quelques compliments passablement gauches. . . Elle me tira d'embarras en sonnant ses femmes de chambre pour l'habiller. Je restai encore un moment, et je sortis.

mademoiselle Rosalie Duthe (1748–1830)

Je me consolai au bout de quelque temps de mon infortune, et restai sans occupation sérieuse. Ensuite je trouvai une très-jolie petite fille, chez une femme célèbre (La Gourdan, approvisionneuse, en effet bien connue de la cour, où on l'appelait la petite comtesse) par ses talents pour en procurer. Jeune, douce, novice encore, elle me prit. La médiocrité de mes propositions ne lui répugna pas ; elle se contenta d'un très-petit appartement au troisième étage, fort mincement meublé. Je n'eus qu'à m'en louer. Pendant quelques mois que dura notre liaison, elle ne parut jamais mécontente de son sort, ni désirer plus d'argent que je ne pouvais lui en donner. Au retour d'un voyage de huit jours à la campagne, j'arrivai chez elle le soir ; elle n'y était plus, et la servante me remit le billet ci-joint :

« Je ne vous quitte pas sans peine, mon bon ami, et je suis bien fâchée que vous ayez à vous plaindre de mes procédés; j'espère cependant que vous m'excuserez de n'avoir pas refusé un sort avantageux que vous n'êtes pas assez riche pour me faire. Je vous avoue que la certitude d'être dans la misère et l'ignominie, si je vous perdais, m'effraie. Adieu, mon bon ami, je vous assure que, malgré ce que je fais, je vous aime, je vous regrette de tout mon cœur, et que Rosalie ne vous oubliera jamais. » ( Mademoiselle Le Vasseur de l'Opéra était connue sous le nom de Rosalie. Depuis la comédie des Courtisanes de Palissot, dont l'une des héroïnes s'appelle Rosalie, elle reprit son nom de famille pour paraître n'avoir rien de commun avec celle-ci.)

 

Sources : Extraits des Mémoires du Duc de Lauzin ( 1747-1783)

Anne Thoynard de Jouy, Comtesse d'Esparbès de Lussan

Anne Thoynard de Jouy, comtesse d'Esparbès (1739-1825) épouse en 1758 le comte Jean-Jacques d'Esparbès de Lussan (1720-1810). Lointaine cousine de la marquise de Pompadour, elle est introduite à la cour en 1758. Mme d'Esparbès est admise dans l'intimité de Mme de Pompadour et fait partie de ces jolies parentes dont la favorite aime s'entourer pour permettre au roi de prendre parfois son plaisir sans s'éloigner d'elle. Libertine, on la surnomme «Madame Versailles»; poétesse, elle tient un salon réputé. Sa liaison avec le roi se situe entre 1763 et 1765.

Mme de Genlis évoque Mme d'Esparbès dans ses Mémoires : « Madame d’Amblimont et madame d’Esparbès étaient alors, à la Cour, les favorites de madame de Pompadour, qui leur donnait, dans son intérieur intime d’étranges petits noms d’amitié : elle les appelait mon torchon, et ma salope. »


 

Armand Louis de Gontaut, duc de Lauzun, est né à Paris en 1747. Grand séducteur et grand soldat, Lauzun fut rendu plus célèbre par ses aventures amoureuses que par ses faits d'armes. Dans ses mémoires, récit sincère et modeste des succès qu'il remporta à la guerre et auprès des femmes, il se livre avec délicatesse et sans vanité, faisant de lui-même le contraire d'un don juan nihiliste.

Lauzun a écrit ses Mémoires en 1782, lors de sa seconde mission militaire aux États-Unis. La destinataire de son récit était sa maîtresse du moment, la marquise de Coigny. A l'époque du duc, la liberté érotique pour les deux sexes était un trait distinctif des mœurs aristocratiques et la morale se réduisait à une question de style.

Lauzun passe son enfance à la cour.. A douze ans, il est admis dans le régiment des Gardes françaises.

Marie-Amélie de Boufflers

Forcé à se marier ; il ne réussit qu'à se faire accorder deux années, avant le mariage. Il épouse Amélie de Boufflers le 4 février 1764... Il s'est fait un point d'honneur de ne nourrir aucune attente sentimentale à l'égard de son épouse. Ce qui ne l’empêche pas de lui témoigner au début les attentions requises par les circonstances. Mais, peut-être par timidité, inexpérience ou fierté, la jeune fille donne preuve d'un « éloignement choquant » ; qu'il décide de se cantonner avec elle dans des rapports de courtoise indifférence. La si jolie Mme de Lauzin fut donc la seule femme destinée à n'exercer aucun attrait sur lui.

On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait à sa femme ( qu'il n'avait pas vue depuis dix ans )  si elle lui écrivait : " Je viens de découvrir que je suis grosse. "  Il réfléchit et répondit : " Je lui écrirais : je suis charmé d'apprendre que le Ciel ait enfin béni notre union . Soignez votre sante, j'irai vous faire ma cour ce soir . "( Chamfort, Caractères ) 

Favori de Marie-Antoinette, Armand Louis de Gontaut-Biron, duc de Lauzin est donné comme son amant.

Élu député aux États généraux de 1789 par la noblesse du Quercy, il se rallie à la Révolution, et entre dans le parti du duc d'Orléans. À partir de cette époque, il se fait appeler le général Biron. … Traduit devant le tribunal révolutionnaire, il est arrêté et guillotiné le 31 décembre 1793

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